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Appendice A.III - Les Temps Immortels

La soirée suivante

 

Selifós jouait tranquillement de sa harpe dans le salon, avec une atmosphère agréable autant dans ses oreilles que dans ses narines, emplies de l'odeur légère du fumée de bois qui émanait de la cheminée. Plus précisément, il composait un nouveau morceau et cherchait à établir la dernière mesure de sa phrase musicale en finissant sur la dominante.

Il fut interrompu dans son jeu quand il entendit la porte s'ouvrir derrière lui. Celestia semblait pressée et désireuse de s'entretenir avec son oncle sur ce dont elle venait d'être témoin. Son expression faciale était dure à décrire : un mélange entre la joie, une espèce d'illumination ou de révélation... et la consternation. Elle paraissait sous un choc au contexte ambigu.

"Mon oncle. Je dois te parler."

Il jeta un bref regard vers elle. Et il en revint à sa harpe, pour y changer de mélodie : le morceau préféré de Celestia ; sûrement pour lui faire plaisir ou la détendre car elle lui semblait sous l'emprise du stress.

"Qu'est-ce qu'il se passe, ma petite-nièce ?"

L'alicorne blanche prit le temps de s'asseoir pour réorganiser sa pensée, et déterminer par où débuter. Les deux sujets lui paraissaient d'importance égale. Et au final, le son de la harpe parvint à l'aider à garder son calme.

"Tu sais, il y a quelque chose que je n'ai jamais dit au sujet de Day Breaker. Où devrais-je plutôt dire que je ne m'en suis pas rendu compte plus tôt."

L'étalon ne discontinua pas dans le pincement de ses cordes. "C'est gentil de vouloir m'en faire part. Tu sais que tu es la toute première alicorne de lumière de sang-mêlé, dans l'histoire des Lux et des Skiá, à avoir un Nightmare actif ? Celestia, tu me fascines. Depuis que j'ai appris pour l'existence de Day Breaker, tu fais ma curiosité me ronger de l'intérieur. Donc qu'as-tu découvert ?"

"En fait... j'ai une question à te poser tout d'abord", lui dit-elle en se frottant la patte.

Il cessa de jouer. "Laquelle ?"

"Les Nightmare... sont-ils supposés maîtriser seulement, et uniquement, la magie lunaire ?"

"Et bien... en temps normal, je t'aurais répondu oui. Mais... puisque tu es parvenue à rencontrer ton Nightmare alors que nous l'avions toujours cru impossible à l'époque, je m'attends à tout."

"Je ne l'ai pas pris conscience au début mais en fait... " confessa Celestia. "Day Breaker a une excellente maîtrise de la magie solaire. Peut-être même meilleure que la mienne. Donc cela va en contradiction à ce que tu croyais."

"Un Nightmare qui emploie de la magie solaire au lieu de la magie lunaire... fascinant. Tout, simplement, fascinant", s'émerveillait-il en faisant danser son regard au plafond.

"Et je viens de découvrir il y a très peu de temps que... " hésita la jument. "Que je n'ai pas besoin de rêver pour rentrer en contact avec elle. Il me suffit juste d'utiliser mon don d'omniscience."

Selifós, totalement ébranlé par la révélation, en resta sans voix. Un Nightmare qui agit exactement de la même manière que n'importe quel autre, mais avec de la magie solaire. Plus il en apprenait sur Day Breaker, plus sa soif de réponse à ses questions intarissables croissaient. Il laissa Celestia continuer.

"Tu sais, Selifós, je n'utilise presque plus ce pouvoir depuis mon abdication, étant donné que je n'ai plus autant de responsabilité qu'auparavant. Mais... j'ai voulu à nouveau l'utiliser ces derniers jours. Je l'ai gardé pour moi au départ mais... j'ai réalisé que Day Breaker était capable de me contacter à même cet endroit. Quand elle m'a vu abasourdie par sa présence ici, elle m'a expliqué comment elle a fait pour s'affranchir de l'atrophie de ma magie lunaire pour rester à un état actif constant depuis que le sort de Starlight a cessé."

"Elle a assimilé ta magie solaire, c'est bien ça ?" affirma Selifós qui parut déjà avoir compris.

"C'est ça", confirma l'ancienne princesse solaire. "Je me disais aussi... la première fois que j'ai vu Day Breaker, elle n'avait rien à voir avec Nightmare Moon. Elle était... moi, mais... avec le crin à l'apparence de flamme. Et quand je l'ai vue se confronter avec le Nightmare de ma sœur, elle utilisait de la magie solaire. Pas lunaire. C'est quand j'ai pris conscience de cela que... que j'en suis venue à comprendre que, que je n'avais pas besoin de tenter d'avoir des rêves lucides. Je peux utiliser ma magie comme je l'eus toujours fait pour aller lui parler."

"Et donc que tu peux à présent véritablement commencer le rite de Nýchta avec elle ?" répliqua son oncle qui copiait son rictus. "Maintenant que tu n'as plus aucun problème de contact ?"

Celestia passa nette de la joie au navrement. Plus aucun mot ne sortit de sa bouche. L'étalon comprit très vite ce que ce regard signifiait. "Tu n'as pas envie, n'est-ce pas ?"

L'ex-princesse hocha négativement de la tête. "Je ne veux pas me vouer moi-même à boire du sang comme toi ou ma sœur. Je ne suis pas comme vous, Selifós."

Son oncle pouffa. "Et voilà pourquoi Day Breaker te traite de faible et de lâche." Il lui confessa une petite histoire à son tour. "Tu sais, quand j'avais moi-même exécuté le rite quand j'étais adolescent, je n'avais aucune envie de me familiariser avec Nightmare Light : je le trouvais lourd, condescendant, s'estimant toujours le plus malin d'entre nous deux, bref... il était pénible.

"Et je savais ce qui m'attendait à la fin du rite. Et je n'avais pas envie non plus de prendre le risque de blesser des amis à cause de mes nouvelles sensations et mes nouveaux besoins. Et quand j'avais avoué ça à mon père, il m'a giflé en me traitant de lâche, pour être incapable de reconnaître qui je suis au fond de moi. Et quand je l'ai avoué à Nightmare Light, il m'a ris au nez et traité de faible. Je me suis mis en colère, j'ai répondu à la provocation et... il a dit qu'il avait honte de moi.

"Il m'a fallu du temps... beaucoup de temps avant de reconnaître combien je me suis montré stupide en affrontant cette part sombre de moi, au lieu de simplement accepter son existence. Et finalement, chose que je n'aurais jamais faite devant qui que ce soit, je me suis auto-humilié devant mon Nightmare en admettant mes erreurs. Et c'est finalement en m'humiliant qu'il m'a redressé... pour m'offrir une seconde chance.

"Alors on a conversé... on s'est appris de l'un et de l'autre... et avec le temps, j'ai compris, malgré son caractère toujours aigris, casseur et rabaissant, qu'il y transparaissait une certaine bienveillance. J'ai ressenti l'authentification d'un esprit de camaraderie entre lui et moi. Et plus le temps passait, plus j'ai compris que ce que les Nightmare attendent réellement de leur jumeau, ce n'est pas tellement qu'on fasse le mal... mais qu'on les rende fiers... fiers de nous.

"Par exemple, pour Luna... je ne sais pas exactement ce qu'elles se sont racontées, elle et Nightmare Moon pendant leur passage du rite, mais elle a sûrement réussi à faire ressentir de la fierté à son Nightmare. Très probablement en acceptant de la traiter comme son égal et surtout de compatir à sa colère et son sentiment d'être déshonorée vis-à-vis de Twilight. Être honnête avec son Nightmare revient à être honnête avec soi-même. Je comprends cette peur qui t'habite, Celestia. Je suis passé par là moi aussi, et j'y suis resté bloqué pendant plusieurs années... mais... "

Il soupira un grand coup. Pourquoi racontait-il tout ça ?

"De mon temps, le rite de Nýchta était obligatoire. Mais aujourd'hui, toutes ces vieilles lois ont disparu... avec leurs scribes." Il parut méditer... pendant un très long moment. Et il recommença à jouer. "Peu importe. Fais ce qu'il te convient, ma nièce."

Celestia ne répondit pas et se contenta de fixer un peu bêtement ses sabots, tandis que ses oreilles, tournées vers la harpe, écoutaient la musique relaxante. Elle ne voulait pas passer par les mêmes épreuves, franchir les mêmes fatalités que Luna. Et pourtant, sa raison insistait que cela puisse être probablement la meilleure chose à faire. Mais elle n'en avait nullement envie pour les raisons évidentes. Et pourtant... cette tentation persistait.

Pourquoi était-elle aussi divisée sur un dilemme apparemment aussi simple, pensait-elle ? Peut-être craignait-elle sur l'autre part de succomber un jour à la volonté de Day Breaker et ainsi faire du mal à ceux qu'elle aime ? Comme ce se fut produit pour Luna mille ans plus tôt ? Exécuter le rite avec son Nightmare lui assurerait qu'un tel risque ne se réalisera jamais. Mais de l'autre... payer le prix en chassant ses petits poneys comme une bête pourchasserait du gibier ? C'était un marché des plus intransigeants.

"Selifós", appela-t-elle pour se changer un peu les idées. "Je ne t'ai pas dit la raison principale pour laquelle je suis de nouveau retournée dans ma dimension. En fait, je m'étais lassée de cette enquête à Canterlot qui n'aboutissait à rien. J'ai donc décidé de trouver moi-même la vérité en prenant la décision de réutiliser mes pouvoirs."

Il s'interrompit de nouveau. "De quelle enquête tu parles ?"

"Tu sais très bien de quoi je parle."

"..."

"Explique-moi, Selifós. Comment Twilight a-t-elle pu accepter de faire disparaître ces notables ? et avec ta complicité ?"

"Pourquoi te sentirais-tu concernée par eux ?" la jugea son aïeul d'un œil sombre. "Ils étaient des connaissances à toi ?"

"Cela n'a rien à voir", lui répondit Celestia d'un ton accusateur qui se leva tout d'un coup. "Je suis surtout contrariée que Twilight ait pu accepter de te laisser les séquestrer dans les sous-sols de notre château, et surtout sans que personne ne m'en touche un seul mot !"

L'étalon lui raconta la petite histoire. "Du calme. Au départ, quand Spike avait remarqué leur comportement anormal et qu'il avait prévenu Twilight, cette dernière les avait faits espionnés. Et quand elle eut découvert qu'ils projetaient de nuire à moi et à Luna, elle les a faits discrètement arrêtés pour après tout de suite m'en parler avec ta sœur.

"Elle songeait à rendre leur arrestation publique et leur faire passer un procès, et aux plus extrêmes, les mettre en prison. Cependant, je lui ai affirmé qu'en agissant ainsi sous les yeux de tout le monde, elle aurait fait de ces nobles des martyrs, et qu'elle aurait d'avantage attisé la colère et accru le nombre de mes détracteurs et de ceux qui s'opposent à sa politique laxiste à mon égard. Je lui ai dit qu'en se mêlant à tout ça, elle n'aurait que terni son image et sa réputation auprès des équestriens.

"Twilight est quelqu'un qui veut toujours bien faire mais son problème, c'est qu'elle est jeune et manque d'expérience. Et sa philosophie de l'amitié la rend naïve et aveugle, je trouve. Elle est incapable de comprendre que dans la réalité, certaines choses ne peuvent pas simplement être résolues avec un arc-en-ciel. Je les ai bien regardés dans les yeux, ces nobles, quand je les ai rencontrés. Ils sont le genre de poney déterminé et engagé dans leur conviction, le genre de poney si sûrs d'eux qu'ils ne regretteraient rien, même à l'heure de leur mort. J'étais déjà certains qu'ils ne lâcheraient pas l'affaire, même après que Twilight aurait pu leur faire son petit sermon sur l'amitié. Ils auraient reçu l'indulgence de la princesse et se seraient remis à comploter dans notre dos, à moi et à Luna. Twilight a du coup accepté, à contrecœur après avoir reconnu tout cela, que je les enferme dans ce qui est supposé être les cachots du château, dans les sous-sols. Luna m'avait suivie dans mon idée. Et nous avions décidé de ne pas t'en parler pour... ne pas t'inquiéter, de même que ton opinion n'aurait pas été si différente que celle de Twilight."

"Tu pouvais au moins me prévenir au cas où je tomberais sur les nobles en me promenant au hasard dans les souterrains !" argumenta vivement Celestia, vexée qu'on ne lui ait même pas demandé son avis sur cette affaire.

Selifós semblait grincer des dents ; pas de colère, mais d'embarras. Comme s'il lui concédait cela. "On ne voulait pas dramatiser, ma nièce. Même Luna craignait que la tension persévère si on te mettait au courant. On cherchait seulement un moyen de résoudre le problème de sorte à ce qu'il y ait le moins de conséquences regrettables possibles."

Elle semblait outrée par la décision de son grand-oncle. Cependant, elle accepta aisément que Luna eût pu participer à ce forfait : sa petite sœur avait toujours été plus pragmatique qu'elle, avec des astuces plus brutales que les siennes.

"Vois le bon côté des choses", ajouta le fustigé avec un sourire pudique. "Aussi longtemps qu'on se nourrit d'eux, Luna et moi ne risquons pas de s'attaquer à d'autres poneys ou à épuiser les réserves promises par Twilight originaires de la banque du sang."

"On aurait pu tous se réunir pour parlementer avec eux", mentionna-t-elle quand même ce qu'elle aurait pu suggérer si elle avait été mise au courant à temps. "On aurait pu négocier... les convaincre ou les persuader... leur montrer que leur peur était irrationnelle et que les choses allaient se dérouler autrement que dans leurs pires scénarios."

"Ils ont conspiré contre ma vie, ainsi que contre la vie de Luna, ma nièce bien-aimée, ta propre petite et unique sœur ! Aurais-tu préféré qu'on les laisse conjurer dans le dos de notre famille et attende qu'ils passent à l'acte ? Même les mettre en prison n'aurait sûrement pas suffi. Car une fois sortie de prison, ils auraient pu recommencer, ou même motiver, de par leur stigmatisation, d'autre détracteurs à comploter contre nous. Leur accorder une seconde chance aurait été trop risquée."

"Tu sous-estimes les capacités de Twilight et des miennes à résoudre un conflit, Selifós. Tu devrais apprendre à faire un peu plus confiance."

"Désolé, Celestia, non. Si j'ai plus de vingt-milles ans, si je suis parvenu à survivre aussi longtemps, ce n'est pas seulement par la chance et l'emprisonnement mais aussi grâce à ma méfiance. Quand il est question de préserver sa vie ainsi que celles de ceux qu'on aime, il ne faut pas vendre sa confiance à n'importe qui, et certainement pas au premier étranger venu. Mais c'est vrai que tu ne peux pas comprendre ce genre de chose : tu n'as jamais vécu d'exil volontaire, à te faire traquer pendant presque trois cents ans par des poneys qui veulent ta mort. Quand tu tiens à ta vie, ne laisse jamais une opportunité à tes ennemis de revenir pour te planter un poignard dans le dos.

"En les neutralisant ainsi, j'ai définitivement supprimé la menace qu'ils représentaient et j'ai peut-être même sauvé la vie de ta sœur par la même occasion. De plus, je tiens à le souligner, il n'y a eu aucun témoin. Toi, moi, Luna, Twilight et Spike, sommes les seuls au courant de toute la vérité sur cette affaire. Et si, tout comme les autres, tu prends garde à tenir ta langue, il y a très peu de chance à ce que notre décision ait des répercussions négatives."

Celestia était déçue par le choix de son oncle, et elle ne le cachait pas. Cependant, elle ne pouvait pas voiler non plus qu'elle trouvait dans la bouche de son parent une certaine part de vérité. Son acte était certes radical et sans pitié, mais il s'était inéluctablement avéré efficace pour résoudre le problème. Après tout, que ce serait-il passé si ces nobles avaient retrouvé leur liberté ? Mais aussi, qu'allait-il se passer maintenant que ces cinq-là servent de garde-manger à lui et à sa sœur ?

Mais si elle acceptait intérieurement de ne pas en parler à qui que ce soit, ni même à descendre aux sous-sols pour les libérer, elle n'approuvait absolument pas cette pensée.

"Tu as agi en paria, Selifós."

"J'en ai toujours été un, Celestia", répondit l'étalon d'une voix parfaitement en accord. "Je suis un vétéran de nombreux conflits, étais un capitaine responsable de crimes de guerre. J'ai massacré, trahi ma famille, mon peuple... tué mes propres parents... cherché à détruire le monde à trois reprises pour le remplacer contre un autre bien meilleur... j'ai commis tellement de péchés que... comment je peux ressentir du remord pour avoir kidnappé ces cinq-là ? qui ne sont que les quelques d'une trop longue série de victimes ?"

Il soupira.

"Je suis un être abject, ma nièce", ajouta-t-il d'une voix mêlant tristesse, dérision et regret. "Je ne l'ai jamais nié."

Celestia soupira à son tour. "Et je ne te l'ai jamais souhaité... " Elle songea à se retirer. "Je vais voir Luna et lui demander ce qu'elle en pense. Je pense même en parler à Twilight dans un avenir proche."

Selifós l'observa sans ciller se diriger lentement vers la porte. Il se demandait ce qu'elle pourrait espérer en interrogeant sa sœur, ou même la princesse de l'amitié sur le sujet. Peut-être les convaincre ou les persuader qu'il existait une meilleure solution à entreprendre plutôt que cette technique radicale ? Il dit une dernière fois à sa nièce avant qu'elle n'ouvre la porte pour le quitter.

"Luna a commis une tentative de meurtre contre toi, il y a mille ans. Et elle a essayé d'étendre la nuit éternelle. Elle a été une paria tout comme moi, tu sais ?"

"Merci mon oncle, mais je n'ai pas besoin que tu me le précises", répliqua-t-elle un peu sèchement. "Et lunda avait été pardonnée pour ses fautes. Elles sont effacées désormais."

"Le pardon, tout comme la vengeance, ne répare pas les vases cassés, Celestia", répondit-il alors que Celestia ouvrit la porte sur une Luster Dawn qui venait tout juste d'arriver.

"Épargne-moi ta morale", dit-elle sur un ton sec.

Elle esquiva de près la ponette, juste à temps pour ne pas la heurter accidentellement. Cette dernière semblait confuse, et ignorait pourquoi l'alicorne solaire paraissait aussi froissée à l'encontre de son oncle. De quoi parlaient-ils pour qu'ils se disputent ?

Sans trop être sûre de l'avance qu'elle devait prendre, elle entra prudemment dans le salon pour rejoindre celui qui devait enseigner ce qu'elle avait à savoir pour remplir sa mission. Trois fleuristes de Ponyville l'avaient trouvée complètement folle d'oser venir résider dans le château du vampony. Mais bon. Ce n'était pas de sa faute si elle s'y trouvait là, et elle n'avait plus autant peur de Selifós qu'autrefois.

"De quoi vous parliez ?"

"La curiosité est un vilain défaut, Luster", répondit simplement l'ancien en pinçant le La de sa harpe. "Ça me détend de voir ton joli minois. Tu sais que t'es mignonne ?"

"Heu... m, merci ?" dit l'adolescente surprise et tout d'un coup rougissante.

"Si, c'est vrai", enchaîna l'étalon en remarquant le ton hésitant de sa voix. "Je suis sûr qu'une fois atteint vingt-cinq ans, tu seras une jument belle et désirable."

Selifós ? Interrogea Light d'un regard jugeur, se rappelant du Don Juan qu'il était avant de croiser la route de Loulou. Tu n'as vraiment rien de mieux à faire que de séduire les juments ?

Son jumeau l'ignorait et semblait réfléchir, devant une Luster Dawn de plus en plus embarrassée par les compliments de l'étalon. "Je... je peux oser te demander à quoi tu ressembles sans ce nœud dans ta crinière ?"

"H, h... hein ?" begaya la jeune licorne, presque effrayée par sa demande.

Selifós rit intérieurement. Les juments... toutes les même.

Selifós. Je sais qu'elle est trop âgée pour qu'on puisse encore la traiter comme une enfant, mais elle est sûrement encore mineure, s'indigna faussement le Nightmare de son comportement.

"Pourquoi as-tu cet air aussi fuyant ?" demanda le mâle à la ponette.

"Et bien... c'est que... " rougissait-elle encore un peu plus. "Aucun étalon ne m'a complimentée, comme ça, sur mon physique auparavant. Donc... ça, ça me fait bizarre."

"Désolé alors. Je n'aurais peut-être pas dû agir ainsi", s'excusa-t-il honnêtement, en se disant peut-être qu'il en avait fait un peu trop.

"Non, non. Ne vous excusez pas. En fait, c'était... plutôt agréable, et gentil de votre part", finit-elle par avouer, en prenant du recul sur les émotions qui l'avaient traversée.

"De rien." Il caressa les cordes de sa harpe, et profita par la même occasion pour finir la mesure sur laquelle il travaillait depuis tout à l'heure. "J'imagine que t'es venue me voir dans un but précis. Peut-être continuer ton devoir pour Twilight, je suppose ?"

"Twilight m'a donné un délai de sept jours donc j'ai pensé à prendre mon temps, attendre demain matin pour la suite... mais si vous insistez."

"Alors pourquoi tu viens me voir ?"

"En fait... je repensais à ce que vous aviez dit ce matin sur l'empire de Fer... et qu'il n'y a rien après la mort. Vous étiez sérieux ?"

Selifós parut amusé par ce qu'elle énonçait. Il se disait bien en même temps qu'une telle chose ne la laisserait pas de marbre bien longtemps. Peut-être lui avait-il fallu du temps pour sortir du déni et prendre conscience de la réalité.

"Oui, Luster Dawn. J'étais sérieux."

Elle se tut un instant, alors que le grand étalon écrivit une dernière note sur sa partition. Il se leva pour s'approcher d'elle et lui faire face. Il pouvait lire une peur naturelle dans ses yeux dorés. Il passa sur son côté et la poussa gentiment de l'aile pour l'inciter à l'accompagner, tandis qu'il quittait la pièce en direction de l'antichambre.

"Où m'emmenez-vous ?"

"Là où tu as laissé tes notes de tout à l'heure. Si on doit continuer, alors autant que tu puisses te préparer."

"Et après on retournera dans votre bureau secret ?" demanda encore la jouvencelle, se rappelant encore du livre qui avait juste été un peu bougé de son étagère pour révéler l'entrée de la pièce secrète.

"Ce ne sera pas nécessaire", expliqua Selifós. "J'en suis encore à écrire pour l'Ère des Sept Glorieuses. Tu ne trouveras aucun écrit concernant les Temps Immortels. Donc je vais me contenter de t'en parler à l'oral."

Luster Dawn fit un bruit étouffé dans ses lèvres closes pour signifier son accord. Ils marchèrent ainsi tranquillement dans les corridors côte à côte. Il s'écoula un certain temps avant que l'élève ne brise à nouveau le silence.

"Vous savez... c'est effrayant de se dire que rien n'est éternel. Que tout est voué à retourner à la poussière un jour. De se dire que... peu importe ce pour quoi on endure, cela ne servirait à rien vu que cela devra disparaître comme tout le reste."

"..."

"Vous avez de la chance d'être immortel, vous, et les autres alicornes. Car ainsi, vous échappez à ce destin : celui de tout simplement cesser d'être."

Selifós stoppa net dans sa marche. Et il eut un petit rire franc, mais qui inspirait aussi une profonde tristesse.

"Pas forcément. L'immortalité a aussi ses inconvénients", enseigna l'ancien. "Vous, les mortels, avez souvent tendance à nous envier pour notre immortalité à cause de votre peur de la mort, et de votre désir d'éternité. Mais je ne vous plains pas pour autant car certaines alicornes voyaient l'immortalité plus comme une malédiction que comme un don.

"Car vois-tu, Luster, je ne sais pas si tu t'en es rendu compte, mais plus on prend de l'âge, plus le temps semble défiler vite ; un peu comme si la vie était un train qui se mettait en marche et qui continuait sans cesse à gagner en allure... sans jamais freiner. Quand nous sommes poulains, les années nous paraissent incroyablement longues. Une fois adulte, elles nous paraissent longues, mais sans plus. Et quand tu es une alicorne qui a plus de mille ans d'âge, les années semblent passer comme un battement de cil. Alors imagine pour moi qui ait vingt-mille ans... à mes yeux, vos vies sont aussi éphémères que celle d'un papillon."

Ils avaient continué de marcher tandis que Selifós parlait. Ils s'arrêtèrent ensuite un instant pour que l'alicorne puisse montrer le paysage à Luster, de l'autre côté de la fenêtre, là où il y avait ce magnifique jardin qui cerclait et magnifiait le monument qu'était le Château des Deux Sœurs : non plus ces vieilles ruines hantées par des tristes souvenirs, mais une demeure rebâtie et désormais symbole de renouveau.

"Vois le jardin là-dehors par exemple. Tu as sans doute remarqué qu'il n'y a aucun jardinier ? personne pour entretenir tout ça ?"

L'élève gardait le silence. Elle n'avait pas le pressentiment qu'elle devait répondre à cette question, comme si la réponse se présenterait d'elle-même. Après tout, l'alicorne ne cherchait qu'à lui expliquer quelque chose.

"Je m'occupe moi-même de ce jardin. Et tu sais quoi ? J'ai lancé un enchantement sur le jardin pour qu'il soit figé dans le temps. Ainsi, les fleurs ne faneront jamais, les arbustes et les haies ne tomberont pas en désuétude, bref... le tableau est éternel. Tu verras : si tu reviens ici à quatre-vingt ans, le visage couvert de rides, tu te rendras compte que cet endroit, grâce à ma magie, n'aura pas évolué de ne serait-ce qu'une seule seconde."

Il continua après une petite pause dans son dialogue.

"De mon temps, les alicornes comme moi employaient fréquemment ce genre de sort pour donner à leur environnement un sentiment d'éternité. Parce que sinon, il nous rappellera combien le temps passe vite et combien les choses changent sous nos yeux qui demeurent pour le plus inchangés. Parce qu'à quoi bon s'attacher à ce qui est fini, puisque nous devrons vivre éperdument sans cela une fois qu'il sera venu à son terme ? Pour le remplacer contre un autre ensuite ? Et continuer ainsi indéfiniment le cycle ? Jusqu'à ce que tu te rendes compte que ce que tu fais n'a aucun sens ?

"Pour nous, alicornes, les choses n'ont de valeur que si elles sont éternelles. Quand nous n'avons que quelques siècles, on ne s'en rend pas compte. Et en conclusion, on se lie d'amitié, voire d'amour, avec des mortels, pour finalement se rendre compte que la mort rend ce genre de lien tout à fait futile. Parce que ton ami, voire ton mari, avec le temps, tu vas le remplacer contre un autre ? et encore par un autre ? et encore par un autre et ainsi de suite ? Plus une alicorne devient ancienne, plus elle réalise qu'elle ferait mieux de se détacher des mortels parce que sinon sa vie éternelle sera à jamais minée par le chagrin et le nihilisme."

"Donc si pour vous l'amitié avec les mortels n'a aucun sens... alors pourquoi faire de moi votre amie ?" dit-elle à la fois confuse et renversée par ces dires.

Il lui sourit mélancoliquement. "Qui ne voudrait pas se lier d'amitié avec un joli papillon ? Bien sûr, à ta mort, ne t'attends pas à ce que je vienne pleurer sur ta tombe quand ton heure sera venue : j'ai déjà versé assez de larmes comme ça."

Puis ils reprirent leur route vers la chambre de Luster. "C'est là, la barrière fondamentale entre simples poneys et alicornes ; ces deux philosophies si opposées, mais aussi complémentaires : si pour nous les choses n'ont de valeur que si elles sont éternelles ; pour les mortels, c'est ce qui est fini qui a de la valeur. Parce que justement, puisque cela a une fin, alors autant en profiter tant que nous le pouvons. Le fait que cela possède une fin nous encourage justement à ne pas y penser et donc à savourer le plus possible l'instant présent, afin de goûter à cette chose merveilleuse que l'on appelle Bonheur.

"Et par conclusion, vous célébrez le fini. Par exemple les anniversaires. Nous les alicornes n'avons qu'une idée très floue de notre âge exacte. On compte notre âge en siècle, voire en millénaire, mais très rarement en décade ou en unité. Célébrer l'anniversaire n'a de sens que si on a la certitude de mourir un jour. Donc pour clarifier, en fêtant vos anniversaires, vous célébrez le temps qui passe et qui vous amène toujours un peu plus vers cette mort qui vous attend au bout du chemin. Et personnellement je n'ai jamais compris cela : vous fêtez le fait que vous vieillissez et que vous allez donc bientôt mourir, alors que justement vous avez peur de la mort. Pourquoi vous agissez ainsi ? Ça n'a pas de sens."

La parole philosophe et assez juste de Selifós ne força Luster Dawn qu'à toujours puiser de plus en plus dans son silence et sa méditation. Elle creusait encore un peu plus pour trouver la source de l'infinie sagesse mais elle ne trouvait aucune réponse efficace à cette interrogation. Et au final, elle dit un truc qu'elle-même pourrait qualifier de bête, comme si elle répondait au hasard.

"Vous êtes immortel. Vous ne pouvez pas comprendre ce genre de chose."

"..." Il gloussa. "Oui. Je suppose. Parfois je me demande si vous arrivez à vous comprendre vous-même."

Il cassa vite sa dérision pour reprendre cette même voix grave de tout à l'heure.

"Pour être honnête, je vous envie beaucoup. Tu sais, même pour une alicorne, je suis très âgé. Assez âgé en tout cas pour découvrir que même ce que l'on croit éternel en fait ne l'est pas. Les nations... les âges... même les amitiés... absolument tout a une fin. Et quand tu découvres qu'absolument rien ne survit au passage du temps, tu te sens de moins en moins concernée par ce qui t'entoure. Et au final, tu regardes tout se défiler toujours de plus en plus vite devant tes yeux. Jusqu'à que finalement tu ne te rendes compte que tu n'es plus actrice, mais spectatrice de la vie. Et du coup, tu trouveras la vie de plus en plus ennuyeuse, et de plus en plus fatigante. Et c'est par cette déduction que certaines alicornes, épuisées de la vie, eurent fini par y mettre un terme, tellement ils en avaient assez. Moi-même quand je ne sais pas quoi faire ou à quoi penser, je me demande pourquoi je ne suis pas encore mort."

"Vous... vous êtes suicidaire ?" osa dire Luster.

"Mon immortalité m'a rendu ainsi", approuva-t-il implicitement. Il eut un soupir fatigué ; mais pas la fatigue de quelqu'un d'épuisé, physiquement parlant, mais plutôt de quelqu'un qui était las de sa propre existence "Je suis ancien, Luster Dawn. Je sais que ça n'en a pas l'air avec l'apparente jeunesse de mon corps, mais je suis extrêmement ancien en mon âme et elle réclame de plus en plus à ce que je la libère. Le seul moyen que j'ai pour la faire taire, c'est le présent : ce qui me permet de rester heureux : Luna et Celestia : mes deux petites-nièces bien-aimées. Je les aime férocement. Et si je les perds toutes les deux, je serai alors aussi perdue que le jour où Loulou, ma première femme, est morte. Je les protégerai au prix même de ma vie s'il le faut. Elles m'aident à tenir le cap alors je leur dois bien ça."

Il tourna sa tête vers la ponette. "Comprends-tu maintenant pourquoi je dis que l'immortalité est une forme de malédiction ? Comprends-tu pourquoi je vous envie ?"

"Vous voulez mourir... "

"C'est ça, oui", dit-il devant l'affirmation franche de la petite licorne. "Vous vous plaignez de la mort. Mais vous ne réalisez pas combien c'est une chance d'avoir la certitude de mourir un jour. Car ainsi vous n'expérimentez pas la lassitude de l'immortalité. Avec le temps, j'ai fini par comprendre que vivre et mourir étaient des synonymes : si tu ne peux pas mourir, alors tu ne peux pas vivre non plus, et inversement. Et si vous, vous vous réfugiez dans l'instant présent pour oublier que vous allez mourir un jour, nous, c'est l'inverse : on se réfugie dans l'instant présent pour oublier que l'on vit encore."

Selifós lui parlait avec un calme abyssal dans lequel s'agitait une profonde mélancolie nourrie par l'usure du temps. Elle se contentait par de simples petites réponses pour lui indiquer qu'elle le suivait, l'écoutait, et faisait de son mieux pour comprendre cette peine qui, à cause de son point de vue en tant que mortelle, n'atteignait pas réellement sa conscience. Elle n'agissait que comme une oreille pour entendre sa douleur et y éprouver de l'empathie. Et oui, Luster Dawn avait beaucoup de peine pour lui. Il était un étalon qui dissimulait sa faiblesse et son chagrin sous son déni et sa sagesse.

Et elle fut touchée droit au cœur dans ses propres convictions. Alors... si tout a une fin... même l'amitié... alors à quoi bon se faire des amis ? Sa professeure avait des amies et pourtant, après sa prise en charge d'Equestria, elle ne voyait ses amies qu'assez rarement. Et Selifós avait raison de dire qu'il viendrait un moment où Twilight ne pourra définitivement plus les voir. La mort... la fin... elle donne un sentiment révoltant de gâchis énorme. Elle avait envie de comprendre et d'approuver ce que lui disait l'ancien alicorne : au sujet de pouvoir mourir un jour. Mais elle n'y parvenait pas. Tout simplement parce qu'elle ne possédait pas son expérience à lui.

Elle sortit de sa pensée quand Selifós l'attrapa au niveau du cou pour la stopper dans sa marche. Et elle réalisa à cet instant qu'elle aurait foncé droit dans la porte de sa chambre et s'y cogner, museau le premier, si l'étalon n'avait pas réagi à temps. Ils allaient pouvoir rentrer et continuer là où ils s'étaient arrêtés tout à l'heure. Cependant, l'alicorne n'eut pas comme première action d'ouvrir la porte, mais de poser une question à Luster Dawn.

"Alors, Luster Dawn ? As-tu toujours envie de devenir immortelle ?"

"Je... " hésita-t-elle un instant. "Je ne sais pas. Je suppose que je ne dois pas le désirer. Mais c'est étrange. Vous parlez comme si vous avez le pouvoir de me rendre immortelle. Pourtant j'avais cru comprendre que devenir une alicorne ne nous rendait pas immortel pour autant. À moins que... "

Selifós ne dit rien, patientant tranquillement à ce qu'elle trouve l'évidence par elle seule. Et comme il l'eut prévu, Luster le comprit de manière autonome, alors qu'elle écarquilla les yeux.

"Vous... vous pensiez me transformer en vampony ?"

"En aucune façon", répondit-il simplement pour l'apaiser. "Comme je te l'ai dit lors de notre première rencontre, je n'ai aucun intérêt à te changer en nosfératu ; ou vampony si tu préfères. De plus, Twilight ne me le pardonnerait jamais. Et franchement, je n'ai aucune envie de te vouer à ce destin-là. Et je te déconseille de le désirer. En devenant une vampony tu embrasserais ainsi l'immortalité, certes, mais le prix à payer pour est très fort."

Il se pressa les yeux avec le sabot comme si sa tolérance à quelque chose d'insupportable avait cédé. Il souffla.

"Rentre. Je te rejoins vite."

"Où... où allez-vous ?" lui demanda-t-elle surprise en observant le grand alicorne s'éloigner à grande allure.

"Je vais chercher de quoi apaiser ma soif au plus vite avant que je ne perde le contrôle et te morde. Ne t'en fais pas pour moi, je reviens dès que possible."

Luster Dawn avait complètement oublié ce détail : que c'était le soir et qu'il avait bien évidemment faim. Pourtant elle n'avait pas ressenti qu'il pouvait être sur le point de la mordre à tout bout de champ. Elle se sentait vraiment désolée pour lui, à ne pas pouvoir assouvir ses besoins sur elle et ainsi les faire passer. Mais au lieu de ça il devait garder le contrôle, même en présence d'un poney « pur » comme elle.

Elle rentra donc dans sa chambre. Puis elle se dirigea vers son petit bureau, retria à nouveau ses affaires, sortit et prépara des feuilles vierges pour les notes à venir. Et elle mit du coup de côté ce qu'elle avait débuté à rédiger sur l'Ère des Sept Glorieuses à partir de ses notes d'hier. Elle attendit ensuite quelques minutes jusqu'à que Selifós revienne enfin avec dans la magie un verre à vin et une bouteille remplie de... de sang. Oui. Et elle paraissait entamée. Luster ne put s'empêcher de grimacer de dégoût en l'apercevant.

"Me revoilà", annonça-t-il en arrivant. "Bon. Tu es prête ?"

"Oui", eut-elle répondu simplement. "Désolée."

"Pourquoi es-tu désolée ?" dit-il en se remplissant un verre de sang.

"Et bien, je vous trouble de par ma présence et vous êtes obligé à cause de Twilight à garder votre maîtrise de soi. Donc je m'excuse pour vous causer ce genre d'ennui."

"Ne t'en fais pas, Luster." Il but une gorgée. "Ce n'est pas de ta faute."

"Vous savez... j'ai repensé à ce que vous m'aviez dit tout à l'heure : que vous vouliez avoir la certitude de mourir un jour comme les mortels. En fait, je crois que vous ne devriez pas vous plaindre de votre condition. Supposons que vous deveniez mortel, alors vous réaliserez que vos jours sont comptés et vous pourriez soudainement vivre avec les mêmes craintes et même soucis que les mortels : des émotions qui ne vous auraient jamais traversé si vous étiez resté immortel. Donc je ne crois pas que vous devriez vous plaindre. Surtout en sachant qu'il n'y a rien de l'autre côté : juste le néant."

Selifós soupira. "Oui... j'en suis conscient. Mais je n'ai jamais dit que je m'en plaignais, tu sais ? Je n'ai fait qu'exprimer mon inconfort vis-à-vis de ma condition pour répondre à tes questions ; chose que je ne fais que rarement. Si tu ne m'avais pas de nouveau parlé de la mort la dernière fois, je ne t'aurais jamais mentionné ce qui me pèse vraiment sur le cœur. Quoique... j'ai pendant très longtemps espéré expérimenter ce que pourrait ressentir un simple poney par rapport à sa mortalité."

Il but une gorgée de son verre.

"Et immortalité ne signifie pas éternité pour autant. Prends les Temps Immortels par exemple. Cette époque fut nommée ainsi en raison du règne des alicornes, mais aussi de par sa longueur chronologique incommensurable : dix-neuf milles ans. Et pourtant, les Lux et les Skiá se sont éteints malgré leur longévité dérisoire. Tout comme l'époque qui rien que par son nom se vantait de ne connaître aucune fin. Donc tu vois ? J'ai beau être immortel, je sais qu'il viendra forcément un jour où je passerai l'arme à gauche. En fait, j'ai juste eu plus de chance que les autres, c'est tout."

"Vous savez, j'ai remarqué qu'en général, ce qui provoque, dans l'Histoire, la fin et le début d'une nouvelle époque, c'est un évènement historique majeur. Donc je suis surprise d'apprendre qu'une époque n'a connu aucun évènement majeur en dix-neuf milles ans."

"Oh, si.", répondit Selifós. "Bien sûr qu'il y a eu des évènements majeurs. Si ça a duré aussi longtemps, c'est en référence au règne des Lux et des Skiá qui a vraiment été aussi long. Cependant bien sûr, il y a eu de ces moments cruciaux dans le cours de l'Histoire. Et quand cela se produisait, les historiens divisaient l'époque en différents âges. Par exemple il y avait l'Âge de l'Unité, qui avait duré à peine cent ans. Elle a débuté à la chute des empires d'Or et d'Argent, et s'est achevée durant le grand schisme entre les Lux et les Skiá. Puis tu as eu l'Âge des Premiers-nés qui s'est achevé plus de quatre milles ans plus tard lors d'un incident qui a failli plonger le monde entier dans le chaos et une destruction certaine, et la mort de Fengár, le premier doyen des Skiá." Il fit un petit rire gêné et coupable. "Ça, c'était à cause de moi."

"Comment ça ? Vous... vous avez tué votre père ? Pourquoi ?" dit-elle, elle qui n'était pas au courant de ce détail.

Et évidemment, il n'avait pas envie d'en parler. C'était bien pour cette raison qu'il ne voulait pas plonger à nouveau dans le passé. "Pourquoi je ne suis pas mort ?"

"Arrêtez de dire ça", parut Luster un peu agacée.

"Peu importe. Si tu tiens à savoir pourquoi, tu n'as qu'à demander à Luna ou à Celestia. À elles, je leur ai déjà tout raconté. Ou même... demande à Twilight. Elle est au courant de toute l'histoire, elle aussi."

"Ben... c'est un évènement majeur de l'histoire, donc... vous serez forcé de m'expliquer."

L'étalon en devint d'autant plus frustré que la ponette marquait un bon point. Mais il restait têtu et retourna brutalement sur le sujet principal. Il lui expliqua ducoup qu'après il y eut l'Âge de la Tragédie qui cette fois avait duré sept milles ans, et qui eut pris fin lors de la troisième grande guerre alicorne, quand les doyens des deux familles périrent lors d'une bataille, mais qui à cause de la situation dans son ensemble, accorda néanmoins une victoire stratégique aux Lux ; ce qui eut débouché sur l'Âge des Conflits.

"Selon mon avis personnel... " continua-t-il. "Ça avait été le pire âge pour ma maison. Car durant cette guerre est morte la dernière alicorne de ténèbres à avoir connu Fengár Skiá de son vivant, et donc le dernier à avoir été témoin de son règne et de la réussite de ce dernier. Après fut venu une doyenne qui n'avait pas connu Fengár et qui, apparemment, n'était qu'assez peu scrupuleuse. Une bonne partie des lois instiguées par le premier doyen ont été anulées afin de soi-disant donner plus de liberté aux gens de ma famille. Et au final, ça les a tous amenés dans la décadence."

"Où voulez-vous en venir ?" demanda Luster, perplexe.

"C'est difficile à expliquer clairement mais... disons que Fengár avait imposé une série de loi qui concernait seulement et uniquement les gens de ma famille. Et c'étaient des lois sévères et intransigeantes qui ne plaisaient qu'à moitié aux miens. Pourtant on acceptait de s'y soumettre à cause des effets bénéfiques de ces règles. On avait une règle de conduite comme par exemple : ne pas s'attaquer aux enfants ou aux juments enceintes... ne pas transformer de poneys en nosfératus sans réfléchir... et bien d'autres encore du même type. Ça ne plaisait qu'à moitié évidemment puisqu'elles nous poussaient à prendre la voie la plus difficile alors qu'on pourrait se contenter de la facilité.

"Et justement, après la mort de mon père, ces règles avaient été abrogées les unes après les autres jusqu'à finalement totalement disparaître au début de la quatrième phase des Temps Immortels. Et ainsi, cédant à la facilité, les Skiá ont sombré dans la décadence. Ils ont augmenté la haine qui leur étaient vouée par les poneys et les autres peuples souvent victimes de leurs attaques ou de leur agressivité, mais aussi en accroissant la population de buveurs de sang au sein de leur empire. Fengár qui lui s'était toujours arrangé à maintenir une paix durable entre les Lux et les Skiá, la nouvelle doyenne avait engrangé l'hostilité entre les deux familles dans un esprit revanchard suite à la défaite de la dernière guerre.

"Ils ont de même enchaîné guerre après guerre avec les pays limitrophes afin de récupérer toujours de plus en plus de proie pour s'abreuver de leur sang. Et il n'y avait pas qu'eux. Les nosfératus et les batponies, qui constituaient une part très importante de la population de l'empire Skiá avait besoin de sang aussi pour échapper à la mort. De nombreuses espèces devinrent des sujets provinciaux de cette manière et dans ce but. Mais plus la politique des Skiá gagnait en agressivité, plus la tension diplomatique avec les Lux croissait également."

Selifós soupira tristement. "Plus j'y repense, plus j'ai honte de ce qu'était devenu ma famille. Elle avait abandonné tout ce principe de dignité, de moralité et de noblesse qui formait le cœur du credo instauré par Fengár. Elle avait perdu le respect et l'opinion de ses voisins."

"Mais c'est un peu de votre faute aussi, vous savez ?" lui fit remarquer la licorne. "Si vous n'aviez pas tué votre père, cela ne serait pas arrivé."

"Que je l'eusse tué ou non, il aurait fini par mourir un jour ou l'autre. Et donc son âge d'or aurait cessé. Tout a une fin. Les alicornes sont peut-être immortelles, mais ne sont pas éternelles pour autant." Et sa voix eut changé de tonalité. "Pourtant j'ai fait de mon mieux pour restaurer l'honneur et la dignité de ma famille, tu sais ?"

"Comment ? Vous étiez sur la lune à cette époque, non ?"

"Et bien, justement, trois mille ans après cette affaire, je suis revenu de cet exil que je croyais infini. Et en voyant ce qu'était devenu l'empire de mon père, j'ai décidé de remettre un peu d'ordre ; puisque j'étais le Skiá le plus âgé, j'ai donc remplacé l'autre doyenne. Ils n'étaient pas désireux d'être dirigés par un traître et un meurtrier. L'autre doyenne a cherché à me supprimer au cours d'un duel, surtout qu'en remettant en place les anciennes règles et disciplines de mon père, je me suis très rapidement attiré la foudre de ma famille qui me détestait déjà de base."

"Et donc ?"

"J'ai gagné le duel. J'ai tué la doyenne pour ensuite la remplacer. J'ai donc fait après ce que je t'ai expliqué. J'ai réussi par ma philosophie et mes réformes à donner aux Lux un espoir de paix durable entre les deux empires. Je leur plaisais... et aux poneys et à toutes les espèces aussi parce que justement j'étais plus vertueux que l'ancienne. Mon retour avait apporté beaucoup de désillusion positive au monde : à mon retour, il croyait que j'allais de nouveau tenter de le détruire mais à la place, j'avais contribué à sa paix et à la pacification d'un empire de plus en plus belliqueux."

"Mais vous n'êtes pas resté longtemps au pouvoir, je suppose."

"En effet. À peine un mois après la mort de la précédente doyenne, les Skiá eurent organisé un attentat afin de m'assassiner. J'y eus échappé de justesse heureusement ; en emportant au passage plus encore de la vie des gens de ma famille dans la tombe. J'ai fugué ensuite chez les Lux qui auront accepté d'effacer mes traces en reconnaissance de mes intentions de former une paix stable et durable avec eux. Après, je me suis retiré en exil volontaire chez les chevaux et les chameaux des steppes de l'est sous un faux-nom. Bref. J'ai échoué."

"C... comment ça, effacer vos traces ?"

"Pour éviter que les assassins et les traqueurs envoyés par ma famille me retrouvent et me tuent, bien entendu."

"Ah. D'accord", fit-elle en opinant automatiquement du chef. "Mais vous vous trompez. C'est la mer qui se trouve à l'est d'Equestria, pas des steppes."

"Oui. Mais qu'est-ce qu'il y a dans l'est du continent oriental à ton avis ?"

Luster Dawn ne dit rien. Elle avait omis le fait qu'il y avait un continent à l'est. Il fallut reconnaître que les poneys d'Equestria ne se rendaient que très rarement au-delà des frontières de leur pays et en conséquence, soit l'étranger leur paraissait mythique ou légendaire, soit parfaitement inconnu. D'ailleurs, aux yeux de l'élève de Twilight, les chameaux n'étaient qu'une légende pour enfant et qu'ils y étaient souvent décrits comme des « dromadaires avec une seconde bosse ». Selifós continua.

"Je suis resté caché ainsi pendant près de trois siècles, et ma famille s'est de nouveau éloignée des idéaux dans lesquelles elle avait grandis autrefois. Je n'ai prêté guère attention aux conflit qui ont suivis durant ces trois cent années : j'étais trop occupé ailleurs."

"Vous faisiez quoi ?"

"Oh, et bien... j'ai persévéré dans ma lutte pour la paix. J'ai traqué et affronté Discord pendant près de trois siècles, cherché à mettre à mal autant ses plans que possibles. Et j'ai aussi commis à ce moment l'un des pires crimes que j'ai commis : le massacre du tiers de la population de l'empire lunaire ; ce qui relevait à plusieurs millions de vie.

"Comme je l'ai dit tout à l'heure, avec l'oubli des règles de Fengár, ma famille eut changé des poneys en nosfératu sans modération, à un tel point que le coût en sang fut exorbitant, et forçait ce peuple à s'attaquer aux autres nations, quitte à multiplier les incidents diplomatiques et les guerres intestines. J'ai donc sacrifié une multitude de vie dans le but de baisser cette soif toujours plus grandissante de sang au sein de l'empire lunaire, déclenchée par la folie des nouvelles générations de ma famille. Et comme je m'y sentais responsable, j'ai fait ce que j'ai jugé nécessaire pour préserver la paix. Je me suis condamné au rang de pire criminel haï de tous, tout ça pour la paix."

"Je comprends... " disait Luster Dawn qui réalisait de plus en plus la douleur que devait être la vie du vieux vampony. "Et par logique, c'était une bonne manière d'empêcher Discord de répandre la disharmonie, je vois juste ?"

Il hocha simplement de la tête avant de plisser des yeux, se rappelant de ce que Twilight et Harmonie lui avaient raconté au sujet du draconequus, il y eut longtemps. Même après une année passée, il n'acceptait toujours pas l'idée que Discord ait pu changer. Pas après tout ce temps, et surtout pas après tout ce qu'il eut fait. Il le soupçonnait de fomenter quelques mauvais coups en douce, profitant que tout le monde le croie réformé pour ne pas être surveillé. Il finit son verre pour le remplir à nouveau.

Il reprit ensuite là où il s'était arrêté tout à l'heure. Il lui parla de sa pétrification à l'avènement de la quatrième grande guerre alicorne, puis d'un nouveau conflit mondial d'une autre nature mille cinq cents ans plus tard où il se retrouvera enfermé au Tartare jusqu'à maintenant. Et de comment les deux empires, et les Temps Immortels, durant la sixième et dernière grande guerre, eurent disparu sans laisser de trace après des batailles aux dommages cataclysmiques.

"Attendez... " l'arrêta un moment Luster pour réfléchir. "Donc vous êtes en train de me dire que là, actuellement... nous vivons dans un monde post-apocalyptique ?"

"Et ce n'est que maintenant que tu le comprends ?" l'embêta l'autre.

"Ben... c'est juste que... on n'a pas l'air de vivre dans un tel monde."

"C'est normal. L'apocalypse, comme tu dis, a eu lieu il y a plus de deux milles ans. Le monde a su se réanimer de ses cendres depuis le temps. Et de nouvelles civilisations ont remplacé les anciennes, malgré qu'ils aient tout oublié du passé suite à un âge sombre de plusieurs siècles. C'est comme un retour à zéro. C'est comme un... un cycle ?" finit-il avec un petit rire. "Tu sais, sur le long terme, les mondes post-apocalyptiques ne sont pas différents des mondes pre-apocalyptiques."

"Vous êtes sûrs qu'absolument tout a été oublié de l'ancien monde ?" douta l'élève. "Autant de passé ne peut pas disparaître comme ça d'un claquement de sabot."

"C'est parce que tu n'as aucune idée d'à quel point la dernière grande guerre alicorne a affecté le monde."

"Expliquez-moi alors", sembla s'impatienter la ponette.

"La géographie de l'ancien monde n'a absolument rien à voir avec celle du monde d'aujourd'hui. Figure-toi qu'à mon époque, l'océan lunaire n'existait pas."

"Heu... ah bon ?" fit-elle surprise. Presque subjuguée.

"Oui. De mon temps, il n'y avait pas deux continents séparés. Mais un seul et gigantesque continent. L'océan lunaire est apparu suite aux... disons les dommages collatéraux de cette guerre. Là où se trouvait cet océan, autrefois il y avait de la terre. Et c'était à cet emplacement que se trouvaient jadis les empires des Lux et des Skiá. Mais suite à cela, cette terre s'est affaissée sous le niveau de la mer et a été entièrement submergée."

"Oh... " fit encore la ponette, plutôt fascinée. "Donc il y a plein de ruines dans les fonds marins qui attendent d'être découvertes ?"

"Hm... oui."

Elle ne put le cacher, elle en aurait presque des étoiles pleins les yeux devant cette nouvelle perspective. Mais un certain réalisme la rattrapa.

"Comment vous vous y êtes pris pour faire couler un continent tout entier ?"

"Heu... en le coulant ?" dit-il au hasard.

"Parlez-moi sérieusement, s'il-vous-plait."

"Oui, excuse-moi. Disons juste que... que les alicornes de l'ancien monde, moi inclus, étaient d'une puissance incomparable. On était assez puissantes pour annihiler des montagnes et des villes entières. Et pourquoi pas des pays ? Moi par exemple, je peux décider de me lever un soir et me dire : hm... et si je détruisais Equestria cette nuit ?"

"Heu... vous plaisantez j'espère ?"

"Non. Je suis très sérieux." Et il rigola. "Mais ne t'inquiète pas. Je ne vais pas le faire : je n'y vois aucun intérêt à détruire Equestria... " Et il regarda ailleurs avec un air sarcastique et aussi un peu vantard. "Même si j'en ai le pouvoir."

"Les alicornes d'autrefois étaient fortes... à quel point ?"

Il se gratta le menton. "Et bien... c'est dur de te le faire jauger sans point de repère que tu connaisses."

"Celestia par exemple ?" proposa-t-elle.

"Une alicorne de sang-mêlé donc ?" Luster Dawn cilla en l'entendant prononcer ce terme. "Alors dans ce cas, si je fais le calcul, alors la puissance magique d'une alicorne pur-sang équivaut à dix fois celle de Celestia." Elle écarquilla des yeux. "Et dans le cas d'une alicorne artificielle comme Twilight, c'est douze à treize fois cette même magie" Et là elle bloqua carrément, avant de plisser les yeux d'un air blasé.

"Vous me faites marcher, c'est ça ?"

"Même pas", gloussa-t-il encore une fois.

"Vous appelez la princesse Twilight une alicorne artificielle parce qu'elle n'est pas née avec ses ailes, c'est ça ?"

Il opina de la tête. "Et pour Celestia, c'est parce qu'elle descend de deux familles d'alicorne diamétralement opposées, et qu'elle possède du coup deux magies différentes. Mais comme les magies lunaire et solaire sont incompatibles l'une l'autre, ça l'a affaiblie au lieu de la renforcer, par rapport à une alicorne pur-sang comme moi. La généralité des alicornes de l'ancien monde était des pur-sangs."

Elle l'observait passivement siroter son verre. Puis elle affirma, sûre d'elle.

"Vous étiez des eugénistes ?"

Il reposa son verre. "Oui. Je sais que l'eugénisme a toujours possédé une moralité assez ambigüe, et qu'elle a même engendré de nombreuses dérives mais... ça se faisait à mon époque." Il tourna sa tête pour croiser les yeux jugeurs de la jeune jument ; ce qui le fit réagir promptement. "Quoi ? Qu'est-ce que tu croyais ? Que toutes les alicornes étaient des saintes ? Je peux te l'assurer, Luster Dawn : des alicornes au cœur mauvais, il en a existé. Beaucoup même. Et moi qui ai massacré ma famille, j'en suis un bon exemple."

"Vous ne paraissez pas mauvais aux yeux de Luna et Celestia, pourtant", remarqua-t-elle en défaisant son regard désobligeant.

"Tout n'est qu'une question de perspective", répliqua-t-il en reprenant son verre.

"C'est faux, Seli'. Tu as bon cœur. Ce n'est pas la méchanceté qui t'a poussé à tuer tes parents."

Ils se retournèrent, un peu surpris d'entendre la voix de Luna, qui avait ouvert doucement la porte et discrètement écouté leur discussion. Celestia se trouvait également juste derrière sa petite sœur. Et vu l'expression sur leurs visages, ça faisait déjà un petit moment qu'elles les cherchaient.

"Alors ? Qu'est-ce que vous vous êtes dites ?" leur demanda Selifós en repensant à sa précédente discussion avec Celestia.

"Ce n'est pas le bon moment pour en parler", répondit Luna qui regardait Luster Dawn.

"En fait, nous vous cherchions pour vous dire que c'était l'heure du dîner", ajouta Celestia.

Quand elle la vit, Luna se précipita sur la bouteille de sang que son oncle avait apporté, et le sermonna pour en avoir entamé une en dehors d'un repas, de ne pas l'avoir prévenue et donc par la même conclusion de ne pas avoir cherché à partager avec elle. Et elle enchaîna encore en lui rappelant qu'ils n'avaient tous deux qu'un reçu assez limité de sang de la part de Twilight ; d'où la raison d'occasionnellement partir chasser en cas de pénurie, ou même de croquer les cinq nobles retenus discrètement en bas.

Au moins, il n'avait bu que la moitié de la bouteille. Il fut forcé de finir ce qu'il avait commencé à table, avec sa nièce mécontente, et Celestia plutôt amusée de la scène de ménage. Mais elle se concentrait sur ce que son oncle avait encore à raconter sur l'ancien monde, alors qu'il continua son histoire à Luster Dawn autour de quelques plats, près de dix minutes après s'être fait gronder par sa protégée. Il rappela ce qu'il avait déjà expliqué à Luster aux deux sœurs avant de reprendre au point où il s'était arrêté.

"Donc du coup où en étais-je ?" se demanda l'étalon en faisant tourner ce deuxième verre qu'il avait enfin pu finir. "Ah. Oui. La dernière guerre. Donc comme vous l'aurez compris, après cette annihilation de masse qui a eu lieu durant ces conflits, Il aurait été très difficile pour les survivants de se rappeler qu'il y avait deux puissants empires à cet endroit. Pourtant, même si quasiment tout avait été oublié, quelques souvenirs de l'ancien monde persistèrent sous forme de mythe et de légende. Les nécromanciens, les humains, les alicornes, les arc-en-ciel supersoniques, Discord, et bien plus encore, restèrent dans les mémoires au travers des contes. D'ailleurs, figurez-vous que j'ai fait une découverte qui m'a un peu surprise lors de ma venue à Equestria."

"Quel genre de découverte, mon oncle ?" lui demanda Celestia, souriante comme une pouliche curieuse.

"J'ai remarqué que le calendrier d'Equestria était exactement le même que celui employé sous l'empire des Lux autrefois."

"Ah bon ?" dit l'une des juments surprises.

"À l'origine, les Lux et les Skiá avaient réutilisé le calendrier des empires d'Or et d'Argent. Mais suite à leur sécession, ils ont divisé ce dernier en deux parties afin d'avoir des années plus courtes. Si les Skiá avaient choisi d'avoir douze mois de vingt-huit jours, continuant de suivre le principe de la nouvelle lune qui boucle et débute chaque mois de l'année, Les Lux avaient ajouté vingt-quatre jours supplémentaires à leur propre calendrier, répartis équitablement sur leurs douze mois."

"Douze mois de trente jours chacun donc... mais c'est le calendrier d'Equestria", dit Luster Dawn comme si elle avait n'avait suivis qu'à moitié.

"C'est ce que je disais tout à l'heure : vous avez le même calendrier."

"Mais je ne comprends pas. Pourquoi se prendre la peine de rajouter deux jours à leurs mois ?"

Selifós fouilla dans sa mémoire. "Hm... je ne sais plus trop. Peut-être parce que trente est un nombre qui leur paraissait parfait comparé à vingt-huit. Ou alors peut-être qu'ils voulaient des années légèrement plus longues que les nôtres juste pour jouer à qui a la plus grosse."

"Mais c'est débile."

"L'intelligence n'est pas inhérente à la condition d'alicorne, Luster", lui répliqua l'étalon amusé. Et il reprit son sérieux. "Non. En fait, j'ai été assez surpris de découvrir exactement le même calendrier après pourtant mille ans de passages entre la naissance d'Equestria et la chute des deux empires. Donc ça prouve bien qu'absolument pas tout ait été oublié malgré ce qu'il s'est passé."

"Attends... " s'évoqua Celestia. "Les Skiá avaient un calendrier différent du nôtre ? Donc quand tu disais que tu avais vingt-mille ans, c'était selon ce calendrier-là ?"

"Non. Je parlais selon celui d'Equestria pour que vous eussiez un meilleur repère. En réalité, selon le calendrier de ma famille, je n'ai pas vingt milles, mais vingt-deux-mille ans."

"Oui. Cela va de soi", répondit Luna qui comprenait la logique.

À vrai dire, Selifós avait un peu perdu son fil conducteur et ne savait plus trop quoi dire, surtout après avoir été interrompu aussi abruptement par ses deux nièces dans la chambre de Luster Dawn. Il en était venu au bout de son périple, arrivé jusqu'à la dernière grande guerre alicorne, celle qui avait soldé les Temps Immortels pour enfin débuter un âge qui était beaucoup plus familier aux juments en sa présence.

"Et ensuite ?" le questionna la jeune ponette. "C'est terminé ? L'histoire est finie ?"

Bien sûr que non ce n'était pas terminé. Il y avait bon nombre de choses qu'il avait survolé même. Et s'il avait survolé de nombreux évènements, ce fut simplement par ennui, et surtout parce que ces derniers avaient souvent tendance à se répéter, surtout quand l'Histoire s'étendait sur vingt millénaires.

"Oui et non. Il y a bien des choses que j'ai sautées mais vous devez comprendre que la plus grande partie de ma vie fut écoulée dans l'incarcération et je n'ai que très bien connu la moitié de ce dont je pourrais vous parler." Et il entama son plat avant qu'il ne refroidisse. "S'il y a un sujet que vous souhaitez découvrir un peu plus en détail, je suis toute ouïe."

"Sur celui peut-être qui vous a le plus marqué ?" proposa la jeune licorne.

Les lèvres de Luna et Celestia tremblèrent légèrement. Il y avait tout de même un point qu'elles avaient toujours aimé découvrir. Une question qu'elles deux avaient toujours eu un peu envie de lui poser. Mais elles avaient également toujours hésité à la lui demander car cela concernait le passé qui lui était le plus traumatisant. Déjà qu'il ne voulait pas parler du passé en général, alors ce passé-... Au final, la sœur aînée osa élever la voix.

"C'était durant la deuxième grande guerre alicorne que ta femme est décédée, si je m'en souviens bien... ? N'est-ce pas ?"

L'étalon garda le silence. Il se contenta de hocher de la tête et de macher ses pommes de terre.

"Je... j'ignore si j'ai le droit de te demander ça, c'est juste que... je peux comprendre que tu ne veuilles pas en parler", sembla-t-elle se raviser.

"Je t'en prie. Vas-y. Grâce à Luna, j'ai l'esprit un peu plus serein vis-à-vis de Loulou. N'aies plus peur de me poser la question. Donc de quoi s'agit-il ?"

"D'accord", se disait Celestia à elle-même en croisant le regard également prudent de sa sœur. "Parle-nous de la deuxième grande guerre alicorne... de son contexte, de son déroulé et de son aboutissement. Toi qui en as été un vétéran, tu dois très bien t'en souvenir."

"Ah... cette foutue guerre... "

Selifós maintint le silence ensuite pendant un très long moment. Ses yeux semblaient vaciller alors que les image de cet enfer lui revenaient à l'esprit. Sa fourchette aussi semblait nerveuse dans son sabot tremblant. Puis il rehaussa d'un coup la voix. Le ton de sa voix marqua aussi clairement aux autres poneys attablés que même après avoir enfin achevé le deuil de sa première épouse, il en gardait un très mauvais souvenir. Mais il en vint à ajouter rapidement.

"Vous savez, mon père avait énormément contribué à la paix entre les deux empires. Lui aussi, tout comme moi, idéalisait un pacifisme universel. Il employait tous les moyens qui lui paraissaient valables pour ne pas que sa famille s'entre-déchire avec les Lux à nouveau. On a connu une paix prospère de deux milles ans grâce à lui, sans conflit majeur avec les alicornes de lumière.

"Jusqu'à que cette détestable guerre fiche tout en l'air. Et vous voulez que je vous raconte la meilleure ? la cerise sur le gâteau ? le plus frustrant ? Ce conflit, à l'origine, n'était déclenché ni par les Skiá, ni par les Lux ; mais par les humains."

"Qu'est-ce qu'ils ont fait ?" l'interrogea Luna tandis que Luster Dawn se rappela à nouveau de l'existence des humains dans son monde. Non. De leur ex-existence.

"C'est... c'est compliqué", se retrouva à dire l'ancien. "Vous vous souvenez que je vous avais parlé des nécromanciens hier ? En fait, il existait une alliance entre les Skiá et la caste des nécromanciens qui dirigeait l'humanité à cette époque."

"Notre famille leur était alliée ?"

"Oui, Luna. Tu te souviens quand je vous avais raconté que la création des ursas major n'étaient en fait qu'une collaboration entre les Skiá et les nécromanciens ? Cela aurait dû te mettre la puce à l'oreille que nous avions de bonnes relations avec eux."

"L'origine de cette guerre provient des ursas major ?"

"Hein ? Ah non, non. Les ursas majors avaient été créés et inventés durant le premier millénaire des Temps Immortels. Donc plusieurs siècles avant ma naissance. Cela n'avait donc rien à voir. Ils auront énormément servi durant la deuxième grande guerre alicorne, c'est vrai, mais ce n'étaient pas à eux que revenait la faute."

"Explique-nous alors", le pressa un peu Celestia.

"Le contexte de la deuxième grande guerre alicorne n'était en fait qu'une question de géopolitique. Voyez-vous, comme nous les Skiá ne nous faisions pas très bien voir de nos voisins à cause de notre condition et de nos besoins, il en allait un peu de même avec les nécromanciens. Ces sorciers humains étaient comparables à des scientifiques ; des scientifiques qui étaient parvenus à dompter la mort et qui cherchaient à dompter d'autres choses encore ; en plus de continuer toujours à étendre leur science et leur compréhension de la magie. Bref, les nécromanciens étaient des êtres en quête permanente d'évolutions, d'idéaux et d'ambitions. Et comme leurs progrès se faisaient plutôt dans le domaine de la magie noire ; logique ; ils avaient du coup en conséquence des agissements assez... comment dire... "

"... Condamnables ?" finit Luna.

"C'est ça. Condamnables. Et détestables surtout. Et ils étaient même détestés par l'humanité dans sa généralité. Car non seulement ces derniers pratiquaient des expériences aux circonstances contestables, mais en plus ils conservaient cette immortalité tant convoitée que comme un privilège. Pour être immortel, il fallait faire partie de leur caste ; qui était assez fermée par ailleurs. Il y a eu fréquemment des rébellions, des révolutions et d'autres guerres civiles au sein de l'humanité pour se débarrasser de cette oligarchie toxique au cours des premiers millénaires des Temps Immortels. Mais aucune d'entre elles n'a jamais vraiment réussi. Les nécromanciens étaient de très puissants sorciers dont la force et la maîtrise de la magie rivalisaient presque avec les alicornes de mon époque : ils réprimaient ces insurrections chroniques sans trop de réelles difficultés. Jusqu'à cette guerre civile-là qui aura bien plus porté ses fruits que ses prédécesseuses. Il faut dire en même temps que... quatre mille ans d'obstination à se débarrasser d'un tyran, ça paye."

Il rigola un peu. "En fait, pour être honnête, les humains n'auraient jamais pu se débarrasser des nécromanciens seuls. Ils avaient reçu une aide très investie de la part des Lux qui cherchaient également à se débarrasser d'eux car ils représentaient une menace constante pour les poneys à cause de leur sorcellerie corrompue ; et aussi parce que c'était une faction rivale de très longue date. Et bien sûr, comme nous, nous étions alliés aux nécromanciens, et ben... "

"Vous êtes également entrés en guerre", en déduit Luster par raisonnement logique.

"C'est ça, en effet. Les nécromanciens étaient de loin nos plus puissants alliés – d'ailleurs, maintenant que j'y pense, ils étaient nos seuls alliés en fait – et les perdre nous aurait donné un énorme désavantage stratégique. Et ce fut ainsi qu'une simple guerre civile entraîna un conflit international de grande ampleur : par le simple jeu des alliances."

Il marqua une pause pour prendre le temps de boire et manger encore un peu. Puis il continua, alors que les trois juments restèrent silencieuses.

"Mais vous savez, cette guerre, ce n'était pas un camp contre un autre camp. En vérité, comme dans la plupart des conflits, c'est bien plus compliqué que ça. Certaines factions rebelles parmi les humains ne s'entendaient pas sur la succession du pouvoir, de qui dirigerait après les nécromanciens et autre truc du genre... Tandis que pour les nécromanciens eux-mêmes, ils y ont vu une opportunité pour s'éliminer les uns les autres afin de concentrer leur pouvoir pour eux seuls au lieu de le partager avec leurs camarades.

"Si nous étions venus en aide aux nécromanciens, il s'en fallut aucun doute qu'on a affronté tous les camps en même temps parce que certains nécromanciens n'avaient pas des idéaux politiques qui nous étaient favorables. Et il en allait de même pour les Lux qui se retrouvaient confrontés à des factions rebelles qui ne leur étaient pas favorables non plus.

"Et en plus il y avait également les cerfs et les kirins qui s'étaient invités plus tard à la fête, en y voyant là une opportunité de se débarrasser des nécromanciens une bonne fois pour toutes. Enfin bref. Pour résumer, on se tapait tous les uns sur les autres. Un capharnaüm de conflit sans réelles queue ni tête."

"Les cerfs ?" dit Luster. "J'ignorais que ces créatures existaient."

"Et ils existent toujours", répliqua Selifós. "Aux dernières nouvelles, ils ont un royaume quelque part sur le continent oriental."

Même Luna et Celestia semblaient surprises de leur existence. Pour les équestriens en général, les cerfs étaient plus ou moins une espèce de légende, donc qui n'existaient pas vraiment. En constatant leur apparent étonnement, l'ancien alicorne les snoba un peu.

"Franchement, vous les poneys, vous devriez cesser de vivre en autarcie comme ça. Si vous sortiez un peu plus souvent des frontières de votre pays, vous réaliseriez combien de choses que vous ne croyiez que mythiques sont en fait réelles. De mon temps, les poneys avaient des interactions diplomatiques avec toutes les civilisations du monde. Mais vous, vous n'avez pris contact qu'avec les nations voisines. Vous ignorez tout du vrai monde et de combien il est vaste. Sortez un peu de chez vous quoi."

"Et... pourquoi les cerfs et les kirins en particulier voulaient détruire les nécromanciens ?" demanda Luna sans prêter attention à ce que son oncle venait tout juste de dire.

"C'était, en partie, par rapport à leur religion. Les cerfs et les kirins vénéraient la vie et le règne végétal, et vouaient un culte aux arbres dans lesquelles ils bâtissaient leurs villes. Et donc vous comprendrez bien qu'à leurs yeux, la nécromancie soit une hérésie de la pire espèce : une diablerie qui ne mérite que d'être éradiquée. Ils ont profité de la guerre civile pour partir en croisade, mais aussi parce que les nécromanciens avaient attaqué plus ou moins la totalité de leurs voisins pour causer des massacres et ainsi agrandir leurs armées de morts-vivants. Et il aurait semblé que les royaumes des cerfs et des kirins étaient leurs principales cibles à cette époque."

"Attendez... " convoqua Luster. "Les cerfs et les kirins fondaient jadis leurs villes dans des arbres ?"

"Ça peut paraître bizarre, je le reconnais", lui répondit le conteur. "Mais ces arbres avaient la particularité d'être gigantesques. Quand je disais qu'ils construisaient des villes dans ces arbres, je ne parlais pas forcément des branches, mais aussi de l'intérieur du tronc."

"Du tronc ? Mais ils étaient grands à quel point ces arbres ?"

"Je ne plaisante pas quand je dis qu'ils étaient gigantesques. Leurs troncs pouvaient faire plusieurs centaines à plusieurs milliers de mètres de diamètre pour plus de mille mètres de hauteur, sans compter les branches qui pouvaient du coup monter encore plus haut. C'étaient des arbres géants de la taille des montagnes. Ils étaient vraiment énormes."

La ponette en eut des étoiles pleins les yeux. Elle aurait aimé voir ces arbres d'une taille surréaliste dans la vraie vie. Et se dire qu'il en existait peut-être encore sur le continent oriental lui donnait des envies de voyage.

"Et toi, mon oncle ?" questionna Celestia qui elle restait focalisée sur la question de la guerre. "Quelle était ta position dans tout ça ? Tu te battais pour la cause de ta famille, n'est-ce pas ?"

"Et bien... oui", confirma-t-il. "Mais comme vous l'aurez déjà compris, étant donné que c'était un peu le bazar au niveau du « qui attaque qui ? », certains d'entre nous n'affrontaient pas forcément ce à quoi vous deviez vous attendre. Moi par exemple, dans ce conflit, j'étais chargé d'éviter trop de conséquences néfastes pour l'empire Skiá une fois cette guerre achevée.

"Pour être plus précis, j'étais chargé de l'élimination de quatre nécromanciens qui désapprouvaient l'amitié avec ma famille et dont mon père redoutait qu'ils gagnent trop en puissance et qu'ils puissent nous planter un poignard dans le dos une fois cette guerre terminée, et eux renforcés.

"J'ai dû agir seul car tous les autres étaient partis sur un tout autre front. Je me suis donc retrouvé à m'allier aux cerfs et aux kirins, ainsi qu'à une Lux qui était venue leur apporter des renforts avec sa propre division. Tandis qu'à moi on m'avait donné le commandement de plusieurs bataillons de batponies avant de débuter ma mission."

"Attendez... j'ai du mal à vous suivre", lui dit Luster Dawn confuse. "Vous étiez en guerre contre les Lux et pourtant vous aviez collaboré avec l'un d'entre eux ?"

Le vétéran soupira. "Je te l'ai déjà dit : c'est compliqué." Puis il continua.

"À vrai dire, je ne comprenais certes pas tellement la décision de mon père au début, de m'envoyer combattre aux côtés des cerfs, des kirins et des Lux, mais j'ai fini par comprendre que c'était une manœuvre diplomatique afin de maintenir une paix stable avec les habitants des forêts pour quelques siècles, en plus d'espérer une sortie pacifique de ce conflit avec les Lux une fois cette guerre civile achevée."

"Et Loulou dans tout ça ?" demanda Luna.

"Elle faisait partie de l'état-major de ma famille ; l'une des plus jeunes généraux de l'assemblée. Elle menait des bataillons sur un autre front très loin du mien pour lutter contre des armées Lux et humaines afin de venir en aide à des nécromanciens qui nous étaient alliés. Je reconnais que me retrouver séparé d'elle pendant presque onze ans, comme ça, alors que nous étions fraichement mariés, ça m'a fait un peu mal a cœur. Mais que voulez-vous ? L'amour n'a pas sa place à la guerre. Alors j'ai fait avec."

"C'était donc encore assez longtemps avant que tu ne la perdes... "

"Exact. Pour la suite ; je vais vous passer les détails ; j'ai accompli ma mission avec la collaboration des créatures sylvestres et des Lux. Mais je devais ensuite rejoindre le gros de l'armée des Skiá sur le front principal, onze ans plus tard. C'était une magnifique opportunité pour moi de retrouver Loulou en un seul morceau. Parce que si mon épouse avait son rôle dans la tente de l'état-major à décider des manœuvres stratégiques, sans réellement prendre de risques directs sur le champ de bataille, moi j'étais un capitaine : un officier de terrain.

"Je sais que cela peut paraître un peu étonnant que Loulou fût ma supérieure dans l'armée alors qu'elle était beaucoup plus jeune que moi ; et donc bien moins expérimentée ; mais c'est juste moi qui avais fait le choix de garder le rang de capitaine. J'aurais pu être promu général mais j'ai choisi de me battre au côté de mes soldats et ainsi veiller autant sur la réussite de la mission que sur leurs vies. À vrai dire, j'ai toujours été favorable à la promiscuité entre gradé et non-gradé, et j'ai toujours eu de l'affection pour les batponies et les lycamponies qui combattaient à mes côtés."

"J'ai peur de te demander cela, Seli'. Mais... " Avant même qu'elle énonça cette question, Luna en eut le cœur remplis de doute et de crainte. "Si Loulou ne risquait pas tellement sa vie en restant derrière les lignes, dans le campement ou la forteresse, alors... comment est-elle morte exactement ?"

Cette question se présentait plutôt comme inévitable, pour être honnête. Selifós n'avait pas envie d'y répondre. Il y eut un comme un silence triste. Luna s'apprêtait à parler de nouveau pour dire à son aïeul de finalement ignorer sa question, que ça n'en valait pas la peine, et peut-être même s'excuser pour l'avoir posée. Mais il eut fini par répondre, alors que son poitrail parut habité par des tremblements, et sa voix par des vieilles secousses.

"Il y eut une attaque surprise ce jour-là... Les armées des Lux et des humains avaient assailli le camp en le prenant en tenaille... Ce fut ainsi que Loulou s'était retrouvée dans une posture vulnérable... cet archer humain se trouvait là... au milieu des flammes et des tentes calcinées... " contait-il alors qu'il avait l'impression que cet archer se trouvait là, en leur présence, alors qu'il paraissait viser Luna de son arc. Les larmes lui venaient à la même vitesse que les sanglots. "Et il avait décoché sa flèche sur elle... et c'était une flèche noire... j'ai donc compris que le seul moyen pour moi de la sauver, de par ma position sur le terrain par rapport à elle... c'était de me placer en obstacle... et pour une raison que j'ignore, sûrement la malchance... la flèche m'a parfaitement traversé le corps pour finalement s'arrêter dans sa poitrine, en plein dans son cœur... et elle s'est effondrée, raide morte."

"Pourquoi ne pas avoir simplement utilisé ta magie pour arrêter la flèche, mon oncle ?" ne comprenait pas l'alicorne blanche.

"Tu sous-estimes la technologie humaine, Celestia."

"... ?"

"Ces flèches étaient confectionnées à partir d'un métal ayant pour particularité de dissiper la magie ambiante : c'est-à-dire qu'elles étaient capables de défragmenter la magie employée durant un sort une fois entrée en contact avec ce dernier. Par exemple, si tu utilise un sort de protection pour déployer un champ de force, et bien celui-ci n'arrêtera pas le projectile. La flèche noire brisera le bouclier comme s'il s'agissait d'une fine plaque de verre et continuera sa course jusqu'à toi."

"Ou se téléporter alors ?" suggéra Luster Dawn à son tour.

"T'as déjà essayé de te téléporter par réflexe en voyant une flèche te foncer droit dessus ? Aurais-tu ne serait-ce que le temps de te téléporter avec succès ? Et si au moment où tu parvenais par chance à lancer le sort, la flèche était assez proche de toi pour briser ton incantation et ainsi, t'empêcher de t'échapper ? Crois-moi, contrer la flèche noire avec de la magie est une manœuvre extrêmement risquée qui résulte souvent en la mort de la cible. Figure-toi également que ces flèches étaient souvent mortelles : une seule suffit pour tuer un dragon millénaire. C'étaient des munitions très dangereuses et bon nombre d'alicornes comme de dragons ont été tués par celles-ci. Quand je vous disais que les humains étaient craints de tous, je ne plaisantais absolument pas."

"Et après, c'est à ce moment-là que tu t'es plongé dans la colère et que tu as commis crime de guerre sur crime de guerre... "

Il hocha de la tête, les lèvres tremblantes et coupables. "Vous savez, je ne vous l'ai jamais dit, mais je me suis toujours tenu de ne commettre aucun crime de guerre. Et à toujours mettre mes adversaires hors de combat avant d'essayer de les tuer. Il faut dire qu'autant de tentatives à rester le plus pacifiste possible malgré la situation n'est pas si surprenant de la part de quelqu'un qui déteste la guerre.

"Mais depuis la mort de Loulou j'avais complètement pété les plombs. Plus je progressais dans ma rage, plus je donnais des ordres de moins en moins raisonnables à mes troupes. J'allais de carnage en carnage.

"Et à la fin de tout ça, j'ai défié en duel Sancta, la deuxième doyenne des Lux... qui était à moitié la réelle responsable de sa mort. Je dis à moitié parce qu'elle était l'investigatrice de cet assaut, mais les humains étaient également en partis responsables. Elle était la dernière sur ma liste des représailles."

"Tu as affronté la deuxième doyenne ?" notifia Celestia. "C'était qui le premier des Lux alors ?"

"Le premier doyen des Lux s'appelait Caelum. Mais il avait été tué par mon père, Fengár, bien longtemps avant ma naissance. Il était le grand frère de Sancta."

"Donc elle faisait tout de même partie des premiers-nés des Lux si je comprends la logique. J'imagine du coup qu'elle devait être particulièrement puissante. Mais je suppose que tu as gagné le combat, sinon tu ne serais pas là pour en témoigner."

"Oui. Je dois avouer cependant que... que j'étais censé mourir. À plusieurs reprises même : elle n'a jamais cessé de me dominer. Si j'ai obtenu la victoire, c'était finalement par la ruse. J'ai feint le résignèment à ma défaite, et grâce à de la chance, un bon jeu théâtral ; mais aussi et surtout parce que la doyenne se croyait déjà victorieuse ; je l'ai attaquée par surprise puis l'ai tuée en lui brisant la nuque."

"Oh... "

"Je sais qu'à vos yeux je peux paraître puissant. Mais à mon époque, cela avait été loin d'être le cas. Je ne faisais pas partis des plus forts de ma famille, mais plutôt des plus intelligents. Et s'il y a bien une leçon qu'il faut retenir de mon affrontement avec la doyenne, c'est que ce qui fait la véritable force d'un magicien, ce n'est pas la puissance de sa magie, mais son intelligence ; et donc par la même logique, sa manière d'utiliser sa magie. Si une licorne se montre assez maline, elle pourrait vaincre une alicorne qui l'est beaucoup moins malgré la différence de niveau."

"Et donc que s'est-il passé ensuite ?" s'empressa un peu Luna. "La mort de Sancta Lux a dû déclencher un tournant dans la guerre, non ?"

"C'est vrai. Au moment de la provoquer en duel, elle était enfin parvenue à trouver un accord de paix avec mon père pour achever le conflit, étant donné que ce duel fut passé après la fin de la guerre civile. Par vengeance et impulsivité, j'ai tué Sancta, alors que la paix était sur le point d'être conclue.

"Sa mort fut si amère pour les Lux et leur armée qu'ils avaient relancé la guerre immédiatement après ça. Et pour me punir, furieux, Fengár m'avait donné pour ordre de mettre fin moi-même à ce bain de sang que j'avais relancé, puisque c'était moi le responsable. J'aurai finalement fait capituler les Lux quand j'étais arrivé aux portes de leur capitale. Et la guerre s'est finalement achevée ici."

"Bah. Et les humains alors ?" dit Luster confuse. "Et les nécromanciens ?"

"Pour le bilan, aucun nécromancien n'a survécu, qu'ils fussent des alliés ou des ennemis. Leurs artefacts qui permettaient de jouer avec la mort auront été quasiment soit perdus, soit détruits par les rebelles, les cerfs, les kirins ou les Lux eux-mêmes. L'humanité, une fois débarrassée de ces sorciers noirs, fut entrée dans une nouvelle ère, bien qu'ils eussent dû tout rebâtir car leur pays eut été complètement ravagé par la guerre.

"Quant aux Lux, après la mort de Sancta et la claque qu'ils ont reçue, ils ont signé un traité de paix avec nous et se sont progressivement remis de leurs blessures. Ma famille, bien qu'elle aura perdu ses alliés de toujours aura au moins eu la consolation d'avoir collé une raclée aux alicornes de lumière. Pour conclure, les seuls véritables vainqueurs de cette guerre qui s'en seront tirés sans réel grand prix à payer, c'étaient les cerfs et les kirins au final."

"Et quand tu as finalement décidé de te retourner contre ta famille et l'assassiner pour plonger le monde dans un rêve éternel, c'était combien de temps plus tard ?" demanda Celestia à son tour.

"Hm... ça s'est passé cent cinquante ans plus tard, à peu près, si mes souvenirs sont encore bons."

"Cent cinquante ans ?" se moqua un peu Luna avec sarcasme. "On peut dire que tu auras pris ton temps."

"J'ai choisi de passer encore une vie mortelle en compagnie de ma famille avant de finalement la massacrer. Comme je savais qu'elle serait ensuite perdue à jamais après mon crime, j'ai voulu passer encore des derniers instants avec elle, en sachant pertinemment que j'allais devoir la tuer un jour."

Et cette fois-ci, en apprenant la vérité derrière cette très longue attente, elle n'osa plus ironiser. Ce devait être un choix extrêmement difficile pour lui. Elle s'excusa auprès de son oncle en signe d'empathie.

"Quoi ?!" s'exclama presque Luster Dawn, confuse. "Vous n'avez pas seulement tué votre père ?"

Selifós soupira, assez exaspéré. "Pourquoi je ne suis juste pas mort ?"

"S'il-vous-plaît, arrêtez de dire ça !" s'agaça l'adolescente.

"Notre oncle avait l'intention de lancer un sort qui comptait plonger le monde entier dans un rêve éternel ; un rêve dans lequel il n'y aurait ni haine, ni chagrin, ni douleur", lui expliqua l'alicorne blanche. "Mais pour lancer ce sort, il avait besoin de contrôler la lune et donc du coup... il a dû tuer son père pour devenir le nouveau doyen."

"Ah... " La ponette réfléchit un petit instant, en se disant que le massacre de tout le reste de sa famille était certainement lié au fait que cette dernière avait certainement dû lui résister. Mais une question lui vint quand même à l'esprit. "Mais pourquoi votre famille se serait opposée à vous ? C'est une intention... plutôt louable."

"Parce qu'un tel sort aurait entraîné la destruction du monde à ce que j'avais compris", continua Celestia pour son oncle qui n'avait absolument aucune envie d'en parler. "Cependant, pour être honnête, je n'ai jamais vu en quoi un tel sort aurait une conséquence aussi désastreuse."

"Parce que plonger le monde entier dans un sommeil éternel, ce serait comme le faire plonger dans un coma sans fin", éleva enfin l'étalon la voix. "Toutes les créatures vivantes du monde auraient fini par mourir de faim ou de soif, puisqu'ils auraient eu besoin d'être éveillées pour s'alimenter ou s'hydrater. Ce sort aurait donc finalement résulté en un omnicide : c'est-à-dire le meurtre d'absolument tout le monde. Si on m'a arrêté, c'est parce que j'étais sur le point de tuer tout le monde au sens littéral du terme. C'était ce que mes parents m'ont expliqué, et la raison pour laquelle ils m'ont dit que je devais peut-être revoir mes projets."

Celestia et Luna firent un petit bruit mêlé de compréhension, et de satisfaction à l'avoir enfin compris. Mais cela, à leurs yeux, leur souleva une autre question.

"Mais si tu le savais, mon oncle, que tu aurais détruit le monde, alors pourquoi es-tu quand même passé à l'acte ?"

"Parce qu'un monde rongé par la haine, le mal et la mort n'est que voué à s'auto-détruire. Donc je me suis dit que si le monde doit forcément disparaître, alors autant qu'il disparaisse dans la paix plutôt que dans la guerre. Mais c'était aussi en lien à la sombre vérité que m'avait enseignée mes parents au sujet des origines du monde. Vous savez ? Ce grand secret qui ne devait être révélé à personne dont je vous avais parlé il y a un certain temps."

"Vous êtes vraiment pessimiste", jugea la ponette rose.

"Le terme « nihiliste » conviendrait mieux, mais je l'accepte", assuma l'ancien.

"Et les humains ?" posa Celestia. "Qu'est-il advenu d'eux ? Comment se sont-ils reconstruits suite à cette guerre ?"

"J'étais sur la lune à cette époque donc je n'ai pas pu en être moi-même témoin. Je l'ai appris que via des sources historiques donc j'en n'ai malheureusement que des souvenirs très flous. Comme je l'avais dit tout à l'heure, suite à cette guerre civile et la défaite définitive des nécromanciens, l'humanité s'est retrouvée morcelée et divisée.

"Déjà trop prise par ses propres ennuis internes, elle s'était progressivement refermée sur elle-même dans les siècles qui suivirent la guerre, et elle s'était fragmentée sous diverses dynasties monarchiques. Toutes les nations peuplées par les créatures magiques l'eurent pris comme un avantage puisqu'à présent trop occupés par leurs propres problèmes, les humains ne représentaient plus une menace majeure."

"Pourquoi ? Parce qu'ils ont choisi l'autarcie ?" interrogea Luna également curieuse.

"Et bien... oui et non. S'ils ont fait le choix de se refermer sur eux-mêmes, c'était dans le but de ne plus avoir affaire avec la magie. Suite à toutes les catastrophes engendrées par les nécromanciens, ils rejetaient le contact envers toute forme de magie qu'ils percevaient désormais comme dangereuse et corruptrice. Et donc, en conséquence, ils n'employaient plus la magie pour subvenir à leurs besoins ; même s'ils continuaient de parlementer avec toutes les créatures magiques, au sens diplomatique et économique du terme." Il marqua une pause, le temps de finir son verre de sang. "ce fut ainsi que l'humanité entra dans une course au progrès."

"La princesse Twilight m'avait enseigné, selon vos dires, que c'était justement cette soif de progrès qui les avait plongés vers leur extinction", l'informa l'étudiante. "Ce fut ainsi donc le début de leur déclin ?"

"Non. Pas encore", réfuta l'ancêtre. "Leur réel déclin n'aura commencé que plusieurs millénaires après : quand ils se seront de nouveau intéressés à la magie. Car avec le temps, le traumatisme infligé par le souvenir du règne des nécromanciens s'apparentait de plus en plus à de la superstition. Et au final, ils ont essayé de croiser leur propre science avec la magie."

"Que veux-tu dire mon oncle par le fait que les humains rejetaient toute forme de magie ?" lui demanda Celestia un peu perplexe. "Tu veux dire qu'ils n'avaient pas de magie de base ?"

En réaction à cette question, Selifós fut embêté de réexpliquer un tel détail. Ce fut vrai qu'il n'avait pas mis ces deux nièces au courant sur ce point. Il mangea encore un peu avant de répondre puis poursuivre.

"Je sais que ça peut paraître difficile à croire de votre point de vue, mais les humains étaient la seule espèce intelligente à ne pas posséder d'essence magique naturelle. Ce qui fait qu'ils ne sont pas soumis aux lois de la magie, mais à celles de la physique."

"Donc tu veux dire que malgré cette privation, ils ne se sentaient pas faibles comme nous, poneys, quand nous nous retrouvons également privés de notre magie ?"

"C'est ça. Sauf que dans leur cas, on ne les en avait pas privé : ils n'en avaient pas de base. Et ils compensaient cette lacune par un génie inventif hors du commun. Si durant les premiers millénaires des Temps Immortels ils possédaient une technologie similaire à la nôtre, ils auront plus tard atteint un niveau de progrès supérieur que nous ne verrons probablement jamais à Equestria."

Luster Dawn en avait des étoiles pleins les yeux et son désir d'être fascinée grandissait comme l'ancien racontait. "quelles choses auront-ils inventées ?"

"Bien des choses. Ils se déplaçaient dans des chariots de métal qui roulaient sans rien pour les tracter... ils volaient grâce à de gigantesques oiseaux en acier qu'ils concevaient... et tout ça fonctionnait sans magie. C'était justement ça qui était incroyable. Comme ils n'avaient pas de magie pour faire tourner leurs machines, ils avaient dû procéder autrement."

"Qu'employaient-ils ?" demanda Celestia tout aussi curieuse que la jeune ponette.

"Comme je l'ai dit tout à l'heure, ils étaient soumis aux lois de la physique plutôt qu'à celles de la magie. Ils ont donc conçu tout cela à partir de ce que la physique pouvait leur donner : l'électricité, la combustion, l'aérodynamique, la fission nucléaire, etc, etc... "

Les juments lui parurent confuses. "L'électi-quoi ?" dit une première qui ne semblait pas connaître ce mot. "La fission nucléaire ?" enchaîna une autre qui ne comprenait pas ces termes non plus.

"Quoi ?" fit Selifós surpris. "Vous ne savez pas ce que c'est que l'électricité et la fission nucléaire ?"

Les deux sœurs se regardèrent un instant, avec une ignorance très claire dans leurs yeux. "Non."

Il se pressa les yeux, un poil exaspéré. "Je n'arrive pas à croire qu'autant de connaissances aient pu être perdu à ce point avec le passage du temps."

"Explique-nous ce que c'est mon oncle", s'impatienta un peu l'alicorne solaire, mais d'une voix assez innocente.

"Je ne vais pas non plus vous faire un cours de physique : ça prendrait des heures sinon." Et leur aïeul fit un petit résumé. "L'électricité est une énergie non-magique qui permettait aux humains de faire fonctionner un bon nombre de leurs machines. Quant à la fission nucléaire, et bien... " Il soupira déjà d'exténuement. "Est-ce que vous savez déjà ce que c'est qu'un atome ?"

"Heu... ce ne sont pas ces petits éléments invisibles à l'œil nu qui composent la matière ?" eut dit Luna tout haut.

"D'accord. Et bien en fait, parmi les atomes, il y a ceux que les humains appelaient les isotopes : une catégorie d'atome ayant la particularité d'être instable et donc susceptible de se fissionner en deux atomes, qui eux seront à un état plus stable. Et cette procédure justement relâche une intense quantité d'énergie. En très bref, c'est ça, la fission nucléaire."

"Parce que les atomes sont capables de se casser en deux ?" dit Celestia, surprise de ce fait. "Je croyais que les atomes étaient des éléments uniques et indivisibles."

"Et bien... disons que les humains en savaient bien plus long que nous dans le domaine de la physique. Rappelez-vous : les humains ne possédaient aucune magie par nature. Ils se sont donc retrouvés dans la nécessité de trouver de l'énergie ailleurs : c'est-à-dire la physique. Si vous n'en savez que très peu de la physique, c'est simplement parce qu'on avait la magie : une énergie bien plus facile d'accès. Donc les poneys n'ont jamais ressenti le besoin de faire autant de recherche dans ce domaine." Il cita. "La nécessité est la mère de toutes les inventions."

Et il poursuivit dans son élan. "Donc en conclusion, ils parvinrent à couvrir leurs lacunes comparées aux créatures magiques. Par exemple, si nous, nous utilisons des arcs ou des arbalètes, et plus généralement de la magie pour les attaques à distance ; les humains, eux, employaient une nouvelle forme de technologie militaire à la puissance qui avait été très, très effrayantes, au moment de leur premier usage sur un champ de bataille."

"Quel genre d'armes ?"

"Par exemple, ils maniaient des bâtons de fer qui crachaient le feu et le tonnerre, et qui envoyaient des projectiles à une telle vitesse qu'aucun réflexe ne permettrait de les esquiver. On te tire dessus avec et c'est déjà trop tard : tu n'auras jamais le temps de déployer un champ de force ou te téléporter. Durant les derniers millénaires de l'humanité, ces armes avaient complètement remplacé les flèches noires ; comme si elles n'étaient pas déjà assez mortelles comme ça."

Des bâtons qui crachaient le feu et le tonnerre. Celles qui écoutaient tentaient de se figurer cela dans leur esprit, tandis que l'alicorne du passé continua son récit.

"Ces bâtons fonctionnaient grâce à la poudre à canon. Vous savez ? Cette poudre qu'on utilise pour les feux d'artifice ? Quant à la fission nucléaire de tout à l'heure, s'ils s'en étaient servi comme d'une source d'énergie, et donc pour améliorer leur confort de vie, cela fut également le cas pour fabriquer l'arme la plus terrifiante ayant jamais existé : une bombe qui lors de sa détonation est comme un second soleil, mais à la surface de la terre ; d'une puissance suffisante pour raser une cité de la taille de Canterlot ou Manehattan ; et empoisonner la terre et les êtres vivants dans un radius encore plus large pour des décennies, voire des siècles."

"Une bombe assez puissante pour détruire une ville à elle seule ? Vraiment ?" dit Luster avec une voix mêlée de doute et de crainte.

"Oui. Et le plus impressionnant dans tout ça c'est qu'ils faisaient ça SANS magie ! Vous vous rendez compte ? Sans magie ! Sans magie, ils sont parvenus à créer des armes aussi destructrices que les plus puissants sorts offensifs des alicornes ! Et à cause de ces armes, ils étaient craints de tous dans le monde entier. Car ils en avaient produit assez pour détruire la Terre en plusieurs fois !"

"Donc... " fit Celestia qui souriait un peu. "On peut s'estimer heureux qu'une telle espèce ait disparu et sa technologie avec."

L'étalon gloussa faiblement. "C'est vrai", se dit-il à lui-même.

"Et ils auront disparu à cause de ces armes de destruction massive ?" suggéra Luna.

"Non", répondit simplement l'ancien en relevant la tête. "Ce n'est pas la guerre qui a provoqué leur extinction. Mais leur orgueil. Il faut dire que... les humains étaient l'espèce dont Discord en était le plus fier. Car les humains sont les plus chaotiques de toutes."

"Où veux-tu en venir exactement ?"

"Les humains avaient toujours aspiré à dominer ce qui les entourent – et cela incluait également les gens de leur propre espèce – et à se libérer de leurs chaînes. Même celles qui étaient les plus naturelles : comme la mort, la sexualité, ou la nécessité de s'alimenter par exemple. Et justement, ils ont essayé de refaçonner la nature à leur image dans ce but. Ils ont joué à Dieu. Et c'est en se prenant pour des dieux que les humains se sont éteints.

"Ils ne cessaient toujours de progresser, à découvrir de plus en plus de secrets, et à développer toujours plus de technologies. Mais l'humanité étant une éternelle insatisfaite, rien ne pouvait tarir leur soif perpétuelle de savoir. Et à force de repousser sans cesse leurs limites pour assouvir leur désir de grandeur, ils en seront venus à progressivement changer dans leur mentalité ; à tel point qu'ils représentèrent un danger encore plus grand qu'il ne l'eût jamais été dans l'histoire du monde.

"Ils en seront finalement venus à – enfin – découvrir l'ingénierie de la vie. Ils auront compris comment la vie fonctionne, comment elle est venue à prendre telle ou telle apparence ; et donc comment la modifier pour créer quelque chose de nouveau. Ils n'ont cessé de briser au fil des siècles, puis des millénaires, toujours plus de morale sur la bioéthique et le respect du naturel. Il en était venu à un moment où ils désiraient quasiment remodeler le monde lui-même à leur image."

Il fit une pause. Mais les autres juments se turent car Selifós semblait ne pas avoir fini.

"C'est alors que... malgré toutes les attentes... après ces millénaires d'isolation par rapport au monde magique qui les entourait, les humains se seront de nouveau intéressés à la magie. Et alors, le monde aura connu l'une des périodes les plus sombres de son histoire."

"Et c'est à ce moment précis qu'ils auraient créé les monstres ?" comprit Luster.

"La création des monstres s'est produite encore plus tard, mais oui. C'est à ce moment-là."

"Pouvez-vous... nous expliquer comment les humains les ont créés ?" voulut-elle le mettre au défi par rapport à ses propres convictions.

"Tu es un peu trop hâtive, Luster Dawn. Je peux comprendre ton impatience à découvrir la vérité mais si on procède de la sorte, tout te semblera confus." Il changea de ton et reprit. "Il se réintéressèrent à la magie donc. Avec une vision plus rationnelle que superstitieuse des choses du haut de leur science et de leur compréhension de ce qui les entoure. Ils commencèrent par fabriquer des objets ayant pour but de voler la magie : l'aspirer de l'intérieur des créatures magiques afin de les priver de leurs pouvoirs et ainsi mieux les exploiter.

"De nombreuses créatures furent réduites en esclavage de la sorte. Devant cette hostilité grandissante, une espèce de guerre mondiale s'était produite ; mais pas une grande guerre alicorne : là, c'était d'une tout autre nature. Mais face à leur technologie ; et surtout à cause de ces artefacts voleurs de magie ; aucun des ennemis de l'humanité n'avait su prendre le pas contre elle. Les différentes nations eurent été soumises les unes après les autres, et leurs peuples esclavagisés. Même les Lux et les Skiá, ou même les dragons, malgré leur force et leur puissance, avaient d'énormes difficultés à lutter contre eux. Et après trente ans de conflit interminable, ils auront fini par soumettre la terre entière ainsi que toute la magie qu'elle recelait ; à l'exception de quelques domaines, bien sûr, qui surent rester en dehors de leur influence. Ce tragique évènement aura marqué la fin de l'Âge des Conflits, et le début de l'Âge de l'Humanité."

"Même les Lux et les Skiá ont été soumis ?" voulut se l'assurer Celestia.

"Ils ont fait partis des rescapés ; même si leur pouvoir en aura grandement pâti et nombre de leurs membres en auront été victimes."

"Et qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ?" pressa vite la jeune ponette.

"Et bien... ils se sont mis à étudier la magie en profondeur pour mieux la comprendre, et ainsi s'en servir également à leur fin. Et ils se seront servis de la magie volée, en combinaison avec leur connaissance de la vie, pour créer les monstres. À l'origine, les monstres n'étaient que des créatures hybrides génétiquement modifiées : donc un mélange de plusieurs créatures déjà existantes. Au départ, cela avait simplement commencé avec des animaux. Mais ensuite ils se sont mis à le faire avec des créatures dotées d'une conscience supérieure, et donc d'une âme ; incluant donc par la même logique des hybrides composés partiellement de caractéristiques humaines. Leurs expériences sont toujours allées plus loin dans l'immoralité et le contre-nature."

"Quoi ?" fit Celestia apparemment horrifiée par ce détail. "Ils ont fait des expériences sur des membres de leur propre espèce ? Et pourquoi auraient-ils créé les monstres de base ?"

"Pour les utiliser comme des êtres serviles. Pour accomplir des tâches ingrates par exemple. Ou encore pour exécuter des travaux difficiles voire dangereux à leur place ; ou même faire la guerre à leur place. Bref : des esclaves. Si certains monstres avaient été créés à titre expérimental, d'autres furent faits dans le but justement de travailler pour eux.

"Bien sûr, une telle condition n'allait pas durer. Quelques siècles plus tard, les monstres avaient déclenché une rébellion pour se libérer de leurs chaînes ; après avoir progressivement pris conscience de leur réelle condition. À la fin, il y eut l'abolition de tous les esclaves et encore une fois, au fur et à mesure des générations qui passèrent, la promiscuité grandissait entre humain et monstre. Et c'est à partir de là que les humains allaient vraiment commencer à s'éteindre, et le monde à se libérer de leur emprise.

"La cohésion entre humains et monstres évidemment, restait relativement instable, à cause du passé esclavagiste qu'ils avaient en commun. Mais malgré cette libération des monstres, les humains se souciaient à présent de leur avenir car leur proximité avec leurs créations amenait à de la violence entre communauté, à du métissage et... ils avaient le pressentiment que les monstres allaient inévitablement les remplacer. Car la possession naturelle de magie ET de technologie humaine faisait d'eux des êtres supérieurs."

"Et c'est ce qui est arrivé n'est-ce pas ?"

"En effet. Les humains auront alors bâti le Tartare : un lieu qui avait pour but de confiner les monstres les plus séditieux et les plus sensibles de représenter une menace pour eux. Ils avaient créé le Cerbère : trois chiens unis en un seul et même corps grâce à de la magie."

Les deux sœurs se murmurèrent entre elles. Et la plus âgée des deux dit. "Je vois. Mais ils ne devaient pas y enfermer que des monstres vu que tu y as été détenu durant cinq mille ans."

"C'est vrai. Entre ma libération de ma prison de pierre et mon incarcération au Tartare, il s'est écoulé quelques semaines durant lesquelles je me suis renseigné sur ce qu'il s'était passé : l'humanité avait conquis le monde, soumis la plupart des créatures vivantes de la Terre à leur volonté, et créé les monstres ; ces derniers auront gagné leur indépendance par le fil de l'épée, vécu auprès de leurs créateurs en tant qu'êtres libres ; et plus tard, en découvrant avec terreur que les monstres les remplaçaient progressivement, les humains se mirent de nouveau à les réprimer, à jeter en prison les plus dangereux d'entre eux dans le Tartare, ce qui dégénérera en une guerre civile qui eut des répercussions sans précédentes.

"Toutes les espèces opprimées, ou même qui se cachaient ou luttaient pour conserver leur liberté, entrèrent en guerre contre les humains pour les éradiquer et se débarrasser de ceux qui avaient tyrannisé le monde et la vie pendant près d'un millier d'année. La doyenne des Lux ayant mouru pendant cette guerre, je pus me libérer de ma prison de pierre après quinze siècles de détention.

"J'avais profité du chaos international pour relancer mon projet du sort universel. Mais le monde, les Lux et les Skiá les premiers, prirent conscience de mon évasion et s'arrangèrent à obtenir une trêve avec les humains, comme pour les monstres et tous les autres peuples de la Terre, à se liguer contre moi pour sauver le monde. Je ne pouvais tenir longuement face à autant d'ennemis. J'ai été vaincu à nouveau et les humains se sont chargés personnellement de moi : ils auront construit au sein du Tartare une cellule de confinement spécialement conçue pour m'accueillir et me contenir. Et depuis je fus surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre."

"Et bien", remarqua Celestia. "Pour que tout le monde laisse leurs différends de côté juste pour prendre le temps de te neutraliser, malgré les circonstances, tu devais être très connu... et très dangereux surtout."

"C'est un fait", lui répondit son oncle en ouvrant une parenthèse. "Après tout ce que j'ai fait, et ce que j'avais l'intention de faire, je suis devenu le criminel le plus célèbre, et considéré comme le plus dangereux, du monde entier. Selifós : depuis ma trahison envers ma famille, ce nom est devenu un nom maudit et interdit : un nom qui ne devait pas être donné à sa progéniture. Partout où j'allais, on me craignait autant qu'on me haïssait. On me surnommait le Famicide. J'étais... une légende mondiale. Donc tu m'étonnes qu'ils aient cessé tous leurs hostilités pour se débarrasser de moi dès ma libération de ma prison de pierre. Je terrifiais absolument tout le monde, tellement je suis puissant."

"Et j'imagine que la guerre aura repris après ta troisième échec", voulut finir Luna. "C'est un petit peu bête quand on y pense. Tous les belligérants de cette guerre ont mis leurs différends de côté pour pouvoir t'affronter plus efficacement et au final, ça ne les a pas rapprochés. Loin de là."

"Non, en effet", lui répondit Selifós entre la tristesse et l'amusement. "Pour ce qui s'est passé ensuite, je ne pourrais vous apporter que des informations floues parce que j'ai été bouclé au Tartare pour tout le reste des Temps Immortels. Je sais que les Lux et les Skiá ont disparu il y a plus de deux milles ans. Je sais également que l'humanité aura totalement disparu : assimilée et effacée par sa propre création.

"Pour la petite histoire, sachez que les monstres en assimilant les humains, ils avaient également assimilé leurs coutumes et structures sociales. Cependant, les monstres étaient des êtres chaotiques. Tout aussi chaotiques que leurs anciens créateurs et maîtres : ils partageaient la même mentalité, les mêmes dérives ; y compris ce désir de tout contrôler et de tout posséder. En fait, quand on y réfléchit, les monstres sont une image bâtarde et grotesque de l'humain. Et ce n'est pas si bête d'en venir à le penser parce que... ils avaient voulu créer quelque chose à leur image, mais ils n'avaient pas été en mesure de deviner qu'un tel orgueil aurait des conséquences aussi désastreuses.

"Et donc parce que les monstres étaient trop chaotiques, trop anarchistes ; et pour la plupart dénués d'intelligence ; leur société s'était très rapidement dissoute et il n'exista après cela plus aucune forme de communauté réelle en leur sein. Le domaine qu'ils avaient hérité de l'humanité s'était très rapidement effondré. Ainsi, la technologie humaine fut perdue, puis progressivement oubliée. Ce qui eut été bâti par les humains fut abandonné, puis tomba en désuétude. Ce qui fut le cas pour l'exemple du Tartare : il n'aura plus été tenu et gardé par qui que ce soit, mise à part Cerbère, puis ses descendants après lui. Et au fil des millénaires, cette prison abandonnée tomba en ruine. Ces plus anciens détenus furent oubliés et ne furent plus supervisés, et cela m'aura donné une opportunité de m'échapper.

"Très peu des connaissances développées par les humains furent conservées par les monstres. Même les artefacts et les techniques pour voler et utiliser à leur profit la magie des autres. La seule exception aura été certaines structures sociales et mentalités comme dites précédemment, mais tout cela aura été, et de loin, leur seul héritage. Ils auront perdu tout le reste.

"Et finalement, tous divisés les uns entre les autres, toutes les nations du monde avaient compris avec soulagement que jamais les monstres ne pourront représenter un danger tel qu'il eut existé quand l'humanité dominait la Terre ; et l'Âge de l'Humanité laissa sa place au dernier Âge des Temps Immortels : l'Âge du Renouveau."

Et il finit sa longue histoire de l'humanité et de l'origine des monstres sur une note singulière.

"Et à moins que les monstres ne se retrouvent sous la régence d'un chef assez puissant et intimidant pour tous les réunifier en une seule et même faction, en mesure de gouverner et terroriser les habitants du monde entier, ils resteraient des loups pour eux-mêmes, incapables de se faire confiance et de tisser de vrais liens sociaux entre eux."

"Je... souhaite vous faire part d'un fait, Selifós", intervint Luster Dawn. "Dans les vieilles légendes du folklore équestrien, c'était l'ancien sorcier noir Grogar qui aurait été à l'origine des monstres."

"Grogar ? C'est qui ce mec ?" dit l'ancien alicorne assez intriguée par ce que la ponette racontait.

"Un bouc qui apparait dans les plus anciennes légendes des poneys, mon oncle", lui expliqua Celestia. "Selon les anciens contes, un siècle avant l'exode des trois races, il serait venu à la tête de plusieurs légions de monstres revendiquer les terres des terrestres et des licornes, ainsi que le ciel des pégases. Il aurait opprimé les poneys pendant une génération entière, avant d'être finalement vaincu par une licorne du nom de Gusty. Oh ! Et aussi, il avait en possession une cloche magique : un artefact lui permettant d'absorber la magie des êtres vivants." Puis elle changea d'air "Mais tout cela ne sont que des contes pour enfant à mes yeux. Entre la version d'un vrai témoin du passé et celle d'un bouquin rempli d'histoire pour poulain, je choisis la première option."

"Alors comme ça, selon votre conte, ce Grogar aurait conquis les poneys avec une armée de monstre... et il possédait un artefact lui permettant de voler de la magie. C'est très intéressant", souriait-il.

"Vous y croyez sincèrement ?" lui dit Luster assez étonnée de sa réaction.

"Seulement à moitié. J'ai vu l'existence des monstres de mes propres yeux bien avant la naissance de ton bouc. Par contre, je me l'imagine très bien envahir les terres équestres à la tête d'une armée de monstre. Mais les créer, ça, ça me fait juste glousser. Je connais bien les boucs. Ils font partis des espèces à ne pas pouvoir manipuler la magie comme le font les cervidés ou les licornes."

"Mais ils se faisaient surnommer « le Père des Monstres » pourtant. Et il était un très puissant sorcier", argumenta la jeune licorne.

"S'il était un puissant sorcier, ç'aurait été uniquement grâce à la magie qu'il a volée à l'aide de sa cloche. De plus, Luster Dawn. Bon nombre de personnages illustres, en particulier des rois et d'autres chefs d'état, se faisaient surnommer père par leurs peuples : le Père du Peuple, ou le Père de telle ou telle nation par exemple, ça a toujours existé dans l'histoire, ce genre de titre ; et ces chefs n'avaient pas pour autant engendré ou créé leur nation ou leur peuple. Tout cela n'est que du langage symbolique. Il ne faut pas toujours tout prendre au pied de la lettre, ou on finit par émettre des erreurs de jugement.

"Mais ce que je peux avancer sans crainte en revanche, ce serait qu'il se faisait surnommer ainsi parce qu'il aurait été le plus grand leader que les monstres n'aient jamais connu par exemple. Et qu'il les aurait sortis de leur condition anarchiste en les amenant dans une ère nouvelle qui aura permis aux monstres de rebâtir une nouvelle civilisation sur les ruines méconnaissables et oubliés du domaine de l'humanité éteinte quatre milles ans auparavant. Je ne peux le prouver, hélas ; ce n'est que ma théorie."

"C'est... une toute autre perspective", commenta l'étudiante. Elle finit par sourire. "Je l'aime bien."

"Pour dire vrai, ce personnage que tu cites m'intrigue. Dommage que je ne le connaisse pas plus en détail. Il aurait été intéressant d'explorer son histoire plus en approfondie mais hélas, j'étais coincé au Tartare durant les temps où il était actif. Il est trop récent pour que je puisse le connaître."

Trop récent. Luna et Celestia ; et surtout Luster ; ne purent s'empêcher de grimacer quand il eut prononcé cela. Grogar avait vécu bien avant leur naissance à elles trois et se présentait en conclusion comme un personnage historique ancien. Entendre Selifós dire qu'il était trop récent les plongèrent dans une légère confusion.

"Mais il a été l'ennemi le plus dangereux que les poneys n'ont jamais connu", ajouta Luster d'un air inquiet. "Et s'il revenait ?"

Selifós lui offrit un sourire rassurant. "J'en doute, Luster. Les boucs, comme un grand nombre de créatures, ne sont pas immortelles. Ton... Grogar... a dû mourir de vieillesse depuis des lustres... s'il ne s'est pas fait assassiné avant, ou bannir en dehors du temps, bien sûr."

"Peut-être que c'est le cas", répondit Luna. "Les anciens contes disent qu'il a mystérieusement disparu suite à sa défaite contre Gusty la Grande. Mais le problème, c'est que personne ne sait exactement il est passé. Et s'il s'est effectivement replié dans une dimension où l'écoulement du temps n'a pas lieu, alors Equestria va avoir de gros problèmes le jour où il reviendra."

"Ne t'en fais pas, petite sœur", lui dit Celestia d'une voix légère. "Si Grogar reparait, alors Twilight et ses amis se chargeront de lui. Et... n'oublie pas que nous disposons d'une toute nouvelle botte secrète." Et elle envoya un bref coup d'œil à son oncle comme pour transmettre un message à ceux ici-présent.

"Ne parle pas trop vite, Celestia", répliqua l'étalon en la comprenant immédiatement. "Je ne suis peut-être pas l'ennemi d'Equestria, mais je ne suis pas son allié non plus. Twilight a ses problèmes, et moi j'ai les miens."

"Quoi, mais... " fit l'alicorne blanche choquée par ses propos. "Je sais que tu n'es pas très populaire auprès des équestriens, mon oncle. Mais tu gagnerais leur reconnaissance si tu leur venais en aide en temps de grand péril. Ce qui te rachèterait les conséquences de ton besoin de sang auprès d'eux."

"J'ai lutté depuis déjà bien trop longtemps pour retrouver la paix", s'expliqua son arrière grand-oncle. "Et maintenant qu'elle est là, je compte bien en profiter pour écouler des jours tranquilles. Et la défense d'Equestria est le devoir de Twilight, pas le mien."

"Mais il est nécessaire de se battre si on veut conserver cette paix. Si cette paix existe à Equestria, c'est parce que des poneys se sont battus pour l'avoir ; et Luna et moi en faisons parties. Donc tu as toutes les raisons de protéger toi aussi Equestria, vu que c'est dans ton intérêt."

Selifós fit un petit soupir de défaite. "Oui. Soit. Mais ne croyez pas pouvoir vous servir de moi comme d'un vulgaire pion pour défendre ce pays. Je suis trop vieux pour faire la guerre."

"Ce n'est pas question d'être un pion ou pas, Selifós", voulut le corriger Celestia. "C'est juste qu'entre amis, on s'aide et se protège les uns les autres."

"Tsk", fit-il d'une manière assez cynique. "Est-ce le même genre de discours que t'as sortis à Twilight pour la convaincre que sa position en tant que princesse était liée à une pseudo-destinée et à son choix ? Alors qu'en réalité, tu ne t'es servie d'elle que comme d'un instrument pour te remplacer sur le trône ? Afin que toi et ta sœur puissiez passer le reste de votre vie les sabots en éventail ? Sans même se soucier réellement de son libre arbitre ? Si elle voulait vraiment s'alourdir de toutes ces charges ou pas ?"

Face à une accusation aussi grave, Celestia se leva soudainement de son siège et envoya à son oncle un rictus de colère. Comme si elle s'était sentie insultée. Luster Dawn fut entièrement convoquée par les dires de l'étalon. Sa professeure, manipulée et dupée depuis le début ? Juste un pion sur l'échiquier de Celestia ? Mais face à une telle réaction de la part de l'ex-princesse, l'aïeul ajouta avec un certain flegme méprisant.

"Ta définition du mot « ami » me fait peur, Celestia. Elle ressemble beaucoup à celle de ce que l'on se fait d'un pantin. Tu es une manipulatrice. Je comprends mieux maintenant pourquoi ta sœur a cette fâcheuse tendance à se méfier de toi, de temps à autre."

"Vas-tu te taire ?" se fâcha l'accusée. "Jamais je n'ai considéré mon élève comme une marionnette ! Me croirais-tu assez dépravée pour agir avec la même perfidie que Discord ?"

"... Oui. Je le crois."

Elle s'apprêta à véritablement s'énerver contre le manque de foi de son oncle ; que ce soit envers sa réelle relation avec Twilight ou son scepticisme envers la magie de l'amitié. Mais Luna l'interrompit à temps avant que l'étincelle n'atteigne le tonneau de poudre.

"Grande sœur, stop. Ne parlons pas de tout cela devant Luster Dawn."

Et en effet, la concernée restait silencieuse et avait attentivement écouté cette dispute naissante, à califourchon entre l'éveillement et le doute. Celestia accepta de se calmer et finit par se rasseoir.

"Tu te méprends sur mes réelles intentions passées, mon oncle. Je n'ai jamais manipulé Twilight. Je lui ai donné la charge de princesse comme une récompense pour tout ce qu'elle a fait pour Equestria. Comme un gage de ma confiance. Et tu ne connais pas assez Twilight. Contrairement à toi, je sais qu'elle avait toujours rêvé de devenir une princesse. Son couronnement et sa transformation en alicorne étaient un cadeau. Je l'ai aimée presque comme s'il s'agissait de ma propre fille."

L'alicorne noir resta silencieux un moment, évaluant la parole de sa nièce. "Tu me sembles sincère. Mais ça ne change en rien le fait que tu m'eus avoué, le premier jour de notre rencontre, que tu avais fait ça dans le but de te séparer d'un fardeau qui avait causé à toi et Luna bien trop de tourments. Tu me parles de générosité et d'amitié, mais je sais que ton choix d'avoir fait d'elle une alicorne est à double tranchant et cache en réalité beaucoup d'égoïsme, et surtout que tu ne lui aies jamais dit la vérité. Et cela revient au même : tu lui as menti. S'il est vrai que tu la tiens autant en estime alors... il serait peut-être temps... que tu te montres honnête avec elle ?"

L'alicorne immaculée baissa pudiquement les yeux. Elle n'aimait pas le caractère nihiliste et pragmatique de son oncle mais elle devait se l'avouer : ce qu'il disait était souvent très juste. Une once de culpabilité apparut dans son cœur. Elle n'osa point lui répondre, en train de réfléchir sur les enjeux et les conséquences de ses choix passés.

Et gardant définitivement le silence, Celestia médita silencieusement alors qu'elle finissait son plat. Quant à Selifós, il se réintéressa à la petite licorne qui avait maintenant fini son assiette et qui également réfléchissait au sujet de ce bref échange très révélateur sur l'origine du couronnement de son mentor. Elle sortit de ses pensées quand l'étalon noir lui adressa de nouveau la parole.

"C'est bon. Je crois que nous avons fait le tour sur l'histoire des humains et des monstres. Sur quoi voudrais-tu en savoir davantage ?"

"Je vous remercie, Selifós. Je pense que ça ira pour ce soir", lui sourit-elle. "J'aurai beaucoup de chose à raconter à Twilight à mon retour."

"Au fait. Pour ce qu'il vient de se dire à l'instant. Je pense que Celestia voudra se confier à son élève directement donc pour le moment, il vaudrait mieux que tu gardes secret ce dont tu as été témoin."

Ayant parfaitement compris, mais aussi avec une légère prudence, elle opina de la tête.

"D'accord."

 

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