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Chapitre 5

Sunset fit des rêves étranges de bois, de course nocturne, de chasse et de mise à mort. Les cris d’agonies du cervidé remplacèrent harmonieusement ceux du brame. Le sang était chaud, la viande revitalisante.

Sunset se réveilla transie de froid. Elle était au bord d’un ruisseau au milieu des bois. Elle était de l’autre côté de l’étang, couverte de boue et encore en pyjama. En regardant ses mains, elle vit du sang caillé. Au loin, la silhouette du manoir se découpait. Dans un moment de panique, elle courut jusqu’à sa voiture et repartit en trombe.

Le docteur Hooves accepta de la recevoir sans rendez-vous dès l’ouverture du cabinet.

« Tu as tous les symptômes d’une crise de somnambulisme, affirma le patricien en terminant son occultation. En as-tu déjà fait ?

– Non, jamais.

– Ton cuir chevelu est égratigné sur l’arrière. Tu as dû déambuler en somnambule et trébucher. Il n’y a rien qui pisse autant de sang que le cuir chevelu, c’est normal que tu te sois réveillée barbouillée d’hémoglobine. Je souhaite te faire faire un scanner, on ne sait jamais, des fois que tu ais un trauma crânien. Et même un encéphalogramme tant qu’à faire. Par contre je te garde la journée et la nuit en observation à l’hôpital.

– Hors de question, déclara Sunset en finissant de se rhabiller.

– À ta guise, mais je me dois de t’informer que tu as peut-être un caillot de sang et que tu risques l’embolie cérébrale.

– Je ne peux pas me le permettre. Trop de choses à faire. Et puis je ne peux pas avoir une embolie alors que je pète la forme.

– D’accord, mais signe-moi au moins les décharges en partant, je reste ton médecin traitant après tout. Si tu dois crever la bouche ouverte, qu’au moins on ne puisse pas me le reprocher »

 

Avec tout ça Sunset arriva assez tard au bureau, presque dix heures. Dusty lui annonça qu’elle était attendue. Spoiled Rich était dans la salle de réunion du septième, accompagnée d’une sorte de grande armoire à glace en complet trois pièces et un attaché-case.

« Madame Rich, salua Sunset en entrant. C’est une telle joie de vous revoir si vite.

– Moi de même, madame Shimmer, vous savez vous faire désirer. »

Sur la table, une cafetière du mauvais café de la boite avait fini de refroidir et les biscuits à thé de Dusty Page n’avaient pas trop l’air du goût raffiné de la financière.

« Voici mon avocat, monsieur Iron Wild, présenta Spoiled.

– Ravie de vous connaître, maître.

– De même, madame Shimmer.

– Ces formalités expédiées, veillez prendre place, engagea la femme d’affaire. Vous encouragez délibérément les auteurs phares de cette entreprise à quitter le navire pour se lancer dans une équipée sans lendemain qui a toutes les chances d’échouer. Et comme il s’agit de gens de lettres, ils sont incapables de s’en rendre compte.

– Il est possible que vous disiez vrai, mais qu’est-ce que cela leur coûte d’essayer, après tout ce sont, comme vous l’avez souligné, des vedettes. Ils retrouveront sans mal à se faire publier ailleurs.

– Et pour vous ? coupa Rich, visiblement un peu énervée.

– Oh, cela fera partie des conditions. Qu’importe si c’est une toute nouvelle maison qui est fondée ou si c’est une maison déjà existante qui nous accueille. Je suis sûre que plusieurs de vos concurrents seraient ravis. Mais ce qui est central ici c’est qu’au moins sept auteurs de premier plan de chez American Paper s’apprêtent à quitter cette entreprise parce que la nouvelle ligne éditoriale ne leur plaît pas. J’ai une déclaration commune qui n’attend que d’être publiée. Je la différais jusqu'aux publications du Nasdac de 13 heures. Je suis certaine que vos investisseurs seront ravis d’apprendre que vous avez su garder toute sa valeur à votre nouvelle acquisition.

– Et bien question pourriture, vous dépassez mes attentes.

– J’ai toujours ces impardonnables défauts d’être "une femme de goût et pleine d’originalité".

– Ce sont des choses qui s’oublient. »

Spoiled se leva, fit quelques pas jusqu’à la fenêtre puis annonça :

« Vous l’emportez. Je vous rends votre poste; Si j’avais perçu à quel point vous étiez vénéneuse, jamais je ne n’aurai parié sur Cozy Glow.

– Merci, mais avant toute chose je veux un contrat en bonne et due forme, des pouvoirs augmentés accompagnés d’une solide augmentation. Qu’il soit rédigé dès demain.

– Iron Wild se doit d’avertir madame que c’est déraisonnable et qu’il n’est pas d’accord, dit l’espèce de géant.

– Vous le donnerez, votre accord, Wild. Je sais reconnaître un prédateur quand j’en vois un et là nous avons affaire à un vrai requin. Bon, je vais le dire à Glow.

– Non, pas un mot à quiconque tant que rien n’est signé, commanda Sunset en se levant à son tour. Quand ce sera paraphé, là je le dirai à Cozy, personnellement.

– Oui, le goût du sang, je sais le reconnaître », approuva Spoiled en tendant sa main. Les deux femmes se serrèrent la main en signe d’accord.

 

Sunset passa dans le vestibule de sa secrétaire et s’assit en face de sa plus ancienne collaboratrice avec un sourire de vainqueur.

« C’est fait, annonça-t-elle sans plus développer. Est-ce que vous avez pu joindre mademoiselle Tiara ?

– Hélas non, elle ne répond pas. Vous avez rendez-vous à seize heures avec le professeur Zecora. Elle a plusieurs fois rappelé pour vérifier si vous veniez bien. Si vous souhaitez décommander, faites le vous-même. »

 

La porte s'ouvrit en grinçant.

« Ah, de l’eau pour le thé était justement en train de chauffer. Voudriez-vous en prendre ? Vous êtes mon invitée », annonça la vielle femme en ouvrant.

L’appartement était encombré de livres, de masques africains et de divers autres objets issus des arts premiers. La femme qui avait ouvert était toute ratatinée et avait la peau qui fut noire mais qui était à présent presque grise, avec ses nombreuses rides et plis, comme si elle avait des zébrures. Elle portait divers bijoux d’or discrets mais brillants qui rehaussaient sa mine sinon bien pâle. Ses cheveux étaient crépus et aussi blancs que les neiges éternelles. Leur blancheur faisait écho avec l’émail de son large sourire.

– Je ne souhaite pas m’imposer, ni prendre de votre temps, se défendit Sunset en entrant.

– Si, si, vous pouvez vous permettre d'abuser. À mon âge, croyez-vous que je sois très occupée ? » Tout en bavardant, elles arrivèrent jusqu’au salon. Le capharnaüm régnant ici aurait rendu jalouse Twilight. Twilight… Le cœur de la rouquine se sera un peu à cette idée. Après un premier regard, c’était en fait beaucoup plus ordonnée en rangé que ça en avait l’air. Le sifflet de la vapeur qui s’échappait emplissait l’air.

« Alors comme ça c’est par un loup que vous avez été mordue, dans les montagnes du fond du Vermont, quel coin perdu, murmura la professeur de sa voix fatiguée. Le lundi soir, le trois novembre, il y gelait à pierre fendre. » La veille femme sortit la bouilloire de la gazinière et coupa le feu. « L’arc lunaire était à sa pleine allure, cela est de très bon augure.

– Bonne figure ? demanda Sunset qui n’était pas certaine d’entendre par-dessus les sifflements de la bouilloire.

– Augure, j’ai dit très bon augure. La Lune était ce soir-là dans sa plus petite quadrature. Depuis quarante cycles, c’est le plus proche possible qu’elle ait été de la Terre. C’est un alignement qui reste fort rare dans le ballet céleste des hautes sphères. »

Sunset était un peu déstabilisée par le charabia de cette mamie. C’était intelligible mais y donner du sens demandait un gros effort de concentration.

« Les nombres ont leur importance. Quarante, comme pour les juifs dans leur errance, reprit le professeur.

– Oui, oui, je comprends mais j’aimerai savoir si… comment dire ça… Si ce dont je souffre pourrait être dû à une morsure d’animal. Une pathologie que les sciences actuelles n’auraient pas encore définie et que des croyances plus primitives pourraient…

– Traditionnelle et tribale ne veulent pas dire archaïque et dépassée, la coupa Zécora. Dans mon paradigme, il est clair que se changer en loup est ce que vous subissez. »

Sunset resta un moment coite, ne sachant trop quoi répondre.

« Vous êtes sérieuses en affirmant une telle chose ? demanda-t-elle en retrouvant la parole.

– Pourquoi pas ? enchaîna la doctoresse. L’homme des cavernes n’est éloigné de nous que de quelques millénaires. Que croyez qui rode au-delà de nos villes et de nos lumières ? Le fantastique et le mythique imprègnent chacune de nos croyances. C’est auprès d’un maître chaman qu’il vous faut aller demander audience.

– Vous devez vous y connaître un minimum tout de même ? hasarda l’éditrice.

– Oh, je n’ai de fondement que très vague dans la théorie. Je sais que le jour c’est le loup qui est endormi. Alors qu’avec la nuit le fauve se réveille et se met en chasse. Mais il est toujours présent en vous et avec le temps il agrandit sa menace. L’animal s’accroît jusqu’à au plus tard la pleine lune suivante, moment où le loup s’éveille et dévore l’homme dans qui il s’abrite et qu’il hante. De l’homme il n’est laissé que son cœur par le loup ou bien un être sans morale ni barrière, juste un sanguinaire et un fou.

– Difficile de faire pire comme issue, objecta Sunset en sirotant sa tasse de thé.

– Certain se font mordre sans que cela entraîne la malédiction. Il faut qu’il ait déjà une part de sauvagerie et d’attrait pour la domination. Cela ne marche pas à tous les coups. Il faut une analogie avec le loup.

– Et bien, il n’y a pas de risque; je suis bien la dernière en qui on pourrait voire une analogie avec un loup, plaisanta la quarantenaire.

– En cela, mademoiselle Shimmer, vous vous trompez. Parfois la morsure n’est pas nécessaire, juste peut suffire le fait d’être par le loup aimé.

– Professeur Zécora, je me garde bien de prendre toutes ces histoires comme réelles...

– Je vous rassure : moi de même, c’est juste une possibilité vers laquelle la réalité nous ramène.

– Juste de façon purement théorique et uniquement dans le but d’étancher ma curiosité, vous ne connaîtriez pas un moyen de se prémunir voir de stopper cette métamorphose ? s’inquiéta Sunset.

– Les sages et shamans ont connaissances rituelles, herbes et d’amulettes. Je ne suis pas shaman, j’ignore les herbes et rituels mais j’ai l’amulette. »

L’antique professeur se leva et farfouilla un bref instant dans ses affaires. Elle en sortit un simple bout de métal rond et plat. Il était de petite taille, un peu plus grand qu’une grosse pièce dont il avait vaguement l’aspect. L’objet était dans un métal argenté et terne particulièrement massif. Sa patine avait l’air ancienne. Il était poinçonné et une cordelette de cuir passait au travers.

« Au contact de la peau elle garde tout son pouvoir. La retirer avant la lune pleine c’est perdre tout espoir, expliqua Zécora. Si l’objet fonctionne, il provoquera faiblesse et douleur, mais c’est à travers elles que vous trouverez le bonheur. J’ignore où s’arrête la vérité et où commence la crédulité. L’amulette est à vous. J’espère que chasserez le loup.

– Non, non, c’est trop, se défendit Sunset gênée.

– J’insiste. Je ne vous demanderai qu’une chose en échange : que vous me mordiez. Je me sens mourir et par cette expérience je ne suis pas très tentée. Et je crois que vous et moi préférions que vous me mordiez plutôt que vous me le transmettiez par votre passion, expliqua en ricanant la vielle femme en glissant l’objet dans les mains de sa cadette.

– Vous préférez la damnation à la mort.

– Ah non, la damnation ne fait pas partie de mon schéma de pensée. Le démon loup n’est pas mauvais, sauf si celui qu’il possède l’est. On se sent bien dans la peau d’un loup. Pouvoir sans culpabilité et amour sans le doute. »

Zécora se leva et tendit sa main en relevant sa manche.

« Je crois que je vais y aller », conclut Sunset en se levant elle aussi de façon beaucoup plus précipitée.

« Je comprends, soupira la professeur qui parut d’un seul coup plus âgée et fatiguée. L’amulette vous pouvez garder. Si un jour vous changez d’avis, j’espère que vers moi vous reviendrez »

En sortant de cet entretien, Sunset se fit la réflexion qu’il était surprenant qu’aucune de ses six autres amis n’ait essayé de jouer les casques bleus entre elle et Twilight, mais personne ne s’était manifesté. Chacune avait sa vie :

Rainbow était en mission avec son porte-avion en Adriatique, elle était la plus jeune commandante d’escadrille embarquée de l’U.S. Navy.

Pinkie étaient sur un navire de croisière de luxe dans les Antilles à s’occuper des animations.

Flutter était en voyage en Afrique pour mettre en place une réserve animalière.

Les deux dernières de la bande étaient prises par la gestion de leur entreprise : Rarity avait sa maison de couture et Appel Jack sa ferme.

Connaissant Twilight, elle n'en avait parlé à personne. La honte devait l’étouffer. Ou alors, plus probable, aucune n'avait été joignable.

Sunset rentra à chambre d’hôtel, posa l’étrange objet sur sa table de nuit et attrapa son téléphone. Elle essaya d'abord ses amies du lycée mais comme elle n'y attendait, personne ne répondit. Elle voulait parler à quelqu'un, ne pas rester seule et se sentir devenir folle, n'importe qui avec qui parler.

 

Tiara sortait de sa douche et se séchait quand la sonnerie retentit. Elle espérait que ce n’était pas encore la secrétaire de cette malotrue. Même pas capable de s’excuser elle-même. Sitôt l’oreille au combiné, elle reconnut la voix de cette goujat de Shimmer et raccrocha. Dès le combiné posé, la machine se remit à sonner. Diamond prit l’appel, bien décidée à expliquer à cette femme où se trouvait les limites du harcèlement.

« Ne raccrochez pas, supplia Sunset. Je peux tout vous expliquer.

– Non, les disparitions à l’aube sans explication, très peu pour moi. La cloche de bois, ce n’est pas mon style.

– Si vous voulez tout savoir, j’ai eu une crise de somnambulisme, je me suis réveillée au bord des bois la tête en sang, j’ai foncé voir mon médecin dès son ouverture de cabinet.

– Et pourquoi ne pas être venue me prévenir ? accusa la riche héritière.

– Pardon mais je doute qu’une presque inconnue qui sonne chez vous aux aurores, quasi nue et toute crottée, avec le crane ouvert pour encore vous demander de l’aide, cce soit le plus indiqué.

– Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ensuite ?

– J’ai essayé de le faire, se défendit Sunset

– Par votre secrétaire ?

– L’avez-vous au moins laissée parler ? »

Un silence de quelques secondes s’installa.

« Et pourriez-vous arrêter de vous frictionner les cheveux ? Le bruit de la serviette est insupportable, se plaignit la rousse.

– Parce que vous êtes capables de ressentir ce que je fais ?

– Par le téléphone, je ne fais qu’entendre mais oui, cela fait partie de ce qu’on pourrait appeler mes nouvelles capacités. Tiara, Je vous en prie, pourrait-on se revoir ? Je vous invite à diner demain soir. Je suis descendu au Plaza Hotel. »

Diamond Tiara se mordit la lèvre.

« Tiara ? insista Sunset.

– Je viendrai demain à 19h. Vous avez intérêt à être ponctuelle et avoir l’air d’être blessée à la tête.

– J’y serai. Chambre 808. Et qu’est que… »

La fille aux cheveux violet avait raccroché. Sunset se leva et se contempla sans le miroir. Les tempes légèrement grisonnantes reprenaient des couleurs, un roux presque brun. Alors qu’elle se dévisageait avec attention, elle se dit que les pattes d’oies aux coins de ses yeux avaient presque disparu.

Note de l'auteur

Arg ! Faire dialoguer Zecora est toujours une gageur. J'espère que les rimes sont perceptibles et que son propo reste intelligible.

Par rapport à la version du concours, un gros paragraphe est rajouté pour expliquer l'abscence des autres manes 7 de l'histoire.

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