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2 J+1?

Un certain temps plus tard et sans nul doute pas au même endroit

 

C’est le bruit qui me réveilla. je me trouvais toujours sur un lit d’hôpital, dans une tenue très similaire mais encore plus bas de gamme. La chambre était occupée par un deuxième lit où se trouvait une autre patiente : une vieille femme à moitié édentée au type vaguement méditerranéen. Elle regardait une télévision, accrochée dans un angle de la pièce. L'écran cathodique était vieux et obsolète même pour un établissement public. L'émission avait tout du mauvais soap américain des années 90 du siècle précédent, qui diffuse et surtout qui regarde encore des choses pareilles aujourd’hui ?

Je balayais la pièce. Des rideaux gris masquaient mal une vue donnant sur un bout de périph’ et de la banlieue industrielle. La porte entrouverte laissait échapper des bruits de couloirs animés mais qui à mon oreille semblaient correspondre à l'agitation normale d’un service d’urgence. Je m'inspectais rapidement : plus de cathéter et de goutte à goutte, pas de menotte non plus. Aucune trace de quadrupède étrange ou de licorne aux couleurs improbables. Le lit était encore plus dur que le précédent, le matelas était aussi épais et bien isolé que les cloisons des résidences de quand j’étais étudiant. L’oreiller était plus proche d’un sac de ciment que de quelque chose de doux et moelleux. La literie sentait le propre mais le tissus était rêche et grattait la peau.

Mon bras droit était encore pris dans le plâtre mais celui-ci était moins imposant, il partait du coude et se terminait à ma paume, laissant mes doigts libres. Je constatais également que j’étais rasé de près, moi qui porte toujours une épaisse barbe.

Je remarquais alors une sorte de pince accrochée à mon auriculaire gauche. Je l’enlevai promptement. Un espèce de prompteur avec diverse chiffres posé sur une table basse à côté de mon lit se mit alors à couiner des bips aigus. Comme il était du côté où j’avais mon bras plâtré je dus me lever pour essayer de l’arrêter. Je m’arrêtais immédiatement. J’étais aussi faible qu’un nouveau né. 

L'autre patiente avait elle aussi réagi au bruit en montant encore plus le son de sa télévision. Je tentais vainement de l'interpeller mais ma voisine de chambre ne fit même pas l’effort de m’entendre, ma voix était trop faible.

Ce fut alors que la porte s’ouvrit. Une infirmière, bien humaine celle ci s’approcha de moi. C'était une jeune bien colorée qui avait tout de l’africaine ou de l’antillaise et qui fit au moins l’effort de sourire. De façon assez exceptionnelle je me souviens très clairement de ce dialogue.

« Ah ! Monsieur Malaussène, vous êtes réveillé. Cela fait plaisir à voir, s'enthousiasma la professionnelle de la santé.

- Pas autant qu’à moi, répondis-je en un mumure si bas que la nouvelle arrivée dut se pencher sur mon lit pour m’entendre. Pourriez vous me dire, je vous prie, ce que je fais ici séan ?

- Vous êtes en convalescence, on peut dire que vous revenez de loin vous, compléta la bonne femme. 

- Soyez plus précise mademoiselle je vous en conjure.

- Et bien des polis comme vous on en a pas souvent, rajouta la péronnelle de plus en plus fatigante. 

- Cela ne répond toujours pas à ma question, observais-je de moins en moins patient.

- Oui bon je vais chercher le médecin, pour ça il vaut mieux que ça soit elle qui vous l’annonce…

- En vous remerçiant, vous êtes bien urbaine.

- Ya là des comme vous qu’on en a vraiment pas souvent. »

Je grognais

« Très bien monsieur, j’y vais j’y vais.»

 

Je tiens à préciser, lecteur, qu’il y a trois choses qui impressionnent presque toujours votre interlocuteur : un magnétisme de leader, une beauté divine et une politesse obséquieuse. N’étant pas doté des deux premiers j'use et abuse du dernier. En plus être poli ouvre de nombreuses portes dans l'administration. Par défaut c’est le comportement que j'adopte face à tout inconnu qui ressemble de près ou de loin à un administratif et/ou un pourvoyeur de service. L’infirmière, pour moi, entre dans cette catégorie.

 

Un peu plus tard arriva une autre femme, plus matronne que jeune fille; Elle avait l’air fatigué et avait de véritables valises sous les yeux. Elle avait tout de la doctoresse d’hôpital, la tenue, la dégaine et l’air blasé et à bout de tout.

La première chose qu’elle fit en arrivant fut de me faire un signe de tête pour me saluer puis de se diriger vers la table basse près du deuxième lit. Elle y prit une télécommande pour baisser le son de la télévision. Ce qui provoqua la réaction immédiate de ma voisine de chambre depuis mon réveil : elle protesta violemment, ergotant que sa famille et elle payait pour avoir l’option télévision. Son accent comme sa syntaxe la désignait comme une allophone : une personne dont le français n’est pas la langue maternelle et qui le maîtrise assez mal. Elle ponctuait ses phrases de nombreux mots étrangers. Par ma petite expérience je savais que ce n'était ni de l’arabe ni du turc, de l’albanais ou du géorgien peut être ? 

La patricienne resta stoïque et lui rappela qu’elle avait des écouteurs à disposition avant de tirer un rideau entre nous et l’autre patiente.

La doctoresse poussa un long et douloureux soupir. 

Quand elle prit la parole elle s’exprimait très lentement, détachant bien chaque syllabe et sur articulant chaque mot. Elle voulait que je comprenne parfaitement de quoi il en retournait et du premier coup, sans avoir à ré-expliquer. 

Elle m'annonça tout d’un coup. Son débit était lent mais elle ne prenait pas de pause. C’était aussi implacable et monocorde que la marée qui monte, portant ses termes exacts m'ont depuis échappés, je ne me souviens plus que des idées générales liées à chaque réplique :

J’avais eu un grave accident de la route. 

J’avais survécu.

C’était il y presque deux semaines.

Sortie de route inexpliquée suivie de la rencontre avec un platane, l'enquête sur les cause exacte de l'accident était toujours en cours.

J’étais dans le coma durant tout ce temps.

C’était à cause d’une commotion cérébrale.

Les docteurs ne savent pas encore si j'en garderai des séquelles.

C’était un miracle que je m’en sorte aussi bien.

A minima j’avais déjà une amnésie au moins partielle qui s'étendait sur les quelques heures à quelques jours avant l’accident, sans doute plus.

J’allais peut-être avoir, ou avais déjà eu des hallucinations.

J’avais peut-être déjà eu ou allait avoirs l’impression de vivre des moments absurdes, de voir des choses étranges.

C’était normal.

C’était la façon pour ma psyché de rationaliser le reste

Oui le reste.

Je n’étais pas seul dans la voiture

Il y avait un passager

Une passagère.

Oui c'est d'Elle dont il est question.

Ne sachant pas trop à ce moment là si je me réveillerai un jour, si oui quand et dans quel état, sa famille avait décidé des obsèques.

C’était il y a trois jours.

Incinération puis dispersion des cendres.

Oui, ils en avaient le droit.

Non je n’avais pas mon mot à dire, nous n’étions même pas pacsés, juste en union libre.

Depuis j’ai pu être opéré, à partir de là l'oedème s’est résorbé très vite. 

C’était un miracle que je m’en sorte aussi bien.

Oui elle se répétait mais il lui fallait souligner à quel point des cas comme ça sont rares et qu’il falait m’en satisfaire.

J’allais avoir un peu de rééducation mais je pourrais rapidement sortir.

 

Quand la doctoresse m’a laissé j’ai pleuré, j’ai pleuré toute les larmes de mon coeur. Mes yeux ont tant versé qu’ils en sont devenus rouges et secs. En fond sonore les dialogues creux du soap ne m'atteignaient même plus, j’étais en catatonie.


 

Note de l'auteur

Un bon point à qui me trouve la reférence derière le nom du personnage principal.

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