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8 J+2 à J+un mois

Les jours suivants se passèrent dans une relative indifférence pour moi. Les souvenirs étranges de mon premier réveil se perdaient dans la brume de mon inconscience. Des choses aussi absurde n’avaient pas pu advenir. J’avais dû rêver, rationalisais-je

 

J'ai été transféré dans une clinique privée plus haut de gamme pour le reste de ma convalescence. La rééducation fut relativement rapide. Pour ce qui était du physique en tout cas.  Les exercices du kiné étaient faciles. Après tout mes blessures étaient relativement légères, enfin si on considère la gravité de l’accident : quelques côtes brisées ou fêlées, le nez en compote, les épaules démises et le plus grave pour la fin : le bras droit cassé. S’y ajoutait de nombreuses ecchymoses et tuméfactions mais rien de bien grâve. 

Le plus préoccupant restait mon oedème crânien. J’avais des migraines presque permanentes et surtout ce grand blanc dans ma mémoire. Les quinze jours précédents l’accident étaient partis, effacés de mes souvenirs. Le dernier qui me restait était le vingt-cinquième anniversaire de mon petit ange. Cette soirée de musique et de discussions avec ma petite Tara et ses amis musiciens, mais même la fin de soirée, après le départ des convives; m'échappait.

Les docteurs m’ont dit que c’était normal, qu’il ne fallais surtout pas essayer de me forcer. Le simple fait de le tenter me mettais à l’envers pour la journée : maux de têtes et nausée à ne plus savoir qu’en faire accompagné de vertiges et de pertes d’équilibre quand je tournais tout simplement pas de l’oeil. 

Pourtant la culpabilité me tenaillait. C’est moi qui tenais le volant, c’est moi qui l’ai tuée et je ne m’en souvenais même pas. Je voulais savoir pourquoi et comment, ça me rongeait. 

Oublier ? Impossible !

Malgrés mes efforts, je restais incapable de me rappeler ce qui s’était passé ce jour là. A force de tentatives et de souffrance j’arrivais à revoir les derniers préparatifs de notre départ. C’était aux aurores, je suis seul devant la 205, je charge la voiture, le sol est en gravier, ce n’est pas notre parking devant l’appartement de banlieue. Il faisait encore nuit. Je me souviens qu’il faisait froid et humide. Il bruinait. L’aube pointait, c’était une certitude. 

Rien ne correspondait avec ce qu’on m’a raconté de l’évènement

J’avais l’impression de devenir fou. 

La psy qui me suivait alors, un des vôtres sans doute, m’a rassuré. Elle m’a dit que c’était normal de culpabiliser mais qu’il ne fallait pas. Au contraire le fait d’oublier était une défense “naturelle” de mon esprit, après tout je revenais de loin avec mon traumatisme crânien, j’aurai pu rester un légume. N’ai-je pas végété dans le coma pendant plus de deux semaines après l’accident ? Le simple fait que j’ai repris conscience relevait du miracle. Cela a surpris tout le monde. 

La psy m’expliqua que si mes souvenirs ne collaient pas avec la réalité c’était normal, mon subconscient fabriquait ses propres souvenirs pour “meubler” les blancs laissés par le traumatisme.

 

Je reçus quelques visites la famille proche : mes parents et mon seul grand parent encore en vie, ma grand mère maternelle. Tous se montrèrent désolés et compatissant pour moi. Leur pitié me dégoutait. Je fis un effort pour rester poli mais je n’avais aucune envie de les voir et ils durent le comprendre car ils stopèrent rapidement leurs visites.

Pour les amis et les copains ce fut le néant ou presque. Un mail en passant, deux trois bouquets de fleurs et quelques cartes. Je sentais l'hostilité et la gène. Je l'avais tué. J'avais assassiné mon petit ange. Je ne leur en voulais pas

 

Les médecins insistaient pour que je lâche l’affaire. Mon cerveau n’en pouvait plus. Je me réveillais en pleine nuit en larmes et je ne savais pas pourquoi. Dans les moments de solitude mes mains tremblaient sans que j’en sache la raison. J’avais l’impression d’entendre des voix dans les bouhas comme dans les silences. Dans les moment de silence je me surprenais à fredonner un air inconnue dont les paroles m'échappaient. 

Cela a bien duré des semaines, je n’arrive plus à remettre au clair la chronologie de ces évènements. Même maintenant, alors que je tiens la plume, assis ici au calme en étant votre prisonnier, que je sais tout ce que vous m’avez fait et que j’ai pu reconstituer mes souvenirs, cette période-ci reste dans un brouillard cotonneux.

 

Le printemps revenait et avec lui les beaux jours, ma convalescence prit fin. Je portait encore un plâtre au bras mais je demandais à sortir de la clinique et je retournais à l’appartement. 

Il était si vide… Sa présence le hantait. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’ai souffert sur ces moments là. Notre appartement était silencieux : plus de chant, plus de musique. Une tombe. C’est le fait de voir l’atelier désert qui me troubla le plus. Son désordre plein de vie et d’activité n’était plus. Tout était rangé bien sagement dans des petites boites.Des amis ont dû passer car tout était en ordre. Il y avait quelques trous dans les placards et des emplacements vides. Il manquait au moins sa machine à coudre et sa guitare. Ils devaient être dans la voiture au moment de l’accident.

Le lit double ne m’a jamais semblé aussi grand et les nuits si froides. Le deuil promettait d’être long et dur.

 

J’avais le droit à une longue période de congé, pourtant je voulais reprendre le travail. N’importe quoi plutôt que de rester seul avec mes regrets, il me fallait occuper mon esprit à autre chose. Alors je suis retourné au travail,  reprendre ma classe de CM1 me ferait du bien.

 

Ma directrice a été très gentille et très avenante de même que tout le reste de l’équipe. Les enfants furent ravi de me revoir. La première semaine fut difficile, j'ai eu mes moments d'absence mais tout le monde fut bienveillant avec moi. Je voyais un psy régulièrement, tous les trois ou quatre jours je crois, un autre que celle de la clinique. J’étais sous cachetons pour atténuer les migraines. Ce devait être un traitement à vie.

 

Avril tirait sur sa fin quand c’est arrivé : le premier gros grain de sable dans les rouages.

C’était un matin de début de semaine, nous venions de terminer une activité d’art plastique. J’étais au fond de la classe à afficher les nouvelles productions des élèves. Avec mon plâtre je ne pouvais pas le faire seul, certains des élèves m’aidaient. Il fallait faire de la place sur le mur et enlever les peintures du trimestre précédent. Alors que les enfants dépunaisaient leurs oeuvres du mur, je butais sur une des feuilles qui restait, personne ne l’avait récupéré. Sans doute appartenait-elle à un absent. Je la pris en main, c’était une peinture assez quelconque, semblable aux autres productions affichées quoiqu’un poil original, on sentait que l’élève qui en était l’auteur devait être un créatif. Je tentais de me souvenir lequel de mes têtes blondes m'avait fait cette magnifique croûte. C’est alors que la migraine me pris de façon violente, je n’avais jamais rien senti de pareil. Je cru défaillir. 

Dans un ultime effort un nom me revient : Clément. 

Je manquais de perdre l’équilibre, un de mes élèves me demanda si ça allait. Je le rassurait et je demandais si quelqu’un pouvait prendre le dessin de Clément. La classe fut interloquée. Il n’y avait pas de Clément ici et il n’y en avait jamais eu. Je retournais la feuille, c’était bien ce nom écrit au dos : Clément, une belle écriture d’élève studieux. Un des C.M.C. me fit remarquer mon subconscient. Outre son prénom il y avait mes annotations sur le travail d’art plastique et la note que je lui avais mise. C’était bien mon écriture de prof, appliquée et bien empatée. Le dessin répondait parfaitement à la consigne quoique de façon un peu trop imaginatif.

Alors que je tenais la feuille en main j’eu l’impression que des fourmis me parcouraient les doigts, comme si cette peinture était électrifiée. J’eu comme l'impression que les écritures du dos de la feuille clignotèrent, disparurent le temps d’un instant puis revinrent. Mes nausées reprirent de plus belles mais je fis un effort de volonté et ma vision redevient claire ; les écritures cessèrent de danser sous mes yeux. 

Ca ne pouvait pas être une production d’un élève de l’année dernière, je vide mon mur des artistes au fond de la classe chaque trimestre et je commence toujours l’année par un mur vide. Cette peinture, un élève nommé Clément l’avait faite ici, il avait été dans ma classe, je l’avais noté et il l'avait affiché sur ce mur. 

Mon esprit rationnel me hurlait que ce n’était pas le cas, que je n’avais pas de Clément dans ma classe. Enfin je crois… 

Mes convictions vacillaient. Les élèves me regardaient inquiets. Je crois qu’à ce moment là je devais être livide et le regard fou.

Je traversais la classe et repris ma liste d’élèves que j’avais au bureau. J’en avais bien 27 et non pas de Clément parmi eux. Les vertiges me reprirent. Non, pas 27 élèves mais plus me chuchota une voix à la limite de mon audition. 

Interloqué j'allais voir les armoires du fonds, celle ou je mets mes réserves. 

 

Aujourd’hui les dossiers des élèves sont accessibles en lignes pour les enseignants : livrets scolaires, bulletins, protocol d'accueil personnalisé si l’enfant à un handicap ou que sais-je encore, tout est numérisé. Officiellement il n’y a plus de support papier. Cependant un professeur des écoles n’a le droit de voir le dossier d’un de ses élèves que pour les deux années précédentes, c’est pourquoi au sein de l’école on s’échangeait les dossiers sur support papier, ça permettait de remonter sur trois ans et plus. C’est fou le nombre de difficulté d’un CM1 qui pouvait être pressenti dès le CP.

Administrativement c’était une hérésie administrative de la pire des espèces mais la directrice laissait faire et ça durait depuis près d’une décennie. Chaque nouveau collègue arrivant dans l’équipe s’y pliait. Pour le coup d'impression de quelques rames de papier par an on s’échangeait les infos entre collègues au nez et à la barbe de l’administration. 

Dans mon armoire une pile de bannette de rangement. Une par élèves, triées par ordre alphabétique avec son dossier scolaire. Et là je compte 28 bannettes empilés. Au premier tiers une bannette vide, comme si un élève était parti en cours d’année. Pas de nom dessus, étrange, d’habitude je garde l’étiquette au moin jusqu’au grand rangement de fin d’année, en juillet. Mais il y a plus étrange encore : il y a bien une étiquette mais elle est blanche, la banette comprend un dossier mais il est constitué que de feuilles blanches et de formulaires vierges, comme si ces papiers administratifs n’avaient jamais été remplis.

La tension sur mes tempes s’accumulait. Cet enfant, ce Clément, je le connaissais, c’était un bon élève et un malin mais il pouvait très facilement se disperser s’il était associé à deux autres élèves, ses meilleurs copains… Mohamed et Clara. Ce trio infernal formait les C.M.C., l'année dernière il avait été décidé de séparer ces trois petis diables à leur passage en CM1. 

La douleur me vrilla le crâne. J’avais l'impression que l’on m’enfonçait une vis dans le front. D’une main tremblante je m'apprêtais à prendre un des cachets contre le mal de tête qui m'étaient prescrits depuis ma sortie d'hôpital, mais je m'interrompais. Je voulais savoir. Je me concentrais davantage malgré la douleur de plus en plus lancinante qui me transperçait le crâne. 

La sonnerie me tira de mes reflection. J’envoyais mes élèves dans la cour et je profitais de la pose pour aller voir mes collègues. Autour du café de la salle des profs aucun d’entre eux ne se souvenait des C.M.C. Je passais la récréation à prêcher dans un désert. Pas un ne se souvenait de quoique ce soit à propos de ces trois élèves; c’est tout juste s'ils n’ont pas sous entendu que je devenais fou : surmenage, besoin de prendre du repos, convalescence trop écourtée… 

La récréation terminée, je reprennais la classe et mettais aussitôt les élèves à plancher sur une rédaction, ça les occupera, pas très pro tout ça. Au diable ma conscience professionnelle, ma conscience tout court me tarabiscotait trop. Je repris mes feuilles d’appels depuis septembre. Il y avait une ligne blanche au millieux de la liste, à la même place dans l’ordre alphabétique que la bannette vide de mon armoire. Cette ligne blanche disparaissait la dernière semaine de cours avant les vacances de Toussaint, soit juste avant mon accident. Les comptes de cette semaine là n’avaient pas été faits avec mon écriture, les chiffres étaient beaucoup trop ronds. Je repris le cahier journal de la classe pour vérifier. Le cahier journal c’est là ou l’enseignant consigne tout ce qui est fait en classe, c’est obligatoire et sert en cas d’absence du professeur pour que le collègue remplaçant sache où la classe en est. Un autre que moi avait tenu le cahier journal cette semaine là. Une écriture très fine et appliquée, une vraie calligraphie à la plume. Dans la syntaxe quelques erreurs, notamment l’inversion du nom et du complément du nom. La leçon de français du lundi devenait la “française leçon”. 

Le fait de me faire cette réflexion, ça m’est revenu d’un seul coup, comme si je passais un seuil et entrais enfin dans une salle éclairée après une nuit de ténèbre. J’avais été présent ce jour là. J’arrivais en voiture, en retard, l’une des première fois de ma carrière. Je rentrais directement d’un weekend à la campagne. Je croisais dans les couloirs ma classe qui s'apprêtait à rentrer mais avec une enseignante qui m’était inconnue. Une prétendue remplaçante. Je discutais rapidement avec elle. Cet accent, ce timbre de voix, ces erreurs de syntaxe... Je l’ai depuis entendu ailleurs, pas “pour de vrai” mais chez un personnage de film ou de dessin animé, une voix de doublage en quelque sorte. 

Cette bonne femme était venu me supluer or elle était incapable de parler un bon français, pourtant c’est la moindre des chose quand on se veut instit’. J’étais choqué mais personne à par moi ne relevait les fautes de langage de cette prétendue remplaçante, comme si j’étais le seul à les entendre. 

La directrice se pointa et joua les casques bleus. Elle m’expliqua qu’un des élèves avait une maladie extrêmement contagieuse. Cet élève c’était Clément des C.M.C.. Il m’était demandé de rester confiné chez moi et de ne pas me rendre au travail car il y avait des risque de contagion. J’avais reçu un mail qui m'expliquait tout. comme si je lisais mes mails pro quand je suis à la campagne le temps d’un weekend. La directrice me précisa que j’étais suspendu jusqu’à nouvel ordre et que je devais prendre rendez-vous dans un hôpital prestigieux de la capitale pour faire un test de dépistage de cette maladie contagieuse. 

J’ignore combien de temps me dura ce flash back digne des pires séries Z mais un des élèves me tira de mes songeries. Ils rédigeaient depuis plus d’une demi heure. Je repris la classe de façon normal pour le reste de la matinée. Paradoxalement j’étais détendu et apaisé : pour la première fois depuis l’accident je n'avais aucune migraine.

Au début de la pause déjeuner je passais voir la directrice. Évidemment comme le reste de l’équipe elle n’avait aucun souvenir des C.M.C. Je lui demandais innocemment de vérifier qui avait fait mon remplacement cette fameuse dernière semaine avant les vacances de Toussaint et mon accident. Ma directrice ne s’en souvenait plus. Pas un des remplaçants habituel pour sûr. Elle vérifia ses papiers, ça devait bien être noter quelque part. Elle qui est pourtant quelqu’un d’organisé, elle chercha pendant bien cinq à dix minute sans rien trouver. 

S’il y avait une trace quelque part ce serait dans les fichiers de l’administration académique. Pour obtenir quelque chose du rectorat de façon officiel en passant par la voie hiérarchique je pouvais aussi bien attendre mon affection en province, elle arriverait plus vite. Je m’isolais pour passer quelques coup de fil à des amis syndicalistes mais sans plus de succès. Rien, pas de trace nulle part. J’avais bien été noté comme absent et malade auprès de l’administration ces jours là mais aucun remplaçant n’avait officiellement été affecté à l’école. Le certificat médical de mon arrêt maladie renvoyait au service hospitalier d’un établissement prestigieux de la capitale. Le même service que que celui où j’avais eu un rendez-vous pour dépistage. Jusqu’à là rien de bien anormal sauf que le certificat était daté du dimanche. Je connais pas beaucoup de service administratif de notre beau pays qui fonctionne les dimanches en dehors des urgences.

 

La première chose que je fis en sortant de l’école ce jour là fut de m’arrêter en papeterie et d’y prendre un agenda. J’y notais la date et tout ce qui m'était revenu en tête aujourd’hui. Car c’est à partir de ce jour que je décidais de cesser de prendre mes cachetons. Je savais pertinemment que je prenais un risque. Ces médocs étaient censés combattre une forme de schizophrénie. Les docteurs ne me l’avaient pas dit mais je sais encore lire une notice de médicament et chercher sur le net ses effets. Je me donnais un an pour arriver à quelque chose. Passé ce délai, je ferai lire cet agenda à une personne de confiance. Si ce qu’elle y découvrira n’en valait pas la peine, alors je reprendrai mon traitement et oublierai tout, de façon définitive. 

 

J’attendis le mercredi suivant pour me rendre à ce fameux hôpital. Je ne pris pas rendez vous. 

Le hall d’entrée ne m'évoquait rien, mais plus je m’engageais dans l’allée qui menait au service et plus les choses me revenaient petit à petit en mémoire.

Je m’arrêtais face au bureau d'accueil. Il y avait une secrétaire médicale tout de blanc vêtue. Je l'aurais cru sortie des année soixante vu comme elle était habillée. Elle avait comme chapeau un calot blanc avec une énorme croix rouge. Elle arborait un badge de personnel de l'hôpital avec prénom et nom : Rouge Heart. Cette femme je l'avais déjà vu. Je reconnaissais sa peau de lait et ses cheveux roses retenus en chignon. 

Plus je la fixais plus il y avait quelque chose d’étrange chez cette personne, c’était comme si on lui avait adjoint une perruque de cheveux blonds bien plus passe partout par dessus sa tignasse rose. Le blond était comme une charlotte transparente par dessus le rose bonbon. C’était encore plus étrange pour ses sourcils tout aussi rose. Le blond transparent provoquait un halo fantomatique au dessus de ses yeux. 

La secrétaire me regarda interloquée, surprise de me voir là. Elle m'adressa la parole dans une langue étrange. On aurait dit de l’anglais mais en bien plus chantant. Mais le plusbizarre est que par dessus cette première voix venait une deuxième, en canon, comme si la même personne me parlait à présent en français avec un léger accent étranger indéfinissable. Je fixais de façon idiote ses lèvres. Cette secrétaire avait deux bouches, une en surimpression de l’autre, transparente et en décalé, chacune faisant les mouvements nécessaires à la prononciation de chacune des deux langues que j’entendais. C’était comme avoir un film en version originale avec la version française en décalage d’une demi seconde.

Elle me demandait qui j’étais et si j’avais rendez vous.

Je bafouillais, prétendis m’être perdu et demandai où était les toilettes. Excuses minable s’il en est mais suffisamment passe partout. Mon interlocutrice m'indiqua une porte au fond de la pièce. Je m’y réfugiais immédiatement.

Ce que je voyais et entendais n’était clairement pas normal. Finalement peut être que je reprendrais les cachetons plus vite que prévu. 

L’avantage comme l'inconvénient de ces toilettes était qu’ils étaient fermés par une simple plaque de contreplaqué. Je collais mon oreille à la porte j'entendais tout ce qui se passait dans le hall d'accueil du service. La secrétaire chantonnait dans cette langue étrange. Je n’ai jamais été très bon en anglais mais cependant j'arrivais à la conclusion que cet idiome n’en n’était pas. Cette chanson m’était donc incompréhensible pourtant l’air m’était connu.

Il se passa bien cinq minutes puis j’entendis une porte s’ouvrir, la secrétaire médicale discutait avec une deuxième voix féminine. Celle-ci s’exprimait dans ce même sabir incompréhensible pour moi. Comme pour la chansonnette, la deuxième version en canon et en français n’y était pas. Cette nouvelle voix me disait quelque chose. Après avoir tiré la chasse pour donner le change je sortis de ma cachette. Dès que je me fis connaître des deux femmes le français revient en canon, c’est comme si on avait rajouté l’option sur le menu des dialogues d’un film en D.V.D., question schizophrénie j’étais servi. 

Je jetais un premier coup d’oeil à la deuxième femme. Elle avait une blouse blanche de docteur. Elle avait la silhouette fine et une grande taille. Ses cheveux longs et volumineux lui descendaient en cascade jusqu’au milieu des épaules. Sa peau cuivrée était contrebalancée par de grands yeux d’un bleu céruléen. Elle était manifestement métisse. Elle arborait au millieux de sa poitrine un pendentif d’argent en forme de sablier. 

Je me rapprochais du bureau pour engager la conversation avec la nouvelle venue. J’étais assez proche pour distinguer son badge : docteur Minuette Colgate. Etait ce une blague ? 

La doctoresse se tourna vers moi et commença à me parler. Je fus alors foudroyé par une violente migraine, du même genre que celle subie quelques jours plus tôt dans ma classe. Je titubais et je dus m'accouder au bureau d'accueil. J’avais des décharges d’électricité statique qui me parcouraient le corps. Ma vision du docteur Colgate clignota un brève instant puis revint. Elle avait toujours la même silhouette mais bien d’autres choses avaient changé dans ma vision de cette jeune femme. Sa peau avait une couleur bleu azur, ses cheveux étaient coiffés en deux franges bicolores, deux mèches une blanche et une bleu outremer. Ses yeux étaient à présent deux immenses soucoupes surdimensionnées. Mais le plus impressionnant était la corne conique et spiralée qui lui sortait du front. 

Soit j’étais fou soit il se passait des trucs vraiment étrange.

Je devais être aussi pâle et maladif que face à mes élèves car mes deux interlocutrices s'inquiétèrent pour moi. Je répondis de façon évasive et je leur demandais en retour mon chemin pour un autre service de l'hôpital. Je noyais le poisson et les deux bonnes femmes me laissèrent rapidement tranquille. Je déambulais un moment dans les couloirs de l'hôpital. Je dévisageais tout le personnel que je croisait mais aucun ne me fit la même réaction que ces deux femmes. J’avais soigneusement évité le service d’où je venais.  Après près d’une heure à déambuler dans la clinique sans croiser d’autres individus aussi étrange que cette Colgate, je jetais l’éponge et je quittais les lieux. 

Sitôt sorti je fis le tour du pâté de maison. Je trouvais sans mal la sortie pour le personnel de l'hôpital. J’avisais une terrasse de bistrot non loin et j’attendis. Mon attente fut longue mais paya. 

Je profitais de ce temps d’attente pour faire une rapide recherche sur le net depuis mon téléphone. La première chose qui venait avec l’association de Colgate et Minuette était un personnage tertiaire d’un dessin animée pour gamine vieux d’une décennie : My Little Pony. C’était clairement pas mes goûts ni ma génération pourtant cette série m’était très familière. Les personnages y compris les plus secondaires m’étaient connus. Je l’avais sans doute découvert à travers ma petite Tara, c’était bien dans ses goûts une histoire sucrée d’amitiée et de magie, plein de bons sentiments. Pas vraiment le genre d’histoire que j’affectionne, mes habitudes de vieux cynique aigri vont vers des trucs plus sombre et moins optimiste. Je vérifiais mes historiques de recherches voir de quand et d’où je connaissais cette série. Et là stupeur : mes historiques avait un trou de quinze jours juste avant mon accident. C’était comme si je n’avais pas été connecté durant deux semaines ou bien que ces historiques aient été effacés.

C’est à ce moment là que je reçus un appel. C’était la psy rencontré au sortir de l’accident qui venait prendre de mes nouvelles. Elle me demandait si j’allais bien et si je suivais bien mon traitement. Elle m’a de nouveau mise en garde contre les risques de rechute en cas de tentative de ma part de me souvenir des évènements. Je n’arrive plus à mettre le doigt sur quels éléments de son discours qui me firent tiquer, je n’arrive même plus à me remettre le nom de cette doctoresse, c’est dire. Mais il y avait quelque chose dans son phrasé, sa façon de parler, de s’adresser à moi qui me chiffonnait. Je sentais un certain agacement mêlé à de la peur et de l’appréhension. J'effrayais cette femme. Non mes déclarations et sa crainte que je me remémore des choses la terrifiait. 

Est ce parce que je lis trop de romans ? Que je joue trop aux jeux de rôles ? Ou était-ce de la paranoïa qui se mariait à ma schizophrénie ? 

Je concluais l’appel et décidait de ne plus utiliser mon téléphone pour toute recherche internet. Je désactivais même la géolocalisation de l'appareil, c’est dire mon état d’esprit.

C’est à ce moment là que sortit de l'hôpital la fameuse docteur Colgate, toujours aussi cornue, ses cheveux toujours bichromes, la peau toujours aussi bleue son aspect tranchait avec le reste des passant mais j’étais toujours le seul à le remarquer. Etais-je le seul à la voir ainsi ? 

Elle se rendit immédiatement à une station de vélos à la demande. Le temps que je réagisse elle avait déjà enfourché une bicyclette. Je n'avais pas d’abonnement, prendre mon propre vélo me prit trop de temps. Pour aujourd'hui la chasse était interrompue mais je ne rentrais pas bredouille. 

Note de l'auteur

Attention petit saut dans le temps.

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