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Chapitre I : As-tu déjà dansé avec le diable au clair de lune ?

Un peu moins de sept ans après le débarquement :

 

Cette nuit allait être calme et tranquille. Les grosses pluies de mousson s’étaient terminées voilà quelques semaines, la sécheresse de la saison chaude mettrait encore des mois à s’installer. Une légère brise du large venait balayer les cimes des arbres. 

Au cœur de la jungle, au centre d’une vaste clairière, parmi les souches calcinées, les plans de maïs grandissaient vite. Les brûlis indiquaient de façon certaine la civilisation. Au centre des cultures se trouvait un village, où plutôt un hameau, tant l'agglomération était insignifiante. Une demi-douzaine de cahutes sur pilotis au toit de paille s'organisaient autour d’un vaste préau au sol de terre battue couvert de nattes. 

Seuls les aboiements plaintifs d’un chien solitaire venaient rappeler la présence d’une vie parmi ces maisons. Les cris de l'animal orphelin dominaient le bourdonnement incessant des mouches. 

Le vacarme des insectes s’était quelque peu calmé avec la fraîcheur de la nuit ; l’activité de la vermine nécrophage avait besoin de la chaleur de l’astre solaire. Le léger vent dispersait un peu plus les essaims de Belzébuth, mais la brise permettait surtout d’enfin atténuer les miasmes du charnier. L’odeur restait infâme mais elle était à présent à la limite du supportable.

Le village était à l’abandon depuis peu. En dehors des volées de mouche, rien ne bougeait plus depuis quelques jours. Le dernier râle d’agonie s’était tu. Des corps décharnés et déformés, déjà méconnaissables avant leur mort, s'égrenaient sur les nattes du faré central et le long de la seule rue du hameau, d’autres se devinaient dans les maisons. La plupart des cadavres avaient le ventre gonflé comme une baudruche, prêt à exploser sous l’effet des gaz de décomposition. La peau boursouflée était toute pelée, allant du noir au rouge avec toute une gamme de violet et de mauve, sans oublier les taches de jaune pus et de vert moisi pour accompagner le tout. Quelques rats et corbeaux faisaient pitances au milieu de ce festin. 

Il y a de cela encore un an, ces corps n'auraient pas tenu la journée à l'orée de la jungle : sans âme qui vive, des carnassiers quelconques seraient venus se servir. Mais depuis, la maladie avait tout emporté. Rien n’était épargné, pas même les bêtes. 

Soudain, un mouvement dans une des maisons. Cela venait de dessous, d’entre les pilotis, là où se trouvait le garde-manger. 

Des éclats de voix retentirent. Le ton était fort, masculin et sûr de lui. Il s’y devinait des relents de joie et d'enthousiasme. Celui qui s’exprimait hurlait et il avait la certitude que personne ne l’entendrait à part son interlocuteur. 

« Hé ! Hutatsu ! Viens voir ! Ici il y a même du manioc ! Des sacs entiers ! C’est même pas moisi. »

Un autre lui répondit, il hurlait tout autant, le ton était plus juvénile mais tout aussi masculin. 

« Attends ! J’ai trouvé la case du cacique, je suis en train de me faire beau...

– C’est encore des fringues, questionna la première voix. Mais bordel à queue, Hutatsu, arrête, tu as déjà deux coiffes de coquillages et une de plume d'aras ! Les bijoux et vêtements, ça sert à rien, ça encombre et ça ne se bouffe pas. 

– Allez, Dathcino, juste une tenue. En plus, c’est de la vraie peau de jaguar, ça vaut un max ! »

Un quadrupède sortit de la plus grande des maisons. Lentement, il descendit l’escalier. À travers la pénombre nocturne on pouvait voir que c’était un jeune pégase. Il portait la tenue du guerrier jaguar : à la fois uniforme prestigieux et armure de tissu. Cette tenue était faite en fourrure du prédateur roi de la jungle, symbole des combattants d'élites de l’empire et était matelassée de coton. La coiffe était la pièce la plus impressionnante, tout autant casque de toile que masque aux formes du félin. 

« Raison de plus pour pas y toucher, réprimanda Dathcino qui sortait du garde-manger avec deux sacs de farine de manioc sur la croupe. Le cacique devait être un vétéran des guerres des papillons. Cela porte malheur de porter ce genre de truc si ce n’est pas l'empereur qui te les offre.

– Oh, allez quoi ! protesta Hutatsu en ré-ajustant son casque de fourrure. Ne suis-je pas magnifique comme ça ? Pour appuyer son geste le jeune pégase fit tournoyer l’uniforme. Ça porte malheur ? Sérieusement ?! C’est toi qui dis ça, toi Dathcino, le poney qui crache sur les traditions, le type le plus irrévérencieux et grande gueule que je connaisse, celui qui n’hésite pas à piller la maison des morts, le…

– N’empêche, coupa l’autre, que t’es bien content de grailler ce que je ramène alors tu fermes ton claque merde, tu laisses ce costume de bouffon et tu viens me donner un coup de paluche pour vider ce garde-manger. Qu’on décolle d’ici, j’aime pas ce coin. »

Les deux poneys s'étaient rejoints au centre du hameau, juste devant le faré. 

D’un côté Dathcino, un terrestre tout en hauteur, les jambes fines, presque malingres. Son arrière train était plus haut que ses épaules, comme si ses jambes avant étaient plus courtes que ses jambes arrière. Son visage était allongé et il avait le regard noir, sévère et désabusé du cynique. Un enfant de la guerre devenu grand trop vite et qui en a déjà trop vu pour son âge. 

De l’autre Hutatsu, un pégase tout en rondeur : les membres courts et costauds, les joues joufflues et la silhouette charpentée vestige de ses rondeurs d'ancien poulain complexé. Son air bonhomme était renforcé par ses grands yeux bleus qui avaient encore sur le monde une vision empreinte d’un soupçon de naïveté de celui qui n’est pas encore rentré tout à fait dans la vie d’adulte.

Le duo était bien chargé, l’un croulait sous les vivres, l’autre était engoncé dans un uniforme d’apparat.

« Mais qu’avons-nous là ? lança une voix sortie des ombres. Des pillards ou des déserteurs ? Peut-être les deux. »

Tout en parlant, le nouvel arrivant fit trois pas vers le faré. Il était de couleur claire, du blanc ou du gris ; de ce fait sa silhouette se détachait parfaitement de l'arrière-plan obscur de la jungle. Bien que quadrupède, son visage présentait un profil aviaire avec un immense bec grand ouvert au centre de son visage. Un griffon ? Non, pire, un guerrier aigle, un messager personnel du Tlatoani, l’empereur-dieu. Si les guerriers jaguars sont son poing armé, les guerriers aigles sont ses yeux et sa bouche, rien ne leur échappe. 

À la suite du guerrier apparurent une douzaine d’autre individus, lances en avant. Les deux jeunes étalons à présent cernés se concertèrent du regard, puis brusquement se mirent à courir, chacun dans une direction différente.

Les ordres claquèrent comme le fouet, les soldats étaient des professionnels organisés, la capture serait facile.

Pourtant rien ne se passa comme prévu : le malingre jeta au sol un de ses sacs de selle. Une explosion retentit. Un épais nuage de fumée remplit l’espace sous le faré. Les soldats hésitèrent une fraction de seconde. Cela suffit aux deux fugitifs pour filer comme des balles dans deux directions opposées.

Les troupiers essayèrent de réagir au plus vite mais les fugitifs avaient pour eux de courir pour leur vie. La peur, tel un taureau ailé, leur donnait des ailes. 

Dathcino remonta la seule rue du hameau, fonçant tête baissée au plus droit et au plus court, comptant sur sa vitesse de course de terrestre pour mettre un vent à tous ces balourds en uniformes. Pourtant il y en avait un qui ne se laissait pas distancer. Le fuyard tenta un rapide coup d’œil par-dessus sa croupe pour voir qui aurait les burnes de le suivre de nuit sur un terrain encombré de cadavres contagieux. 

C’est ce qu’attendait le guerrier aigle. Le soldat d’élite lança une de ses bolas pile au moment où sa proie était en léger déséquilibre pour pouvoir se retourner. Le projectile fusa directement dans les pattes. Emporté par son élan, Dathcino chuta de tout son long dans le premier cadavre de la rue. 

Le ventre gonflé éclata sous le choc comme une vesse de loup, couvrant le malheureux fuyard de tripes nauséabondes. Le jeune étalon essaya frénétiquement d’arracher de ses dents les cordelettes enserrant ses sabots.

« C’est inutile, vermine ! » lui aboya le soldat aigle qui se rapprochait en voletant.

Ce salopard était un pégase, pas étonnant qu’il l'ait suivi si facilement. Déjà une partie de la troupe arrivait. 

« Embarquez-moi ce déchet, déclara d’un air dédaigneux le guerrier aigle. Si la maladie ne l’a pas tué d’ici notre retour à Syyanastaclan, son cœur servira au moins à réjouir les dieux.

– Puf, la maladie n’a pas voulu de moi la première fois, lança d’un air de défi le terrestre. Pas de raison qu’elle me veuille la deuxième fois. » 

L’oeil du Tlatoani se rapprocha du captif pour mieux le dévisager… Oui, ces yeux si petits et sans couleurs, noirs, si semblables à ceux des envahisseurs…  La lune se découvrit alors, montrant une robe d’un gris bien terne, comme délavé. Oui... Cette raclure de fond de bouse de pécari avait déjà connu la maladie et y avait survécu. Les prêtres licornes sauront quoi en faire.

 

Au même moment, Hutatsu zigzaguait entre les pilotis des cases. Les projectiles aussi divers que mortels pleuvaient : javelots, bolas, flèches ou billes de fronde. Jusqu’à présent l’étalon joufflu s’en était sorti indemne, heureusement que la nuit était aussi noire qu’un four. 

Enfin les champs. Les hautes tiges de maïs le couvriront.  Du moins il l’espérait. 

Rester immobile et silencieux.

Du mouvement tout près. 

Des éclats de voix.

Ils ne l’ont pas lâché.

Cela se rapproche. 

Ce sont eux. 

Ils sont déjà là. 

Rester ici c’était prendre le risque d’être découvert, bouger c’était faire du bruit. 

De désespoir, Hutatsu leva les yeux au ciel. La Lune était toujours voilée.

Il n’y avait pas de raison pour que ces buses tirent plus juste qu’avant. 

La course reprit. 

L’uniforme de guerrier jaguar était lourd. Il empêchait de déployer les ailes. 

Enfin la lisière de la jungle. Hutatsu s’appuya sur le premier arbre pour reprendre son souffle. En tant que fils de scribe, il n’avait jamais beaucoup fait d’effort physique et même après deux ans d'errance avec Dathcino, il n’était toujours pas très sportif. 

Devant le pégase, un torrent se fit entendre dans l’obscurité du sous-bois. Au grondement tout proche, le cours d’eau devait littéralement être à ses pieds. 

Soudain, les nuages s’ouvrirent et la clarté de la lune inonda la scène. 

Deux guerriers l’avaient suivi. Hutatsu tenta de décoller mais l’uniforme l'encombrait. Un javelot partit. 

Touché ! 

Le pégase tomba comme une pierre. Un grand plouf.  Le tourbillon du courant effaçait déjà les ronds dans l’eau. La Lune coupable alla se cacher à nouveau. L’œil de l'empereur devra se contenter d’un seul captif.

Note de l'auteur

Je m'excuse de la longue élipse mais écrire est pour moi très chronophage et je profite de mes vacances pour m'y remettre. J'espère pouvoir profiter de la pause estivale pour me relancer à 100%.

Les noms des personnages et leur caractère sont repris d'une très bonne BD, Hell Dorado que je vous recommande, ne serait-ce que pour le dessin.

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