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Chapitre IV. Le Conseil est en séance - L'Apprenti

L'un des nobles demanda alors quelle était leur prochaine affaire. Le majordome, qui une fois le garde reparti était retourné à sa place près de la Princesse Celestia, s'avança de quelques pas. Il s'adressa aux huit Conseillers en ces termes :

« Mes Seigneurs, un poney souhaite paraître devant vous. Il a une requête à vous adresser. Je dois préciser qu’il s’est présenté il y a quelques minutes avec une dérogation signée de Son Altesse – il fit apparaître aux yeux de tous le papier que lui avait transmis le garde. Il s'agit de Nubilus, l’Apprenti de Sa Majesté. »

Aussitôt, une vague animosité passa sur quelques-uns des visages de ces Seigneuries. L’un d’entre eux grommela ouvertement, en regardant ses confrères.

« Tiens donc. Et que nous veut-il celui-là ?

- Il en a peut-être assez de jouer à l’apprenti, déclara un autre. En même temps, il vaut mieux tard que jamais.

- S'il a obtenu une dérogation, c’est qu’il doit avoir quelque bonne raison pour demander audience. »

Toutes les têtes se tournèrent en direction de Celestia, assise au fond de son trône. Elle blêmit, et baissa les yeux. L’ombre sur son visage sembla s'approfondir.

« Ce qu’il a à vous dire est important. C’est ma volonté que vous l’entendiez. »

En silence, les nobles se regardèrent, puis l’un d’entre eux ordonna aux domestiques de faire entrer l'annoncé.

A l'unisson, les portes se déverrouillèrent. Nubilus parut. L'échine droite, il pénétra dans la pièce et avança sur le tapis jusqu’à la place qui lui était réservée, entre les deux tables, en gardant son regard tendu devant lui. En arrivant, il effectua une révérence mécanique, qui parut n’être adressée à personne en particulier et se perdit dans le vide. Il semblait être habité par une sorte de tension : le protocole. D'ailleurs, toutes ses manières avaient l’air forcées même lorsqu'il ne faisait rien. Il glissa très brièvement un regard à la Princesse Celestia, qui trônait un peu plus loin juste en face de lui. La lumière du soir approchant faisait une onction sur son visage. Il devait connaître parfaitement l’indifférence mêlée de froideur que lui vouaient les Conseillers : son expression demeurait calme et fermée.

Le poney demeura silencieux, semblant attendre qu'on lui donnât la parole. L’un des nobles, lui enjoignant de se déclarer, la lui donna. Il parla, d'une seule traite.

« Chers Seigneurs. D’abord je dois vous remercier de m’accorder cette audience. Vous n’avez très certainement pas envie qu’elle s’éternise d’ailleurs, je sais que vous êtes des gens très occupés, aussi je serai bref. Voilà. Vous qui assumez, depuis des années déjà, la tâche, la lourde tâche, de rendre sa grandeur à notre nation, et accessoirement à notre Princesse, vous êtes tous forcément au courant des difficultés dans lesquelles elle se trouve. Des difficultés physiques, mentales, des cauchemars, des insomnies... A tel point que, pour rester éveillée voire même pour ne pas s'écrouler de fatigue, il lui faut prendre, à un rythme très régulier, une tisane préparée exprès par M. l’honorable apothicaire de la cour. Elle doit aussi dissimuler les marques de son épuisement sous un maquillage fait à base de poudre de coquillage. Tout cela vous le savez, mais malheureusement cette chimie ne saurait se montrer suffisamment efficace pour la guérir du mal. Ce n’est d’ailleurs soit dit en passant pas son but, mais passons… Moi si j’ai demandé à paraître ici, devant vous tous réunis, c’est parce que notre Princesse a besoin maintenant d’un véritable remède, n’est-ce pas, elle a besoin de retrouver le sommeil. Et en tant que son élève, j’ai travaillé sur ce remède. Pendant les derniers mois qui viennent de s’écouler. Mes recherches ont abouti, et à ce stade il ne me manque plus qu’un seul ingrédient. Ce que je vous demande donc, c'est de m'accorder déjà la permission de quitter le château, et ensuite de me fournir les moyens dont j’ai besoin pour aller le chercher. Rien de très onéreux, vous pouvez vous rassurer là-dessus. Voilà. Je suis fidèle à Son Altesse, je connais mon devoir autant que vous. C'est pour elle, c'est dans son seul intérêt que j'accompli tout cela. Parce que je suis absolument certain que mon remède fonctionnera, et la Princesse Celestia connaît mon projet et le soutient. »

Il y eut quelques secondes de réflexion et de silence. Les membres du Conseil considéraient ce dont il venait de faire la demande. Puis l'un d'entre eux se racla la gorge, et lui posa une question : il demanda sous quelle autorité est-ce que Nubilus avait mené ses recherches.

« C’est Son Altesse qui m’a fourni tout le nécessaire au château. C’était à elle seule que je devais rendre compte de mes progrès. »

Un autre lui demanda de quelle sorte de remède il s’agissait, et quel était ce dernier ingrédient.

« Il… Bon c’est assez difficile à expliquer, non pas que vous ne pourriez pas comprendre, mais je suis le seul à être en mesure de le reconnaître. »

On lui demanda si c’était un remède magique.

« En quelque sorte. En tous cas, il est impératif que ce soit moi qui y aille. Cela nous éviterait de perdre beaucoup de temps pour rien. »

On le questionna enfin sur les moyens précis que le Conseil devrait débloquer.

« Une voiture et une escorte. Je serai parti une quinzaine jours, trois semaines tout au plus. »

Le Conseil n’avait plus de question. On lui intima donc de patienter à l’extérieur de la Chambre tandis qu’on délibérait. Avec une nouvelle révérence, il sortit. Une fois les portes refermées, la dialogue reprit.

« Mais attendez, il me semblait qu’il avait arrêté de suivre un cursus de magie celui-là.

- C’est exact, et d’ailleurs ses derniers résultats ne sont pas bien rutilants…

- Quel niveau ?

- Degré trois.

- Ah non mais… ! Ce forban n’est même pas capable de faire léviter une vache sur vingt mètres, et il aimerait nous faire croire qu’il a trouvé à lui tout seul un remède magique. Eh bien il ne manque pas de souffle, c’est moi qui vous le dis.

- Ah ça pour ce qui est du souffle, c’est sûr vous êtes un connaisseur.

- Plaît-il ?

- Seigneurs ! N’oubliez pas qu’il est muni d’une dérogation royale. Vous savez comme moi ce que cela signifie. »

Les nobles regardèrent de nouveau en direction de Son Altesse. L’un d'entre eux l'interrogea :

« Excusez ma hardiesse Votre Majesté, mais êtes-vous vraiment certaine que l’on puisse lui faire confiance ?

En silence, elle tenta de soutenir ce regard, mais en fut visiblement incapable.

- Je ne peux pas vous forcer à croire en lui. Mais il m’a parlé de son remède, je sais ce qu’il a l’intention de faire. Évidemment personne ne peut savoir s’il va fonctionner, mais cela vaut le peine d’essayer – elle finit en murmurant. J’ai besoin qu’il mette au point ce remède, et je sais qu’il est le seul à pouvoir y arriver. »

Dans l’esprit de chacun, la décision était prise. Au vu de ce qu’il en coûterait, les membres du Conseil savaient que peu était à perdre tandis qu'il y avait beaucoup à gagner. De plus, si son projet venait à échouer et que l’Apprenti perdait la face, ce n’était pas pour leur déplaire. Ils se consultèrent en silence. Leurs vœux s’alignaient comme des étoiles à celui de leur souveraine. Ils firent revenir Nubilus.

Celui-ci obtint la confirmation de ce que le Conseil le soutiendrait dans son voyage en lui fournissant tout ce dont il avait formulé la requête. Il fit une révérence en prononçant ses remerciements.

Cependant, aussitôt redressé, alors que la séance aurait dû prendre fin, il dit :

« Il y a une deuxième question que je dois aborder avec vous.

Tous les nobles lui prêtèrent une attention sévère.

- Et vous allez m’écouter, parce que j’ai une autre lettre signée de Son Altesse. »

Il fit apparaître un second papier similaire au précédent, qu’il avait jusqu’à présent gardé secret. Chose qui surprit son auditoire et lui déplut gravement. Plusieurs d’entre ses membres durent contenir leur mécontentement, certains trépignèrent. Révéler ainsi à la dernière minute une dérogation qu’il leur avait dissimulée jusque là ! Ce garçon n’était donc bon qu’à se moquer d’eux ! Il jouait avec le feu. Ignorait-il qu’à se rire ainsi de l’ordre des choses, le chaos n’était jamais loin ? Kibitz quitta sa place comme il l’avait fait la première fois et s’approcha pour récupérer la missive, la lire et la valider pour eux tous. Cependant Nubilus la fit impatiemment léviter jusqu’à lui. Et pendant que le majordome la vérifiait, il reprit sans attendre.

« Vous avez hâte que tout cela se termine, et il en est de même pour moi. Alors ne perdons pas de temps. Je ferai de mon mieux pour être bref, mais Sa Majesté veut que vous entendiez ce que j’ai à dire. »

Lorsqu’il eut finit de lire, Kibitz regagna sa place à côté du trône. Tandis que les nobles se taisaient, leur interlocuteur commença.

« Ce n’est pas juste, ce que vous lui faites. Même pour le bien du royaume, vous ne devriez pas avoir le droit de retenir la vérité comme ça. Les vitraux et tout le reste, tout ça c’est du vent. La version de l’histoire qui va être transmise aux générations futures, une fiction. Et à cause de cela, bientôt tout le monde aura oublié ce qu’il s’est vraiment passé. Je sais que vous avez des responsabilités, que vous devez assurer la pérennité du royaume. Mais laissez-moi vous dire que cette paix est fondée sur un mensonge. Parce que ce n'est pas comme ça que ça s’est passé. J’étais là moi, comme vous. On était tous là. Quand elle m’a fait entrer au château, elle ne parlait plus à personne. Elle avait besoin de quelqu’un pour écouter ce qu’elle avait à dire, même s’il ne s’agissait plus que d’un enfant. Elle m’a montré ses livres, elle m'a parlé d’astronomie, des rêves, de la magie... Moi c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à prêter attention à la lune, au soleil, et à tout ce qu’on peut trouver dans le ciel. Je sais pas combien de temps tout cela a duré. Ce que je sais, c'est que de plus en plus, elle s’est mise à se disputer avec tout le monde. Je me souviens, ça faisait comme le tonnerre quand elle criait, et ça me faisait peur. J'avais peur qu’elle se mette à gronder contre moi aussi, alors que je n'avais rien fait. Quand elle voulait me rassurer, elle me rapprochait d’elle, comme ça, et puis elle chantait des berceuses pour que je m'endorme. Elle tremblait. Elle ne dormait plus beaucoup, peut-être parce qu’elle avait peur elle aussi. Ce n'est pas comme ça que ça aurait dû finir. Et moi je ne suis pas ici pour désigner les coupables, il ne faut blâmer personne. Mais Luna n’est pas la seule responsable. »

Tout faisait silence, et l’écoutait. Dans l’ombre de son trône, Celestia avait les yeux qui brillaient, mais faisait en sorte qu’aucun des Conseillers ne le remarquât. Nubilus ne la voyait pas, il observait en parlant le vide devant lui. Une moue amère le saisit brièvement lorsqu’il admit en relevant son regard sur chacun des nobles.

« Elle a raté, mais ce n’est pas une raison pour que ce soit tout ce qu’on retienne d’elle. Parce qu’elle ne mérite pas ça. »

Suite à cette déclaration, la réunion prit fin. Le silence garda la Chambre divisée jusqu'à ce que Nubilus la quitte, suivi peu de temps après par Celestia qui le rejoignit dans le couloir. Elle lui avait dit de l'attendre à l'extérieur une fois la séance terminée. Sa Majesté sortie, les Conseillers eux maintinrent leur assemblée pendant quelques minutes supplémentaires, en compagnie de Kibitz. Chacun de leur côté, les deux parties revinrent sur les propos de Nubilus, qui retombaient comme une rumeur lointaine pour certains, intérieure pour d'autres.

« Ah celle-ci vraiment ! Non mais demandez-moi d’y croire !

- Mais pour qui il se prend celui-là ?

- C’est tout bonnement insupportable.

 Allons mes Seigneurs, je vous en prie. Du calme. Avant tout, sachons contenir nos emportements.

- C’est vrai que je n’apprécie guère de m’énerver, mais là tout de même, il faut bien avouer que c’est un peu fort.

- Mais nous nous sommes déjà expliqués cent fois ! Alors pourquoi revient-il nous gâter les avoines avec cette histoire, ce n’est quand même pas croyable !

- Au cachot !

- La Jument Séléniaque constitue le plus grand échec de notre temps.

- Mais nous ne pouvons pas laisser courir le bruit que la sœur de la régente se cache derrière ce monstre. S’il y a une possibilité pour qu’il arrive la même chose à la princesse qui reste, je ne vous explique pas la pagaille.

- Des révoltes s’abattraient sur nous de toutes part. Le gouvernement pourrait même être renversé ! Ce serait la panique, et ce maudit chaos avalerait le pays tout entier !

- Sans mentionner les coups de force venant de l’étranger. Il en va déjà bien de ces accusations de putsch et de leurs tentatives d’invasion…

- Au cachot !

- Et puis l’on ne peut pas se permettre de laisser voir que la seule solution qui soit restée à la Princesse Celestia face à sa propre sœur ait été de l’exiler. Elle perdrait aussitôt la confiance du peuple et celle des pays voisins. Enfin de ceux qui n’ont pas envoyé de troupes pour tenter de nous envahir…

- C’est pour cela qu’il nous faut changer cet échec en victoire.

- Oui. C’est regrettable certes, mais toujours est-il que nous n’avons pas trouvé d’autres solutions. Au moins, de cette façon le royaume est sauf.

- Reste à le guérir de ses derniers maux.

- Et ce Nubilus qui n’a toujours rien compris. S’il ne tenait qu’à moi de le virer, il aurait déjà fait vent depuis longtemps, je vous le garantis.

- Mais que voulait-il exactement ? S’il a obtenu une dérogation, est-ce qu'il pourrait s’agir d’un message que Sa Majesté nous communiquerait pour nous pousser à revenir sur notre communication ?

- Je ne suis pas sûr que Son Altesse tienne vraiment à ce que nous modifions quoi que ce soit. Je pense qu’elle a parfaitement anticipé notre réaction. Elle sait que nous ne nous trouvons pas en bons termes avec Nubilus. Ce serait beaucoup trop maladroit de sa part de nous le suggérer de cette façon.

- Il n’a pas tort. Sa Majesté dispose tout de même d’un sens politique plus aiguisé.

- Oui, jamais elle n’aurait jamais tenté un coup pareil.

- Mais alors pourquoi lui avoir fourni cette dérogation nom d’une selle ! »

Tout à coup, l’un des nobles s’adressant à la moustache du majordome lui demanda ceci :

« Kibitz, vous qui êtes souvent aux côtés de Sa Majesté, savez-vous quelque chose qui pourrait nous éclaircir sur ses intentions ?

L’interpellé s'avança de quelques pas. Il avait l’air sûr et honnête.

- Je me dois de louer votre clairvoyance mes Seigneurs. En effet, je ne pense pas que Madame ait poussé Nubilus à intervenir parce qu’elle désirait vous faire remédier à votre politique de communication. Je suis d’ailleurs certain que ses dispositions à cet égard n’ont pas évolué.

- Tu penses qu’elle soutient toujours cette campagne ?

- Oui, malgré elle dirions-nous.

- Mais alors quel est le problème ? Parce qu’elle commence doucement à me tirer sur les genoux, cette histoire !

Le majordome fit une pause.

- Moi-même je ne suis pas sûr des raisons qui soutiennent une telle décision. Depuis l’Incident, Madame s’épanche peu sur les idées qui la travaillent, et je m’inquiète comme vous des secrets qu’elle nous faits.

- Se pourrait-il qu'elle en dise plus à Nubilus ?

- Je crois Monseigneur qu’elle n’en a pas besoin.

- Que veux-tu dire ?

- Eh bien, lors de ces nombreuses années que j’ai passées à ses côtés, je me suis rendu compte que Madame partageait avec Nubilus quelque chose auquel je demeurais étranger. Nul ne doute que cela est lié avec le fait qu’il a passé plusieurs mois en tant que protégé de sa sœur, la regrettée Princesse Luna.

- De cela mon ami, tout le monde au château s’en est déjà aperçu.

- Et maintenant, il bénéficie de la protection de l’autre sœur. Je ne comprends pas bien comment il fait pour avoir l’air indispensable. Mais une chose est sûre : elle veut le garder.

- Ce titre d’Apprenti est une mascarade, tout le monde le sait.

- Tout cela est bien gentil, mais nous ne nous trouvons pas plus éclairés sur notre problème.

- C’est vrai. Qu’est-ce que Sa Majesté a voulu nous dire en envoyant Nubilus parler à sa place ?

Kibitz réfléchit.

- Puisqu’elle n’a pas fait suite à son discours, j’estime mes Seigneurs qu’il n’a fait autre chose que parler en son nom. Je ne crois pas qu’il faille voir plus loin que cela. Madame tenait sans doute simplement à ce que soit exprimé ici même, dans cette honorable Chambre, une opinion réfractaire qu’elle partage sans doute un peu – il balaya la salle du regard. Les temps sont durs et cette époque n’est pas tendre avec Notre Majesté. C’était sans doute pour elle une façon de vous faire parvenir ce qu’elle a sur le cœur. »

Avec un nouveau silence, les membres du Conseil se regardèrent.

Puis, l’un après l’autre, chacun d’entre eux se leva de son siège, passa de l’autre côté de la tablée et fit face au trône vide.

« Messieurs, nous travaillerons à ce que toutes ces zones d’ombre s’évanouissent ! »

Ils semblaient huit colonnes qui soutenaient le toit du ciel. D’un commun mouvement, ils brandirent leur épée cérémoniale. Ils crièrent tous avec un seul coeur, ce qui était leur façon de mettre un terme à la réunion :

« Pour Equestria ! »

Cette séance était définitivement terminée.

 

 

Note de l'auteur

Kibitz le majordome à moustache est un personnage du comic officiel My Little Pony: Friendship is Magic. Il apparaît notamment dans la mini-série des "Reflections".

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