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7 Un mois avant Mercredi

Mercredi

J’explique un peu le fonctionnement d’un mercredi, ça semble aller de soit mais sait on jamais, des fois que vous soyez de l’autre bord, je ne sais jamais qui me lira… Il faut savoir que l’école où je travaille fait la semaine de quatre jours et demi, ce qui veut dire que les enfants et donc par extension moi même en tant qu’enseignant sommes sur l’école uniquement le matin comme n’importe quel jour de classe normal, mais l’après midi par contre les élèves n’ont pas cours et l’école est fermée. Cette demi journée est généralement consacrée par les jeunes à diverses activités extrascolaires de types club de sports tel que le poney, enfin l'équitation. Enfin je me comprends. Cela peut aussi être une pratique culturelle ou artistique comme un cours de musique ou bien un atelier de dessin ou que sais-je encore. En tant qu’enseignant je n’ai pas la charge des élèves sur ces moments-là puisque ce ne sont plus mes élèves mais des enfants.

Le mercredi a donc ceci de particulier qu’il est le seul jour où je travaille moins que ma tendre moitié. Sauf exception je n'ai cours que le matin, ce qui me laisse toute l’après-midi de libre. La seule exception a lieu une fois par mois. Je dois alors rester sur l'école pour des réunions avec les autres instit'. Ce sont les fameuses “réunions pédagogiques”. C'est le moment où l'on se voit entre collègues pour discuter boulot, fonctionnement par cycle, projets d'école et autres joyeusetés. C'est très fastidieux et ce n’est pas toujours constructif mais cela fait aussi parti du taf. Le travail administratif et toutes ces joyeusetés dont je me passerai bien mais que mes supérieurs hiérarchiques jugent indispensable. La prochaine de ces réunions, la fameuse réunion de cycle, était prévue pour la semaine suivante. Ce qui voulait dire pour aujourd’hui après-midi de relâche en perspective.

A l'inverse, durant ce temps là, Tara travaillait en centre aéré, de 8h30 à 18h30. En plus elle était directrice adjointe sur ces plages horaires du mercredi. Ce qui voulait dire travail administratif long et rébarbatif et pas d’animation avec les bambins au contraire du reste de la semaine. 

 

Comme à mon habitude je suis parti avant qu'elle ne se lève. La matinée de cours fut une formalité. Je déjeunais sur place avec les deux collègues de cycle. On se retrouva pour discuter de nos petis tracas de la vie quotidienne, de nos familles respectives mais aussi boulots. Pour une fois je n’étais pas le centre des discussions, n’étant pas allé à une avant-première de ciné le mardi soir contrairement à mes habitudes. On parla donc boulot plutôt que chiffon, on aborda les élèves en difficultés et des projets à mener avec nos classes. La fête de fin d'année se profilait, juillet approchait. L'idée d'une chorale refit son apparition. Je dûs faire appel à des trésors d’imagination et de mauvaise foi pour éluder la question. La seule et unique fois ou j'avais fait chanter ma classe restera un fiasco de triste mémoire. C'était pour ma deuxième année en tant qu'instit'. Cet après-midi là il y avait eu un orage de grêlon en plein mois de juin. Moi et le chant c'est une grande histoire de désamour. A croire qu’il y a une magie dans le chant qui m’est étrangère. Je me demande encore comment une musicienne a fait pour tomber amoureuse de moi.

Le déjeuner fini, je rentrais tranquillement à l'appartement. Le mercredi après midi était le moment de la semaine où je faisais les courses pour tout ce qui est alimentaire. Comme c'est moi qui cuisine, c'est moi qui remplit le frigo. Tara s'occupe de tout ce qui est ménage et entretien de la maison. Sitôt arrivé je ressortais immédiatement avec la voiture. Je fis un saut au supermarché. Je préférais y aller au coeur de la semaine et en milieu de journée car cela m'évitait les pires affluences.

Faire les courses, c'était un des rares moment où notre voiture sortait du garage. Si les transports en commun de la capitale sont une plaie, son périphérique aux heures de pointes c'est juste invivable.

Ce vieux tacot était l'ancien véhicule du père de Tara. C'était une 205 en fin de vie, modèle trois portes. On ne s'en servait que pour les grosses courses ou lorsqu'on quittait la ville pour partir en week-end ou en vacance.

Cette guimbarde avait presque mon âge. Glaciale en hiver, un vrai four en été. Pas de direction assistée et un radio-cassette dont la place aurait été dans un musée. N'empêche que ce vieux débris avait deux atouts. D'une part sa rusticité : j'ai tout appris du moteur à explosion sur ce truc ; d'autre part sa robustesse, le compte-tour affichait l’équivalent d'un aller Terre-Lune et pourtant le moulin tournait comme une horloge. Bon la moitié des pièces n'étaient plus d'origine mais elle roulait. Par contre elle buvait comme un trou, sa consommation au 100 était digne d'une américaine ou d’un auvergnat c’est selon ce qu’on picole. Surtout qu'avec elle, pas besoin de faire space-montain pour avoir des émotions fortes. Rien que de tenter de dépasser les 120km/h sur l'autoroute et tu étais servi. L'engin vibrait tellement que tu avais l'impression que tout allait exploser. Avec cette vieille dame il fallait savoir prendre son temps. C'est comme ça que nous avions fait le tour de l'Europe, Tara et moi. Que des nationales, pas d'autoroutes. Pendants trois étés de suite nous sommes partis pour trois semaines de vadrouilles, aux grès des envies.

Mes obligations au culte de la consommation rendues et le frigo remplis de victuaille, je me consacrais à mes cours. Cela me prit une petite heure. Il me restait encore du temps avant le retour de ma tendre moitié. Je le passait à flâner sur le net, à regarder trois bêtises mais surtout à tenir à jour ma correspondance. C'est que quand je me lie d'amitié avec quelqu'un je garde toujours contact. Et depuis la fin de mon lycée j'en ai connu du monde. Rien que pour fêter les anniversaires j'avais un agenda dédié. Et l’amitié c’est comme toute chose ça s’entretient, si on ne maintient pas le contact une amitié s'effiloche et se délite jusqu’à disparaître. Un mail de temps en temps, un coup de fil pour les grandes occasions : jour de l’an ou anniversaires, pendant les vacances une lettre (oui je sais c’est vieux jeu) bref montrer à l’autre que tu existes et que tu penses à lui. Il n’y a pas besoin de grand chose mais il en faut quand même, ça n’a rien de magique mais c’est chronophage.

Le début de soirée se profilait. Je me mis en devoir de commencer la cuisine. J'étais en train de peler mes légumes quand la porte d'entrée claqua. Ma chérie venait de rentrer et à entendre comme l'huis était malmenée elle était de mauvaise humeur. Sans un mot elle est allée à la salle de bain. J’entendis presque aussitôt la radio cracher du death métal à plein tube et rapidement un fumet de vapeur se faufilait de sous la porte. Musique agressive à fond et salle d’eau transformée en sauna, pas de doute mon petit ange avait eu une grosse contrariété au boulot et il lui fallait décompresser. 

Mince je n’avais pas pensé à racheter de la glace. Je me mis donc en devoir de préparer un dessert en plus. Comme ça au débotté je ne me voyais pas improvisé grand chose, il fallait que ce soit prêt rapidement pour le dîner, j’ai donc fais des crèmes aux oeuf. Tant pis pour les susdit oeufs j’irais en racheter. Je ne me souviens plus du reste du repas que j’avais mitonné. 

Après plus de vingt minute de douche brûlante et une fois que le ballon d’eau chaude fut vidé ma tendre moitié me rejoignit à table. je n’ai rien eu à dire, elle le savait, c’est elle qui devra faire la vaisselle demain, je ne la fais pas à l’eau froide. 

Qu’est que je l’aime quand elle est mouillée comme ça, les cheveux encore mal séchés avec comme seul vêtement son peignoir. Sa bouille toute fripée avec une grimace qui me dit “je suis en colère, foutez moi la paix je ne dirais rien” me donnait encore plus envie de la prendre dans mes bras pour un gros câlin. Je n’en fis rien et je me contentai de la servir. Sitôt son assiette remplie les bondes de sa contrariété lachèrent et elle commença à me présenter sa journée

Sur la contrariété au boulot, j’avais mis dans le mille comme d’habitude. Pendant le repas elle m’expliqua à quel point certain de ses collègues sont nuls et incompétents, sa direction dans les choux et à quel point elle doit tout gérer toute seule comme la wonder-woman des temps modernes qu’elle est. Qu’est ce que j’aime la voir en colère, son teint de lait s’empourprer et se perdre dans des nuances de rose si craquant. 

Cet après-midi son directeur de centre était en réunion à la mairie pour je ne sais plus quelle obscure raison, c’était donc elle qui gérait l’équipe. Déjà mettre une réunion de, je cite “les acteurs socio-culturels” y compris le directeur du centre aéré un mercredi, le seul jour de la semaine ou les gosses sont sur la structure… Bonjours les génies. Les gens qui dirigent mon petit ange sont vraiments des incompétents... Ho ? Le scoop ! Six ans qu’elle me le bassine.

Ensuite deux des animateurs de l’équipes ne sont pas venu. Au moins il y en a un des deux qui a fait l’effort d'appeler. Prétendument malade, soit ça arrive. Enfin pour celui là c’était déjà la cinquième fois depuis la rentrée. L’autre même pas un SMS, rien. Encore un qui croit qu’animateur de centre de loisir c’est la planque. 

Du coup l’équipe était en sous effectif alors ma petite Tara a dû délaisser son bureau et ses tâches administratives de directrice adjointe pour renforcer ceux sur le terrain. Je sais qu’elle déteste faire l’administratif et qu’elle préfère largement animer avec les gosses mais tout ce qu’elle n’avait pas fait aujourd’hui elle allait devoir le faire lendemain et le surlendemain ici à l’appartement. Et comme ma douce moitié n’est pas du matin, ça veut dire travailler entre ses deux services dans l’après-midi voire en soirée. 

Le pire est qu’avec les gosses elle n’a même pas pu prendre la salle d’art plastique, déjà prise par un projet. Elle s’est retrouvée à mener les jeux en extérieur en plein mois de février... En plus l’un de ses collègues à dû lui faire une farce : elle a le bout des mèches qui ont virés aux rouge pour elle ne sait quelle raison. Et comme ça part pas au shampooing, ça doit être de la peinture à l’huile ou un truc du genre. D’habitude elle est la première à blaguer avec son équipe d’animateur, mais juste aujourd’hui c’était pas le jour.  

Et comme si ça suffisait pas elle a eu à gérer un retard parent : plus d‘une demi-heure. Un couple récemment divorcé qui avait “oublié” à qui c’était le tour d’aller chercher leur marmot au centre. Le gosse est invivable parce qu’il ne supportait pas la séparation de ses parents et il le faisait subir aux autres. Quand Tara a contacté les géniteurs par téléphone chacun se refila le bébé, passant son tour pour aller le chercher tant il est invivable cet enfant. Les joies du métier… 

J’écoutais d’une oreille distraite ma douce moitié mais je paraissais concentré et concerné par son discours. Des années de pratique. C’est ironique comme je me souviens si clairement de ces choses là. J’entre-coupais le long exposé de sa journée de malheure digne du pauvre Job d’intrejection de type “oui, oui” ou “tu as sans doute raison” ou encore “ mais tout à fait ma chérie”... 

Quand mon amour eut fini de cracher son venin sur le monde et la société, elle se dégonfla d’un seule coup et me demanda avec des trémolos dans la voix pourquoi elle continuait ce métier de merde. Je me levais, posais la main sur son épaule, je l'embrassais dans la nuque puis je passais derrière elle toujours assise à table et je lui susurrais à l’oreille en sifflotant le refrain d’ “Always look on the bright side of life”. Elle éclata de rire et se retourna en m’embrassant. Life of Biran... C’est devant ce film que nous nous étions embrassés la première fois et depuis c’était un rituel : que l’un de nous deux devienne trop ronchon, il suffisait à l’autre d’entonner cet air. 

Elle se retourna et me rendit le baiser. Dans le mouvement le peignoir glissa. Je me fis un devoir de faire oublier tous ses tracas à ma tendre moitié pour le reste de la soirée. Cette nuit là aussi le sommier souffrit beaucoup.

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