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Chapitre 3

Au matin suivant, l’alarme du réveil tira brusquement Twilight de son sommeil. Malgré la sonnerie stridente, Sunset continuait à dormir. Avec un soupir, Twilight coupa le sifflet à la sonnerie. Elle regrettait les câlins baveux de Spike, comme réveil matin c’était peut-être moins fiable mais plus agréable. Mais comme tout chien, Spike avait fait son temps, il les avait quittées il y avait quelques années maintenant. Sparkle regarda un instant son épouse et à regret la secoua.

« Debout ! Il est sept heures passées, presque la demie.

– Jusqu’à huit heure », grogna l’intéressée avant de s’enfouir la tête sous le traversin.

Twilight régla le réveil, se leva et partit pour sa journée de travail.

Bien plus tard, Sunset sentit qu’on allumait une lumière. La voix de son épouse la tira du songe.

« Suny ?

– Hum, grogna intéressée. Il n'est même pas huit heures moins dix, grogna-t-elle en regardant le réveil.

– Il est sept heure cinquante du soir, gros balourd. Tu as dormi comme une masse toute la journée. Tu es sûre que tout va bien ?

– Humf… je me sens… Étonnamment bien »

Pendant le repas, Twilight déblatérait à propos de sa journée ; elle se plaignait des assistants de labos, tous des incompétents. Sunset avait une faim de loup ; elle avait déjà engloutis toute son assiette et avait encore de l’appétit : elle se mit à grappiller dans l’assiette de Twilight.

« Hay ! Espèce de pique-assiette ! se plaignit la scientifique.

– J’ai du retard sur beaucoup de chose », lui lança Sunset avec un sourire coquin.

Elle se leva et prit sa femme par les hanches

« Je n’ai pas mangé et je n’ai pas bu de la journée, mais surtout je n’ai pas fait l’amour à la femme de ma vie depuis bien trop longtemps. »

Tout en parlant, Sunset avait poussé Twilight jusqu’au canapé où elles basculèrent toutes les deux. Si au début Twilight était quelque peu surprise, la suite lui convenait parfaitement.

 

Au matin suivant, Sunset put défaire les bandages de sa morsure : la blessure cicatrisait vite et bien. Cependant il y avait quelque chose d’étrange. Des poils roux et hirsutes avaient poussé sur les tissus cicatriciels. Sunset préféra les couper pour pouvoir y mettre un simple pansement, moins voyant qu’un épais bandage.

Arrivée au bureau, elle prit comme à son habitude l’ascenseur. A la sortie de l’engin, elle ne put s’empêcher d’interpeller un de ses collègues.

« Mais comment tu fais, Berry Punch, pour boire de la tequila à même pas dix heure du matin !

– Ben, comment tu sais que c’est de la tequila, se défendit l’employée fautive.

– Tu plaisantes j’espère ! T’empestes à des kilomètres à la ronde. »

Sunset entra dans son bureau pour y être accueillie par Dusty Page.

« Vous voilà enfin ! On s’inquiétait tous de ne pas vous voir hier, nous craignions le pire, s’alarma la vieille secrétaire ;

– Tout va bien, je me porte comme un charme, j’avais juste besoin de repos.

– J’ai eu connaissance de la décision de madame Rich. Je suis vraiment désolée pour ce qui vous arrive. »

Tandis que Dusty Page parlait, Sunset renifla. Cette odeur de parfum léger mais doucereux…

« Cosy Glow est-elle passée ici à l’instant ? interrogea-t-elle

– Oui elle est bien passée, c’est elle qui m’a informée sur les volontés de Madame Rich mais c’était il y a plus d’une demi-heure. Vous êtes sûre que tout va bien ?

– On ne peut mieux. Je n’ai jamais eu autant d’énergie, pérora Sunset en s’assaillant à son bureau.

 

Il devait être la fin de matinée quand Snails entra dans le bureau et s’affala sur l’un des fauteuils en face de sa patronne. Sunset était en train de relire un manuscrit reçut avec le courrier du lundi. Elle devait en avoir fait un bon tiers.

« Je ne dirais qu’une chose, c’est dégueulasse ce qu'ils vous ont fait !

– Merci, Snails. »

L’assistant se pencha en avant et dévisagea sa supérieure.

« Vous vous êtes mise aux lentilles de contact, patron ? »

Sunset s’arrêta et s’enfonça dans son siège. Ces dernières années, pour pouvoir travailler sur un écran, elle était obligée de porter des lunettes, sinon ses yeux fatiguaient trop vite. Au début il lui arrivait de les oublier mais les migraines surgissaient bien vite pour la rappeler à l’ordre et c’était devenue une habitude. Elle avait travaillé sans interruption depuis au moins trois, peut-être quatre heures et elle n’avait toujours pas ressenti ni gêne ni fatigue.

« C’est bien vrai ça, que m’arrive-t-il ? » se demanda-t-elle tout haut. Snails se releva et passa derrière le bureau pour regarder le travail de sa chef.

« Et bien, vous avez déjà corrigé et annoté tout ça ! s’étonna le trentenaire. Et depuis ce matin ! Vous prenez quoi ?

– Mais rien, je… J’ai rattrapé toutes les heures de sommeil que j’ai pu accumuler. Hier j’ai dormi tout un tour du cadran. Je me sens… Comme si j’avais à nouveau vingt ans.

– Et alors à présent vous n’avez plus besoin de lunette de vue. »

Sunset prit le temps de dévisager Snails, réfléchissant à ce qu’il venait de dire.

« C’est étrange, en effet », acquiesça-t-elle. L’éditrice se leva, contempla son bureau puis sortit dans le vestibule où se trouvait Dusty Page, qu’elle dévisagea en silence durant une dizaine de secondes avant de passer sur le couloir. Sa secrétaire et son assistant la suivirent du regard, inquiets. Sunset avait besoin de calme et elle fit quelque pas sur les coursives. Elle descendit de façon machinale un demi étage dans le grand hall d’escalier, cet escalier monumental elle ne le prenait jamais, elle préférait l’ascenseur, plus rapide et moins fatiguant. Par ce puits, tout l’immeuble communiquait. Qu’importe l’heure cette pièce immense donnait toujours l’impression d’être vide. Pourtant, Sunset avait l’impression qu’il y avait plus de bruit que dans un hall de gare aux heures de pointes. Elle tendit l’oreille et elle entendit comme jamais elle n’avait entendu auparavant. Au début c’était un brouhaha sans nom, mais il ne lui fallut que quelques minutes de concentration pour arriver à isoler quelque chose d’intelligible au milieu de cette soupe.

Ce duo d’employés qui sortait de l’ascenseur trois étage plus bas ? « Et tu sais ce qu’il m’a répondu ? Qu’un ravioli valait bien un tortelli. Mais tu te rends comptes de ... » Ils étaient du service guides touristiques et culinaires du huitième.

Cet agent d’entretien qui passait la serpillière deux étages plus haut, il écoutait le dernier tube à la mode sur son walkman. « This is for the ladies. Could you be the most beautiful girl in the world? It's plain to see you're the reason that ... » Les paroles doucereuses et sucrées de Prince lui arrivaient comme si elle était à côté.

La conversation par la porte entrouverte du dixième ? « Les clauses des articles 27a et 27b alinéa 2 ne sont pas assez claires... » C’était bien le service juridique des frères Flim-Flam.

« Tu te rends compte ce qu’elle me sort : on le sent d’ici ! Alors que je n’ai mis qu’une larme dans mon café ce matin... » ça c’était la discussion autour de la machine à café du service des archives au neuvième.

« C’est tellement absurde, ici c’est un flop alors qu’on cartonne avec en Amérique latine », une conversation téléphonique du service international du onzième

« Rich met Shimmer au placard ?

– Yep. L’ambiance est morose au septième, je te raconte pas. Mais c’est sûr et certain, Shimmer dégage et c’est Glow du marketing qui chapeautera tout le service relation aux auteurs. » C’étaient deux employés qui quittaient l’immeuble par le hall. Il y avait même les bruits de la rue qui filtrèrent un bref instant le temps que les portes s’ouvrent.

Aucun bruit ne lui manquait, jamais sa proie ne pourra lui échapper...

Sunset recula, dépassée par ce tumulte et ces pensées étranges. Elle entendit derrière elle les murmures de ses deux subordonnés comme s'ils hurlaient. Un effort de concentration plus tard son ouïe était redevenue normale, comme si tout cela n’était jamais arrivé. Elle revint à son bureau en affichant un air nonchalant mais intérieurement l’inquiétude la minait.

« Appelez Berry du neuvième et passez-la moi », ordonna-t-elle en rentrant dans son bureau avant de claquer la porte.

 

« Tu me demandes si on a dans nos références un manuel pour les animaux ?

– Non, non, Berry, je te ne te parle pas de posséder un animal, mais d’être possédée par un animal. Une sorte de possession démoniaque, insista Sunset.

– Ah, façon New Age et tous ces trucs de néo-paganismes.

– Non je veux quelque chose de sérieux, si possible des presses universitaires.

– Bouge pas, je vais te trouver ça », lui répondit Berry Punch à l’autre bout du fil.

Sunset entendit à travers le combiné son amie pousser divers papiers et emballages puis se mettre à taper sur son clavier. Au bout de quelques minutes, l’archiviste reprit :

« Je t’en sors combien ?

– Un seul, le meilleur, la sommité du domaine.

– Zécora Haïlé, elle a écrit « Son totem intérieur » en 68, qui fait encore autorité et elle publie depuis... 1949. Pas toute jeune, dites donc, mais elle respire encore.

– C’est pas une hippie ou une autre perchée du genre ?

– Non, c’est Docteur es professeur Zécora en fait, elle est surdiplômée, cette nana, et enseignante universitaire, à la retraite certes mais elle a toujours une chaire honoraire.

– Je veux bien que tu passes ses coordonnées à Dusty Page.

– Ce sera fait.

– Ah tant que j’y pense, rajouta Sunset plus narquoise. Ne dis pas à tout le monde que tu n’as fait que rajouter une larme dans ton café. Ce matin tu n’as pas bu de café avant la pause. »

L’éditrice raccrocha sur ces dernières paroles, presque déçue de ne pas pouvoir voir la tête de Berry à ce moment-là…

Le soir venu, Sunset trouva l’appartement vide. Elle trouva un petit mot accroché au frigo.

Je suis partie pour New Haven. Le séminaire va me tenir occupée pour au moins trois jours. Je serai de retour vendredi soir si tout va bien. Les courses sont faites et il reste encore du ragoût d’hier. En espérant qu’il te fasse le même effet qu’hier soir, mon chat sauvage.

Tendrement, Twilight.

Sunset rangea son manteau et s’apprêta à passer une soirée en tête à tête avec la télévision. Elle remarqua alors que son épouse avait oublié son écharpe sur le canapé. Celle-là alors… La tête de cette nerd était si pleine qu’un jour elle en oublierait de respirer.

La rouquine prit le bout de tissu pour le ranger avec le manteau. Elle s‘arrêta. Ce parfum suave et sucré… Sunset renifla l’écharpe, elle en inhala jusqu’à la moindre fragrance. Oui c’était une intrusion sur son territoire. Il lui fallait vérifier. Son instinct prit le dessus. La cage d’escalier, c’était facile, elle y passait souvent. A la sortie de l’immeuble, prendre la piste la plus fraîche. Elle avait pris le vélo parce que c’est plus bio. Tellement elle. Remonter la piste fut facile. Plus Sunset avançait vers les beaux quartiers, plus elle reconnaissait les lieux. Quand elle arriva devant la porte de l’immeuble, elle put composer le digicode de mémoire. L’odeur faisait un rapide crochet vers la cours ou la bicyclette se trouvait encore, mais les effluves montaient dans les étages. Directement au deuxième.

Sunset tambourina à la porte, délaissant la sonnette. Au bout d’un moment ce fut Cozy Glow qui vint lui ouvrir, en peignoir.

« Bonsoir Suny, que me vaut le plaisir à une heure si tardive ? »

Sunset ne lui répondit même pas, la bousculant d’un grognement pour rentrer.

Cozy voulut l’arrêter en lui mettant la main sur l’épaule. Par réflexe, la rousse se retourna et lui mordit la main. Elle se mit alors à courir dans le vaste et luxueux loft. L’escalier fut avalé quatre à quatre. La porte de la chambre était entrouverte. Elle était là, à côté de ce grand lit, en simple nuisette.

« Qu’est qu’i... » balbutia la fautive.

Sunset la regarda. Un court regard noir et dur. Il n’y avait pas besoin de plus. La femme trahie fit demi tour dans ce même silence de mort et repartit d’un pas rapide, sans un mot de plus.

Note de l'auteur

Le morceau sur le walkman est un titre de Prince, tête du hit parade en 1994 : The Most Beautiful Girl in the World.

https://www.youtube.com/watch?v=r3Wf-Mo1xhY

 

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