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Chapitre II : Capitaine Albatriso

Ville de Nouvelle Isabella, colonie de Nouvelle Cantabrie. 

Le lieu du premier débarquement avait bien changé en six ans. Les immondes pyramides païennes avaient été presque entièrement démontées, les pierres de taille réemployées pour la cathédrale qui finissait de s'ériger. Les cahutes sur pilotis des sauvages avaient laissé la place à de belles maisons civilisées de bons colons castillans. Le fortin de bois des débuts était progressivement remplacé par une forteresse de briques. Les chantiers étaient multiples. La rade était emplie de deux solides caravelles ainsi que d´un galion. Les champs alentours bruissaient d’activités. Les rares autochtones qui survivaient à la maladie faisaient de bons esclaves mais la main d’œuvre manquait. 

La population était groupée sur la place centrale pavoisée d’étendards et de drapeaux. Toute la colonie ou presque était là. Sur les quais, une cinquantaine d’hommes de troupe s’étaient alignés. Ces soldats suaient à grosse goutte dans le climat tropical. Ils arrivaient directement d’Europe. En face d’eux, au centre de la place, une douzaine d’hommes étaient alignés. Tous de bons castillans, la mine sévère et le regard dur, tous des vétérans couturés de cicatrices. Les deux tiers portaient un des stigmates de la maladie : cheveux colorées, peau bariolée, yeux immense ou nez déformé… Ces soldats s’étaient mis sur leur trente-et-un : uniforme d’apparat, plastron astiqué, morion briqué, sabre au baudrier, arquebuse au pied. Ce n’était pas tous les jours qu’on reçoit son congé. La fin de sept ans de bon et loyaux services à la couronne. C’est long, sept ans.

Les portes de la forteresse s’ouvrirent. Un homme arriva à pied, à pas lents. Il était tout en minceur, un vrai fil de fer. Il portait une armure d’apparat d’acier noir, de la plaque milanaise complète d’officier. Le noir du métal contrastait avec sa collerette de dentelle de soie blanche importée des Flandres. Son casque était décoré de deux grandes plumes rouge carmin qui le faisait paraître plus grand que tout le reste de la foule. À ses côté, une lame poinçonnée d’un grand armurier de Tolède. Sa poitrine était barrée de l’écharpe de l'ordre du Saint Esprit et rehaussée de nombreuses médailles des saints, du Christ et de la Vierge. L’homme portait la moustache fine et un bouc en pointe. Sa face ne dépareillait pas des autres vétérans : fermée et intraitable. Le reste de sa tête était une plaie, une immense cicatrice, trace d’une ancienne brûlure qui lui mangeait tout le sommet du crâne ; seules quelques touffes éparses de cheveux dépassaient du casque. Cela lui donnait un air dépareillé d’épouvantail, mais plutôt que de le rendre comique cela accentuait son air inquiétant et dérangeant.

Le nouveau venu s’adressa à la petite troupe au garde à vous. 

« Alors vous avez décidé de m’abandonner, brailla-t-il

– Pas trop tôt murmura un des hommes avec un rictus goguenard. » 

D’un geste l’officier se retourna et mit un direct du droit dans la face de l'impertinent qui tituba quelques pas avant de tomber en arrière, son morion se détacha et roula au sol. L’officier sortit son épée dans la foulée et pointait déjà la lame sous la gorge du malheureux. 

« Garde ce sourire stupide pour ta femme restée au pays et tes futures enfants, Navarro, reprit l'officier. Mais jusqu’à preuve du contraire tu n’es pas encore rentré en Castille, soldat. Je suis toujours ton capitaine alors... Garde à vous immédiatement ! » 

Aussitôt le soldat se releva et se tint droit comme un piquet, le visage à nouveau fermé. L’officier rengaina son épée et tourna vers les quais pour s’adresser aux nouveaux venus. 

« Vous qui débarquez ici, oubliez le Navarro insolent que vous venez de voir et gravez dans votre mémoire celui qui se tient désormais devant vous. » 

Le capitaine passa derrière le soldat et posa ses main sur les épaules de celui-ci, qui gonfla la poitrine de fierté. Comme tout hispanique, Navarro était aussi velu qu’un singe. On pouvait voir que les poils de sa poitrine étaient vert indigo tandis que plusieurs mèches de ses cheveux étaient rose bonbon. Le capitaine reprit son discours vers les novices tout juste débarqués.

« Comme lui, ses compagnons sont des héros que vous devez prendre pour modèle. Certes, ils ont aujourd’hui décidé de faire valoir leur droit à la retraite et plutôt que de s’installer ici comme colons, ils ont préféré demander leur retour dans notre mère patrie pour rejoindre leur famille. C’est leur droit le plus sacré et je ne le leur refuse pas. Mais voilà 84 mois qu’ils sont loin des leurs. Qu’ils combattent un ennemi cruel et pervers. Rien ne leur a été épargné. Ces créatures du démon ont tout essayé pour que cette mission ne puisse être menée à terme. Ces bêtes ont tout tenté pour les piéger. Certains de nos camarades se sont perdus en route, peut-être parce qu’ils n’étaient pas pieux, qu’ils ne croyaient pas assez en la pureté de LA cause. Mais si eux sont encore debout à cette heure, comme les hommes qu’ils sont, c’est que leur bras était guidé par la force supérieur de la justice… Celle de Dieu ! Lui qui nous guida jusqu'à ces rives étranges et nous vit y débarquer emplis de sa mansuétude. C’est la main ouverte que nous nous sommes présentés à ces nouveaux indiens. Mais plutôt que de trouver des hommes nous y avons découverts des créatures du démon, oubliées du déluge. Ces bêtes fourbes tentèrent de profiter de notre empathie pour éliminer jusqu’à la dernière trace d’humanité en nous, et ce des façons les plus lâches possibles. Elles sont peut-être dotées de la parole mais ce n’est pas un don de Dieu mais du Diable ! Leurs premiers émissaires nous frappèrent d'une mortelle maladie. Elle déforme de façon horrible les corps et, pour ceux qui ne succombent pas, elle nous change en créatures similaires à eux. Mes premiers lieutenants furent emportés par ce fléau. Ni moi ni les médecins ou prêtres n’avions jamais assisté à une telle dégénérescence. Heureusement la divine providence veille et par une prompte action de purge, les faibles furent éliminés. Hardi ! Si vous massacrez ces bêtes et renforcez votre âme, vous serez préservé et repousserez l’infection. Mais Dieu veille sur son troupeau, il nous a même bénis ! Ces bêtes tombent malade à notre contact et prennent progressivement apparence humaine. La plupart périssent dans le processus. Les survivants reçoivent le baptême.  Alleluia ! 

– Et nous, nous ne risquons pas de … hasarda un des bleus.

– De quoi ? De contracter l’enfer en toi ? Bien sûr que si, soldat ! aboya l’officier. D’ici un mois peu ou prou la totalité d’entre vous aura contracté la maladie des bêtes. Peut-être un tier d’entre vous y succombera avant la fin de l’année. Mais soyez rassurés, nous vous administrerons les saints sacrements et nous vous ferons partir en bon chrétien avant que cette plaie n’emporte votre âme. Tel est le prix à payer lorsque Dieu teste notre foi. »

Le capitaine dégaina à nouveau son épée et pointa vers le bout de la place un gibet. Y pendait trois créatures vaguement humanoïdes. 

« Mais si vous tentez de déserter les sentiers ardus qu’IL vous destine, sachez que c’est moi, le capitaine Albatriso, son instrument, qui n’aurai aucune pitié ! Ceux qui restent les pieds sur terre et le cœur dur comme moi sont immunisés. C’est pourquoi après sept ans de service vous vous verrez offrir une terre ici ou la possibilité de rentrer dans notre bonne vieille Europe. » 

Le capitaine Albatriso se rapprocha de la petite troupe de vétérans toujours alignés au garde à vous au centre de la grand-place. Un sbire tenait une boîte au coussin de velours sur lequel reposait des médailles. 

« C’est la décision qu’ont pris ces hommes qui ne seront jamais vos camarades car ils rembarquent au moment où vous-même débarquez, et ils ne seront plus jamais les miens. Mais avant leur départ, la couronne est fière de les décorer de l’ordre de Saint Miguel. Accompagnant le geste à la parole, Albatriso épingla une des médailles au col de Navarro. Compadres, nous nous retrouverons dans l’autre monde. » Sur ces derniers mots le capitaine étreignit le soldat.

Note de l'auteur

Un grand merci à Abib pour la relecture et la correction orthographique.

Voici mon grand méchant, lui aussi emprunté à Hell Dorado ainsi qu'une partie de son monologue. J'espère que vous aimerez le détester.

 

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