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Chapitre 1 : L'apparition

Elle était apparue dans le noir, en pleine nuit, frissonnante, terrifiée. En ouvrant les yeux, elle n’avait vu que la cime torturée des arbres. Le vent soufflait. Elle tremblait. Ses pattes étaient comme du plomb. Sur son front, sa corne brûlait.

Elle avait attendu longtemps que la douleur se calme. La lune s’était levée. Par-delà les arbres qui pointaient leurs branches comme des griffes vers le ciel, sa douce lumière argentée l’avait apaisée. Elle s’était mise debout et avait commencé à marcher. Pas après pas, elle avait traversé la forêt, vers ce qu’elle espérait en être l’orée.

Pendant des heures, elle avait avancé, suivant la lumière de la lune comme un phare dans la nuit. À l’Est, l’horizon s’éclaircissait. Enfin, entre les arbres, elle vit briller le vert d’une prairie. Plus loin, les formes carrées des maisons d’un village se devinaient dans la lumière naissante. Elle voulut presser l’allure, mais ses pattes redevenaient de plomb. Lorsque les premiers rayons du soleil franchirent l’horizon, sa corne se remit à brûler. Elle cria, et sa voix se perdit en écho sur la campagne et la forêt. Juste avant qu’elle ne ferme à nouveau les yeux, elle vit des formes floues courir vers elle. Avant que les premiers sabots ne la soulèvent, elle s’était évanouie.

 

***

 

Elle se réveilla bien plus tard, dans un lit en bois qui sentait bon les plumes et la laine, dans une petite chambre qu’elle ne connaissait pas. Par les rideaux entrouverts, elle voyait le soleil briller dans le ciel.

Ceux qui l’avaient couchée là avaient lavé son pelage et brossé sa crinière. Elle se sentait propre et reposée. En tendant l’oreille, elle entendit quelqu’un marcher en bas. Elle se leva sans faire de bruit et descendit les escaliers.

Le rez-de-chaussée était rempli d’odeurs d’animaux. Quelques rongeurs filèrent se réfugier dans leur trou en la voyant arriver. Une pégase jaune à la crinière rose dormait sur le canapé. Perché à côté d’elle, un lapin blanc lui tapotait l’épaule pour la réveiller. Passée la surprise, un sourire chaleureux se dessina sur le visage de la ponette.

– Oh, bonjour. J’espère que vous allez bien. Vous avez dormi une journée entière. J’imagine que vous avez faim ?

La licorne ne répondit pas. Fluttershy s’approcha.

– Vous avez déjà l’air d’aller mieux. Vous sembliez à bout de force, hier. Excusez-moi d’être indiscrète, mais que faisiez-vous dans la forêt à cette heure-là ? C’est en endroit dangereux, vous savez. Surtout la nuit.

La licorne ne répondait toujours pas. Elle laissa Fluttershy s’approcher encore un peu plus près, sans bouger.

– Vous vous étiez perdue ? D’où venez-vous ? Je ne vous ai jamais vue à Poneyville avant.

La licorne tourna la tête vers la fenêtre, en direction de la forêt, par-delà la prairie. Fluttershy suivit son regard.

– C’est par là qu’on vous a trouvée. Vous sortiez de la forêt, vous vous rappelez ?

La licorne regarda encore de longues secondes par la fenêtre.

– Non, je ne m’en rappelle pas.

 

***

 

D’autres poneys étaient arrivés : une licorne ailée mauve, une autre licorne, mauve aussi, et une terrestre beige à la crinière grise. Elle ne s’était pas inquiétée. Assise dans le sofa, elle les regardait à tour de rôle, sans rien dire.

– Elle dit qu’elle ne se souvient de rien, expliqua Fluttershy. Je pense qu’elle a dû se perdre. Elle n’a pas l’air d’être de Poneyville.

Les deux juments mauves froncèrent les sourcils. La terrestre s’éclaircit la gorge.

– Ce sera facile à vérifier. Comment vous appelez-vous, je vous prie ?

La licorne la regarda, sans avoir l’air de comprendre.

– Elle n’a pas su me le dire, répondit Fluttershy à sa place. Elle ne sait pas non plus d’où elle vient.

À côté d’elle, la licorne baissa la tête. Fluttershy s’approcha aussitôt pour la réconforter.

– Oh, ce n’est pas grave. Vous avez dû avoir très peur, toute seule dans la forêt. Vous vous êtes peut-être cogné la tête. Ça va revenir.

La maire fit un pas en arrière, comme si la pégase venait de la gronder.

– Oui, eh bien, ce n’est pas très grave. Nous pourrons voir ça plus tard. Je vais contacter les villes voisines au cas où des poneys auraient été portés disparus.

Elle salua et s’éclipsa. Dans son dos, Starlight souriait.

– Un poney amnésique ? Ça a l’air intéressant. Tu en dis quoi, Twilight ? lança-t-elle avec un coup de coude à son amie.

– J’en dis que ça n’a rien d’amusant.

La licorne inconnue baissait toujours tristement la tête. Twilight s’éclaircit la gorge avant de reprendre la parole.

– Écoutez, si cela vous va, je propose que vous veniez vous installer au château, en attendant que la mémoire vous revienne. C’était très gentil de ta part de l’héberger, ajouta-t-elle l’adresse de Fluttershy, mais tu n’as qu’une chambre…

– Oh, ça ne m’a pas dérangée, répondit la pégase en se cachant derrière sa mèche. Mais si tu penses qu’elle sera mieux chez toi…

– Et vous, est-ce que cela vous irait ? continua Twilight en essayant de capter l’attention de la licorne. J’ai de grandes chambres d’amis, vous pourrez choisir celle que vous…

– Ruban.

Twilight sursauta. La licorne leva le regard vers elle.

– C’est mon nom. Je m’appelle Ruban.

 

***

 

Une journée entière avait passé. Twilight était installée au salon, plongée dans un des derniers livres dont elle avait fait l’acquisition. Elle ne leva même pas le regard quand Starlight revint de la mairie, l’air à la fois fatiguée et contrariée.

– Il n’y a aucune Ruban dans les registres de la ville. Pas dans ceux des soixante dernières années, du moins. Je n’ai pas eu le courage de remonter plus loin. De toute façon, l’archiviste voulait rentrer chez lui. Et personne de ce nom-là n’a été signalé disparu où que ce soit.

Elle se laissa tomber dans le sofa, dépitée.

– Peut-être que ce n’est pas son vrai nom. Elle a pu mal se souvenir. Ou alors, elle nous a donné un faux nom.

– Tiens, tiens, tu ne trouves plus ça intéressant, les poneys amnésiques ? répondit Twilight avec un petit sourire.

– Plus tant que ça, finalement. Et de ton côté, du neuf ?

– Rien pour l’instant. Elle est à nouveau couchée. Je ne sais pas ce qui a pu lui arriver, mais ça a l’air de l’avoir épuisée.

En guise de réponse, Starlight attrapa un bout de papier qui traînait sur la table et se mit à le tripoter entre ses sabots.

– Peut-être que c’est simplement quelqu’un qui cherche à profiter d’une chambre gratuite au château. Comme le soi-disant père de Spike, tu te rappelles ? Ou pire, encore.

– Je suis à peu près certaine que ce n’est pas un changelin, si c’est à ça que tu penses. J’ai écrit à Thorax et il m’a répondu qu’aucun des siens n’avait quitté la Ruche, à part Ocellus. Il n’y a plus non plus de changelins renégats depuis que Pharynx les a rejoints. Quant à Chrysalis, après ce qui lui est arrivé la dernière fois, ça m’étonnerait qu’elle retente le coup.

– On ne pourrait pas lui jeter un sort de révélation, juste pour vérifier ?

Les crins se dressèrent sur le crâne de Twilight.

– Si, on pourrait, mais il n’en est pas question.

– Pourquoi pas ? Ce serait bien plus simple.

– Peut-être, mais cela irait à l’encontre de toutes les règles de l’hospitalité et de l’amitié, voilà pourquoi. Ne t’ai-je donc rien appris ?

Starlight se retint de lever les yeux au ciel.

 

***

 

Une fois réveillée, Ruban explora en silence le reste du château. Lorsqu’elle était arrivée, Twilight lui avait montré la bibliothèque, le salon et la cuisine et lui avait dit de faire comme chez elle. La licorne amnésique ne semblait cependant avoir ni faim, ni envie de lire. Elle finit par arriver dans la salle aux trônes, qu’elle visita, comme tout le reste, le nez en l’air. Ce ne fut que quand la carte s’alluma qu’elle sembla la remarquer. Elle se planta devant et l’observa attentivement.

– C’est la Carte de l’Harmonie, fit une voix derrière elle.

Starlight franchit à son tour les portes de la salle, sans quitter Ruban des yeux.

– Elle représente Equestria et les terres qui l’entourent, expliqua-t-elle. Peut-être qu’elle t’indiquera l’endroit d’où tu viens.

– Equestria… répéta Ruban.

– Oui. Ça te dit quelque chose, au moins ?

Ruban ne répondit pas. Starlight sentait l’énervement la gagner.

– Eh bien, si ça ou autre chose te revient, ne te retiens surtout pas pour nous le dire, lâcha-t-elle avant de sortir.

Ruban n’eut même pas l’air de la remarquer. Elle fixait toujours la carte avec attention, sans cligner des yeux. Quelque chose brillait au fond de son regard. Elle se mit à trembler. L’espace d’une seconde, il sembla qu’une lutte avait lieu en elle. Le temps d’un battement de cil, l’ombre qu’elle projetait sur la table de cristal changea, grandit, s’étendit. La seconde d’après, il n’en restait qu’une image résiduelle qui s’effaça aussi rapidement qu’elle était apparue. Son regard était redevenu placide, son visage inexpressif. Elle parcourut à nouveau la Carte des yeux.

– Equestria…

 

***

 

Plus tard dans la journée, Twilight proposa à Ruban de lui faire visiter la ville, dans l’espoir qu’elle y reconnaisse quelque chose qui puisse l’aider à retrouver la mémoire. Starlight prétexta qu’elle avait du travail et déclina l’offre de les accompagner, Twilight emmena donc seule la licorne amnésique en promenade.

Elle lui montra les alentours du château, l’école, la mairie, puis elles se rendirent chez chacune de ses amies. Ruban n’eut qu’à peine l’air de reconnaître Fluttershy. Pinkie n’arriva pas à lui arracher ne fut-ce qu’un seul mot. Ce ne fut qu’en rencontrant Rarity qu’elle commença enfin à prêter attention à ce qui se passait autour d’elle. Elle écouta attentivement tout ce que la licorne blanche lui raconta, mais toujours sans prononcer une parole. Twilight, cependant, sortit satisfaite de la Boutique Carrousel.

– Si tu aimes Rarity, nous pouvons l’inviter pour le thé, demain, dit-elle alors qu’elle et Ruban reprenaient le chemin du château. Enfin, si elle est disponible, bien entendu. Ses boutiques lui donnent beaucoup de travail. Elle en a trois, tu sais. Une ici, une à Canterlot et une autre à…

Elle se rendit alors compte que Ruban avait cessé de la suivre. Elle s’était arrêtée pour regarder un groupe de poneys qui discutaient non loin. Un pégase, un terrestre et une licorne. Elle sourit.

– Tu vois, Poneyville est un endroit où les trois races de poneys vivent en harmonie. C’est pour cela que c’est un endroit aussi agréable. N’y avait-il que des licornes là d’où tu viens ?

Ruban la regarda, toujours sans rien dire, puis continua à observer les poneys qui allaient et venaient.

– Si tu veux te promener encore un peu, vas-y, mais veille à ne pas sortir de la ville. Tu pourras revenir au château quand tu en auras envie.

Ruban hocha vaguement du chef puis reprit la direction du centre-ville. Twilight attendit qu’elle eût atteint les premières maisons avant de rentrer.

– Alors, la balade a fait du bien à l’amnésique ? demanda Starlight quand elle l’eut rejointe au salon. Où est-elle, d’ailleurs ?

– Elle a voulu continuer à se promener. C’était un peu bizarre.

Twilight d’attendit à ce que Starlight lui lance une nouvelle pique, mais son amie n’esquissa même pas un rictus.

 

***

 

Ruban rentra sans que personne ne l’entende. À l’heure du dîner, Twilight, gagnée par un début de panique, s’apprêtait déjà à partir à sa recherche, avant de découvrir qu’elle était de retour dans sa chambre, déjà couchée. Starlight, qui en d’autres circonstances en aurait ri aux éclats, ne se fendit d’aucun sourire.

Twilight dormit mal, cette nuit-là. Elle rêva d’une licorne perdue dans les ombres, incapable de retrouver son chemin. À en juger par sa mine au petit déjeuner, Starlight n’avait pas passé une meilleure nuit.

– L’amnésique est déjà levée, l’informa-t-elle. Elle est retournée se promener.

– Arrête de l’appeler comme ça, répondit l’alicorne.

– Elle est bizarre, Twilight.

– C’est normal, elle a perdu la mémoire. Tu le serais aussi si ça t’arrivait.

– Si tu le dis. Au passage, je te signale qu’elle a eu l’air de beaucoup s’intéresser à la Carte, hier.

Twilight leva les sourcils.

– Il s’est passé quelque chose quand elle s’en est approchée ?

– Non, mais ça avait l’air de la fasciner.

– Mais c’est fascinant ! C’est la Carte de l’Harmonie !

– Non, pas fascinant comme ça. Plutôt comme si elle découvrait Equestria pour la première fois. Elle n’avait même pas l’air de connaître ce mot. Ou alors, elle jouait très bien la comédie.

– Je devrais peut-être aller consulter la Bibliothèque Royale, à Canterlot, se dit Twilight. Il me semble qu’il y a une section sur les sorts de mémoire. Peut-être que…

– Pas question de me laisser seule ici avec elle, l’arrêta aussitôt Starlight. Écoute, je sais que tu me trouves trop méfiante, mais elle ne m’inspire pas confiance.

– D’accord, alors qu’est-ce que tu proposes ? répondit Twilight, contrariée. Que je l’emmène avec moi ?

– Non. C’est moi qui irai à Canterlot. Toi, tu restes ici. Tu sais très bien qu’à chaque fois que tu y vas, tu y restes dix fois plus longtemps que prévu. J’y vais, je fais le tour de la section et je reviens le jour même avec tout ce qui peut être utile. Pendant ce temps-là, tu restes ici et tu gardes un œil sur elle. Et plusieurs, même, parce que je ne veux pas que vous restiez seules. Qu’est-ce que tu en dis ?

Twilight réfléchit quelques secondes avant de hocher la tête.

– Bon, d’accord. De toute façon, j’avais pensé à inviter Rarity. Ruban a eu l’air de bien l’aimer, hier.

– Invite aussi Applejack, histoire d’avoir du renfort. Et je vais dire à Trixie de passer, au cas où.

– Oh non, pas Trixie…

 

***

 

Starlight venait de partir pour la gare. Ruban, quant à elle, était repartie se balader. Applejack les rejoindrait bientôt et Trixie devait passer dans la soirée. Ce serait la première fois que l’illusionniste passerait la nuit au château. Twilight l’imaginait déjà sourire de toutes ses dents en franchissant les portes. Rarity, quant à elle, n’avait pas répondu à l’invitation.

Starlight, de son côté, arrivait en vue de la gare. Elle était bien décidée à ne pas passer plus de temps que nécessaire à Canterlot. Alors qu’elle arrivait en vue de la station, une silhouette solitaire attira son regard, debout sous un arbre, à l’écart du chemin. Elle reconnut aussitôt Ruban, aussi immobile et silencieuse que d’habitude. Il y avait cependant dans son regard une lueur de vivacité qu’elle n’y avait encore jamais vue. Elle hésita. Le train partait dans quelques minutes. Néanmoins, elle rejoignit la licorne à l’ombre de l’arbre.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’attendais ? Tu veux me dire quelque chose ?

Elle s’efforçait de parler gentiment, mais l’énervement la gagnait déjà. La ponette amnésique la fixait sans dire un mot. Ses iris étincelaient.

– Est-ce que tu comprends ce qui se passe, au moins ? reprit Starlight avec de moins en moins de douceur.

– J’ai besoin de toi.

Les sourcils de Starlight bondirent.

– De moi ? Pour quoi faire ?

L’idée lui vint que, peut-être, Ruban ne lui avait jusque-là pas adressé la parole parce qu’elle ne l’osait pas, ou qu’elle craignait de le faire à portée d’oreille d’autres poneys. Peut-être avait-elle un passé aussi lourd que le sien. Peut-être avait-elle honte, peut-être s’était-elle enfuie, ou peut-être fuyait-elle quelque chose. En une fraction de seconde, elle se sentit remplie de pitié pour cette pauvre ponette. Elle était désolée.

– Excuse-moi, dit-elle en s’approchant. Je ne voulais pas être désagréable. Pourquoi as-tu besoin de mon aide ?

L’expression sur le visage de Ruban ne changea pas. Seule la lueur dans ses yeux bougeait. Elle fixait la corne de Starlight.

– Viens.

Starlight s’approcha encore, de plus en plus déconcertée. Ruban leva la patte et la lui posa sur la poitrine. Avant que Starlight puisse réagir, elle sentit un bourdonnement de magie les entourer. La corne de Ruban s’était allumée. Instinctivement, Starlight sentit qu’elle s’apprêtait à les téléporter. Le temps d’un battement de cil, le blanc des yeux de Ruban vira au jaune, ses iris au rouge. Un lointain tintement de métal retentit. Au sol, l’ombre de la licorne se déforma. Immédiatement après, dans un crépitement jaunâtre, elles disparurent toutes les deux.

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