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Chapitre 1

La route verglacée sinuait entre les vallons encaissés. La paire de phares ouvrait un chemin dans l’obscurité. Nids de poules et gravillons se le disputaient aux plaques de verglas. Les joies des routes de campagne de nuit dans un coin paumé de Nouvelle Angleterre. Sunset ne savait plus trop si elle se trouvait dans le Vermont ou l’état de New York à moins que ce ne soit le Massachusetts. Est-ce que cela avait encore de l'importance ?

Le dernier hameau était déjà à plus d’une dizaine de miles en arrière. Elle était au milieu de nulle part dans une nature sauvage et boisée. La buée ne cessait de couvrir le pare-brise de la voiture que la ventilation poussive de sa vieille guimbarde peinait à maintenir un minimum transparente. Sunset devait se pencher régulièrement en avant sur son tableau de bord pour dégager sa vision. Un nid de poule la fit sursauter. En plus cette route était défoncée, elle allait finir dans le décor, elle le sentait venir. 

Ces dernières chutes de neige avaient surpris tout le monde. On était encore sur la première semaine de novembre, à Poneyville les décorations d'Halloween n’avaient pas encore été enlevées qu’une poudreuse blanche et fine couvrait tout le pays : deux jours de neige sans interruption. Quand enfin le calme était revenu, les déneigeuses avaient commencé leur ballet mais les grands axes restaient encore très bouchés. Sunset avait besoin d’être de retour sur la Grosse Pomme au plus vite : le travail, comme le reste, n’attendait pas. La responsable des éditions qu’elle était avait apprécié ce break chez les Apple, loin de l’agitation de la métropole, mais elle avait trop traîné… 

Elle aurait dû faire comme Twily, ne rester que la journée du samedi et s'éclipser au plus vite. Un séminaire de recherche à préparer, avait-elle prétexté. Sunset adorait Twilight, ce n’était pas pour rien qu’elle l’avait épousée, mais parfois cette petite nerd pouvait se relever être un vrai goujat. 

Sunset l’empathique avait préféré rester un peu plus. C’était si rare qu’elles se voient toutes. A peine le temps de dire ouf et près de 20 ans avaient déjà passé depuis la fin du lycée. Bon ni Rarity ni RD n’étaient là mais cinq sur sept c’était déjà pas si mal. 

Sunset n’aurait pas dû rester… Résultat des courses, elle s’était retrouvée coincée 48h sur Sweet Appel Acre. On avait beau être 1994, une simple chute de neige précoce pouvait encore bloquer tout le pays. Heureusement Big Mac lui avait indiqué un itinéraire déneigé pour rejoindre une autoroute. Elle avait attendu la fin d’après-midi, pour être sûre que l’itinéraire soit dégagé. C’était une route utilisée par l’industrie sylvicole. Elle avait croisé une paire de poids lourds et leur chargement de tronc mais personne d'autre. La taille de ces monstres était impressionnante. Elle n’en avait plus vus depuis un moment. Depuis la sortie du dernier hameau en fait. Peut-être s’était-elle trompée d’intersection ? Enfin il n’y en avait pas tant que ça, des chemins accessibles, avec cette foutue neige. 

Sunset se pencha à nouveau pour dégager son pare-brise. Voilà qu’en plus la buée gelait. Foutu courant du Labrador. Les températures devaient être arctiques. Au moins elle n’avait pas de problème avec l’obscurité. Les nuages étaient complètement partis, laissant tout le ciel nocturne au seul règne lunaire. L’énorme sphère blafarde illuminait tout le paysage. On se serait presque cru en plein jour s’il n’y avait pas eu cette teinte bleuté qui colorait tout.

Soudain une forme trapue passa sous les phares. Un animal ! 

Sunset essaya de piler mais le verglas ajouté à l’inertie du véhicule empêchèrent la manœuvre. Il y eut un grand crissement puis un choc, la voiture partit dans un tête-à-queue incontrôlable, heureusement stoppé par le talus de neige du bas-côté. 

Les phares du vieux tacot retourné illuminaient la route et ses traces de pneus. Une carcasse se devinait dans leur lumière rasante. 

La quasi-quarantenaire empoigna la lampe de poche sous le siège passager et sortit de son véhicule pour inspecter la chose. Qu’avait-elle heurté ? Un daim ? Un sanglier ? 

Elle se rapprocha. Une tâche rubiconde tachait la neige immaculée. L’animal étendu là était une sorte de très gros chien au pelage noir comme la nuit. Sa carrure était imposante, il était énorme même pour un chien, presque aussi massif qu’un homme. Un loup ? Impossible. Elle n'était pas au Canada. Sunset n’était pas aussi calée que Flutter sur les animaux mais elle savait qu’il n’y avait plus de loup en Nouvelle Angleterre et ce depuis longtemps. 

La créature ne bougeait pas, aucune respiration visible, pas de souffle. Sunset utilisa sa lampe pour tâter le corps, sans réaction. Pauvre bête, sans aucun doute morte sur le coup. Elle soupira. Derrière elle montait le doux ronron de la voiture.

Sunset ne pouvait pas laisser ce corps au milieu de la route, elle se devait d’au moins le traîner sur le talus, histoire que les poids lourds des bûcherons ne le réduisent pas en pulpe... Elle se pencha pour saisir la créature par les pattes avant. Cette chose devait peser une tonne !

Alors que la rouquine peinait pour attraper le corps, la bête se détendit tel un diable sortant de sa boite et mordit profondément Sunset sur le dos de la main droite en un grognement bestial. Aussi brusquement qu’il s’était relevé, le canidé se faufila vers les bois où il disparut entre deux fourrés. 

La femme mûre eut le malheur de regarder l’orée des bois. Elle y découvrit, terrorisée, plusieurs paires d’yeux jaunes et brillants qui la dévisageait. Il y en avait toute une meute de part et d’autre de la route. Ils étaient plus d’une demi-douzaine, tous dans des teintes différentes, noire, brune ou grise voir sable presque blonde.

Sunset remonta aussi vite qu’elle le put dans sa voiture, fit un demi-tour au frein à main et partit aussi vite que son vieux tacot le pouvait. 

Les créatures la regardèrent partir en silence, la suivant du regard. Ces yeux n’étaient pas agressifs, non ils étaient presque tristes.

 

La brume matinale s'accrochait aux pots d’échappements de la circulation déjà dense malgré l’heure matinale. 

Sunset se faufilait avec dextérité dans le flux des passants des rues animées de Manhattan. Elle était chez elle en ville. La devanture de l’immeuble où elle entrait affichait en lettres capitales “American Paper”. C’était ses bureaux, l'endroit où elle travaillait depuis plus de 15 ans maintenant. Des ouvriers s'affairaient à rajouter les écriteaux “Rich industrie”, les nouveaux propriétaires de l’entreprise ne perdaient pas de temps. Si la devanture de verre et d’acier était moderne, l’immeuble, comme l’entreprise, était ancien. “American Paper”, c'était presque un siècle au service de l’édition et du livre. Un grand hall de pierre avec un escalier de bois permettait d’englober tout l’immeuble depuis l’entrée. Un grand puits de lumière y débouchait, descendant du toit jusqu’au rez de chaussée, unissant les douze étages de la bâtisse. 

Un vieil ascenseur un peu désuet, vestige des débuts de l’entreprise, permettait de monter directement au septième, son royaume, celui de la gestion des auteurs. 

Elle ouvrit la porte du bureau de sa secrétaire avec le sourire, une nouvelle semaine de travail commençait.

Ses deux subordonnés directs, Dusty Page sa secrétaire et Snail son assistant, l’attendaient.

Dusty Page était à son service depuis… bien trop longtemps. Elle comptait les quelques années qui lui restaient avant sa retraite. Comme toutes les personnes d’expériences, elle avait ses tics et ses routines dont il était difficile de l’en sortir, mais elle connaissait son métier sur le bout des doigts. Tous ces petits trucs et astuces qui s’apprennent sur le tas et qu’aucun cours ou manuel ne pourrait jamais vous enseigner.

Snail était encore jeune : à peine trentenaire, mais il avait déjà l’attitude d’un ancien : cet homme n’avait aucune ambition, plus de cinq ans au même poste sans promotion, une éternité dans la vie d’une boite ; ce gars-là c’était un mort-vivant. Pour qui ne le connaissait pas, il paraissait mou et apathique mais pour un assistant il avait la meilleure des qualités, il savait anticiper les besoins de son supérieur et prendre des initiatives, c’était quelqu’un sur qui Sunset pouvait déléguer sans difficulté. Mais surtout c’était une crème, toujours serviable et souriant.

La tension pour ces deux-là était palpable, s’ils étaient réunis là devant son bureau, à l’attendre, ce n’était pas pour discuter autour du café, de toute façon infect dans cette boite.

Sunset évacua cette tension en évoquant sa mésaventure sur le ton de la plaisanterie. Oui elle s’était fait mordre, et oui c’était sans doute un loup. Et après il faudrait écouter ces bobos d’écolos, Dusty Page insista pour que Sunset passe voir Hoove, le docteur conventionné par l’assurance de la boîte. Plus de 15 ans que c’était son médecin traitant. Un rappel du vaccin antirabique ne serait pas un mal. Le rendez-vous fut pris pour midi le jour même. La conversation roula un moment sur le week-end et la météo. Il n’y avait plus de saison, l’automne n’était pas terminé que déjà les gelées étaient là.

N’y tenant plus, Snail abattit l’éléphant dans la pièce et demanda :

« Vous irez à l’invitation chez les Rich de ce soir ? »

Sunset prit le temps de se servir un café pour répondre. La boite venait d’être rachetée. Madame Rich ne cachait pas son ambition de « rationaliser les coups ». La menace n’était même pas voilée, il allait y avoir du sabrage dans les affectifs et cela allait être sanglant.

« Ce que je suis venu vous dire, continua Snail, c’est que si on vous débarque, je pars avec vous.

– Moi aussi, je vous suivrai, rajouta Dusty.

– Je vous remercie, mais je vous connais, je sais que ces salaires, vous en avez besoin. Je vous interdis de me suivre, ordonna Sunset, assez mal à l’aise de cette manifestation si spontanée de fidélité de la part de ses subordonnés.

– Soit, si c’est ce que vous voulez, soupira la vieille secrétaire. Trixie Lunamoon vous attend dans votre bureau.

 

« La grande et puissante Trixie ne travaillera jamais pour un groupe financier ! Protégez Trixie de la rapacité de ces mécréants !

– Spoiled Rich n’a rien d’un groupe financier, expliqua Sunset. Ce n’est qu’une milliardaire parmi d’autre qui a racheté la société ; ça ou un fond de placement, il n’y a rien qui changera pour vous.

– Allons donc, Trixie a besoin de vous.

– J’insiste, ce ne sera pas nécessaire. Et puis je ne suis même pas sûre de pouvoir rester à mon poste une fois l’achat de la société finalisé.

– Comment ça ! Mais c’est inadmissible ! s’emporta la diva qui s’était rapprochée du bureau. Vous êtes directrices des éditions, et depuis plusieurs années maintenant. La plus jeune jamais nommée à ce poste ! Votre renommée est grande, bien que pas aussi grande que celle de la grande et puissante Trixie !

– Allons donc, ma réputation a bien pâli suite à la remarque que j’ai faite à Yearling comme quoi ses récits étaient si invraisemblables qu’une enfant de six ans ferait quelque chose de plus crédible.

– Non sens ! »

La célébrité bleue recula et se mit à faire les cents pas en maugréant.

« Tout n’est pas si sombre, repris Sunset. La directrice du marketing est une bonne amie et c’est aussi ma protégée. Elle m’a assurée que si je partais, elle me suivrait. Comme ils tiennent à la conserver, cela pourrait jouer en ma faveur...

– Alors Trixie aussi fera tomber le rideau ! Ça, ça les fera réfléchir, annonça la vedette bleue pleine de fierté. Venez, allons voir votre protégée, Trixie veut l’entendre de sa bouche. »

Un étage plus bas était plongé dans un travail effréné bien loin de l’ambiance morose du bureau d’au-dessus. Tout le monde était groupé autour d’une magnifique jeune femme et tous riaient à ses traits d’esprits. Les cheveux de la demoiselle étaient bleu cendré, retenus par un petit ruban beige, ils faisaient de ravissantes anglaises qui lui tombaient sur les épaules. Elle était petite et menue, arrivant tout juste à l’épaule de la plupart des hommes de la pièce. Sa silhouette était mise en valeur par un châle de cachemire blanc par-dessus un chemisier des plus stricts qui serrait juste ce qu’il fallaitt son buste pour suggérer tout en restant prude. Trois taches de rousseur blanches surhaussaient ses yeux saumon qui pétillaient d’intelligence et de malice et illuminaient son visage souriant. Ce petit brin de femme était nimbé d´une aura de fragilité qui hurlait « protégez-moi » en même temps qu’elle dégageait une énergie peu commune et communicative.

« Cozy Glow, as-tu une minute ? appela Sunset Shimmer.

– Suny, la femme à qui je dois tant, s’exclama la donzelle. Trixie Lunamoon ?

– La grande et puissante Trixie vous connaît-elle ?

– Pas encore, répondit la jeune femme en serrant les mains de la star. Mais vous avez changé mon existence. En lisant « Sur les chemins de la gloire » pendant ma première année à la SoF(1)…

– Vous vous êtes rendue compte, l’interrompit l’auteure, que vous vous deviez de suivre le modèle de Trixie et de vous mettre à écrire...

– Je me suis arrêtée, rectifia la responsable marketing, car si le talent c’était vous et bien je suis dépourvue.

– Modeste ! dit la vedette bleue

– C’est moi qui le lui ai enseigné, rajouta Sunset qui était restée en retrait.

– Avant de rencontrer Suny, je traitais mes auteurs avec des coups de pied au derche, expliqua Cozy. Si vous voulez bien me suivre. »

Le reste de la conversation se déroula dans l’intimité toute relative du vaste bureau de la responsable marketing.

« Et bien voilà, commença Sunset avec un peu de nervosité, Trixie souhaite nous suivre si nous quittons le navire. Tu n’aurais pas les détails du contrat qui la retient encore ici ?

– Elle doit nous fournir un livre de plus et nous proposer les deux suivants en première lecture, répondit Cozy Glow après un court instant de réflexion.

– Un seul ouvrage de plus… murmura l’auteure. Trixie propose un opuscule de 80 pages sur les conseils d’entretien d’une caravane.

– C’est à votre entière appréciation, rien n’est indiqué dans votre contrat, précisa Cozy Glow d’un air de connivence.

– Excellent, à partir de ce soir, Trixie repart en roulotte, approuva la femme de lettre en serrant la main de la responsable marketing. Vous êtes une femme précieuse, mademoiselle Glow. Trixie apprécie votre loyauté et vos goûts en matière de livres sont parfaits. A bientôt, Suny, rajouta la diva en embrassant la rouquine, salue Twily pour moi.

La porte refermée, les deux éditrices se retrouvèrent seules dans le bureau.

« Tu es tellement douée dans l’art de les brosser dans le sens du poil que tu me laisses pantoise, complimenta Sunset en se tournant vers son ancienne protégée.

– On a du talent ou on n'en a pas », lui rétorqua Cozy, narquoise.

Note de l'auteur

(1) School of Friendships

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