Discord icon

5 Un mois avant Lundi

Lundi

 

Lundi matin, matin chagrin. La chanson commerciale du dernier hit m'agressa les oreilles. C'était à la façon d'un automate que j’éteignis le radio-réveil. Même pas six heures. C'est pas une vie. Ma tendre moitiée gémit et remua dans la pénombre. Je la devinais dans l'obscurité de la chambre. Elle travaillait alors en semaine à mi-temps comme animatrice péri-scolaire sur une école maternelle du quartier et comme directrice adjointe du centre aéré de la commune les mercredis et les vacances scolaires. Sur l’école, elle faisait les horaires du midi et du soir mais pas les ouvertures du matin. Elle n'embauchait donc qu'à onze heures trente. Envieux de sa chance, je la laissai dormir et je sortis de la pièce sans allumer, inutile de la réveiller.

De façon tout aussi atone je me douchais et enfilais un petit déjeuner et un premier café avant de sortir. Il faisait encore nuit noire, noire comme mon café. Un petit crachin froid me rappelait que l'on était en février. L'hiver allait encore être long. Heureusement il ne me fallait tenir que deux semaines puis ce serait les vacances . On est pas des feignants dans l'éducation nationale (bis) mais c'est vrai qu'il y a beaucoup de vacances. C'était sur ces pensées que j'arrivais à la gare. Comme d’habitude le train de banlieue allait être en retard.

Les transports en commun de la capitale... De quoi rendre misanthrope n'importe quel individu normalement constitué en quelques mois. Cela faisait six ans que je pratiquais. Ma petite ville de province me manquait.

Comme à mon habitude, j'arrivais bien avant le début des cours. Le temps de se prendre un café (le deuxième), de me battre avec la photocopieuse, de saluer les collègues, de prendre un autre café avec eux (le troisième), de triompher de la traîtreuse machine à polycopié, d'obtenir (enfin !) mes précieuses photocopies, de boire un dernier café (le quatrième) et 8h30 les fauves étaient lâchés : 28 élèves braillards.

A partir de là, la journée a filé comme une flèche. Les heures de cours se sont enchaînées, entrecoupées des courtes pauses des récréations. Le midi je déjeunais sur place, pas le temps de rentrer.

A quatre heure trente, au moment de la sonnerie finale, en un brouhaha libérateur les élèves ont quitté les classes, mais je restais sur l'école. Un rendez-vous parent puis  à 17h les études à gérer, venait ensuite les corrections des travaux de la journée qui m'attendaient et s’y ajoutait le livret scolaire à remplir, pour finir le conseil de cycle à préparer pour la semaine suivante après ... Je quittais enfin mon lieu de travail à plus de sept heure du soir. La nuit était déjà là. Je hais l’hivers et ses journées trop courtes.

Joie, j'avais passé la journée au travail, du lever de l'astre solaire à son coucher. Fourbu, je regagnais enfin mes pénates. C'est avec soulagement que j'envisageais la soirée avec ma petite Tara. Le taf était terminé. J'avais une règle d'or, ne jamais ramener du boulot à la maison en semaine sinon je n'arrête jamais.

Je réfléchissais à ce que j'allais cuisiner pour le repas quand je franchis le seuil de la maison. Il devait être pas loin de huit heures. J'étais crevé de ma journée.

L’appartement était étrangement silencieux. D'habitude ma douce moitiée joue de la musique ou chante à cette heure-ci voir s'active à l'atelier à dessiner ou que sais-je encore. Mais quoiqu'elle fasse, c'est toujours en musique. Là, rien, silence. En général elle fini vers six heure mais comme elle travaille à deux pas, elle est rentrée avant la demie, ce qui fait qu'elle est toujours de retour à l'appartement plus d’une heure trente avant moi. Les lumières étaient allumées, son blouson sur le portemanteau de l'entrée, ses clefs dans le vide-poche, elle était donc là, juste silencieuse.

Un peu inquiet de ne pas l'entendre, je l'appelais. Elle me répondit, elle était à la salle de bain. Rassuré, je la rejoignis en quelques grandes enjambées. Je fut surpris de la trouver à moitié nue. Elle avait enlevé pantalon et chaussure, ne gardant pour le bas que la culotte. Elle s'auscultait dans la glace, de trois quart essayant de regarder ses hanches. Un deuxième dessin, copie du premier était apparu sur le côté gauche, comme un reflet. Elle avait en main une éponge et sur l'évier se trouvait plusieurs produits démaquillant, pour la plupart neuf.

Elle m'expliqua que ses hanches l'avaient démangée toute la matinée. Après son service du midi elle était rentré à l'appartement pour se changer. Ce fut là qu'elle avait constaté le deuxième dessin. Elle eut tout juste le temps de passer à la droguerie du coin prendre quelques produits démaquillants avant de reprendre le travail pour le service de l’après-midi. De nouveau ses hanches l'ont démangée pendant tout son deuxième service. Elle s'est dépêchée de rentrer à six heure. Depuis elle a tout essayé pour enlever ces dessins. Elle craignait une réaction allergique car sa peau réagissait en prenant une teinte bleutée autour de ces trucs.

Je lui fit observer que c'était normal que sa peau se colore vu la quantité de produits qu'elle avait dû étaler. Je lui conseillais d'aller voir un dermatologue ou un autre médecin spécialiste de la peau.

Je remarquais alors sur l'évier, au milieu des produits, son téléphone portables ouvert sur une page du web expliquant comment enlever un dessin au henné. Il y avait à côté un paquet de bonbon ouvert et presque fini. De mémoire c'était des oursons à la guimauve ou un truc du genre. Cela m'a surpris car comme je l'ai dit ma petite Tara se trouve trop grosse et fait attention à sa ligne. Cela passe par le fait qu'elle mange très peu de sucrerie, sauf quand elle stresse ou qu'elle déprime. Sur le coup j'ai pas relevé, trop fatigué de ma journée.

On a échangé pendant quelques minutes des banalités sur le fait qu'il était compliqué de voir un dermato sans rendez vous et qu'un rendez vous ça prenait des plombes à obtenir. Finalement elle m'a dit qu'elle souhaitait aller voir un tatoueur reconnu des arrondissements du centre ville de la capitale.

Je lui fit remarquer que si c'était pour se faire tatouer, pas la peine de sortir une histoire aussi alambiquée que ce micmac de dessin apparu de nul part. Là-dessus elle s'est mise en colère, prenant très mal que je ne la croie pas et que je sous entende qu'elle inventait toute cette histoire de dessin ineffaçable apparu sans explication sur ses hanches. Sur ce elle m'a jeté en dehors de la salle de bain, vexée comme un poux que je souligne les incohérences de son discours.

Décontenancé par sa réaction je me mis à la cuisine. Pour moi toute cette histoire était une mauvaise farce de sa part pour me forcer la main sur le tatouage. J'étais contrarié et fatigué de ma journée de boulot mais elle, elle était en colère. Je la connaissais depuis suffisamment longtemps pour le sentir. Il allait me falloir céder sur l'accessoire pour sauver l'essentiel. Et puis je devais admettre que son truc était bien monté, elle m'avait bien fait marcher. Ça valait bien la peine de lui reconnaître le point.

L'odeur du repas la fit sortir de la salle d'eau. Elle avait repris une douche et était en peignoir. A sa bouille contrariée je vis que je ne pourrais pas avoir gain de cause. Je dus lui faire des excuses. Je lui fit innocemment remarquer que si demain elle voulait aller voir son tatoueur elle ne pourrai le faire que le matin de bonne heure, avant son service de onze heures trente. Comme il fallait une bonne heure pour aller dans les arrondissements du centre ville depuis notre lointaine banlieue et autant pour en revenir ; il lui faudrait être debout aux horreurs, enfin aux aurores. Je lui proposais de la réveiller. Par cette déclaration je lui reconnaissais implicitement le fait qu'elle avait raison. Son sourire revient aussitôt. Ce que femme veut, dieu le veut. Pourtant je suis un athée convaincu mais là j'avais trouvé ma déesse.

Un sourire timide revient sur son visage mais je sentis qu'elle était encore inquiète. Ce n'était pas la mine réjouie de quelqu'un qui a réussi sa farce. Cette histoire de dessin n'était il donc pas un canular de sa part ?

Après le repas on s'est retrouvé ensemble au lit, devant l’écran de l'ordinateur portable pour regarder un film idiot. C'était une comédie romantique débile dont j'ai tout oublié. Après le film on s'est fait des câlins. Tara avait alors besoin d'être rassurée. Dans ces cas là il ne lui faut pas des mots mais des gestes, lui montrer que je suis là, la serrer dans mes bras et la couvrir de baiser. Pas un mot n'a été échangés. De là on a dérivé vers une nuit d'amour. En semaine, alors qu'on travaillait tous les deux, cela ne nous était pas arrivé depuis un moment. Je ne savais pas ce qui se passait mais pour cet aspect, je n'étais pas complètement contre.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.