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Chapitre IX. La veille d'Endymion

Dans la chambre de Nubilus au château.

Le monde donnait sur la nuit. Après qu'il eut délicatement sombré dans l'ombre de lui-même, son mouvement paraissait s'être suspendu. La course de la lune demeurait insoupçonnée, le satellite semblait immobile. Plus rien sur la terre ne bougeait. Ne demeurait que le revers des choses, tandis que les êtres semblaient s'être retournés à l'intérieur d'eux-mêmes pour la nuit. Ce géant qu'était le monde avait refermé son étreinte et s'était endormi, et depuis le versant opposé l'univers s'était levé en allumant ses étoiles, comme autant d'innombrables petites consciences qui s'éveillaient doucement et regardaient les rêves qu'on faisait en bas.

Au centre du ciel mauve, la lune et son visage saumâtre. Elle regardait cette terre dormir en ruminant, et ses rayons portaient les lueurs qui trahissent l'activité d'un esprit agité. Les seules au monde, maintenant que celui-ci avait cédé le pas à la nuit. Elle faisait attention, mais à quoi ? Ce gigantesque œil servait à l'univers pour se regarder. Ainsi pouvait-il se juger, avant de confier aux vents sa peine qu'ils allaient comme des voix transportant dans leur longue dérive au-dessus de la terre, célibataires éperdus, à travers le ciel de la nuit. Ainsi les nuages passaient dans le ciel mauve, en se grisant de la volonté étrangère qui les faisait avancer, et qu'ils regardaient, tournés en direction de ce visage, sans jamais cesser de le fixer.

Ce chant du chœur céleste parvint jusqu'au balcon d'une chambre ouverte, annonçant aux ombres l'arrivée de leur maîtresse. La lune en effet vint y descendre à son tour, assurée du secret que lui faisait la nuit. Elle arriva sans se faire entendre, avec toute la délicatesse des espérances que l'on confie aux étoiles et toute la beauté que l'imagination prête aux déesses. Elle ne s'était pas seulement penchée ; aussi difficile que cela puisse paraître, la voilà qui avait quitté les célestes hauteurs pour venir en bas se glisser à l'intérieur de la chambre d'un mortel. Elle était profonde comme un cœur tentant d'en rejoindre un autre.

Ses yeux épandaient dans l'ombre de la chambre, jusqu'au lit, un éclaircissement de miel blanc qui gagnait les draps. Elle fit un pas, avec toute la précaution qui peut être laissée à un cœur lorsque la seule paix qu'il lui reste consiste à se précipiter en avant pour étreindre son désir. Elle hésita, craignant de froisser l'ombre du monde qui les abritait, avant d'avancer jusqu'à la forme repliée dans le lit. Il se trouvait là l'objet de toutes les aspirations qui soufflaient dans son être. Tout le reste, ce qui en elle ne tendait pas vers lui, s'était tu. Elle remonta jusqu'à son visage que le sommeil rendait doux comme celui d'un enfant, et une fois dessus elle l'éclaira avec toute sa générosité. En le caressant tendrement, silencieuse et secrète, son regard auscultait sa belle mine. Sa lumière détachait des ombres dans son visage et au milieu de ses cheveux comme si elle eut voulu disposer de chacune d'entre elles pour la figer avec elle au milieu des étoiles.

Ainsi put-elle l'observer, à son aise, dormir tandis qu'elle était loin. Le silence de toutes les choses leur profitait enfin. Elle pouvait courir ses rêves à son insu.

Que leur avait-on fait ? En les exilant ainsi l'un de l'autre, on leur avait en vérité rendu service. On leur avait enlevé l'objet de leur désir ; il ne leur en avait pas fallu plus pour le sublimer. Ce qui nous est magnifique et que l'on ne peut pas atteindre pour l'encercler entièrement se conserve loin de nous dans sa première image. Il garde son attrait et nos sentiments à son égard demeurent intacts. Si l'on se trouve dans l'impossibilité de le combler, de le remplir de son objet, le désir se suspend sans risque de s'altérer. Il continue de brûler autant qu'une étoile, et le temps ne l'affecte que très lentement. C'est à ce moment que l'imagination prend le relais : elle remplit cette distance irrémédiable qui nous sépare de l'autre auquel on est attaché. Ses inventions font sur le cœur un effet semblable à celui de l'huile sur le feu : elles le maintiennent dans son ardeur et lui permettent de durer. Ainsi, en un regard tendu vers la voûte nocturne, le sentiment trouve de quoi se répondre. Il devient autosuffisant et peut s'alimenter de cette façon le temps d'une vie peut-être, tant que l'on ne franchit pas la porte qui nous conduit à l'objet pour lequel nous nous confondons de désir.

Quant à eux, le ciel était cette porte qu'ils ne devaient pas franchir, sous peine de se consumer et de voir leur propre aspiration s'éteindre. Si tel venait à être le cas, ils ne trouveraient alors plus alors de quoi se répondre de leurs sentiments, et se perdraient encore tout vivant dans le vaste oubli de l'espace. Tant qu'ils s'admirent, tant qu'ils se retiennent à bout de bras, ils s'épargnent l'un l'autre cette peine.

Le châtiment injuste de leur éloignement, leur sacrifice et leur douleur les glorifiait chacun aux yeux de l'autre. Mais ce soir, la lune s'était enfuie de sa lointaine prison. La seule loi du cœur l'avait poussée à se soustraire à toutes les autres qui l'avaient forcée à l'exil. Il la pensait éloignée ; ils n'avaient jamais été si proche l'un de l'autre. Maintenant elle se pâmait devant ses paupières closes. Elle le couvait de tout son être, elle couvait en toute impunité cette âme qu'elle avait emportée sur le monde.

Elle-même s'étonnait de se trouver à ce point attendrie et attachée à ce qu'il était. Le ciel ne se penche pas sur ce qui est à terre sans faiblir. Une nature haute qui s'éprend d'une autre plus faible ne va pas sans un certain malaise de l'ordre des choses ; et ce qui pour un des parties constitue une élévation revient inversement pour l'autre à une dégradation. Mais quelle plus grande gloire du cœur que de faire plier ce qui est habité d'éternel ? C'est à ce rapprochement  des natures les plus opposées, le divin et le terrestre, ainsi qu'à leur apprivoisement mutuel, que se reconnaissent les fantasmes des mythes.

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