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Chapitre 2

Le manoir Rich était une riche demeure dans le style néoclassique, isolée au milieu de la campagne du New Jersey. La bâtisse était un manoir anglais rapporté pierre par pierre de l’ancienne métropole. Le mobilier était luxueux, il n’y avait pas un seul recoin qui ne soit occupé par un bibelot ou un tableau, tout était prétexte à l’étalage de la richesse. Le parc attenant était immense. Une bonne partie était occupée par les écuries et les prés, le reste l’était par un immense bois. Feu Mr Rich était connu pour son amour des chevaux de race qu’il avait transmis à sa fille unique. Madame n’y voyait aucun intérêt ludique mais elle avait bien compris l’aspect pécunier de la chose. Son défunt mari avait constitué un haras prestigieux qu’elle était fière de présenter à chaque grand prix ; c’était de la renommée et de la gloire pour sa maison et ses entreprises, une forme de mécénat comme un autre.  

Il fallait presque une heure de route depuis la Grosse Pomme pour rallier le manoir, pourtant tout ce que la côte Est comptait comme critiques littéraires, écrivaillons et autres pique-assiette étaient là en plus de l’intégralité des employés d’American Paper. Madame Spoiled Rich, l’organisatrice de l’évènement et la maîtresse de maison, y évoluait comme un poisson dans l’eau, papillonnant d’une conversation à l’autre avec grâce.

Sunset traînait son ennui. Elle devait supporter la discussion oiseuse de deux médiocres : une spécialiste du romans jeunesse qui n’avait rien écrit de vendable depuis plus de dix ans et un auteur de mauvaise S-F qui pissait des lignes pour des grosses licences. Sunset n’appelait pas ça un écrivain mais un nègre. Leurs babillages portaient sur la figure du père et le complexe œdipien. Tout un programme. Twilight avait fait l’effort de se faire belle pour ce soir. Sa robe signée Rarity dénotait dans cette assemblée. Elle avait même mis un ensemble de bijoux neuf que Sunset ne lui connaissait pas. Cozy Glow n’était pas très loin, tissant son réseau d‘amitié avec art et adresse.

Sunset se sentait si lasse de toute cette comédie. La tête lui tournait et elle avait des impressions de chaud-froid. Peut-être avait-elle trop bu ? Pourtant elle n’avait même pas commencé son troisième verre.

Quand un des deux plumitifs lui demanda son avis sur ce qu'elle appelait son dernier livre, elle lui vola dans les plumes comme aux plus belles heures du Canterlot High, celles d’avant sa réforme. Les remarques furent cinglantes et la péquenaude lui lâcha enfin la grappe. Twilight lui fit les gros yeux. Peut-être Sunset avait-elle été un poil trop vulgaire et directe mais ce soir elle n’était juste pas d’humeur. La comparaison entre cette auteure et une truie était sans doute de trop pour cette bonne femme, mais enfin elle devait bien faire son cinquième de tonne cette grosse vache. Et puis qu’est qu’on en avait à foutre de ses contes tangoutes illustrés par un comité d’artistes daghestano-azéris, sérieusement ?

Au moment de passer à table ce n’était pas mieux, les plats était un concentré de tout ce qui était cher et chic. C’était un repas gastronomique très bien présenté mais où il n’y avait que trois bouchées. Elle ne voulait pas de caviar ou du homard, elle désirait un bon gros steak bien rouge et saignant. Elle partageait sa table avec Twilight et Cozy. La mauvaise humeur de la rousse devait agacer son épouse, qui le lui fit remarquer. Des propos aigres étaient échangés alors qu’un serviteur vint la prévenir que madame Rich souhaitait voir Sunset en privé sur la terrasse. 

« Ne cherchez jamais pour qui sonne le glas, commença à dire l’éditrice

– Allons Suny, tu sais être charmeuse quand tu le veux, l’encouragea Cozy.

– N’oublie pas d’où tu viens », l’encouragea Twilight.

La rousse se leva d’un air résigné et déterminé tandis que les deux convives restées attablées échangèrent un long regard.

 

Madame Rich était une femme plus que mûre ; sa coiffure complexe demandait l’intervention quotidienne d’un professionnel. Son tailleur très chic et sa jupe plissée étaient des modèles incluant fil d’or et pierreries. Sunset y reconnut la griffe Coco Pommel. L’entrepreneuse portait un important maquillage pour rehausser ses bijoux dont se détachait un collier d’or finement ciselé.

« Cigarette ? proposa Spoiled en sortant un étui en nacre.

– Je suis censé avoir arrêter, mais une seule ne peut pas me faire de mal. »

Madame Rich utilisait un long porte cigarette assorti à l’étui, digne des années vingt. Après avoir allumé leurs tubes à cancer respectifs, les deux femmes se mirent à marcher, descendirent de la terrasse et s’avancèrent dans les jardins. L’air était moins frais que la semaine précédente ; sans être un vrai été indien, le climat de la côte Est connaissait ce léger redoux si typique de la fin de l’automne. La dernière cartouche de la belle saison avant les frimas de l’hiver.

« Je souhaiterais, reprit la femme d’affaire, que vous réfléchissiez à de nouvelles perceptives. Que diriez-vous de l’Europe de l’Est ? C’est un nouveau marché qui s’ouvre là-bas, avec la fin des cocos. Je crois, avec l’aide de la bourse et de Dieu, que l’ensemble de ces pays vont constituer une formidable opportunité, qui sera votre domaine où tout est à construire.

– Ah… Dans ce cas mon domaine ne serait plus la direction des éditions American Paper après le rachat de la société ? questionna Sunset.

– N’y voyez pas une remise en cause personnelle, vous êtes une femme de goût et êtes pleine d’originalité. Des valeurs essentielles pour moi. Mais ces temps-ci, et je ne parle pas que pour l’Amérique des affaires, mais de façon générale pour l’ensemble du globe, ces qualités sont devenues plus des handicaps que des qualités.

– Par curiosité, quels critères ont compté dans le processus de désignation de mon successeur ? La vulgarité et le conformisme ?

– La niaque et l’agressivité, répondit Spoiled avec calme. Une ambition en or massif et un punch à toute épreuve. Jour et nuit elle est revenue à la charge jusqu’à ce que je cède et que je lui donne votre poste. »

Les pas des deux femmes les avait conduites jusque devant le perron. Un ensemble de projecteurs étaient installés avec un deuxième buffet. Les autres convives commençaient à sortir. En contre bas des employés s’affairaient autour de la dernière attraction de la soirée : un poulain pur-sang de cinq ans, produit des haras Rich, il allait concourir pour la première fois aux prochaines courses de cet automne.

Plus le duo s’approchait, plus le jeune étalon s’énervait.

« Si je dois vous donner un conseil sur les deux trois petites choses que j’ai pu apprendre sur l’édition, commença Sunset alors que la bête en contrebas hennissait. Traitez les auteurs avec respect, comme des êtres humains, ayez la main leste sur les exemplaires des presses. Qu’importe s'ils ne tiennent pas les délais, si vous les forcez, ils ne vous rendront que des brouillons.

– Merci, j’en prends bonne note. Vous êtes une fille avec un cœur en or. Dieu merci, je vous ai remplacée. J’espère que pour l’Europe de l’Est vous saurez saisir cette chance. »

L’éditrice considéra son employeuse avec un mélange d’étonnement et de dégoût. Elle était balayée, réduite à une note de bas de page.

« Vous feriez mieux de l’éteindre, rajouta Spoiled en désignant la cigarette à peine crapotée, les chevaux n’aiment pas ça.

– Hum je crois que je vais au moins la terminer.

– Je vous en prie », conclut madame Rich en s’éloignant.

La femme d’affaire s’approcha de l’étalon. Les autres invités jouaient déjà aux sycophantes, noyant la maîtresse des lieux sous les éloges. De dépit, Sunset jeta au loin sa cigarette même pas éteinte et s’approcha. A chacun de ses pas la nervosité de l’animal augmentait. En fond les discutions sur les qualités de la bête allaient bon train. La brise automnale souffla sur les jardins et balaya l’assemblée. L’étalon se mit à paniquer et cabra brusquement. Le personnel tenta de la maîtriser tant bien que mal. La panique du fier équidé se transmit à la foule des invités qui recula en désordre. Sunset sentit toute son aigreur remonter de ses tripes. Un vertige accompagné de maux de tête l’assaillit. Elle s’engagea sur un des sentiers non éclairés qui partait entre les hautes haies de buis du jardin. Elle déambula ainsi sur plusieurs dizaines de mètres sans trop savoir où elle allait. Au loin le brouhaha diminuait. Elle vit la lumière d’une petite maison isolée du corps de logis principal. Elle s’assit sur la margelle de l’entrée pour reprendre son souffle. Elle soufflait comme un buffle quand une main lui proposa un verre par-dessus son épaule : un glaçon presque fondu et ce qui devait être un fond de bourbon ou un whisky.

« Buvez », ordonna une voix féminine et jeune. Le ton autoritaire ne supportait pas la contestation. Sunset prit le verre et le vida d’un coup, en quelques lampées.

« Brave fille », rajouta la voix. On lui tapota l’épaule, suivi de quelques bruits de pas qui s’éloignent. Sunset leva enfin les yeux et accrocha du regard sa salvatrice. La première chose qui venait était sa chevelure mauve avec de larges bandes blanches. C’était un mauve pâle et doux bien loin du violet foncé et agressif de Twilight. Les cheveux étaient fins et soyeux mais ils n’avaient pas eu le droit à un brushing complet depuis une éternité et plusieurs épis rebelles se devinaient ici ou là, Rarity en aurait été horrifiée. La deuxième chose c’était des yeux d’un bleu intense qui la fixaient avec un mélange de détermination et de curiosité. L’inconnue portait un épais jeans et des bottes bien crottées. Sa chemise bleue était avant tout fonctionnelle et son blouson de cuir non fermé était là pour protéger de la fraîcheur automnale. La jeune femme n’avait pas trente ans, vingt-cinq tout au plus. Elle se tenait debout nonchalante, les mains dans les poches de son blouson et accoudée contre le muret maçonné.

« Je crains d’avoir fini votre verre, commença Sunset en reposant le récipient sur la marche de pierre.

– Qui êtes-vous ? La dernière des gentes dames ?

– Je m’excuse, je me sens… gênée c’est tout.

– La plupart des gens que je côtoie carburent aux anxiolytiques, alors votre petite crise d’angoisse…

– Vous êtes fort aimable.

– Oh non, rajouta la jeune femme en faisant quelques pas. Je suis le suis pas. Je suis Diamond Tiara Rich, Spoiled Rich est ma mère, rajouta-t-elle en regardant ses pieds.

– Je suis Sunset Shimmer. »

Il y eut quelques instants de silence puis Tiara reprit.

« Heureuse de faire votre rencontre. » Diamond passa la langue sur ses lèvres et grimaça avant de reprendre : « Vous ne vous étonnez pas facilement.

– Pas ce soir.

– Elle vient de vous virer ? demanda Tiara en faisant un signe de tête vers le manoir.

– Le mot exact est rétrograder. Mes deux possibilités sont partir où prendre un poste que nul ne veut.

– Et où se porte votre choix ?

– Je vais prendre le deuxième. Je n’ai pas le courage d’être au chômage à mon âge et dans ma branche.

– Une petite vieille, rajouta la demoiselle avec acidité.

– Oui, une petite vieille, répéta la rouquine avec fatigue. Bien, le devoir m’appelle », rajouta-telle en se relevant et en faisant un signe de tête vers la fête. L’éditrice n’eut pas fait quelque pas qu’elle tituba et menaça de s’écrouler. Diamond Tiara s’était portée en avant pour la soutenir. Sunset avait la main qui s’était naturellement portée sur les seins de la demoiselle, qu’elle pelota le temps de reprendre contenance.

« C’était volontaire ? questionna Tiara, inquisitrice.

– Oh, non, je... balbutia Sunset. Il n’y a rien à risquer avec moi, je suis mariée, compléta-t-elle en montrant son alliance au doigt.

– Et c’est ça qui vous rend inoffensive, plaisanta l’héritière.

– Mais oui. »

La jeune dame regarda son aînée, mal à l’aise, sans rien rajouter de plus pendant quelques instants avant de rajouter :

« Apprêtez-vous un minimum avant de repartir. Tenez, prenez ça, dit-elle en tendant un mouchoir en tissu, Nettoyez-vous le visage, vous êtes en nage. »

Sunset saisit la pièce de tissu et s’épongea la figure et le reste de la tête pendant que Tiara époussetait un peu sa robe et défroissait le col.

« Vous voici d’attaque, prête à repartir à l’assaut.

– Grace à vous », remercia Sunset en s’inclinant.

L’éditrice repartit d’un pas de sénateur. Son retour au manoir passa inaperçu, les convives étaient retournées en intérieur. Son épouse et Cozy étaient blotties l’une contre l’autre devant l’imposante cheminée du salon. Les autres invités discutaient entre eux en petits cercles. Sitôt que Twilight la vit, elle se précipita vers son épouse.

«  Où étais-tu donc, nous étions morte d’inquiétude. »

Une fois qu’elle l’eut étreint, elle rajouta :

« Alors, raconte ? »

Sunset resta un moment sans répondre.

« Mais enfin, dites quelque chose », la pressa Cozy qui s’était rapprochée.

Sunset prit le temps de jauger sa protégée. La niaque et l’agressivité alliées à une ambition en or massif… Elle lança son appât, qui fut gobé tout de go :

« Et bien d’abord, reçois mes félicitations le plus sincères, commença la rousse. A la nouvelle directrice des éditions American Paper.

– La nouvelle… Hein, Rich l’a annoncé ? Prrécisez-moi ce qu’elle a dit. »

Sunset resta le visage fermé face la question et laissa Cozy Glow continuer.

« Je ne… Cela s’est fait ce soir juste avant ce gala. Elle m’a téléphoné et m’a dit vouloir me donner votre poste. J'ai rappelé que c’était Shimmer la directrice des éditions. J’ai cru à une blague. Écoutez Suny, je n’ai rien réclamé, ça m’est arrivé comme ça ; c’était imprévu. Demandez-le-moi et je décline. A votre avis, que dois-je faire ?

– La balle est dans ton camp.

– Non Suny, cela dépend de vous, j’obéirai à tout ce que vous me direz.

– Tu demandes un avis à la seule personne de l’univers qui ne soit pas apte, là maintenant, pour t’en donner.

– Cela m’attriste que vous déclariez cela.

Durant tout l’échange, Twilight était resté derrière Cozy, bien visible de Sunset. Son visage grimaçait au fur et à mesure de l’échange.

Sur le trajet du retour, dans la voiture, le couple marié resta silencieux jusqu’à l’arrivée sur l'autoroute.

« Quel trou du cul cette nana, finit par lâcher Twilight. Le fumier. J’ignorai que c’est à elle qu’on avait proposé ton poste.

– Comment l’aurais-tu su ?

– Évidement c’est dur de pouvoir dire non à une telle proposition, mais elle aurait pu au moins avoir la décence de te prévenir.

– Yep, lança de façon laconique Sunset en se concentrant davantage sur la conduite.

– Pourquoi ne l’as-tu pas rembarrée ? C’est comme si tu lui avais donné ton assentiment et qu’elle s’en sorte l’âme en paix.

– Twily, je t’en prie, je… »

La scientifique soupira d’exaspération

« Je ne souhaite pas m’étendre sur le sujet », marmonna Sunset.

Une fois le couple au lit, Twilight tenta de revenir à la charge une dernière fois mais la rousse éteignit la lumière de la chambre du couple avec un cinglant non.

Note de l'auteur

Petit rappel de contexte, l'Europe de l'Est en 1994 c'est l'ancien bloc de l'Est qui se libéralise à vitesse grand V, le mur est tombé moins de 5 ans plus tôt. 1994 c'est aussi la guerre de Yougoslavie, avec le siège de Sarajevo.

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