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Chapitre IV : La loi du Talion

Le doux ressac de l’eau associé aux bruissements de la jungle concourait à créer un puissant et mélodieux bruit de fond. 

Ce fut la douleur et le tintamarre des jacassements qui tirèrent Hitatsu de son inconscience. Au-dessus du pégase se tenait une paire de grosses mouettes. Les volatiles, pas farouches pour deux sous, s’étaient directement perchés sur le flanc du poney blessé et une d’entre elles trifouillait ses blessures de son bec. D’un geste de réflexe l’étalon chassa les deux charognards.

L’odeur lourde de la vase atteignit ses narines en même temps que sa conscience lui revenait. À la limite de sa vision un trio de gros crabe se carapatait ventre à terre. Le pégase était échoué sur une grève à l’embouchure de la rivière. La langue de sable sur laquelle il se trouvait faisait face à la mer, derrière lui la mangrove, encore plus impénétrable que la jungle. La cour d’eau devait l’avoir traîné sur une sacrée distance pour qu’il se trouve au niveau de l’océan. 

Hitatsu essaya de se lever. La douleur dans les flancs était supportable, par contre une violente migraine l’assaillit à la base de la nuque. Le pégase se frotta la tête du sabot et sentit une énorme bosse à la base de son crâne. 

Le jeune étalon se releva pesamment. L'armure du guerrier-jaguar, toute en coton, pesait une tonne maintenant qu’elle était imbibée d’eau. Ses vêtements avaient fonctionné comme une vraie bouée et l’avaient sans aucun doute sauvé de la noyade.  

Ha ! Prends ça Dathcino, c’est qui qui s’encombre de choses inutiles maintenant ?! 

Dathcino… Le poney retint sa tristesse, s'inquiéter pour son ami maintenant ne le mènerait nulle part, il lui fallait avancer.

La tenue était déchiquetée de toutes parts, une partie des déchirures étaient imputables à la violence du courant mais la plupart des trous étaient dus à des armes, finalement ces soldats n’étaient pas de si mauvais tireurs que ça. Grâce à l’armure, les divers projectiles n’avaient causé que de légères estafilades ou de belles ecchymoses. Hitatsu n’avait rien senti durant sa fuite, sans doute grâce à l’adrénaline du moment. 

Le blessé fit quelques pas hésitants sur la plage, la tenue était à présent trop lourde et encombrante. C’est la mort dans l’âme que le poney s’en débarrassa, il garda néanmoins le casque en forme de gueule de fauve qu’il trouvait beaucoup trop classe pour être abandonné.  

La mangrove était beaucoup trop dense pour qu’Hitatsu s’y aventure. On raconte que ces canaux sont remplis d’alligators particulièrement hargneux. Et ce n’est pas avec ses ailes atrophiées qu’il allait en tenter le survol. 

La maladie avait privé Hitatsu des plaisirs du vol, en plus de ses parents. Il était toujours capable de planer sur de courtes distances mais guère plus. Au moins avait-il toujours sa robe couleur d’émeraude. 

Le pégase prit le temps de la réflexion. Il pourrait tenter de remonter la rivière à la nage mais l’eau saumâtre infestée d’alligators ne lui disait rien. Il avait eu de la chance une fois à l’aller, il ne se sentait pas de la retenter. En face de la plage, à quelques encablures au large, se trouvait une vaste île. Son relief boisé paraissait plus sain et accueillant que ce qui se trouvait sur la côte. 

Un gros tronc de bois flotté présent sur la grève fit office de radeau improvisé. Hitatsu eu de la chance, les courants furent favorables et aucun requin ou autre sale bête ne vint le déranger. En bon terrien le pégase avait mal estimé les distances sur mer et l’île se révéla beaucoup plus vaste et éloignée qu’elle ne l’était de prime abord. Le manque d’ombre sur l’océan fut une cruelle déconvenue pour l’étalon. Quand il toucha terre en fin de journée le pauvre pégase était cuit. Heureusement la plage regorgeait de noix de coco bienvenues. 

Le rivage de l’île où il avait abordé était fait de sable blanc corallien mais dès qu’on s'éloignait du front mer le relief grimpait de façon abrupte dans une végétation épaisse et luxuriante. 

Mettant à profit ses connaissances acquises auprès de Dathcino au cours de ces dernières années le pégase s'aménagea un abri de fortune et passa une nuit à la belle étoile. La solitude pesait sur le jeune étalon, séparé de son compagnon d’infortune pour la première fois depuis longtemps. Il passa la journée du lendemain à explorer l'intérieur des terres.

Le relief abrupt ne le gênait pas trop. Si ses ailes atrophiées ne lui permettaient plus de voler, elles lui étaient encore bien utile pour sauter ou planer dans le chaos de caillasses et d’aplombs rocheux noyés dans une dense végétation tropicale qui constituaient cette côte. Le pégase handicapé s’y débrouillait mieux qu’un cabri.

Il y avait de nombreuses grottes et anfractuosités dans ces falaises, véritable refuge pour toute une volière d’oiseau de mer. Le boucan que ces piafs faisaient était assourdissant. Hitatsu n’eut aucun mal à trouver quelques œufs frais dans tout ça. Alors qu’il s'apprêtait à gober un quatrième œuf, l’étalon entendit comme un coup de tonnerre. Brusquement toute la volée d’oiseau marin s'égailla.

À présent pleinement sur ses gardes, Hitatsu avança prudemment entre les rochers à présent déserts et silencieux. Sans s’en rendre compte le petit pégase était passé sur l’autre versant de l’île. Il prit le temps de découvrir plus en avant le panorama. En bas, dans la crique face au large et invisible du continent, mouillait un de ces énormes navires de bois des bipèdes. Trois chaloupes avaient été tirées sur le rivage de la crique. Cette plage était environnée de falaises et n’était accessible que par mer ou presque. Au fond, sur la pointe, trônait une grosse bâtisse. 

Le petit pégase se faufila entre les branches hautes des pandanus et autres arbustes accrochés au flanc de falaise. Des éclats de voix, nombreux, se firent entendre, suivis de cliquetis d’armure de métal. 

Des bipèdes et nombreux.

Ils battaient le flanc de montagne. Ils cherchaient quelque chose ou quelqu’un, l’avaient-ils déjà repéré ?

Comme souvent avec les envahisseurs, ils ne pensaient pas à lever les yeux du sol : il suffisait de rester dans la canopée pour leur échapper. Alors qu’Hitatsu se glissait entre deux pandanus, l’étalon entendit du mouvement entre deux branches. Un boa ? 

Non, un bipède. L'individu était presque nu, ses rares vêtements étaient déchirés et en lambeaux. Il avait de nombreuses blessures. Il tenait de sa main droite un poignard à la crosse d’ivoire ouvragée tandis que sa main gauche serrait un petit objet d’argent, une médaille sans doute. Hitatsu n’avait jamais vu un envahisseur d’aussi près. Celui-ci, avec sa mine de tueur patibulaire, correspondait bien à l’image que l’on se fait de ces barbares. Cependant il y avait quelque chose qui n’allait pas chez lui : ses poils épars du torse étaient aussi verts que le gazon à la saison des pluies et sa barbe était d’un rouge feu qui cachait mal les plaques de sang coagulées qui s’y attachaient. Des couleurs trop vives pour un bipède.

Hitatsu en avait entendu parler mais c’était la première fois qu’il le voyait : les barbares aussi étaient malades. La rumeur disait qu’ils se changeaient en poneys quand Hitatsu et les siens se transformaient en bipèdes. La destinée était bien ironique.

L’envahisseur mit un doigt devant la bouche en signe de silence. C’était lui que les troupiers cherchaient bruyamment aux alentours. Le malheureux était en bien mauvais état. Il perdait du sang abondamment. Il fallait le panser et vite. Hitatsu le savait, toucher le barbare c’était courir le risque de contracter à nouveau la maladie, mais il l'avait déjà eu donc les risques de rechute étaient, paraît-il, minimes. Si le poney ne faisait rien cet être allait mourir, ça c’était une certitude.

Hitatsu se défit de son casque. Il avait besoin de charpie pour faire des bandages. C’est dommage, la fourrure tachetée du fauve était encore magnifique. 

L'étranger fut surpris. Au départ il ne comprenait pas ce que faisait le poney. De façon experte le pégase usa de ses dents et sabots pour confectionner un pansement. Il avait appris les bases du soin auprès de sa mère qui après tout avait été une prêtresse. 

Son travail parut durer des siècles pendant lesquels le duo resta immobile, caché au sommet de son arbre. Ce temps s’écoula dans un silence de mort. Le souffle rauque du bipède couvrait la respiration plus sifflante du quadrupède. Par le regard ou quelques gestes occasionnels, Hitatsu indiquait à l’envahisseur quand et comment bouger pour que le pégase puisse accéder à ses différentes plaies.

Les cris des soldats aux alentours s'éloignaient ou revenaient tels le ressac de la mer, Hitatsu était trop concentré sur sa tâche pour s’en soucier.

Au bout d’un moment le poney ressentit des picotements un peu partout dans son corps, ses os le tiraillaient. Il avait déjà ressenti ça, il y a longtemps. La maladie revenait. Il aurait dû le savoir. Un acte de gentillesse et de générosité désintéressée. Il n’y a que dans les histoires où c’est justement rétribué.

Pourtant ces tiraillements dans l’ossature n'avaient rien de la torture de douleur qu’il avait déjà vécue, au contraire c’était doux et chaleureux, presque un chatouillement. 

Les éclats de voix tout proches lui semblèrent brusquement compréhensibles. C’était un trio de soldat qui passait presque sous leur arbre en interpellant d’autres bidasses au loin. 

« Fais chier, on l’a toujours pas trouvé, grogna un des troufions. Vous avez quelque chose, vous, du côté du rivage ? hurla-t-il.

– Non rien, lui répondit en beuglant un autre groupe dans le lointain.

– Va falloir le trouver avant la nuit », râla un autre membre du trio

Hitatsu releva les yeux de son ouvrage. Il comprenait les barbares ! Pourtant c’était la première fois qu’il en côtoyait un directement. Le pégase scruta son patient. Il avait rapetissé, c’était certain. Difficile à dire de combien car accroupi sur sa branche, il n’était pas évident de juger de la taille du bipède. Toute sa peau était à présent couverte d’une épaisse toison sinople. Ses yeux étaient devenus ronds comme ceux d’un poney mais avaient gardé leur teinte noir charbon comme ceux de Dathcino. Le barbare avait même une petite queue de crins rouge qui lui apparaissait dans le dos ; celle-ci s’agitait en tous sens, seule trace de la nervosité de son patient qui gardait un visage de marbre.

Hitatsu avait presque terminé. Les saignements avaient été stoppés mais le blessé avait perdu beaucoup de sang. Le pégase regarda ses sabots avant : ils étaient à présent fendus en trois. Chaque partie était mobile comme une sorte de pince plus grossière que les mains du bipède. Hitatsu soupira. Il était presque sûr de ne plus pouvoir se tenir à quatre pattes à présent. C’était un des derniers stades de la maladie. Il devrait être mourant. Pourtant l’étalon se sentait étonnamment bien.

Son patient croisa à ce moment son regard. 

« Vous me comprenez ? » hasarda le pégase.

Le bipède sursauta et le dévisagea avec un air de méfiance encore plus absolu.

« Par la sainte Vierge, que m’as-tu fait, démon ! grogna l'intéressé des plus surpris.

– Je ne t’ai rien fait, moi, c’est la maladie, répondit le pégase. Vois, elle m’affecte tout autant que toi, dit-il en agitant son ex-sabot.

– Pourquoi m’as-tu soigné ? protesta la créature. Pour mon âme ? Saches démon que je reste bon chrétien.

– Je ne comprends rien à ce que tu dis mais mes parents m’ont toujours encouragé à aider mon prochain, se défendit le poney

– Fariboles que tout ça, s’emporta l’étranger. C'est connu dans ce pays, il ne faut monter aucune pitié si tu veux rester humain. Seul l’inflexible dans sa foi survit.

– Je ne sais pas ce qu’est un “humain” mais je sais que seul je n’aurais jamais survécu, tout comme toi aujourd’hui, expliqua Hitatsu. Nous avons besoin des uns les autres.

– Mensonge, démon, je le sais tu ne veux que mon âme, éructa l’humain de plus en plus agité.

– Je ne veux rien du tout, si ce n’est que tu vives, dit excédé le poney de moins en moins patient.

– Pourtant tu ne cesses de me parler pour mieux me corrompre de ton fiel impur. 

– D’un je ne t’oblige nullement à me répondre et de deux je risque autant que toi. D’ailleurs pourquoi les autres te recherchent-ils ? 

– Cela je l’ignore. Ils disent vouloir nous offrir le salut mais je n’ai jamais pêché, j’ai su rester pur, s’enflamma l’humain. Moi je sais ce que ça veut dire “offrir le salut”. Pourtant j’ai le droit de rentrer, j’ai fait mon temps !

– Par ici, je crois que je l’ai entendu », hurla une voix en contrebas. 

Emporté par leur discussion, les deux fugitifs ne s’était pas rendu compte qu’ils n’avaient cessé de monter le ton depuis le début de leur conversation. Des bruits de cliquetis de métal se faisaient déjà entendre, des hommes en armure se rapprochaient. 

« Vite, il faut remonter la falaise. Passe devant, je vais te pousser, ordonna Hitatsu.

– Pourquoi fais-tu cela, créature ? interrogea la créature de moins en moins bipède. Pourquoi est-ce que tu m’aides ?

– Je l’ignore, mais cela a-t-il de l’importance ? Comme le dit Dathcino, “tais-toi et bouge ton putain de gros cul”.

– Morales aurait dit la même chose. Tiens, prend-la, tu l’as mérité », lâcha la créature en lui tendant sa médaille en argent. 

Puis brusquement, sans un mot, l’étranger sauta au sol et dévala la pente en provoquant plusieurs petits éboulis et un ramdam de tous les diables, ce qui eut pour effet immédiat de rameuter toute la soldatesque sur ses basques. 

Hitatsu n’eut aucun mérite à partir de là pour se faufiler à l’insu de tous. 

L'agitation s’était déplacée jusque sur la plage en contrebas. Le pégase rampa jusqu’à un promontoire qui le permettrait d’observer la scène.

Son ex-patient était acculé au rivage, les vaguelettes venaient mourir entre ses pieds. Il était à présent encerclé par plus d’une douzaine de soldat. Il se tenait voûté, ses bras presque aussi longs que ses jambes touchaient presque le sol en un air simiesque. 

« Attention, la maladie a évolué très vite chez lui, hurla l’un des soldats.

– Il est peut-être contagieux ajouta un autre.

– Pourquoi me faites-vous ça ? beugla le fugitif. Nous sommes tous frères, espagnols et bons catholiques !

– Justement, c’est pour ton bien, hurla l’un des assaillants.

– Ta gueule Pédro, lui intima le premier des soldats. Ne lui adresse même pas la parole, ce sont les consignes, ça pourrait t'attendrir ! Et à partir de là c’est toi qui es foutu.

– Par la vierge, vous êtes tous des bâtards d'hypocrites, s'époumona le blessé. Approchez que je vous plante, chiens de parjures ! »

Accompagnant le geste à la parole, le fugitif empoigna son couteau. Le premier soldat ne lui laissa pas le temps et tira du pistolet dans la main, qui vola en charpie, l’arme tomba dans le ressac. Un deuxième coup de feu suivit, qui lui explosa le talon gauche. Le malheureux fuyard tomba au sol, le museau dans la flotte. Aussitôt une demi-douzaine de soldats se jetèrent sur lui et le tabassèrent.

« Il comptait faire quoi avec sa bite et son couteau ?! protesta un des plus jeunes bidasses.

– Ta gueule et porte-le », intima l’un des autres.

Sans un mot de plus le groupe de traqueurs traina son prisonnier devant une des grottes au pied des falaises. Là-bas, d’autres soldats attendaient. Au milieux de la troupe se trouvait une dizaine d’autre prisonniers en piteux états, enchainés. Ceux-ci avaient eux aussi des traces de métamorphose mais bien moins avancées : une mèche de couleur par ci, une pupille colorée par là. Un prêtre tout de noir vêtu se tenait à l'écart, à ses côtés un officier reconnaissable à son armure. Lorsque le fugitif fut traîné avec les autres, le prêtre s’avança et parla un bref moment. C’était une langue ânonnée qu’Hitatsu ne comprenait pas. Cela ressemblait à une bénédiction. 

Certains des prisonniers pleuraient, d’autre éructaient de rage, il y en avait même un qui était parti dans un rire nerveux que rien n’arrêtait, mais la plupart restaient impassibles, le visage juste défait, brisé et abasourdi. La soldatesque se mit en rang, arma ses arquebuses et tira un salve à bout portant. L’officier passa ensuite parmi les mourants et les acheva un à un sans regret de son épée. Puis les soldats trainèrent les cadavres vers le fond de la grotte après les avoir débarrassés de leurs fers maintenant inutiles. La besogne achevée, la bande de tueurs rembarqua sur les chaloupes et traversa la baie jusqu'à la grande bâtisse. 

Quand Hitatsu fut certain qu’aucun de ce monstre ne reviendrait, il sortit de sa cachette et descendit en boitillant jusqu'au rivage, sa démarche de quadrupède était de moins en moins assurée. Déjà les vagues avaient presque fini d’effacer le sang et les traces du combat. Le pégase eut le regard attiré par l’éclat du métal. C’était le couteau du fugitif. L’étalon se pencha dans les vagues et le ramassa de sa bouche. Le poney se rapprocha ensuite de l’entrée de la grotte mais les odeurs de mort et le silence pesant le convinrent que c’était inutile d’aller plus loin. 

Hitatsu tenait à présent le couteau dans son sabot fendu. Une envie de meurtre et de vengeance le saisit. Ce crime, cette exécution ne devait pas rester impunis. Il observa au loin la bâtisse de pierre. Les escarpements rendaient toute approche par terre presque impossible. Presque…

 

La nuit restait claire. La Lune ne s’attarda pas et bientôt une magnifique voûte étoilée illuminait le ciel. Le vent en rafale soufflait du large. Un muret de pierre sèches définissait une grande cour en quadrilatère remplie d’annexes rudimentaires entourant la vaste bâtisse. À l’un de ses angles une terrasse avec une treille qui devait offrir un peu d’ombre dans la journée. Au milieu de la nuit, c’était le seul endroit où il restait de la lumière. 

Hitatsu se faufila vers le dortoir, bien décidé à faire couler le sang. Il entendit une voix pâteuse, embuée d’alcool monter de la terrasse. Un bourreau se morfondait dans son vin et ses remords. Le pégase ne pouvait pas voir le bipède mais il l’entendait. Celui-ci devait s’adresser à un de ses compagnon.

«  Moi je te le dit, ici le diable c’est cet hombre de capitaine Albatriso. C’est un illuminé. Il croit qu’il a une mission divine ici, il veut éliminer de ce monde toutes ces créatures parlantes de Satan. Que l’épidémie reste confinée ici. Il est persuadé que quand la dernière de ces créatures aura péri la maladie disparaîtra. Mais il est fou. »

Le petit poney s’arrêta. Le fait qu’il comprenne ce que disait ces bipèdes humains était toujours un mystère pour lui. Cela ne le concernait pas. Avait-il besoin de connaître les motivations de ces bouchers pour les tuer ? Non. Pourtant sa curiosité l’emporta et il resta à écouter.

« C’est pour éviter la contagion qu’Albatriso ordonne de tuer tous ceux qui choisissent de rentrent en Europe après la fin de leur engagement. C’est inévitable. Ceux qui combattent les bêtes finissent toujours pas l’avoir, cette saloperie. On finit tous par l’avoir. Le pire est que si ça atteint un stade assez avancé tu deviens à ton tour contagieux. Il y a jamais de guérison, il n’y a que des rémissions. Il faut toujours se montrer dur et sanguinaire pour faire reculer le mal. Tuer, torturer, encore et toujours. La première année plusieurs vétérans sont retournés sur Hispaniola dans leur famille. Ce fut une hécatombe. Paraît même que certains étaient devenus des bêtes complètes, surtout parmi les enfants. L’affaire a été étouffée, personne ici ne le sait. »

Hitatsu resserra son sabot autour du manche en ivoire du couteau, il lui fallait continuer, purger ces créatures sanguinaires avant qu’elles ne tuent encore. Mais ses convictions fondaient comme neige au soleil, il continua d’écouter

« À jouer les bourreaux ici on finit tous par être infectés aussi. Toi, petit, c’est ta première année, t’as eu d'la chance d’avoir tiré cette affectation, un carnage de temps en temps c’est suffisant pour éloigner le mal. Moi ça fait six ans que je le fais. Tous les six mois y a cinq à dix couillons qui n’ont pas compris que leur intérêt c’est de rester ici bien sagement jusqu’à leur mort. J’suis infecté aussi, je le sais, attends je te montre. (Un bruit de botte qu’on déchausse) C’est pas normal de ne plus avoir que trois orteils hein. Non, t'as pas encore d'hallu’, mais de toute façon t’es encore plus torché que moi le bleu, t’inquiète, ça vient avec l’expérience, la résistance à la biture. »

L’étalon dissimulé avait pitié de ce pauvre hère. Il comprenait de moins en moins l’envie de tuer qui l’avait motivé à venir ici. Il resta là dans ses réflexions alors que le monologue continuait.

« Nous, on fait ce que le capitaine nous dit et on rêve bien sagement qu’il va nous épargner, que lui obéir ça nous sauvera… Mais un jour ça sera notre tour. Dis-moi, petit, si l’on te demande de me tuer, tu le ferais ? Tu refuserais pour moi ? Moi je te le dis tout net c’est non, j’ai déjà estourbi des plus proches que toi, le bleu. T’es bourré ? Putain tu ronfles, tu me diras, comme ça tu ne me contredis pas et y a pas de risque que tu caftes. Si ce que je viens de te jacter est répété aux officiers c’est moi qui termine sous la falaise. Et si on cherche à fuir chez les bêtes c’est eux qui te sacrifient dans leurs rites païens. Faut pas rêver, on reverra jamais notre pays. »

Hitatsu était dégoûté de tout et surtout de lui-même. Une envie de vomir l’étreignit. Il ne savait plus pourquoi il était venu. Œil pour œil, sang pour sang, la mort n’apporte que la mort. Le petit poney fit demi-tour, troublé. Quand il arriva au pied de la falaise, il avançait calmement et sûrement sur ses quatre sabots. Il ne savait pas encore quoi faire mais il savait quoi ne pas faire.

Note de l'auteur

Un grand merci à Abib pour la relecture et la correction orthographique.

Sur ce chapitre je joue à fond le pathos et les violons. J’ai l’impression d’en faire de trop. Dites moi vos retours. 

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