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Chapitre III : Zazil-Ha

L’aube pointait sa clarté timide. Dathcino n’en pouvais plus, les guerriers ne l’avaient pas ménagé, ils avaient avancé à marche forcée depuis sa capture. La petite troupe qui l’avait alpagué avait rapidement rejoint un groupe plus important : une armée de retour des guerres des papillons. 

Malgré l’arrivée des bipèdes, de la maladie et de tout le reste les demandes des prêtres restaient toujours aussi présentes. Les soldats de l’empereur ramenaient leur lot de captifs indispensables au bon fonctionnement des temples. 

Il y a encore quelques années ces prisonniers auraient été rendus à leur famille après un bref temps de captivité. On aurait festoyé ensemble, dansé et joué après le sacrifice rituel de quelques gouttes de sang du vaincu. Mais les jeux de guerre n'avaient plus rien de ludique. Depuis le début de l’épidémie les sacrifices avaient perdu toute symbolique et étaient dorénavant bien réels. Les pierres d’offrande des temples ne se contentaient plus d’un simple filet du nectar des dieux mais de cœurs entiers encore palpitants. 

Recourir à la sorcellerie du sang et ses terribles maléfices, c’était là le seul moyen qu'avaient trouvé les prêtres licornes pour garder leurs pouvoirs face à la maladie. Les seuls enchantements qui tenaient face à cette horreur qui change les poneys et en fait des créatures bipèdes dénuées de toute magie, c'était les sortilèges basés sur la magie noire, la nécromancie et la sorcellerie du sang. Tout le reste était dissipé par cette affliction. 

Et pour entretenir ces sorts, il fallait de l’énergie. Beaucoup d’énergie 

 

Alors que la lumière diurne s'infiltrait progressivement sous la canopée, chassant les derniers relents de la nuit, Dathcino découvrait davantage ses compagnons d’infortune : une dizaine de zèbres de la nation des Roronaques reconnaissables à leur coiffure. Ce peuple insoumis des jungles du sud n’avait jamais ployé devant le Tlatoani, maître des quatre quartiers. Mais il n’y avait pas que des zèbres, le jeune terrestre distingua quelques compatriotes poneys parmi les captifs. Il y avait même un griffon de la cordillère. 

La troupe qui revenait de la guerre des papillons était en piteux état. Les zèbres avaient eux aussi appris à se défendre. 

Ils s’arrêtèrent enfin pour une pause. Un des soldats enleva le bâillon de Dathcino pour lui passer une outre d’eau. 

Sitôt épanché le terrestre se mit à brailler

« Libérez-moi immédiatement !

– Boucle là immondice, le rabroua le guerrier aigle qui avait mené à sa capture. Piller les villages des nôtres décimés par la maladie, il n’y a rien de plus abject ! Si je m’écoutais je t’aurais déjà planté ma lance au travers de ta carcasse puante.

– Et bien fais-le ! l’encouragea l’étalon captif. Ne te retient pas putain d’emplumé.

– N’en rajoute pas le terrestre », l'interrompit un des autres captifs.

C'était une jument zèbre. Malgré la relative obscurité du sous-bois son mohawk se détachait clairement. Ses boucles d’oreilles d’étain tintaient à chaque mouvement de la tête. 

« Mais putain, qu’est que ça peut te faire qu’il me saigne, questionna Dathcino. De toute façon nous ne sommes que des morts qui se croient encore vivants, pas vrais ? Si ce ne sont pas les bipèdes qui nous tuent alors ce sera cette putain de soi-disant maladie magique de mes deux qui nous allongera. Alors ce serait plus amusant d’être troué par un des nôtres comme tu le disais si bien, insista le terrestre en plongeant son regard dans celui du pégase.

– Ça suffit, on reprend la route, grogna le guerrier aigle.

– Un village des nôtres… Putain, tu me fais marrer l’emplumé, repris le jeune étalon décidément bien bavard. Ces gens de la haute redécouvrent enfin que nous autres de la plèbe nous existons. Mais votre intérêt pour nous vous ne le retrouvez que quand vos miches sont exposées. Faut pas rêver, les histoires d’amitié c’est magique ça ne vaut que quand tout baigne et que le pays est en paix. Depuis l’apparition de la maladie seuls les riches et les nobles peuvent se faire soigner. Nous, nous avons toujours été traités comme des putains de pouilleux. Moi je ne me sens pas plus poney syyana que bipède. Alors tu peux me trouer la peau sans état d’âme putain de poulet. »

Le pégase d’élite, excédé, amorça un geste de ses sabots. 

« Non ! » hurla la zèbre. 

D’une violente ruade le guerrier aigle mit KO l'impertinent. 

« Les dieux ne m’ont pas donné le pouvoir de décider qui doit mourir, objecta le combattant. Si c’est ton ami, porte le, rajouta-t-il en se tournant vers la zébrée.

– Ce n’est pas mon ami mais il mérite ma considération. Peut-être le serons-nous un jour.

– Pourquoi t’attacher à un tel poids mort ? demanda l’œil du Tlatoani.

– Parce qu’il est honnête avec lui-même et les autres et aussi parce qu’il me rappelle mon oncle », répondit la prisonnière. 

Sans un mot de plus la troupe reprit la route. C’est à marche forcée qu’ils traversèrent les jungles. En fin d’après-midi ils passèrent plusieurs cols et s’engagèrent dans des vallées encaissées. Avec la tombée de la nuit ils virent enfin leur destination, Syyanastaclan, la capitale de l’empire, le centre des quatre quartiers. 

 

La ville était logée sur une montagne. C'était un ravissement de pierres et de briques tout en degrés. Les stèles des souverains aux glyphes finement ciselées côtoyaient la statuaire innombrable des dieux toute peinte et incrustée de pierreries. 

La noblesse de la ville connaissait le climat malsain de la plaine noyée dans la jungle et l’avait fui pour les hauteurs. La cité s'étalait sur les différentes terrasses de la montagne sacrée entièrement réaménagée et urbanisée. La capitale de l’empire reproduisait le schéma béni des pyramides à degrés. Les étages les plus hauts étaient les plus petits, chaque degré étant légèrement plus grand que le précédent. 

Le sommet abritait les temples et les palais de la royauté et du clergé. 

Les niveaux situés juste en dessous contenaient les résidences luxueuses des nobles ainsi que les principaux bâtiments officiels et casernes des troupes d’élites. 

Les étages intermédiaires étaient occupés par les marchands et les hauts fonctionnaires. 

Les plus basses strates concernaient le reste des administratifs de l’empire mais aussi les ateliers et logements des ouvriers spécialisés : tous ceux qui produisaient les produits de luxe indispensable pour les castes dirigeante : coiffes de plume, bijoux d’or ou d’argent martelés, objets de jade, vêtements luxueux, parfums… Rien n’était trop beau pour la cour. 

Les paysans, serviteurs et manœuvres logeaient tant bien que mal dans les anciens faubourgs. 

Les cultures en terrasse qui enserraient la ville étaient à présent abandonnées. Des bidonvilles de cahutes et de tentes de réfugiés occupaient ces terres agricoles pourtant si productives. La capitale avait attiré à elle tout ce que l’empire contenait de miséreux et de nécessiteux que la guerre et la maladie avaient chassés loin de chez eux. 

Syyanastaclan manquait cruellement de tout. 

 

Les prisonniers furent conduits dans l'une des plus imposantes casernes de la ville, directement située dans les étages intermédiaires, à quelques strates des temples et du palais. 

Dans la pénombre du cachot où les prisonniers étaient entassés, Dathcino contemplait la Lune à travers les barreaux de la minuscule lucarne. Cette fois-ci mon vieux ça allait être putain de coton de s’en sortir, soupira-t-il.

La cellule était bondée. Il devait y avoir plus d’une cinquantaine de créatures entassées dans quelques dizaines de sabots carré. 

« Alors, songeur, le râleur ? »

Interrompu dans son introspection, Dathcino se tourna vers son interlocuteur. C’était la zèbre de ce matin. Le terrestre prit un peu de temps pour la dévisager. C’était bien une combattante Roronaque des jungles du sud. Sa capture ne devait pas être ancienne, ses peintures de guerre rouges n’étaient pas complètement effacées. Il restait encore les triangles d’ocre sous les yeux. Ses colliers et ses boucles d’oreille teintaient à chaque mouvement. Son mohawk c’était un peu affaissé. Ses grands yeux gris luisaient dans la pénombre du cachot. Ses sabots avant étaient déformés : ils étaient fendus en deux parties opposables. Pas de doute elle avait connu la maladie elle aussi. 

« Pourquoi t’as fait ça ? questionna le terrestre. 

– Fait quoi ?

– Et bien prendre ma défense face à ce putain de tocard de guerrier aigle, précisa Dathcino.

– Ah là là, qu’est-ce que vous êtes fatigants vous les poneys, se plaignit la zèbre. Depuis quand faut-il se justifier pour un acte de gentillesse ? Je croyais que c’était un des piliers de votre société.

– Et bien ma pauvre t’es grave à la bourre, s'esclaffa l’étalon. Ça c'était avant. Maintenant c’est chacun pour sa gueule.

– Ce n’est pas une raison pour ne pas aider son prochain, rétorqua la jument.

– Et bien putain, t’en tiens une couche la sudiste ! 

– Zazil-Ha, l'interrompit la zèbre

– Quoi ?

– Appelle moi Zazil-Ha, c’est mon nom, précisa la prisonnière. Et toi ?

– Puf, t’es chiante, se plaignit l’étalon.

– “Puf”, c’est pas un nom ça, rétorqua la jument.

– T’es une marrante toi, objecta le terrestre.

– Le rire aussi est un élément de l’amitié. 

– Rah ! T’es vraiment une putain de chiante en fait, rouspéta le poney de plus en plus excédé. Bon t’as gagné. Mon nom c’est Dathcino. 

– Ce qui veut dire “couleur du ciel”, fit remarquer Zazil-Ha. 

– Tu connais la langue des Taltèques toi ?

– Qu'est-ce que tu crois, ce n’est pas parce que nous vivons au cœur de la jungle de mangroves que nous sommes des ignares, objecta la zèbre. Mais c’est vrai que ta robe a la couleur du ciel. 

– Tu penses ? s’étonna le terrestre. Et bien t’es bien la seule ma cocotte. »

Dathcino se leva et fit quelque pas sous la faible clarté de la Lune qui filtrait par le soupirail. Le terrestre fit un demi-tour sur lui-même pour bien montrer ses couleurs. Sa robe était d’un gris terne tandis que son crin était d’un noir cendreux. 

« Regarde, tu trouves que j’ai la couleur du ciel ? râla le terrestre. Remercie cette putain de maladie. Mes nuances d’azur sont parties...

– Tu sais, la voûte céleste n’est pas toujours céruléenne, remarqua Zazil-Ha. Ton pelage me fait penser au brouillard et ta crinière à une nuit dans la bruine.

– J’ai rien pigé à ce que tu as jacté au début mais mouais, c’est pas faux, j’ai une tronche d’un long jour de pluie, soupira le terrestre. T’es encore plus fatigante qu’Hutatsu. Tu ne vois que le positif dans toute cette merde.

– Qui est ce Hutatsu ? Un ami à toi ? 

– Oui on peut dire ça. Disons qu’on a grandi ensemble et que qu’on a dû se débrouiller comme on pouvait à la mort de nos parents respectifs.

– Ho, désolée. Mes condoléances pour tes parents, s'excusa la zèbre.

– Bah t’en fais pas. Ils ont été dans les premiers à clamser de cette saloperie d’épidémie, relativisa Dathcino. Les premières vagues étaient les plus virulentes paraît-il. Toi même tu sais ce que c’est non ? T’en chies grave et puis tu finis par t’en sortir et après on te le reproche. Le pire c’est que ça te marque à vie. Les séquelles sont plus ou moins moches. Moi j’ai eu de la chance je n’y ai perdu que mes couleurs. 

– Uniquement ça ? questionna la jument en pointant la paire de jambes avant de l’étalon plus courte que la paire arrière.

– Putain… T’es lourde. 

– Désolé, l'honnêteté, autre pilier de l'amitié.

– Oui, bon j’ai ça aussi, grogna le terrestre en pointant son bassin. Mais cela ne m'empêche pas d’être le plus rapide des poneys à la course d’obstacle. 

– Je n’en doute pas, acquiesça la roronaque.. 

– C’est ça fous toi de ma gueule tant que tu y es. Mais dis-moi la pimbêche, tu serais pas un peu dans la même putain de galère que moi ? attaqua Dathcino.

– C’est à dire ?

– Tu portes toi aussi les séquelles de la maladie, dit le poney en désignant les sabots fendus de Zazil-Ha. Les autres zèbres ne se sont pas montrés très proches de toi depuis qu’on est ici. T’es toi aussi un vilain p’tit canard qui effraye les bien-portants.  

– On ne peut pas leur en vouloir, nous pourrions être contagieux.

– Voilà qu’en plus tu défends des gros nazes, décidément t’as tout de la sainte nitouche ultra reloue. 

– Désolé, ils font aussi partie de ma communauté, la loyauté me pousse à les défendre. 

– T’es pire qu’une prêtresse licorne toi. Tu m’as sorti tous les crédos du dogme. Y manque que la générosité, remarqua Dathcino. 

– Qu’est-ce que tu y veux, on ne peut pas renier sa famille, soupira la zèbre. Je dois avoir ça dans le sang. Mais je remarque que pour quelqu’un qui n’y touche pas tu as su lequel des cinq piliers j’avais omis. Mine de rien tu n’es pas si mécréant que ça. 

– Ha très drôle, crois-moi avec Hutatsu j’avais de quoi faire. Cet empoté n’arrête pas de me les citer, ses putains de crédos de l’amitié. 

– Il doit être quelqu’un d’important pour toi. 

– Qui Hutatsu ? En fait ce gros poulet est incapable de se débrouiller sans moi. Il est le fils d’un scribe et d’une putain de prêtresse. Sa vie ça n’a été que les études et les livres. Je me demande où il est, ce gros naze. 

– Si cela peut te rassurer je n’ai vu aucun pégase dans les prisonniers, affirma la zèbre. Puisque tu appelles ton ami poulet, je suppose que c’est un volant.

– Putain, ouais t’as raison, il est un putain de gros poulet incapable de faire plus que planer. Et j’espère bien qu’il n’est pas prisonnier ! s'enflamma le terrestre. J’ai tout fait pour attirer le maximum de ces empafés en uniforme sur moi l’autre soir. 

– Et c’est moi que tu traites de sudiste, ricana Zazil-Ha

– Hein ! Putain, j’y comprends pu’ rien c’est quoi cette histoire de sudiste ? »

À présent le fou rire de la jument était passé aux francs éclats.

« Putain, pourquoi tu te fous de ma gueule ? pesta l’étalon.

– C’est juste que le “putain” tu l’emploies vraiment comme une ponctuation. Il n’y manque que le “cong”, articula la zèbre entre deux rires.

– Ho, désolé, je suis un peu rustre. Le côté terrestre et paysan, tout ça, s’excusa Dathcino, à présent aussi rose qu’un bonbon. 

– C’est pas bientôt fini, les tourtereaux ? se plaignit une voix anonyme dans la masse des autres prisonniers. Il y en a qui voudraient dormir un peu.

– C’est ça, dors, gros naze, toute façon là où l’on va nous envoyer je crains qu’il n’y ait pas grand-chose d’autre à faire de toute façon, rétorqua Dathcino, à présent en rogne.

– C’est bon, laisse-les, murmura Zazil-Ha. Ils ont raison, nous avons nous aussi besoin de sommeil.

– En fait t’es vraiment aussi chiante d’Hutatsu, se plaignit le poney gris.

– Tu radotes. Enfin, bonne nuit.

– Ouais, bonne nuit. »

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