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Chapitre II. Où un nouveau personnage est introduit

Plusieurs années après l'Incident.

Bien sûr, le temps avait fait son œuvre. La situation n'était de loin plus aussi critique qu'elle l'avait été par le passé ; c'est-à-dire que les nobles, une fois leur château reconstruit à flanc de montagne, avaient pu reprendre le train de vie que la crise leur avait enlevé. Ainsi il n'avait pas fallu attendre une vingtaine d'années pour que l'ordre des choses fût à peu près rétabli.

Dans le palais, les immenses galeries, les salons et autres jardins fournissaient aux châtelains autant d'endroits pour se retrouver, se distraire et discuter. Une noble rumeur filtrait ainsi quotidiennement un peu partout dans l'édifice ; elle portait sur tout, en particulier la politique. Très peu d'entre eux en vérité se trouvaient réellement impliqués dans le processus administratif, mais puisque le Conseil extraordinaire partageait encore le pouvoir avec la régente, on se sentait concerné, on se devait d'avoir une opinion sur à peu près tout. Et à défaut de les partager avec les vrais dirigeants, on se les servait les uns les autres, entre autres ragots, avec les tasses de thé.

Entre ces familles de la cour, un enfant avait grandi, n'ayant pratiquement connu que ce château.

Il admirait en ce moment les immenses vitraux d'une des galeries les plus décorées du palais. On était en milieu d'après-midi. Le soleil qui les frappait projetait les couleurs de leur légende sur le sol. L'un d'entre eux attira son attention, car il figurait la péripétie la plus proche du jour de sa naissance ; et l'on se sent toujours une inclination particulière pour les évènements importants de notre histoire que l'on n'a pas connus mais qui nous sont les moins éloignés, ils nous donnent cette impression d'avoir manqué de peu le passage d'une comète dans le ciel, comme autant de mystères auxquels nous aurions presque pu prendre part.

Chacune des énormes plaques de verre coloré qui le composait était unique, et se distinguait des autres pièces par sa taille, sa forme ou encore son coloris. Mais pourtant, assemblées ici comme par l'ordre d'une volonté céleste, elles formaient ensemble un très haut et très précieux puzzle. Celui-ci en particulier représentait la victoire de la Princesse Celestia, alicorne blanche à crinière de jour, qui depuis la partie supérieure du vitrail tendait le cou, l'air déterminé, pour terrasser avec son puissant rayon une créature noire, casquée d'argent, et qui se cambrait dans une posture menaçante, les ailes grandes ouvertes, dans la moitié inférieure du cadre.

L'enfant, sans être interrompu, se racontait en silence encore et encore la défaite de ce personnage inquiétant que son imagination avait parfaitement assimilé et qui pour lui se trouvait à la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Il observait attentivement le vitrail, ainsi qu'une illustration dans un livre, impressionné par le fait qu'une péripétie digne des légendes ait pu prendre place dans un temps si proche du sien. Dans son regard irradiait un émerveillement innocent. Puis du fond de sa rêverie, il lui sembla tout à coup qu'une présence étrangère se détachait près de lui.

Il tourna la tête : quelqu'un se trouvait assis à côté de lui. La première chose que se dit l'enfant c'était qu'il ne l'avait jamais vu. L'étranger ne portait rien, ni costume ni uniforme de domestique. Sa coiffure était élégante autour de sa corne. Il était beaucoup plus vieux que lui mais beaucoup moins que ses parents ou que son institutrice. Le petit poulain se dit qu'il semblait un peu fatigué. Il n'avait pas prononcé un mot, il était venu avec un calme bizarre s'installer à côté de lui pour contempler le vitrail. Malgré tout il avait l'air serein et inoffensif, comme s'il n'avait pas fait exprès de venir s'assoir juste ici. Il admirait la même fenêtre que lui, comme s'il ne l'avait pas remarqué.

Puis l'étranger lui adressa subitement la parole, sans se détourner du panneau.

« Cela t'intrigue ?

Il avait la voix claire et légère. Il était quelqu'un avec qui on pouvait discuter.

- Non. Il y a longtemps que je connais ces vitraux. Celui-là est mon préféré. »

Et l’enfant ramena son regard devant lui. L’autre ne dit plus rien. Le petit noble se sentit alors le droit de poser les questions que nourrissait sa curiosité.

« Vous étiez déjà né ? Mère et Père m’ont dit qu’ils avaient pu assister de loin à ce combat entre la Princesse Celestia et la Jument Séléniaque.

- Oui c'est vrai, cela a eu lieu. Je devais avoir à peu près ton âge, moi aussi je l’ai vu.

- Et vous en souvenez-vous ?

L’étranger le regarda doucement.

- Bah un peu, mais j’ai oublié beaucoup de choses.

- J’aurais aimé avoir cette chance moi aussi. Croyez-vous qu’une autre histoire comme celle-ci pourrait arriver bientôt ?

L'autre parut réfléchir avec gravité à sa question.

- Tu voudrais vraiment assister à un évènement comme ça ? lui demanda t-il.

- Pour sûr ! Un combat pareil, moi j’aimerais en voir un de mes propres yeux. Même pour une fois. Après, je pourrai dire que j’y étais, comme ça je pourrai raconter aux autres tout ce que j'y aurai vu. »

Il y eut un silence. Son voisin considéra un instant ce qu’il venait de dire, puis ils se sourirent tous deux et se retournèrent vers l'objet de leur contemplation.

« Monsieur ! Il est l’heure de votre cours de théorie littéraire. Monsieur ! Veuillez vous presser, appela soudainement une voix féminine depuis l’extrémité de la galerie.

- Je viens, Madame ! répondit l’enfant. Il se retourna vers son voisin et poursuivit. - Je dois prendre congé. » Puis il exécuta une révérence que l’autre lui renvoya, et partit.

Lorsqu’il l’eut rejointe, son institutrice le sermonna gracieusement :

« Que l’on ne vous reprenne plus à faire la conversation avec cet individu !

- On parlait des vitraux. A votre avis, pourrais-je le revoir ? J'ai oublié de lui demander le nom de sa famille.

- Il n'en a pas, c'est d'ailleurs bien pour cela que tout le monde le connaît à la cour. Monsieur votre père en a déjà fait mention à plusieurs reprises. C'est à Nubilus que vous venez de parler. »

Lui les regarda s'éloigner. Les deux compères passèrent la porte en saluant les autres châtelains présents et qui discutaient au commencement de la galerie. Il demeura seul face au vitrail où Celestia terrassait toujours encore et encore ce monstre, silencieux, immobile tout près de là où l’enfant s’était trouvé avant lui.

Mais il n’allait pas rester : lui aussi connaissait la chanson. De plus, il était attendu.

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