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Appendice B - Les Temps Chaotiques

Bien avant...

Bien avant la fondation d'Equestria. Bien avant la naissance de Luna et Celestia. Bien avant le règne de Grogar. Bien avant la chute des Lux et des Skiá. Bien avant la naissance même de ces deux familles. Bien avant même les sept empires. Bien avant même la genèse du monde et de l'univers... on ne trouvait en tout point du néant que le Chaos.

Ce Chaos est le début et la fin d'absolument tout, y compris de lui-même ; en dehors même de l'espace, du temps et de la logique qui n'existaient pas encore ; si bien que ce Chaos originel ne pouvait être ni imaginé, ni formulé par un quelconque Je ou une quelconque langue. Et tout ceux qui tenteraient cette expérience succomberaient rapidement à la folie, tellement il se trouvait au-delà des limites de la pensée et de la raison.

L'Ordre naît du Chaos. Et le Chaos naît de lui-même. Et de cela, naquit une entité purement chaotique pouvant décider d'absolument tout. D'une liberté absolue. Personne ici-bas n'était certain de son nom ; ou même s'Il en possédait un. Et s'Il devait avoir un nom, il serait sûrement impossible d'imaginer à quoi il aurait pu ressembler.

Et ainsi, cette entité sans nom, et au-dessus d'absolument tout ce qui viendrait après lui dans ce Chaos qui l'avait vue naître, grandit ; tel l'oiseau mûrissant dans la coquille de son œuf. Et plus cette entité mûrissait, plus elle prit conscience de, d'abord son soi conscient, puis du Chaos qui l'enceintait, puis du néant. Et en prenant conscience du tout, Il créa accidentellement le Temps qui commença alors aussitôt à défiler.

Il fut seul dans ce Chaos omniprésent durant une éternité, avant qu'Il ne prenne conscience de sa solitude et de la monotonie de son existence. Et alors Il s'ennuya, se lassa de ce vide dans lequel Il avait jusqu'ici toujours vécu. Et prit donc la décision de changer le néant en une chose bien plus distrayante pour s'occuper l'esprit.

Pour compléter le temps qui fut sa première création, Il créa à son tour l'espace. Puis, afin d'y instaurer le premier Ordre, Il créa la logique et les mathématiques, et décida que 1 + 1 = 2. Et cette règle qu'Il aura créée, Il s'en sera servi de base pour tout ce qui allait survenir après dans cet univers. Cela fut la première fois.

La deuxième fois, Il créa le plein pour qu'il s'oppose au vide ; la présence pour qu'elle s'oppose à l'absence ; la lumière pour qu'elle s'oppose aux ténèbres. Une fois, la lumière fut appelée Jour, et les Ténèbres Nuit.

À la troisième fois, Il créa la magie et la divisa en quatre disciplines : l'eau, la terre, le feu et l'air. Et Il se servit de ces quatre éléments, aussi bien fondamentalement opposés que complémentaires, pour façonner la Terre ; avec les océans et les continents, l'abîme et le ciel. Il édifia ensuite le soleil pour qu'il projette la lumière et la chaleur sur ce monde. Puis ce fut au tour de la lune qui, durant la nuit, devait éclairer la Terre d'une lumière froide, sans troubler les noirceurs de ce temps.

Et à la quatrième fois, Il créa la vie : les plantes, les arbres ; les bêtes, les poissons. Tous ces êtres déambulaient, croissaient, rampaient, volaient, nageaient... se dévoraient et se reproduisaient entre eux. Mais tout cela ne possédait aucune réelle harmonie. Aucune réelle logique. Rien dans cette vie en ce monde n'avait de réel sens. Que ce soit dans la morphologie de ces créatures ou dans leur comportement, tout dérogeait à notre propre vision de la vie : une nature disharmonieuse et irrationnelle.

Et en apercevant le fruit de son labeur, Il vit que cela était bon.

Et Il détruisit tout ce qu'Il eut créé à la cinquième fois. À l'exception cependant de l'espace, du temps, de la logique, des deux luminaires ainsi que de la Terre en elle-même. Et ceci dans le but de tout recommencer. Ainsi fut la jouissance, le jeu de celui qui est seul. Tel un enfant s'amusant dans un bac à sable, Il créait pour ensuite avoir la joie de détruire ce qu'Il avait achevé. Et ainsi les fois se répétèrent... éternellement... tout ce qu'Il créait, Il le détruisait, et recommençait. Et ainsi de suite, et ainsi de suite.

Une bien longue éternité passa de la sorte, où Il jouait à créer puis détruire. Tout ce qui était fait de poussière était destiné à retourner à la poussière. Car ainsi Il eut pensé et décidé : il n'y a que moi, et le reste n'est que mes jouets dans le but de me divertir.

Mais après un nombre incalculable de fois, qui pourrait se calculer en plusieurs centaines de milliards d'années, Il en vint même à s'ennuyer de cet éternel retour. Même son jeu de casser tout ce qu'il concevait à répétition semblait devenir monotone à ses yeux. Sûrement cette lassitude l'eut atteint au travers de sa maturité, alors qu'Il continuait toujours de grandir, et son existence de s'allonger dans le cours du temps.

Et donc, Il réfléchit à une manière plus subtile de s'amuser. Il démantela absolument tout ce qu'Il avait façonné et recommença tout depuis le début. Il conserva en revanche toutes les règles et bases qui lui semblaient nécessaires pour atteindre son nouveau projet. Après toute l'expérience gagnée à force de créer pour ensuite le détruire, Il chercha à faire une chose qui jusqu'à maintenant ne lui ressemblait pas : apporter un peu plus de logique et de sens à ce qu'Il créait.

Ce fut alors que le monde que les poneys connaissaient eut naquis. Et ce monde n'avait rien à envier aux premiers mondes créés par celui qui est le premier et le dernier : tout n'était plus fait de chaos et de disharmonie, mais d'ordre et de logique. Il fut si engagé à façonner un monde différent des autres, si déterminé à élaborer une chose harmonieuse, qu'une dissension particulière naquit dans son esprit.

En effet, alors qu'Il prêtait de plus en plus d'attention à la perfection de son œuvre, une toute autre forme de sentiment, d'émotion, apparut dans son cœur. Une chose que jusqu'à maintenant, Il n'avait jamais ressentie : le souci, l'amour d'un créateur pour sa création.

Mais ayant vécu depuis l'éternité dans la solitude et l'égocentrisme, Il ne comprit pas cette passion. Pourquoi ressentirait-Il du souci pour son œuvre ? Ce n'est que de la poussière éphémère et sans valeur dont il passait son temps à remodeler et à remodeler. Cela n'avait pas de sens.

Du sens ? Mais depuis quand cela devait-il avoir du sens ?

Cette interrogation eut surgi du tréfonds de sa pensée comme une petite voix étrangère. Une voix qu'Il n'avait jamais connue et qu'Il ne contrôlait pas. Pour la première fois de toute son existence, Il n'avait pas créé quelque chose d'ordonné, mais de chaotique. Cette seconde pensée ne possédait également aucun nom, à la pareille de l'entité née du Chaos.

Ce fut alors que cette entité, quelle qu'elle soit, parut avoir deux visages. Le premier visage était celui du Un et indivisible, celui qui avait été, qui est, et qui sera ; celui qui eut créé le monde, ainsi que toutes les lois qu'il suivait ; celui qui ne cherchait qu'à créer dans le but de se divertir, dans son intérêt le plus égoïste. Ce premier visage fut appelé par les créatures de ce monde : Discord.

Le second visage était celui de la seconde pensée, celle qui provoqua la dissension, le schisme chez cette entité chaotique, et qui aspirait à aimer cette création et à veiller sur son épanouissement. Par les créatures de ce monde, cette seconde face fut nommée : Harmonie.

Et se sentant ainsi trahi par lui-même, par sa propre pensée, Discord se scissionna d'Harmonie et lui fit la guerre pour se faire seul maître du chaos, tel qu'il l'eut toujours été. Et comme il restait le maître du monde et des lois qui le régissent, celui qui fut le premier et qui sera le dernier, il resta le tout-puissant. Après un combat qui aura duré sept cents jours et sept cents nuits au-delà des murs de l'univers, Il vainquit Harmonie, la bannit loin de lui et la priva de ses pouvoirs. Elle perdit cette toute-puissance héritée de son origine chaotique et se retrouva projetée sur la Terre, destinée à errer tel un esprit invisible et immatériel et n'ayant aucune prise réelle sur le monde ; bien que son influence et ses pouvoirs n'eurent pas entièrement disparu.

Et désormais débarrassé d'Harmonie, Discord songea à rendre ce tout nouveau monde un peu plus divertissant. Il créa ceux qui devaient s'élever par-dessus tous les animaux et les plantes : les kirins, les cerfs, les chevaux, les poneys terrestres, les pégases, les licornes, les griffons, les dragons, les chèvres, les yacks, les bouquetins, les chamois, les humains, les zèbres, les chiens, les hippogriffes, les rennes, et bien plus encore...

Il avait doté à toutes ces espèces une âme qui leur conférait une conscience et une intelligence supérieure, ainsi qu'une étincelle de Chaos, pour les rendre tous aussi imprévisibles que lui. Et il aura également divisé une nouvelle fois la magie pour donner un cinquième élément : celui de l'esprit ; un élément directement lié à l'âme et au cœur de certaines créatures, insufflé dans leurs corps, et qui leur permettait d'interagir avec la magie autour d'eux et en eux.

Et enfin, Discord acheva définitivement son œuvre en créant la mort, la maladie, la famine, les catastrophes naturelles, la guerre et tous les autres malheurs dans le but d'amener le destin du monde dans une seule et unique directive : le satisfaire, le divertir ; sans qu'il n'ait à faire quoique ce soit.

Toutes ces espèces intelligentes, bien que douées de la parole comparées à d'autres, gardaient un train de vie similaire à celui des animaux : survivre. Elles étaient des peuples innocents, vivant dans un monde innocent, ignorant tout de celui-ci et d'elles-mêmes, vivant de cueillette et de chasse, en communauté ou en solitaire, souvent nomades, leurs seuls arts se réduisant à des outils de survis primitifs. Et jamais, à part peut-être par l'induction d'une entité supérieure, il ne leur serait venu à l'esprit de fonder ce qu'on appelle aujourd'hui des civilisations.

Et en examinant tout ceci, Harmonie qui avait alors été jetée sur cette Terre, s'engagea à apporter à ce monde un petit peu plus de bien. Si elle ne pouvait pas s'opposer aux choix de Discord, elle gardait en revanche le pouvoir de créer, exactement comme celui qu'elle pourrait qualifier de frère.

Elle créa donc ceux qui seront plus tard appelés les sept empires : les empires de Crystal, de Corail, de Diamant, d'Azur, de Fer, d'Or et d'Argent : sept cités très avancées technologiquement et culturellement, sept îlots utopistes dans un monde encore jeune et préhistorique. Elle leur confia la tâche d'apporter un peu plus de bon à l'univers de Discord : répandre l'amour, dissiper la zizanie ; réduire la fréquence des catastrophes naturelles, aussi bien venant de la mer, que de la terre ou du ciel ; apporter une infinité aux âmes, que la mort ne soit plus invincible ; et enfin, apporter un cycle régulier et harmonieux au jour et à la nuit, que le soleil et la lune ne se succèdent plus à des intervalles saccadés pouvant varier de quelques secondes à l'équivalent de plusieurs années.

De son premier temps sur la Terre, Harmonie aura également observé les créatures de Discord et se prit tout particulièrement d'affection pour les poneys, qui bien qu'elles soient des créatures de Discord et donc sensibles au mal et au chaos comme toutes les autres, ils furent, de par leurs instincts sociaux et conviviaux, ceux aspirant le plus au bien, à l'ordre et à la paix : les causes qu'Harmonie défendaient. Et ce fut en pensant à eux, et à l'espoir qu'elle mettait en ces créatures, qu'elle leur fit le même don qu'aux poneys d'Or, d'Argent et de Crystal : les marques de beauté : un symbole marqué sur les flancs représentant le talent et l'identité profonde d'un poney, et qui, en faisant partie intégrante de la magie des poneys, renfermait secrètement la bénédiction d'Harmonie : son amour pour eux.

Tout ceci, Harmonie le planifia et l'exécuta dans le plus grand secret. Et quand les sept empires débutèrent leur devoir, le monde cessa de suivre les règles maléfiques que Discord eurent appliquées. En en prenant conscience, ce dernier se remplit de colère et partit à la recherche de ces sept cités pour les annihiler. Mais il prit beaucoup de temps avant de les trouver car elles étaient des villes cachées. Et pendant ce temps, Harmonie, épuisée par son travail et craintive des représailles que pourrait lui réserver Discord, elle se cacha à son tour et se reposa pour une durée indéterminée.

Et lorsque les empires d'Or et d'Argent officialisèrent le calendrier des sept empires, l'an 1 de l'Ère des Sept Glorieuses débuta, et les Temps Chaotiques s'achevèrent...

 

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Trente ans après l'évasion de Selifós...

Bien des choses changent en trente ans. Mais s'il y avait quelque chose qui ne pourrait pas changer, même en trente ans, ce serait sûrement les amitiés. Ou du moins, c'est ce que Twilight, la princesse de l'amitié, vous raconterait. Et malgré la véracité de son affirmation, cela n'empêcha pas la mort de lui prendre ses amies une par une.

D'abord Rainbow Dash... ensuite Apple Jack... et ces derniers jours, ce fut au tour de Rarity. Twilight se rappelait du temps où elle eut affirmé fièrement à Luster Dawn que le temps et la distance ne détruisaient pas les amitiés les plus fortes si on y mettait du sien. Qu'il n'y avait qu'à constater de l'existence et de la perduration du Conseil de l'Amitié... jusqu'à ce que ses membres vieillissent... s'amenuisent... et se rapetissent en nombre.

Et oui. Tout a une fin. La princesse en venait finalement à se demander si Luster Dawn ne lui avait pas dit que l'amitié était une perte de temps, non pas en faisant référence à sa distanciation avec ses amies à cause de ses responsabilités, mais plutôt à cause de la mort en elle-même. Était-ce encore Selifós qui lui avait raconté tout ça ? Qui l'avait influencée avec sa philosophie nihiliste de la vie ? Elle n'avait jamais aimé la perspective de cet ancien alicorne mais bon... Selifós n'avait jamais affirmé que la vérité était toujours bonne à entendre. Et Twilight, cherchant désespérément à accepter cette fatalité insurmontable, allait noyer sa peur et son chagrin dans son tout nouvel amour du vin et des liqueurs.

Et si elle avait refusé sa proposition d'offrir l'immortalité à ses amies en les changeant en nosfératu, l'avis fut en revanche bien plus conflictuel pour un certain draconequus – ou du moins, ce fut ainsi que les créatures nommaient ce à quoi il s'apparentait –, ce dernier méditant au sujet de sa première et seule véritable amie : Fluttershy. Elle aussi vieillissait, et il craignait bien évidemment de la perdre.

Et ce jour-là, Selifós fut en état d'alerte. Ce dernier retrouva Discord du haut de son arbre, à observer la maison de Fluttershy de loin. Et quand il entendit l'alicorne l'appeler pour le prévenir de sa présence, le draconequus fronça des sourcils et feignit de l'ignorer, sachant très bien pour quelle raison il fut venu le voir.

"Ne m'ignore pas, Discord", lui dit son vieil ennemi avec fermeté. "Nous devons parler de ton avenir."

"Tsk. C'est Harmonie qui t'envoie ?" lui répondit-il la voix remplie de colère.

Selifós s'envola pour atterrir sur une branche adjacente à la sienne pour lui faire face, et ainsi l'inciter à l'écouter attentivement. Et dans les yeux du maître du chaos, il parvenait à décerner pas seulement de la colère, mais également de la détresse... et du regret... presque de la honte.

Il pressentait que l'ancien Skiá lui parlera du souci actuel de son cœur, exactement comme il l'avait fait, la veille de sa réconciliation avec son passé : Fluttershy allait mourir, et après ? La dernière fois, il l'ignorait, voire l'esquivait afin de ne pas avoir à en parler. Pas parce qu'il le trouvait intrusif et harceleur, mais plutôt car il cherchait à fuir le problème, profiter un maximum de l'instant présent avec Fluttershy. Mais aujourd'hui, ce temps heureux touchait bientôt à sa fin. À moins que...

"Sérieusement", enchaîna l'étalon dans un profond sérieux. "Qu'as-tu l'intention de faire ?"

"..." Son visage se crispa juste ; comme s'il semblait vivement réfléchir.

"Tu souhaites la garder en vie ? Avoue-le", le força l'alicorne à parler.

Ce créateur n'osa dire un traître mot. Rongé d'un côté par le remord, et par sa fierté de l'autre. Depuis toujours, Discord s'était montré égocentrique. Tout ce qu'il avait toujours fait était dans son intérêt et jamais dans celui des autres. Il ne s'était jamais senti investi dans le soin de sa création, habitué et né comme il fut dans la solitude. Et tout de sa perspective ne lui était que des jouets.

Mais Fluttershy... elle lui avait fait prendre conscience d'une chose tellement importante... alors que pourtant elle n'était que de la poussière, comme tout le reste. Il avait enfin compris cette obsession d'Harmonie à toujours chercher le bien et à aimer la création. Il se sentait... terriblement humilié. Et après toutes les choses irréparables qu'il eut faites, qu'il eut décidées... même pour lui... comment se rattraper ?

"Je le voudrais bien", lui confessa le maître du chaos, mais en cachant sa vulnérabilité, refusant de dévoiler ses regrets à celui qui fut son ennemi pendant si longtemps, à un tel point qu'il lui eut causé presque autant d'ombre qu'Harmonie elle-même.

"D'après ce que m'a raconté Twilight, j'ose imaginer que tu regrettes tout ce qu'il s'est passé. N'est-ce pas ?"

"..."

"Je te rappelle que c'est à cause de toi que Fluttershy va mourir. Que des êtres meurent tous les jours. Par la vieillesse, par la maladie, la famine, par l'eau ou par le feu, par la guerre ou le chagrin, tout doit mourir un jour. Et c'est toi qui l'as décidé."

"Pas la peine de le rappeler ! Je le sais !" s'énerva le maître du chaos en élevant le ton, alors qu'en réalité, il était surtout en colère contre lui-même.

"Je répète ma question. Maintenant que Fluttershy est au crépuscule de sa vie, qu'as-tu l'intention de faire ?"

"... ... Je vais la garder auprès de moi."

"Donc tu la rendras immortelle, si je comprends bien."

Discord hocha rapidement de la tête. "Oui", dit-il faiblement.

"Je le savais", dit Selifós sur un petit ton déçu et méprisant.

"Quoi ?" le défia le draconequs du regard.

"Ce n'est pas pour elle que tu le fais. Mais pour toi."

"Que suis-je censé comprendre ?" grinça presque des dents le maître du chaos dans son impatience.

"Tu as créé la mort, Discord. Et comme ça, tout d'un coup, tu décides de céder le privilège d'immortalité à Fluttershy et pas à d'autre parce que tu t'es attaché à elle. Parce qu'elle est la seule véritable amie que tu n'as jamais eue. Je le savais. Je l'ai toujours su. Tu ne changeras jamais, Discord. Tu resteras toujours le même. Ce même enfant qui fait et défait uniquement dans le but de se satisfaire lui-même. Tu veux garder Fluttershy dans ta vie non pas parce que tu l'aimes, mais parce que tu veux la posséder."

"Et tu préférerais quoi ?!" se courrouça-t-il vraiment. "Que j'annule tous les fléaux ? Que je rende tout le monde immortel ? Comme ça c'est équitable ? Tout le monde est content ? C'est ça ? Tu sais que j'en ai le pouvoir ! Il me suffit de claquer des doigts ! Je peux ramener tous ceux qui sont morts si tu le désires ! Même ta femme et tes parents ! Je suis Dieu ! Je peux tout faire ! N'est-ce pas ce que tu veux que je fasse ?!"

"..."

Un moment de silence. Puis Selifós lui répondit dans le plus grand des flegmes. "Je te connais mieux que quiconque, Discord. Je te connais depuis bien trop longtemps et sais beaucoup trop de chose à ton sujet pour tomber dans un seul de tes petits jeux, de tes petites ruses. Et c'est justement pour ça que tu me détestes : parce que tu ne peux pas t'amuser tranquillement avec moi.

"En ce moment-même, tu provoques mon cœur pour que je t'encourage à faire ce que tu t'apprêtes à faire. Mais ça, je ne l'encouragerai jamais. Car en agissant ainsi... en ramenant les Lux et les Skiá, comme ça à la vie, alors ce sera un chaos sans précédent pour Equestria. Et par-dessus le marché, mes deux nièces, Luna et Celestia, se retrouveraient alors en danger de mort."

Discord fut très étonné de sa réponse. "Je m'étais imaginé que tu souhaiterais revoir Fengár, Seliní... et surtout Loulou."

"Ils appartiennent au passé. Je ne souhaite plus particulièrement leur retour. J'ai pu tout rebâtir grâce à mes nièces. Donc Loulou... je préfère laisser mon épouse perdue là où elle est : dans mon cœur ou le néant. Que veux-tu ? Je suis allé de l'avant. J'ai tourné la page... enfin."

Le draconequs avait semblé comme sur le point de claquer des doigts, avant de finalement se raviser. Il lui répondit.

"Bah. De toute façon, je n'avais jamais eu l'intention de le faire. Je pourrais peut-être décider de tout changer. De retirer tout ce qui rend la vie imparfaite. La mort, la maladie, la guerre, les catastrophes : tout cela je peux les faire disparaître. Je peux envoler tous les ennuis du monde comme je les eus appliqués en élevant simplement la parole. Mais après tout ce que j'ai fait...

"J'ai créé ce monde dans le but de correspondre à mes attentes : le jeu. Je voulais juste jouer. Rien de plus. Si je devais recommencer tout à zéro, ce serait alors le monde entier en lui-même que je devrais refaçonner. Car il est actuellement bien trop entâché par ce qu'il avait toujours été pour pouvoir changer jusqu'à la racine. Et après tout ce temps... tout ce labeur à le créer... je n'ai plus tellement le cœur à faire à nouveau un énorme reset comme j'avais l'habitude de le faire autrefois, encore et encore.

"Après ce que Fluttershy m'a appris, je ne peux plus supprimer ce monde comme s'il n'était que de la poussière. Exactement comme Harmonie, j'y ai trouvé de la valeur dans l'insignifiant, et je ne peux plus détruire comme ça, les choses, aussi facilement qu'avant. Ce monde est imparfait, certes, mais pas mauvais non plus. Le détruire alors qu'on y trouve aussi du bien ? Brûler le bon grain en même temps que l'ivraie ne serait pas juste."

"Alors laisser les choses ainsi et aller de l'avant semble être la meilleure solution. Donc pourquoi es-tu si troublé ?" essaya le Skiá de comprendre.

"Tu l'as dit toi-même !" répliqua brusquement Discord avec de la détresse dans la voix. "Fluttershy, comme toute chose, est faite de poussière. Et elle va retourner à la poussière un jour... tel que je l'eus décidé."

"Tu l'as décidé parce que tu ne voyais aucune valeur en tes créations finies."

"Je sais !"

"..."

Le chagrin du créateur gonfla. "Comment aurais-je pu m'imaginer que j'adhérerais à des choses aussi stupides ? N'ai-je pas été assez sage pour comprendre la philosophie d'Harmonie ? Où est-ce seulement mon intelligence qui s'est ramollie, me poussant à finalement croire à des choses aussi ineptes ? Et maintenant, Fluttershy va mourir à cause des rouages fatalistes que j'eus mis en place. Elle va mourir à cause de ma négligence... de mon indifférence... à cause de mon erreur... comme tous les autres."

"..."

"Si... si tu fermais les yeux sur le fait que je m'apprête à rendre Fluttershy immortelle, je – "

"Non, Discord ! Arrête d'agir comme un enfant ! Tu as décidé que le monde sera ainsi, alors qu'il en soit ainsi ! Fais un peu face aux conséquences de tes actes et de tes erreurs pour une fois ! Si tu as vraiment changé, alors ne change pas les règles de ce monde ! Laisse les choses être telles qu'elles le sont. Si tu aimes vraiment Fluttershy ! Si tu la considères véritablement comme une amie ! Alors laisse-la mourir... ! Laisse-la quitter ce monde en paix. Ne change pas les règles juste par caprice puérile."

Discord soupira... exaspéré par lui-même. Il sourit ironiquement. "Tu me dis de garder ce monde inchangé. Plutôt ironique, de la part de celui qui voulait détruire mon monde pour le remplacer contre un autre."

"Ça, c'était avant que tu ne changes de perspective", lui dit l'étalon en retour. "Les temps changent. Et moi-même, après avoir rencontré Luna et retrouvé la paix vis-à-vis de Loulou, je me demande de plus en plus si mon projet ; le sort universel ; n'était en fait qu'un caprice là aussi : le caprice d'un veuf qui n'arrivait pas à tourner la page et qui voulait créer un nouveau monde seulement dans le but de retrouver cette vie paisible qu'il chérissait tant.

"Depuis que Luna et Celestia ont saisi mon cœur, je... j'ai l'esprit embrouillé. Je me demande encore si poursuivre ce projet a un sens. Si ma philosophie a un sens. Ou si je n'étais tout simplement pas sur la bonne voie. Si je m'étais simplement égaré en croyant avoir trouvé la bonne route, alors qu'en réalité... je me suis laissé transporter passivement par le courant des évènements. Tu n'es pas le seul à avoir des torts sur ce qu'il a toujours pensé, Discord. Et voilà qu'à mon plus grand dam, je me mets à compatir sur le sort de mon plus grand ennemi. Encore une fois, ma trop longue vie fait preuve de la plus grande des ironies."

"Donc... cette guerre est terminée ?" lui demanda l'être du chaos sans arrière-pensée.

"J'espère bien", dit Selifós d'un sourire las.

Discord cilla longuement, durant ce petit lap de silence dans le conciliabule.

"Au moins, on aura su se réconcilier sur un point. Comme l'avait voulu Twilight. N'est-ce pas ?"

L'alicorne noir rit. "Cela n'empêche que je te déteste toujours autant pour ce que tu as fait."

"Je sais. Peut-être accepterais-tu de changer Fluttershy en nosfératu pour moi ? Ainsi je la garderai auprès de moi, mais en plus cela respecte les règles, telles celles que j'ai établies."

"J'ai déjà proposé cette immortalité aux amies de Twilight. Elles ont toutes refusé : elles ne désirent pas devenir immortelles si c'est pour vivre au détriment des autres, et prisonnières du monde des morts et de la nuit. Et je les comprends : personnellement, je n'encouragerai jamais qui que ce soit à souhaiter une telle vie. Être un vampony est une chose douloureuse et tragique."

"Donc tu ne veux pas", en déduit le draconequs en se parlant à lui-même.

"Si Fluttershy était d'accord, alors j'aurais reconsidéré ma réponse, Discord. Et ainsi, moi et Luna viendront pour nous nourrir de son sang jusqu'à ce qu'elle en meure. Mais si elle refuse, je ne pourrais absolument rien pour toi. Et je tiens à souligner de base que je ne suis pas particulièrement enclin à satisfaire tes caprices."

"Et même si peut-être heu... "

"Je serai franc avec toi, Discord. Si tu rends Fluttershy immortelle, je recommencerai à te courir après dans l'optique de te tuer... comme au bon vieux temps."

"..."

Le maître du chaos comprit alors qu'il serait impossible de marchander. Qu'il n'avait pas d'autre choix que d'accepter la mort de sa première et unique amie ; telle qu'il l'eut décidée, ainsi soit-il. Il avait fait de sa création un jouet, et maintenant qu'il éprouvait de l'attachement à cette dernière, il ne pouvait que s'apitoyer sur son sort, pleurer sur le jouet qu'il avait volontairement cassé « juste pour rire ». Et maintenant qu'il eut ouvert les yeux sur le réel potentiel de sa création, il en paya le prix amer et insoupçonné.

Devant ce nouveau silence, Selifós déclara d'une voix riche en condoléance. "Quel malheur pour ce monde que d'avoir eu pour créateur, un dieu si mauvais et malveillant."

Discord releva ses yeux et vit comment le vieil alicorne le fixait. Un regard empli d'illumination et de vérité, et dans lequel se reflétaient son désarroi, sa honte et sa perfidie passée. Il vit au travers de ces yeux le verdict d'un juge.

"Quoi ? Arrête de me regarder comme ça ! Ne me juge pas ! Tu aurais fait la même chose à ma place si tu possédais un tel pouvoir !"

Selifós se releva de la branche où il s'était assis. Et il lui répliqua lentement, et en toute placidité.

"Oh. Mais je ne te juge pas. Je laisserai ta conscience le faire à ma place."

Et il se laissa tomber de l'arbre, s'envola, et abandonna Discord sans se retourner, sans dire aurevoir, pour se rendre là où on l'attendait. L'autre s'en retrouva effectivement seul avec sa conscience. Et cette dernière lui disait : que vas-tu faire maintenant ?

Il voulait garder Fluttershy auprès de lui. Et peu importait à quel point Selifós avait raison en disant qu'il le ferait uniquement dans un but égoïste, il se fichait bien de ses menaces : le Skiá avait déjà tenté de le tuer des milliers de fois, et à chaque fois sans succès. Donc ce n'était pas maintenant qu'il mourrait du sabot de cet alicorne. Mais il marquait pourtant un très bon point : en rendant Fluttershy immortelle, il agirait comme il l'avait toujours fait : pour son propre bien, pas celui des autres.

Alors il médita. Se demanda comment il pourrait rendre la chose juste à l'unanimité, avoir Fluttershy auprès de lui sans pour autant la rendre immortelle. Quelque chose qui la concernerait mais aussi tous les autres ? Et ainsi, sans discrimination, tout le monde en profiterait ? Ainsi, il lui vint une idée, et sa première décision pour panser ce monde qu'il n'avait jusque-là que maltraité.

Que les âmes soient désormais infinies. Tout ce qui est matériel restera de la poussière mais le souffle de vie, lui, restera éternel. Toutes les âmes perdues à jamais dans le néant en ressurgiront pour respirer à nouveau. Qu'il y ait un domaine pour toutes ces âmes, à partir duquel elles pourront se reposer, se réunir et observer. Et pourquoi pas, réincarner la poussière quand elles le voudront ? Et alors il ne pourra plus perdre Fluttershy. Ainsi soit-il.

Et une fois cette pensée formulée, il claqua des doigts.

 

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