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Chapitre 25 - Moon Hell

"Et Sun et Moon, tu crois qu'ils s'en sont sortis ?"

"Je te l'ai dit, j'espère pour eux qu'ils se sont enfuis."

 

"Vous... ? C-C'est bien vous... ?"

"Qui suis-je !? QUI SUIS-JE !? RÉPONDS-MOI !"

Moon serrait son épée à s'en briser les dents. Ce soldat l'avait reconnu. Ce soldat savait qui il était. Il fallait qu'il le lui dise. Il avait besoin de savoir. Sortir enfin de son amnésie.

Le soldat tenta de reprendre son souffle sous son armure déformée.

"Tout le monde vous croyait mort... Général Moon Hell."

Le soldat en avait les larmes aux yeux. Il ne s'attendait pas à revoir son général-en-chef, cette figure emblématique, ici.

Moon Hell. Moon Hell. Ce nom résonna dans la tête de l'amnésique. Il écarquilla les yeux alors que de nombreux souvenirs lui revenaient en un instant, dans un désordre complet.

 

Cloudsdale. Le paysage était reconnaissable entre mille. La nuit tombait sur la cité encore pleine de vie et d'activité. Moon se tenait devant l'orée de la forêt située sous la ville, l'ayant en vue directe. Il tourna la tête. Une armée se trouvait derrière lui. Uniquement des pégases en armures noires. Un petit pégase rouge se tenait à côté de lui, souriant à pleines dents au général qui affichait une mine sombre.

L'attaque de l'Empire Solaire devait avoir lieu ce soir. Il fallait que la ville soit défendue, mais les pégases disponibles étaient limités. La bataille serait sans doute perdue.

Un cor retentit. Toujours aussi discret lors de ses attaques, cet Empire Solaire, soupira intérieurement le général.

Le signal servit aussi de top départ aux troupes de la Nouvelle République, et les pégases se mirent en vol, guidés par le poulain rouge. Le souvenir changea.

 

"Si vous faites ça, la guerre sera officiellement déclarée, princesse."

Une pièce tapissée de violet, avec quelques rares fenêtres donnant sur la nuit étoilée et la lune d'Equestria. Sobrement décorée de quelques tableaux, avec au fond de la pièce un grand lit à baldaquin. Moon se trouvait dans la chambre de Luna, debout face à cette dernière qui le dominait de sa stature imposante.

"Aurais-tu peur, Moon ?" demanda l'alicorne en haussant un sourcil.

"Au contraire", répliqua le terrestre avec un sourire. "J'attends cela depuis un bon moment."

 

Nouveau changement de décor. Ou plutôt d'époque, car il se trouvait exactement dans la même situation, face à la jument bleue et sombre.

"J'ai appris qu'un petit groupe qui se fait appeler la résistance cherche à nous déstabiliser."

"Ce ne sont que des poneys isolés", fit Luna avec un geste nerveux du sabot, comme si elle chassait une mouche. "Notre priorité reste l'Empire Solaire et Celestia !"

"Comme vous le voudrez", obéit humblement Moon en s'inclinant.

 

Le souvenir changea à nouveau. Cette fois-ci, Moon se sentait plus petit. Il était dans un endroit qui ressemblait à une chambre de poulain, décorée par un papier peint donnant l'impression d'un ciel étoilé. Un lit, une petite armoire, et aucun jouet. Juste des livres.

Luna entra par l'unique porte avec un sourire bienveillant.

"Moon, aujourd'hui ce sera ta première leçon."

Le poulain assis qu'était Moon acquiesça, attentif et désireux d'apprendre, Luna s'asseyant devant lui.

"Quel est ton nom ?"

"Moon Hell", répondit le poulain en bon élève, avant d'enchaîner pour impressionner cette figure maternelle. "Je suis né grâce à la princesse Luna, et Sun Heaven est né en même temps que moi grâce à Celestia."

"La princesse Celestia, Moon", corrigea Luna avec un sourire tendre. "N'oublie pas ce titre."

"Pardon..." s'excusa le poulain violet à la crinière cyan courte, faisant une mine abattue.

"Bien. Et qu'est-ce qui te rend spécial par rapport aux autres poneys ?"

"Je suis immortel", répondit le poulain qui ignorait encore la signification précise de ce mot.

"Exactement."

 

Retour à la réalité. Cette récupération de mémoire n'avait duré qu'une seconde, et d'autres fragments trop épars pour être clairement identifiés lui revenaient aussi, des cris, des bribes de conversations, des morts... Le soldat était toujours au sol et observait la réaction de son général-en-chef.

Moon avait les yeux écarquillés de surprise et de terreur. Sa bouche s'ouvrit lentement, témoignant de son étonnement, et son épée tomba lentement au sol, rebondissant quelque peu avant de s'immobiliser, durant un instant qui sembla durer une éternité.

À l'intérieur de lui, Moon se retrouvait en plein conflit. Ces quelques semaines avec l'innocence et la bonne volonté dont il avait fait preuve pour arrêter la guerre se retrouvaient désormais violemment heurtées à d'innombrables morceaux de souvenirs.

Toute sa mémoire n'était pas revenue, il lui en manquait de grandes parties, mais il en savait assez pour se souvenir de qui il était, et de ce que cela représentait.

Il était Moon Hell, général-en-chef de la Nouvelle République Lunarienne, et ce depuis cinq cents ans. Il était immortel. Les conditions de sa naissance restaient obscures, mais les princesses en étaient responsables. Il était le sabot droit de Luna, son plus fidèle servant, son meilleur élément, tant sur le plan stratégique qu'en force brute. Celui qui avait planifié tous les mouvements de troupes depuis le début de la guerre, il y avait soixante-dix ans, qui avait participé à de nombreuses batailles, qui avait tenu tête à l'Empire Solaire avec deux fois moins de troupes, et qui avait finalement bêtement perdu la mémoire.

Ses souvenirs des jours avant qu'il ne devienne amnésique ne lui étaient pas revenus, il n'avait aucune idée pour l'instant de comment il s'était retrouvé dans cet état. Mais ce n'était pas sa préoccupation la plus importante à l'heure actuelle.

Voilà ce que je suis... ? L'âme damnée de Luna ?

Je suis un résistant ?

Chaque partie de lui, chacune de ses "vies", entrait en combat dans sa tête. Sa cutie mark commençait à changer, à côté du cercle blanc était apparu pour la seconde fois un cercle noir de même taille. Petit à petit, le noir glissait sur le blanc, le recouvrant. Une éclipse. Sa cutie mark représentait une lune. Et la lune se voilait.

J'ai commis toutes ces atrocités ?

J'ai agi contre la Nouvelle République ?

J'ai tué des innocents ?

Je suis resté aussi loin de Luna tout ce temps ?

Je ne peux pas être ce monstre...

Cinq cents ans j'ai été Moon Hell ! J'ai tué pour l'avenir d'Equestria !

Mais... Cette guerre est sans issue...

Et qu'est-ce que la résistance a de plus à apporter !?

Des amis... ?

La voix de Moon Hell se tut un instant devant le ton effrayé qu'employait Moon Help, avant de reprendre de plus belle.

AH ! Des amis !? Sérieusement ? Je me suis mis à croire en ça pendant que j'étais amnésique !? Ah ah ah ! Oh mais franchement, suis-je vraiment si pathétique ?

Tu n'es pas pathétique... Tu es un monstre... Tu as tué des innocents, et cela n'aidera pas la guerre, ça ne fait que l'empirer.

Mais bien sûr que si ! Sainte Luna, que j'ai été stupide ! Je suis loyal à la princesse de la nuit ! Je lui dois la vie ! Elle est la seule que je sers ! La seule qui mérite d'être la régente d'Equestria ! Et tous les sacrifices valent la peine pour ça !

Le cercle noir prenait de plus en plus de place sur le blanc. Déjà les deux-tiers se recouvraient.

Mais... Et les autres ? Les résistants ?

De simple pions que je vais me faire un plaisir d'utiliser !

Mais... Tu ne peux pas faire ça... Ils te font confiance !

Peu importe ! Ils ne sont qu'une gêne pour la Nouvelle République ! Luna règnera à Equestria !

Il ne restait plus qu'une infime partie de blanc sur la cutie mark. Alors la voix de Moon Help cessa de défendre son point de vue, se terrant dans un coin de son esprit, et Moon Hell reprit sa place dans son esprit.

"Général ?" demanda timidement le soldat qui ne bougeait plus malgré son étouffement.

Moon baissa les yeux vers lui. Un regard froid, sans émotions.

Il sera trop bavard. Pour l'instant je dois rester discret.

Il leva un sabot, puis l'abattit violemment sur le plastron déjà enfoncé du commandant, provoquant un horrible craquement de métal suivi d'os qui se compressaient. Le poney expulsa le peu d'air qui lui restait sous cette ultime impulsion, tendant les pattes et le cou sous la douleur et la surprise, avant de retomber au sol comme un pantin désarticulé.

Le désormais ex-général-en-chef de la Nouvelle République ramassa son épée pour la rengainer, et rejoignit le groupe de résistants comme si de rien n'était.

Alors comme ça, j'ai intégré la résistance ? Et ben dis donc, pour un groupe aussi fermé, que j'ai réussi à l'infiltrer en étant aussi stupide prouve que les rumeurs les surestiment.

Mais qu'est-ce que j'ai fait pendant tout ce temps, moi ? Aidé la résistance ? Ah ! Maintenant j'ai les informations qu'il me faut.

Durant sa conversation avec Blackhoof, sur le chemin pour revenir à la base, le nom de Side fut évoqué par Moon. Il avait cité ce nom en se basant sur ses souvenirs d'amnésique, mais sa vie d'avant reconnut également ce nom. Un nouveau fragment de sa mémoire lui revint.

 

Il était dans une base de la Nouvelle République. Le décor était flou, comme dans chacun de ses souvenirs, mais sa vision centrale était claire, et il reconnaissait quelque peu les teintes de couleur, même floues. Il était légèrement surélevé par un escalier.

En bas, une jument au pelage rose foncé et à la crinière noire. Une jeune recrue, elle avait sans doute la vingtaine, tout au plus.

"On m'a dit de vous confier ce rapport directement", fit-elle en inclinant la tête.

"Eh bien, parle", ordonna Moon d'une voix neutre.

Maintenant qu'il avait retrouvé sa personnalité, Moon n'était pas spectateur de ses souvenirs, il les revivait réellement.

"Celestia a réussi à s'approprier les Blasters, et elle compte en faire usage d'ici peu. L'information est restée secrète, mais je suis parvenue à l'avoir."

Moon ferma les yeux un instant, se concentrant. Cette nouvelle n'était pas bonne. Il avait engagé des négociations avec Guardian, celle qui avait formé cette troupe d'élite, mais visiblement les élèves ne suivaient plus leur maître. Cela était contrariant. L'Empire possédait un bon avantage numérique sur la Nouvelle République, et cela risquait de s'accroître avec les Blasters dans leur camp.

"Comment l'as-tu eue ?" demanda finalement Moon.

La jument eut un petit sourire perfide.

"Il faut croire que j'ai du talent."

"Ton nom ?"

"Side Place, mon général. Et je vous demanderais de ne le révéler à personne. C'est déjà un gros risque que je prends en vous le dévoilant."

"Serais-tu en train d'essayer de m'apprendre comment se mène une guerre et un espionnage ?" fit Moon en arquant un sourcil énervé.

"Jamais je ne me le permettrais", s'excusa Side. "Si vous voulez bien m'excuser, je dois y aller."

"Va, Side."

La jument se retira. Moon sourit. Malgré ses allures de dure, elle avait eu peur durant cet entretien. Un frisson, qu'elle avait tenté de dissimuler lorsqu'il avait fait mine de s'énerver, confirmait la crainte qu'elle éprouvait à son égard.

 

"En premier, il ne faut surtout pas que Spike vous voie."

"Je m'en doute !" grogna Moon en renforçant son appui sur le cou de Side. "Dis-moi quelque chose d'utile !"

Juste au-dessus d'elle sur le lit, dans une obscurité à laquelle leurs yeux commençaient à s'habituer, Moon tenait pour ainsi dire sa vie sous son sabot. Il pouvait lui broyer la gorge sans élan, avec un seul sabot. De par ses origines, sa constitution était différente de celle d'un poney normal. Plus robuste, plus fort, entre autres.

La jument recommença à suffoquer. L'ex-général relâcha un peu la pression de sa patte pour la laisser continuer. Si elle ne lui disait pas quelque chose d'utile, elle mourrait, et elle en était consciente.

"Je peux vous aider à vaincre l'Empire Solaire !"

"Et comment ? En me fournissant des renseignements ? J'ai déjà tout ce qu'il me faut ! Trouve autre chose !"

"P-Pas des renseignements, une force de frappe ! Les résistants m'obéissent sans discuter ! Je peux vous fournir l'aide de la résistance !"

"Ah !" éructa Moon. "La belle affaire ! Le QG a été attaqué par mes soldats, vous n'êtes plus rien !"

"Les survivants de l'Empire de Cristal... Nous sommes environ cinq cents. L'Empire Solaire est affaibli, cette aide pourrait faire la différence !"

"Et pourquoi te croirais-je ? Qui me dit que tu ne vas pas aller prévenir Spike dès l'instant où je te relâcherai ?"

Side regarda Moon dans les yeux. Elle n'était pas terrifiée. Ses yeux, humides à cause de la douleur, laissaient transparaître une émotion bien plus forte. Elle leva doucement son sabot et effleura lentement le visage de Moon, qui eut immédiatement le réflexe d'écarter sa tête, s'attendant à un quelconque piège.

Cependant, Side n'arrêta pas son geste et Moon, après plusieurs instants de méfiance, décida de la laisser faire, sur ses gardes. Après tout, si elle tentait quoi que ce soit, il pouvait l'abattre sur le champ.

Elle posa un sabot sur la joue de l'ex-général. Et elle lui caressa doucement le visage.

"Parce que je vous admire, général..." répondit-elle. "J'ai plus de respect pour vous qu'aucun de vos soldats n'en a jamais eu."

Moon fronça les sourcils. Elle semblait sincère. Mais pourquoi un tel revirement ? Il devait rester prudent.

"Et qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas un mensonge ?"

"Si vous doutez de moi, alors tuez-moi. Si vous pensez que je suis un danger, alors mettez fin à ma vie. Si je peux vous servir de cette manière, j'en serai heureuse."

Le poney resta silencieux, fixant la jument dans les yeux, essayant de déceler le mensonge. Mais rien ne se reflétait à part son dévouement le plus total envers lui. Elle continuait doucement à la caresser le visage, comme si elle en avait rêvé depuis longtemps.

"Je vais te surveiller à partir de maintenant", prévint finalement Moon. "Au moindre doute, je n'hésiterai pas."

"Entendu."

Il relâcha doucement l'emprise de son sabot, s'apprêtant à la laisser tranquille. Mais elle passa autour de son cou ses deux pattes. Instinctivement, il recommença, sans pour autant que Side ne bronche. D'une voix douce, tout en l'enlaçant délicatement, elle dit :

"Laissez-moi vous montrer ce que je peux vous offrir."

 

Les deux dirigeants se faisaient face. L'œil rouge et agressif du tyran dans celui violet, tourbillonnant et amusé, de la pouliche. Leurs visages collés l'un contre l'autre, dans le palais de l'Empire de Cristal. À l'extérieur, l'Armée de Discord établissait une base dans la ville.

"Tu oses me demander de t'aider une fois de plus, alors que tu n'as pas pu respecter ta part de notre marché ?" fit Sombra d'une voix calme mais emplie de noirceur.

"Ma part du marché, comme tu dis, était de te redonner l'Empire de Cristal et de t'offrir ta vengeance sur Spike", rappela Screwball tout aussi calme, légèrement moqueuse. "Je t'ai donné les deux, ce n'est pas ma faute si tu n'es même pas capable de garder ta proie lorsqu'elle est à ta merci."

Le roi montra les dents, piqué au vif par ce honteux souvenir.

"L'Empire de Cristal n'est rien sans ses habitants", exposa-t-il. "Ceux qui ne se sont pas enfuis ont été massacrés par tes abrutis de soldats."

"Quel dommage alors que tu n'aies pas précisé de les laisser en vie lorsque nous avons passé le marché", s'amusa la pouliche.

"Tu t'es moquée moi, sale petite..." commença le tyran, sa corne s'illuminant de rouge.

Mais Screwball l'interrompit en levant une patte, touchant du sabot un étrange collier blanc-bleu que portait le roi.

"Modère un peu tes propos", souffla la pouliche. "À moins que tu ne veuilles retourner à l'état de simple corne inerte ?"

La rage que Sombra portait envers Screwball s'intensifia. Néanmoins, il n'eut d'autre choix que d'arrêter sa magie. La pouliche afficha un air satisfait.

"Bien. Tu veux des sujets ? Je vais t'en donner. Ou plutôt, je vais te dire où les trouver. Cela me rendra service par la même occasion, et tu y gagnes aussi."

Sombra fronça les sourcils. Il ne faisait pas confiance à cette pouliche, mais il n'avait pas vraiment le choix tant qu'elle serait à portée de son point faible.

"Je t'écoute."

 

Le grand pégase blanc s'inclina respectueusement devant l'imposante silhouette qui lui faisait face.

"Princesse Celestia."

Majestueuse, grande, droite, déterminée, la grande alicorne, dirigeante de l'Empire Solaire, semblait concentrée, et un brin de mauvaise humeur.

"Sun. J'irai droit au but", fit la princesse, lui tournant le dos, les yeux fixés sur le soleil depuis son balcon. "Pourquoi as-tu laissé Screwball en vie ?"

"J'ai pensé qu'elle serait utile", confessa le général-en-chef de l'Empire Solaire, regardant la longue crinière ondulante de Celestia. "Si Moon refait miraculeusement surface, la Nouvelle République sera de nouveau un adversaire redoutable."

"À ton avis, pourquoi a-t-il disparu ?"

Le dénommé Sun se frotta la nuque, exaspéré par cette question qu'il s'était déjà posée un millier de fois. Finalement, il répondit sans pour autant paraître convaincu de ses propres paroles :

"Il pourrait y avoir plusieurs raisons. Peut-être qu'il a fui, mais ça m'étonnerait de sa part. Ou alors il a trahi Luna, ce qui serait encore plus surprenant après cinq siècles à son service. Ou encore il est mort des suites des blessures du combat, et dans ce cas c'est très décevant. Mais nous avons quadrillé la zone, et aucune trace de son corps. Bien sûr, nos mouvements ont été gênés par une partie de l'Armée de Discord qui se trouvait dans les parages, d'autant qu'à l'époque, moi-même je n'avais aucune idée de qui ils étaient."

"S'il était vivant et aux côtés de Luna, est-ce que l'information nous parviendrait ?" enchaîna immédiatement Celestia.

"Sous deux ou trois jours, je pense", réfléchit le pégase blanc. "À moins qu'il ne le cache, mais ce serait un très mauvais choix pour le moral de ses troupes."

Celestia ne reposa pas de question. Le silence s'installa sur le balcon. La princesse leva les yeux vers le soleil qui commençait doucement à descendre, signalant la fin de l'après-midi, et son visage se relâcha. Au loin, à la pointe de l'horizon, on pouvait distinguer la grande montagne du centre d'Equestria. Celle qui portait autrefois la cité de Canterlot désormais en ruines, symbole du règne des deux sœurs, une harmonie de plus de deux millénaires, qui semblait bien loin à présent. Du haut de la forteresse de l'Empire Solaire, on la distinguait bien.

Le temps se couvrait. De gros nuages s'amoncelaient dans le ciel de l'est d'Equestria. Le vent soufflait vers l'ouest, poussant l'orage qui vint masquer le soleil.

"La fabrique du temps bat son plein, il semblerait", constata Sun. "Je pense que ce plan peut être rentable avec un peu de patience."

Un petit sourire se dessina sur le visage de l'alicorne.

 

Le pégase rouge se racla la gorge pour s'échauffer la voix. Il était en grand stress, de la sueur coulait de son front. Il se tenait face à deux grandes portes en bois. À côté, la générale Guardian affichait un sourire moqueur non dissimulé.

Debt allait devoir faire face à une lourde tâche que son prédécesseur ne lui avait jamais appris à régler. Ou plutôt, il avait tenté de la lui apprendre, mais Debt trouvait cela d'un ennui tel, bien qu'il en comprenne l'utilité, qu'en bon élève il avait manqué "accidentellement" toutes les occasions que son mentor lui avait présentées.

Il était dans de beaux draps désormais. Lui qui croyait avoir le temps pour apprendre s'était soudainement vu catapulter général-en-chef, et il ne pouvait couper à son devoir.

"Prêt ?" demanda Guardian.

Debt avala difficilement sa salive avant de hocher la tête. La corne blanche de Guardian s'illumina, et les portes s'ouvrirent lentement, donnant sur un grand balcon vers lequel Debt s'avança.

En contre-bas, une foule de plusieurs centaines de poneys était rassemblée, discutant, chuchotant, formant un océan de discussions incompréhensibles. Plusieurs poneys montrèrent Debt du sabot lorsqu'il fut arrivé au bout du balcon. Petit à petit, le brouhaha s'estompa et le silence se fit.

Un discours. Bon sang que Debt regrettait de n'avoir pas été préparé à cela ! Il avait participé à des réunions stratégiques, appris le protocole, mené des attaques. Mais pour les discours, que ce soit à son armée ou avant une bataille, il avait toujours laissé son mentor s'en charger, n'écoutant que d'une oreille bien trop distraite. Dans la précipitation, il avait improvisé un petit quelque chose. On aurait pu le prévenir avant, aussi ! Un discours pour sa nomination qui arrivait avec presque une semaine de retard ! Non mais franchement !

Nouveau raclement de gorge. Puis il prit la parole.

"Peuple de la Nouvelle République Lunarienne !" commença-t-il d'une voix forte et avec conviction, quitte à faire classique, autant aller jusqu'au bout. "L'on m'a nommé pour que je sois votre nouveau leader, le dirigeant de votre armée, le représentant de vos convictions ! Et je ne faillirai pas à cette tâche !"

Petite pause pour rajouter de l'effet. Heureusement qu'il avait appris deux ou trois petits trucs, et qu'il savait avoir un niveau de langage correct.

"Je sais que vous regrettez tous le précédent général-en-chef, qui était une véritable légende !"

Les avis furent partagés quant à la véracité de cette phrase. Les soldats regrettaient certes le général pour ses compétences qui donnaient de bonnes chances de victoire à la Nouvelle République, mais les civils n'appréciaient pas spécialement ses méthodes. Mais Debt, perché sur son balcon, n'y prêta pas attention, continuant :

"Moi-même je le pleure. Il m'a formé, il m'a éduqué, pour qu'un jour je sois à cette place ! Si vous avez eu confiance en lui, alors vous devez avoir confiance en moi ! La princesse Luna m'a nommé à ce poste car elle croit en moi ! Et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mériter cette confiance, et faire triompher la Nouvelle République Lunarienne !"

Une autre pause, durant laquelle il expira calmement sans rien laisser transparaître, évacuant son stress. Maintenant qu'il y était, ce n'était peut-être pas si terrible que ça. Il avait l'attention de tous. Il sentait même des idées de grandes phrases affluer en lui. Peut-être était-ce pour cela que son mentor n'avait pas trop insisté sur les discours ? Parce qu'il savait Debt naturellement doué en cela ?

"Cependant, je ne serai pas comme mon prédécesseur !" tonna-t-il. "Il y aura des changements. Ne vous inquiétez pas, ils vous paraîtront minimes et insignifiants, mais je vous le dis pour être clair : Je ne suis pas comme lui !"

Guardian, derrière lui, hors de vue de la foule, lui souffla un conseil. Debt la remercia d'un geste discret avant de continuer :

"Cependant, il y a une chose sur laquelle je serai aussi intransigeant que lui. Depuis l'annonce de sa disparition, certains ont choisi de déserter. Et retrouver ces lâches et ces traîtres sera une des priorités de la Nouvelle République Lunarienne, comme il en a toujours été ! C'est tout ce que j'avais à dire !"

Il se retourna aussi sec, ne laissant pas le temps à la foule d'émettre des contestations ou autres, et franchit les portes alors que des cors signalant son départ retentissaient.

Guardian referma l'accès derrière lui, montrant un certain respect pour la manière dont il avait réussi à gérer sa première allocution publique.

Debt, lui, poussa un immense et très expressif soupir de soulagement :

"Pfiou ! Sérieusement, je me demande comment il faisait !"

"C'est un coup à prendre", sourit Guardian. "En tout cas, on dirait qu'ils ont apprécié."

"Hm ?" fit le pégase sans comprendre.

Guardian lui fit signe d'écouter. Il tendit l'oreille. Derrière les portes résonnaient des voix qui chantaient en chœur.

"La dernière fois que des soldats ont chanté notre hymne volontairement, c'était il y a trois ans", rappela Guardian.

Debt fut assez surpris de les entendre. Les avait-il convaincus à ce point ? C'était visiblement le cas, et cela l'étonnait grandement.

Mais il n'eut pas l'occasion de s'en féliciter plus que cela. Un terrestre s'approchait dans le couloir, et Debt le remarqua, lançant alors un joyeux :

"Commandant Ring Fight !"

Le terrestre était d'une constitution dépassant tout ce que la science avait pourtant établie comme limite. Un géant dont on disait qu'il était plus grand que Celestia, la comparaison n'ayant jamais pu être faite puisqu'ils ne s'étaient jamais trouvés dans la même pièce, et heureusement pour l'alicorne. Une masse de muscles. En force brute, il dépassait tous les soldats que l'armée avait un jour comptés, sauf peut-être le précédent général-en-chef.

Il était largement assez fort pour être un général, mais il lui manquait la stratégie, ou tout du moins l'envie d'en faire une. C'est pourquoi il restait toujours sous les ordres directs d'un général, avoir une tête pensante à part, pour laisser ses muscles libres de faire leur devoir.

"Tout est prêt, Guardian", annonça-t-il.

Peut-être aussi que le protocole l'empêchait de monter en grade. D'une part, il venait de ne pas répondre à l'interpellation de son supérieur, et en plus il s'adressait à une générale sans nommer son titre.

Cependant, le pégase et la licorne ne tinrent pas compte de cela. Un sourire se dessina sur leur visage alors qu'ils tournaient mutuellement le regard vers l'autre.

"Passons aux tests, alors !" jubila Debt. "Il nous faut un terrestre et un pégase !"

"Heureusement que les licornes sont toujours compatibles", fit la licorne blanche. "Cela épargne quelques recherches."

"En route !" s'élança Debt à la suite de Ring, déjà reparti dans le couloir.

Note de l'auteur

Aucun OC utilisé dans ce chapitre qui marque le début du troisième arc.

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