Discord icon

Chapitre 4

Dusty Page fut très surprise de voir débarquer sa patronne aussi tôt, il n’était même pas huit heures, d’habitude elle arrivait au moins une heure après. La façon dont la porte claqua et dont les ordres furent aboyés sans un bonjour, il ne fallait pas être grand devin pour deviner qu’elle était de mauvais poil.

« Mettez à jour vos fichiers, j’ai emménagé au Plaza Hotel, vous y ferez transférer mon courrier.

– Bien, est ce temporaire ?

– Non, définitif, en attendant que j’emménage ailleurs. Voyez avec les gars du dixième, voir où ils en sont, je crois que c’est Flim qui s’occupe de mon dossier. Dites à Snails de venir et de rapporter une liste de tous les écrivains avec qui il a bossé puis faites de même avec ceux avec qui j’ai travaillé. Puis vous contactez Rich, je souhaite avoir rendez-vous cette après-midi chez elle. »

– Bien, chef, répondit la secrétaire avec une pointe de satisfaction. La bête se rebiffe, madame ?

– La bête grogne et mord et elle a la puissance de feu d’un croiseur dans chaque main.

– C’est pas trop tôt.

– C'est au quatre coins de New York qu'on va les retrouver, dispersés façon puzzle. »

 

Sunset descendit d’un étage. Elle alla directement au bureau de la responsable du service marketing. Elle entra sans frapper. Cozy Glow était là, elle venait d’arriver, elle n’avait même pas encore défait son manteau. Sunset la défia du regard.

« Ordonnez-moi quoi faire et je m’exécuterai. Démissionner dans l’heure, promettre de ne plus revoir Twilight, dites-moi quoi faire.

– Je veux que tu démissionnes dans l’heure, répéta Sunset.

– Cela m’est impossible. »

L’éditrice poussa un soupire ironique face à la responsable marketing.

« Alors pourquoi l’ai-je annoncé ? » continua Cozy sotto voce. La responsable marketing expira, mal à l’aise, avant de développer, plus sûre d’elle :

« C’est peut-être mon inconscient qui me fait culpabiliser et me mettre à nu comme la dernière des enfoirées que je suis. »

Sunset fit une grimace triomphante tandis que Cozy baissait les yeux. Incapable de rester silencieuse, elle reprit

« Je vous adule, Suny, je comprends toute la peine et la déception que je vous ai faites. Nous pourrions… »

L’aînée sourit avec ironie aux cajoleries de sa cadette. Un sourire mauvais.

« Vous ne me pardonnerez jamais, n’est-ce pas ? questionna Cozy.

– Non.

– Fort bien. Permettez-moi de demander à Rich de vous garder ici comme conseiller littéraire. Laissez-moi faire ça pour vous, je vous le dois.

– Je pas t’écraser, te pulvériser, Cozy. »

La rouquine sortit sans s’être départie de son sourire en coin ironique.

 

Sunset remonta dans ses services.

« J’ai ma liste d’auteurs, annonça Snails.

– Flim vous fait dire que votre contrat est en cours de finition, compléta Dusty Page. Vous avez votre rendez-vous chez madame Rich à midi trente.

– C’est noté. Snails, prenez votre liste et faites chauffer votre téléphone. Proposez-leur de s’associer avec nous dans une maison d’édition dont ils seraient actionnaires. Vous leur direz que nous quittons American Paper parce que la nouvelle ligne éditoriale va privilégier le marketing et le chiffre. Ils souhaitent bazarder tout ce qui ne fait pas un départ canon. Annoncez-leur que les investisseurs nous suivent.

– Deux infos. Premièrement, combien d’investisseurs avons-nous ? désira savoir Snails.

– Aucune idée, je ne les ai pas encore contactés, expliqua sa patronne.

– Je l’annonce malgré tout ?

– Oui

– Deuxièmement, y a-t-il un début de vérité dans tout ça ?

– C’est prévu.

– Vous êtes mon dieu, déclara le jeune homme avec conviction avant de partir.

– Dusty, contactons nos auteurs de suite, commençons par Trixie. »

Sunset voulut s’allumer une cigarette pour se mettre au travail mais en fut incapable.

 

Les vigiles ouvrirent les portes du parc Rich devant la voiture de Sunset Shimmer qui balaya les monceaux de feuilles or et sang tombées des arbres. L’hiver approchait.

L’éditrice fut introduite dans le bureau de Spoiled Rich. Les salutations faites, elle délivra son message :

« Je vous annonce que je ne prendrai pas le poste en Europe de l’Est.

– Je m’y attendais un peu.

– Heureuse de vous avoir revue », et sans un mot de plus Sunset repartit, laissant Spoiled surprise, elle qui s’attendait à des négociations, voir des supplications.

Arrivée sur le parking, Sunset se moqua d’elle-même, presque une heure de route aller et autant retour pour trente seconde de dialogue. Elle remarqua alors dans le parc une cavalière. L’animal était guidé d’une main de maître, enchaînant les voltes les plus serrées et les changements d’allure. C’était Diamond Tiara, sa sauveuse de l’autre soir.

La rouquine se rapprocha, admirative. La brise automnale souffla, soulevant son lot de feuilles.

L’étalon se fit aussitôt nerveux. Le vent forcit et l’animal cabra, désarçonnant sa cavalière qui chuta dans l’herbe grasse et le sol humide.

Sunset Shimmer se précipita pour aider la jeune femme.

« Tout va bien ?

– Vous êtes cinglée ? Vous vous rendez pas compte que les chevaux ont peur de vous ? La rabroua Tiara en se relevant et se frottant la tête.

– Je… Je ne savais pas que c’était moi l’origine de tout ça.

– Vous n’êtes pas observatrice, toutes les bêtes ont failli s’emballer à cause de vous l’autre soir. C’est clair que votre présence perturbe les animaux.

– Je… Je suis navrée, je voulais juste vous saluer.

– Tu n’as rien, ma chérie ? lança Spoiled Rich, qui était sortie. Tu n’as pas fait de chute depuis que tu es toute petite.

– Ce n’est rien, lui grogna sa fille, qui se massait encore l’arrière du crâne.

– Vous n’êtes pas encore partie, vous ? demanda la financière en se retournant vers Sunset. Êtes-vous perdue ?

– Non.

– Nous discutions, compléta Tiara.

– C’est cela oui, dut concéder la mère, juste discuter. Tiara, je te signale que les Blood ont appelé, ils seront bientôt là pour le déjeuner. Blue est avec eux. Il est impatient de te revoir.

– Tiens donc, rétorqua Diamond, quel dommage, je venais d’inviter à déjeuner …

– Sunset, compléta la rouquine.

– Hum, votre nom est oubliable pour ma fille, madame Shimmer. Non, ce qui lui importe, c’est de savoir que vous êtes au chômage, indésirable et que je désapprouve ce choix. Mon petit trésor, ta présence va nous manquer.

– C’est la vie, mère, répondit Tiara d’un haussement d’épaule. On se met à la cuisine ? »

 

Sunset et Tiara arrivèrent dans l’entrée du petit pavillon un peu à l’écart du reste du manoir, juste en face des écuries.

« Votre petit nid ? demanda la plus vieille.

– Ce n’est que l’appartement des invités, je n’y loge que quand je suis de passage. Toute mes confuses mais je crains n’avoir rien dans mes placards. J’ai juste du pain blanc, un fond de beurre de cacahuète et de la confiture du petit dej’. Ça va pas pouvoir se faire, désolée.

– Ça tombe très bien, j’adore le beurre de cacahuète.

– Ne vous faites aucune idée parce que nous avons échangé trois mots l’autre soir.

– Oh, je ne me fais aucune idée, mademoiselle Rich, je m’illusionais juste sur un peu d’urbanité et de savoir-vivre de la part de mon hôte. »

 

Le comptoir chic et en pierre de taille de la cuisine allait assez mal avec les produits premier prix de chez Walmart. Le duo de femme mangeait en silence, le paquet de pain presque achevé.

« Et vous faites quoi dans la vie ? tenta Sunset.

– Ça vous intéresse ?

– Non, avoua l’aînée. C’était juste pour faire meubler.

– Je préfère ne pas l’évoquer. »

L’un et l’autre burent leur verre de lait.

« Je pense saisir exactement où vous en êtes. Vous êtes magnifique et très riche. Vous croyez qu'on ne s’intéresse à vous que parce que vous êtes belle et friquée, mais vous voudriez qu'on s’intéresse à vous parce que vous êtes vous. Le problème c’est qu'en dehors de votre physique et de tout ce pognon, vous n’êtes pas très intéressante. Vous êtes hargneuse, revêche et agressive. Votre humeur est maussade et renfermée. Je sais que vous vous languissez de quelqu’un qui puisse voir au-delà. Mais le souci c’est que si on s’intéresse à vous c’est parce que vous êtes belle et riche. Le sort est facétieux. Enfin le cœur du problème, c’est vous.

– Navrée mais je ne suis pas aveuglée par vos dons d’empathie. Si c’est de la provocation, elle glisse sur moi. »

La demoiselle s’essuya la frimousse et se leva.

« Je propose que nous passions au salon. »

La pièce était encombrée de bibelots en tout genre. Les plus nombreux étaient des photographies sous tous les angles de la jeune Diamond Tiara encore enfant voire préadolescente. Sur toutes les photos ou presque elle était soit en robe de princesse avec une sorte de couronne, soit en tenue de cavalière et avec un cheval.

« Toutes ces photos, c’est vous ? questionna Sunset.

– Oui, ma mère ne loge personne ici. Ainsi s’il me prend l’envie de réapparaître, j’ai un petit nid. Suffisamment proche pour me garder à l’œil mais pas sous le même toit. Ces photos, c’est le décorateur qui les a placées là. C’est mon père qui les a faites. Il m’idolâtrait.

– Est-ce lui ? demanda la rouquine en désignant un des cadres ou se trouvait une des rares photos qui ne soit pas Tiara.

– Oui, il est mort quand j’avais seize ans. Accident de voiture.

– Condoléances. Et elle ? »

Sunset désigna un petit cadre moins tape à l’œil perdu dans la forêt de photographies éparpillées sur les différents meubles.

« Je savais même pas qu’elle était là, soupira Diamond. C’est Silver Spoon. Mon amie d’enfance. Nous étions comme sœur et même bien plus.

– Ah oui, l’héritière des Spoon. J’en ai entendu parler. Elle a eu un accident l’an dernier.

– Non elle s’est… suicidée. Les convenances, la famille... Elle aimait une fille… Nous avons vécu ensemble pendant un court moment. »

De façon nerveuse, Tiara manipulait un petit bijou, un simple anneau en argent ou quelque chose comme ça.

« Un beau regard.

– Oui, là elle porte des lentilles, pour la photo. Mais elle préférait ses lunettes pour ne pas qu’on ne la voit. Elle était pas mal, comme amie. »

Le duo sortit pour profiter de l’immense parc. L’après-midi avait déjà filé et au loin le soleil déclinait sur le grand étang du domaine. Les reflets de l’astre solaire se mêlaient au sang et or des bois tout proches. Les deux femmes s’arrêtèrent à un petit kiosque de pierre sur les rives. Une courte jetée maçonnée s’avançait sur les ondes. Derrière elles, une volée de marches montait vers un petit caveau : la tombe familiale des Rich.

« Enfant, je venais souvent ici avec Silver. En été, nous pouvions sauter dans l’étang. C’est ici que j’ai compris que nous n’étions que de passage ici-bas. Un jour, je les rejoindrai.

– Je dois vous confier quelque chose, hésita Sunset. Ne vous moquez pas, cela ressemble à un canular, pourtant je vous certifie que tout est vrai. Lundi soir, en revenant de Nouvelle-Angleterre, j’ai percuté un animal sur une petite route de forêt.

– Pauvre bête, compatit Tiara.

– Un loup.

– En Nouvelle-Angleterre ? Sérieusement. Ce n’était pas un chien ?

– Indubitablement un loup. Au moment où je me suis approchée, il m’a mordu.

– Vous avez fait le rappel pour la rage ?

– Pas de soucis de ce côté-là. Mais la suite paraît irréelle. C’est comme si le fauve était pour partie entré en moi. Je ressens tout avec plus d’acuité. Vue, ouïe ou odorat, tout m’est plus facile. Je me sens tellement… Vivante. Je suis pas le genre de femme a ses balader dans la vie en se sentant bien, je sais pas, j’ai changé. Je suis plus vigoureuse, plus forte.

– C’est en effet étrange raconté comme ça.

– C’est toujours mieux que d’habiter Sarajevo (1) par les temps qui courent, plaisanta Sunset.

– Non, non, ne me faite pas dire ce que je n’ai pas voulu dire, qu’importe ce que vous avez tant que vous vous sentez bien. Peut-être est-ce une bénédiction et qu’il faut le prendre comme ça vient.

– J’ai peur que comme tout chose qui paraisse trop belle, ce ne soit pas vrai et que j’en paye le prix.

– C’est possible. Je peux vous inviter à dîner ? Je crois qu’on peut demander à Flash Sentry, c'est un des vigiles et il pourra nous passer commande sans que ma mère en soit informée.

– Avec joie. »

Les deux femmes rentrèrent avec le crépuscule. Alors que Sunset se levait, elle se sentit mal et se mit à tituber.

« Je crois que je vais rentrer chez moi, balbutia la quarantenaire qui suait à grosses gouttes malgré la fraicheur automnale.

– Ne faites pas l’imbécile et appuyez-vous sur moi, ordonna Tiara. Vous avez pas d’antécédents cardiaques au moins ?

– Non, pas que je sache. »

Une fois au pavillon, Tiara fit allonger Sunset et prit la température. Un petit 38. Trois fois rien.

« Ne vous fâchez pas pour ce que je vais dire, délira Sunset. Je te trouve vraiment très belle.

– On passe au tutoiement, maintenant. Dors. Si la fièvre persiste demain, j’appelle un médecin. Au matin, il y aura un solide petit déjeuner avec un café dont tu me diras des nouvelles et des toasts grillés pour finir le beurre de cacahuète.

– Avec du bacon ? s’inquiéta la rousse de plus en plus fiévreuse.

– Oui, du bacon.

– Je sais pas ou je vais mais j’y vais, geignit Sunset en s’endormant.

– Fais un beau voyage », conclut Tiara en se levant pour éteindre la lumière et sortir de la pièce.

Note de l'auteur

(1) La guerre de Yougoslavie vit l'intervention de casque bleus de l'ONU, dont un contingent américain. En 1994, les images du siège de Sarajevo passaient en boucle sur les chaînes d'info continue avec snipers, mines anti-personnelles et attentats. Pour l’époque, ces images, c’était une première.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.