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Chapitre unique

Chap 1

Sweetie Belle retint un bâillement ; ce n’était pas convenable pour une jeune pouliche de bailler et elle se devait de rester respectable et bien élevée, c’est ce que sa très chère mère ne cessait de lui répéter à longueur de journée, mais par Célestia qu’est qu’elle pouvait s’ennuyer ! 

Elle était assise là sur le gazon, adossée à ce grand saule, elle avait bien tenté de jeter un œil sur le livre que lui avait confié sa sœur, mais qu’il était barbant ce bouquin ! Pardon, que cet ouvrage est rébarbatif, car c’est ainsi que doit s’exprimer la bonne pouliche. Pas une seule image, que du texte. Et il n’y avait même pas de dialogue du peu qu’elle en avait vu. 

La chaleur de ce printemps finissant rendait cette fin d’après-midi encore plus longuette.

Sa mère lui avait fait promettre de revenir uniquement pour le thé de cinq heures, ni avant ni après. La pouliche en était à se demander si cela valait la peine de se lever pour faire une couronne de marguerites quand elle vit un petit lapin blanc passer.

Que le lapin ait les yeux roses c’était peu banal, qu’il s'arrête et se redresse en s'exclamant « Je suis en retard, en retard », c’était des plus étrange, qu’en plus il sorte de sa fourrure une petite montre à gousset et vérifie son heure sur la toquante, voilà quelque chose de réellement extraordinaire.  

La petite licorne voulut l’interpeller mais déjà l’animal s’éloignait en bondissant. Elle eut beau l’appeler il ne ralentissait pas, ne cessant de répéter « Je suis en retard ! En retard ! »

Elle le vit s’enfoncer dans un étroit terrier sous une haie. Sans se donner la peine de la réflexion, la pouliche se faufila tant bien que mal à sa suite mais le lagomorphe, plus petit, avançait sans difficulté et avait bien de l’avance. La lumière de la surface se fit moindre et Sweetie Belle avançait de plus en plus à tâtons quand soudain le sol se déroba sous ses sabots et elle tomba vers l’avant comme dans un puits. 

Chose étrange, alors qu’elle chutait, les lois de la gravité semblaient se tordre. Soit que la chute soit très longue et dans ce cas elle aurait dû finir par rejoindre le centre de la Terre et avoir très chaud ou bien rencontrer quelques roches en fusion ou du magma, soit elle était ralentie comme en apesanteur. 

Elle avait bien appris sa leçon et connaissait la différence entre lave et magma mais il n’y avait personne à qui la réciter. Peut-être qu’à force de tomber elle arriverait aux antipathies. Enfin pour ce mot elle était moins sûre d’elle et était bien contente qu’il n’y ait personne pour la reprendre. La petite licorne se demanda qui elle pourrait y rencontrer et essaya une révérence à la monde canterlotoise comme sa mère le lui avait enseigné. Et bien révérencer dans le vide ce n’est pas facile.

Après quelques saltos involontaires, Sweetie Belle constata dans sa chute qui était si longue que les parois étaient couvertes d’armoire et d’étagères encombrées de tout un bric à brac. Il y avait même une coccinelle dans cette rubrique. 

« Est qu’Opal remarquera mon absence ? » s'interrogea la pouliche. Il n’y a ni poisson ni souris pour elle ici. Peut-être y a-t-il des chauve-souris ? Est que les chats mangent des chauves-souris ou bien est-ce les chauve-souris qui mangent les chats ? La petite licorne se posa la question un moment et son esprit était si occupé qu’elle se mit à somnoler. Elle fut réveillée par un atterrissage un peu rude dans un lit de feuille mortes. Pas de mal heureusement.

Au loin elle entendit de nouveau ce lapin. « Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard ! » et déjà le voilà qui disparaît à l'angle. Le temps pour la pouliche de s’arracher au tas de végétaux mort qu’il avait de nouveau disparu. 

Sweetie Belle continua dans le couloir et déboucha sur une vaste salle sombre et mal éclairée par quelques globes de lumière grise aux pieds enveloppés de draperies. Les murs étaient remplis de portes de chêne. Sweetie les essaya toutes mais les trouva toutes closes. Alors qu’elle embrassait la salle du regard, son œil fut attiré par un reflet doré. Au centre de la pièce se tenait un guéridon de cristal si poli et transparent qu’il en était invisible. Sur ce meuble, une petite clef d’or. C’est munie de ce passe que la licorne refit le tour de toutes les ouvertures. Sans plus de réussite. Alors qu’elle désespérait ne voici pas qu’en poussant une des draperies elle découvre une minuscule poterne. La clef y glisse à merveille et l’ouvre sans effort. De l’autre côté, un magnifique jardin planté de fleurs. 

Mais l’ouverture est si étroite que sa tête ni passe même pas, sans compter sa croupe ou ses épaules. Comme elle regrette de ne rien y savoir en magie. D’un coup de corne et la voilà téléportée ou rapetissée. Hélas Sweetie Belle n’a aucun talent pour la magie ni pour rien d’autre. Elle n’avait même pas de marque de beauté.

La pouliche décida revenir vers le guéridon, peut-être avait-elle omis quelque chose ? En effet il s’y trouvait une toute petite fiole de cristal. Sweetie était certaine que cette bouteille n’était pas là l’instant d’avant. Une petite étiquette de papier était retenue au bouchon. Le message fort simple était écrit en lettres capitales en or : « BUVEZ MOI ». La pouliche posa la clef sur le guéridon pour saisir la fiole. La petite licorne eut un instant de réflexion. Sweetie Belle était un minimum méfiante. Sa mère ne cessait de lui rappeler que si c’était trop beau ce ne pouvait pas être vrai. Pas d’autre étiquette, de note explicative, ni de liste d'ingrédients. Elle déboucha le flacon. Une douce senteur de fruit des bois et de réglisse lui vint au museau. C’était une odeur de sirop ou de médicament. Il n’y avait aucune mention de poisson ou de danger. Rassurée, elle but tout de go. C’était sucré et doux.

La petite licorne eut l’impression de se replier sur elle-même comme un télescope. Elle rétrécissait. Elle s'inquiéta un moment que ce processus ne s’arrête pas et qu’elle finisse par disparaître mais cette crainte se révéla chimérique car aussi soudainement que le processus avait commencé, il s’arrêta. Elle avait tant et tant diminué qu’elle ne faisait plus qu’une pomme de haut, c’était à peine la hauteur de son propre genou de sa taille normale.

Nul doute qu’à présent la pouliche pourrait passer le seuil de la porte. Arriver devant la porte elle constata avec horreur qu’elle avait laissé la clef d’or sur le guéridon de verre. Revenant sur ses pas, la petite licorne revint au pied du meuble transparent. La clef était bien là, visible à travers le verre. Belle tenta de saisir l’objet avec sa télékinésie, mais l’or lui semblait peser plus lourd qu’une tonne de plomb. La petite licorne essaya de toutes ses forces de la déplacer mais rien n’y fit, cela ne bougea pas d’un iota. Ce fut d’abord la colère qui étreignit la pouliche mais elle s’éteignit bien vite pour céder la place au désespoir et à l’abandon. Enfin épuisée, Sweetie n’avait d’énergie que pour pleurer.

Entre deux sanglots, la petite licorne aperçut une petite boite en carton blanc avec de nouveau des lettres d’or en majuscule « MANGEZ MOI ». A l’intérieur, un petit gâteau aux raisins secs. Qu’importe le résultat, se dit-elle : si elle grandit, elle pourra récupérer la clef, si elle rétrécit davantage elle pourra passer sous la porte. Le gâteau disparut en quelques bouchées.

Le sentiment de se déplier tel un télescope revint en inversé de ce qu’elle avait déjà ressenti. La pouliche se mit à grandir. Heureuse de cette issue, Sweetie Belle empoigna la clef, mais hélas le processus ne s’arrêta pas : la pouliche continuait à croître. En quelques instants, elle était plus imposante que n’importe quel adulte. La minute d’après elle était déjà plus haute que le plafond, rapidement les murs furent des parois contre lesquelles la licorne se retrouva compressée, comme dans un étau.

Le désespoir revint au galop. Les larmes perlèrent comme la rosée du matin puis devinrent un torrent sans fin. Les flots salés des larmes formèrent comme une mare tout autour de la pouliche désemparée.

Un bruit de pas se fit entendre. Le lapin blanc du matin entrouvrit une des portes closes. Le rongeur dut patauger dans l’eau des larmes qui envahissait déjà la pièce toute entière.

« Je suis en retard, retard ! Mais, mais qu’est donc que ceci ? Je suis déjà assez en retard comme ceci.

– Excusez-moi, l’interpella la licorne entre deux sanglots. Pourriez-vous m’aider ?

– Ah ! » s’exclama le lapin terrifié qui s’enfuit en voyant la géante, laissant tomber dans sa fuite ses gants et son éventail.

La pouliche se remit à geindre de plus belle. Inconsciemment, elle saisit de sa magie l’éventail, et l’agita en tout sens pour se donner contenance. A chaque brassée d’air la ponette diminuait, pourtant, dans son chagrin, la malheureuse ne se rendit compte de rien. C’est quand elle se retrouva avec le poitrail baignant dans les larmes qu’elle constata la chose. A présent elle n’était pas plus grande qu’une souris et c’est en barbotant qu’elle atteignit la fameuse porte. Quand enfin elle l’ouvrit à l’aide de la clef d’or, ce fut comme si une chasse était tirée, Sweetie fut prise de court, toute l’eau partit d’un coup, entraînant pouliche et mobilier.

C’est bras par dessus tête que Sweetie Belle fut entraînée ; dans les tourbillons elle se crut perdue, toute noyée mais heureusement à la décrue elle n’en était que détrempée.

 

Chap 2

Elle échoua sur une plage abandonnée, entre coquillages et crustacés. Devinant au loin des crabes menaçant à l’aspect de géants, la licorne miniaturisée jugea préférable de s’avancer dans l’intérieur. Pour son échelle une simple prairie se releva une jungle. Progressant difficilement entre marguerites et pissenlits, elle découvrit une vaste clairière occupée en son centre par un vaste rond de sorcière. Sur le plus grand des champignons trônait une imposante chenille blanche enveloppée dans un épais peignoir, son arrière train avait un ensemble de motifs en losanges bleu clair qui avaient quelque chose de familier à la jeune licorne. La larve se tenait accroupie, son visage était couvert d’une épaisse couche de crème et deux rondelles de tiges végétales lui couvraient les yeux. Des bigoudis entortillaient ses longues et volumineuses antennes d’un violet profond.

Sweetie Belle s’approcha de la créature, intriguée ; ce faisant l’intéressée se redressa, alertée par le bruit de la pouliche s’approchant.

« Qui s’avance ainsi ? questionna la chenille.

– Je serais bien en peine de répondre, je ne sais plus moi-même qui je suis, se défendit la petite licorne.

– Et bien chérie, en voilà des manières, répondit l’insecte avec emphase. Ne pas savoir qui l’on est soit même. Expliquez-vous, je vous prie.

– Cela m’est hélas impossible à expliquer, se justifia Sweetie Belle, car voyez-vous je ne suis plus moi-même.

– Je ne vois rien du tout, protesta la chenille.

– Il est vrai, concéda la pouliche qui se pencha pour enlever les rondelles des yeux de son interlocuteur. Je ne m’y entends plus guère à changer sans cesse de taille, continua la pouliche.

– Peccadille que tout cela, s’emporta l’insecte.

– Ho j’aimerais vous y voir quand vous passerez par la chrysalide puis deviendrez papillon. Je me demande si vous serez encore vous-même à subir toutes ces transformations.

– Point du tout, soyez en assurée. »

La chenille se redressa complètement, prenant le temps d’observer pour la première fois le petit poney qui lui faisait face.

« Mais qui êtes-vous donc ? » questionna l’autochtone invertébré.

Sweetie sentit la moutarde lui monter au nez, cette conversation se mordait la queue.

« Et si vous commenciez par vous présenter en premier, contre-attaqua la pouliche énervée.

– Et pourquoi donc, je vous prie ? »

Ne trouvant rien à répondre de sensé et de poli à cette objection la petite licorne préféra tourner les talons et repartir.

« Restez donc, je vous en conjure, lui cria la chenille alors qu’elle s’éloignait. J’ai quelques révélations d’importances à vous communiquer. »

Revenant sur ses pas, Sweetie Belle se calma quelque peu et attendit. La créature resta silencieuse quelques minutes, le temps pour elle de se défaire de son masque et enlever ses bigoudis.

« Racontez-moi donc, chérie, l’encouragea l’insecte

– Je vous avoue ne plus arriver à me souvenir clairement des choses. De plus je ne reste pas plus d’une heure sans changer de taille.

– De quoi tentiez-vous de vous remémorer ? questionna la larve.

– Le vocabulaire et mes leçons s’échappent de mon esprit comme l’eau d’une passoire, expliqua la pouliche. Il me semble que la logique déserte mon esprit comme mes provisions pécuniaires face aux promotions saisonnières.

– Essayez donc de nous réciter quelque poésie ou fable. La rime à ceci de facile.

– Mère a insisté pour que je retienne.

– Enchantez-nous de votre prosodie, l’encouragea la chenille.

 

Maître Corbeau sur un arbre perché,

Faisait son nid entre des branches.

Il avait relevé ses manches,

Car il était très-affairé.

Maître Renard, par-là passant,

Lui dit : « Descendez donc, compère,

Venez embrasser votre frère. »

Le Corbeau, le reconnaissant,

Lui répondit en son ramage :

« Fromage. »

 

– Les rimes embrassées sont du plus bel effet, mais ce n’est assurément pas l’original, constata la chenille.

– J’y concède à regret mais comme vous pouvez l’observez, tout mon esprit est emberlificoté », concéda la petite licorne.

Un silence de plusieurs minutes s’installa. La chenille fut la première à le briser :

« Et bien, quelle taille vous siérait le mieux ?

– Je ne veux pas me montrer capricieuse quant à la grandeur, mais entendez bien qu’à en changer si souvent on en perd son sens commun.

– C’est hors de propos. »

Sweetie Belle resta un instant silencieuse. De sa courte vie elle n’avait jamais été si souvent contredite et elle doutait de ne jamais pouvoir s’entendre avec un être si dissemblable à ses propres dispositions.

« Avez-vous enfin trouvé votre contentement, que je ne vous entende plus, s’interrogea la chenille.

– Une taille un peu plus haute me serait souhaitable, repris la licorne. C’est que huit pépins de haut, c’est fort peu.

– C’est la une fort belle taille, s’empourpra la chenille en se redressant de toute sa hauteur, qui équivalait à peu ou prou les huit pépins.

– Ce n’est pas dans mes coutumes, je m’en excuse, se défendit la pouliche

– Vous finirez par vous y faire », rajouta l’insecte en se rabaissant.

Sweetie Belle se décida à appliquer un des adages maternels si souvent assénés : 

Elle resta debout et silencieuse à côté de cet étrange insecte. Au bout d’un temps certain, pour ne pas dire un certain temps la chenille avait enfin fini de se coiffer et de s’apprêter. Elle descendit au sol et alors qu’elle s’éloignait elle se tourna vers la petite licorne.

« Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser.

– Un côté, Mais de quel côté ? demanda Sweetie complètement déboussolée.

– Mais voyons chérie, je parle du champignon bien sûr. »

Et sans plus d’explication, l’étrange larve disparut dans l’épaisse végétation. Sweetie resta dans l’expectative un petit moment. Sans être un grand mycologue, il ne faut pas être grand clerc pour constater que les champignons ont ceci de fâcheux qu’ils sont ronds. Difficile en ces circonstances de déterminer quel bord est un côté plutôt qu’un autre. Ne pouvant trancher ce nœud, Sweetie Belle se résolut à écarter au maximum ses sabots pour englober le fongus, prenant un morceau sous chacun de ses deux sabots.

N’y tenant plus, la pouliche croqua une bouchée. Aussitôt elle poussa un cri de terreur. Un intense vertige accompagné d'une impression d’étirement infini la traversa le temps d’une fraction de seconde. Où donc était son encolure, son cou lui semblait affreusement long. Des brindilles couvertes de minuscules feuilles s’emmêlaient à sa crinière. Sur le bout de son museau se tenait en un équilibre précaire un minuscule nid rempli d’œufs et tout autour s’agitaient trois oisillons bariolés, tous bichromes, le corps et les ailles étaient d’une couleur, tandis que la tête et la queue étaient d’une autre. Le premier des volatiles avait le corps d’un rose pâle et le reste d’un vert pomme, le deuxième était d’un rose plus vif associé à un jaune blond. Une petite fleur blanche était coincée dans sa crête, au-dessus de l’œil droit. Le dernier oiseau était d’un blanc beurré avec les plumes de la queue et de la tête dans une alternance de rouge et de rose. Le trio s’agitait en tous sens, comme un essaim de frelons à qui on aurait abîmé la ruche. Elles ne cessaient de crier d’une voix aiguë et indubitablement féminine, elles picoraient le visage de la pouliche avec hargne mais avec autant d’effet que le ferait un moucheron sur un bœuf.

« Un serpent, un serpent ! »

Que des oiseaux parlent n’étonnait plus à présent la pouliche

« Calmez-vous, mesdames je vous prie, tenta de rassurer Sweetie Belle.

– Un serpent ! reprirent en chœur le trio.

– Il n’y a pas de serpent ici, protesta la licorne. Je ne suis pas un reptile.

– Serpent, briseur de nid, mangeur d’œufs, répondirent en une cacophonie la triplette d’oiseau.

– Ce n’est pas assez que l’on couve, dit le premier volatile.

– Il faut en plus que l’on guette, ajouta le deuxième.

– De jour comme de nuit, renchérit le troisième.

– Qu’importe où nous nous rendons, toujours des voyous viennent nous tourmenter, repris le premier.

– En se réfugiant ici, au sommet des cimes, nous pensions leur échapper, se plaignit, amère, la seconde.

– Mais c’est sans réussite, compléta la dernière.

– Vous m’en voyez désolée, s’excusa Sweetie Belle, mais je le répète, je ne suis pas un serpent.

– Ah la bonne affaire, est qu’êtes-vous donc alors ? demanda celle au plumage vert.

– Et bien je suis… Sweetie hésitait, elle n’était même plus sûre

– Ah, on trébuche, voilà l’aveu ! s’exclama celle à la fleur.

– Non, je suis une pouliche, se défendit la licorne, ayant enfin retrouver ses mots.

– Une pouliche !? Menterie que tout ça, caqueta celle aux plumes de beurre et rubicondes. J’en ai déjà entraperçues et cela n’a pas de cou si long. Pas besoin de le cacher, vous vous régalez d’œufs.

– Il est vrai qu’il m’arrive d’en manger, confessa Sweetie Belle à regret. Mais sachez que les poneys mangent des œufs comme les serpents. Il est difficile de faire de la pâtisserie sans cet ingrédient.

Après cette déclaration, les piaillements devinrent insupportables. La pouliche préféra battre en retraite et descendit sa tête entre les branches, y déposant ce nid et ses ombrageux propriétaires. Elle s’avisa alors qu’elle tenait toujours les deux morceaux de champignon au sabot. Croquant tantôt une miette de l’un tantôt un bout de l’autre, elle arriva par ajustements successifs à retrouver peu ou prou sa taille normale.

 

Chap 3

Sweetie se trouvait maintenant dans un sous-bois ombragé, et bien dubitative quant à la marche à suivre. Elle aperçut alors un étrange matou allongé entre deux grosses branches qui la dévisageait bizarrement. Le félin ressemblait à n’importe quel chat sauvage, noir tigré de brun à ceci près que ses yeux étaient jaunes avec des pupilles rouges, l’œil de droite faisait presque le double en taille de son compère de gauche. Un bois de cerf et une corne de bouc lui sortaient du crane entre les deux oreilles tandis que sa moustache était doublée d’une petite barbiche grise. Le fauve chantonnait pour lui-même une étrange chansonnette tout en enchaînant les grimaces.

– Pardonnez-moi, commença timidement la petite licorne. Je me suis égarée, pourriez-vous m’indiquer un chemin, je vous prie ?

– Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller, répondit le chat.

– Ho cela importe peu, je…

– Et bien inutile de vous inquiéter, la coupa le félin. Un chemin en vaut un autre. Vous arriverez bien quelque part, pourvu que vous marchiez suffisamment. »

C’était incontestable en effet, la licorne devait bien en convenir, elle tenta donc une autre approche.

« Peut-être pourriez-vous me dire qui donc réside par ici ?

– Dans cette direction réside une chapelière et dans celle-ci un lièvre. Mais qu’importe puisque tous deux sont folles.

– Excusez mon impolitesse mais je crois en avoir soupé, de la folie.

– Ho mais vous devez vous aussi en avoir votre part de grain, plaisanta le matou.

– Mais de quoi donc ? s’interrogea Sweetie

– De folie bien sûr, ajouta le chat. Sinon vous ne seriez pas ici.

– Je préfère me considérer comme quelque-poney de normal, se défendit la pouliche

– Mais qu’est que la normalité, ma chère ?

Et sur ce le félin disparut progressivement, rayure par rayure, en un ricanement de dément, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que sa grimace, qui disparut en dernier.

A choisir de deux maux Sweetie préférait alors voir le lièvre. Au moins elle n’avait jamais eu l’occasion d’en voir un avec de la conversation, alors qu’un chapelier, elle en avait déjà croisé à l’occasion, en accompagnant sa mère faire ses emplettes.

La maison apparut vite au détour du chemin, la bâtisse n’avait rien d'identifiable par rapport au spectacle se tenant sur son perron. Sous un grand arbre se dressait une très grande et longue table encombrée de vaisselle. Au bout, un lièvre gris au cheveux blonds qui louchait tenait compagnie à une jument rose avec une tenue de vendeur vert sapin, sur sa tête trois chapeaux empilés les uns sur les autres d’où dépassaient diverses étiquettes de prix. Sur la table, un petit alligator pas plus grand que deux pommes somnolait dans un immense mug.

« Il n’y a pas de place, il n’y a pas de place hurla la jument ; il n’y a qu’abondance. »

Sweetie se posa avec prudence sur le fauteuil vide en bout de table.

« Prendrez-vous donc du cidre ? demanda la chapelière.

– Si c’est de l’alcool, je n’en ai pas encore le droit, répondit la petite licorne.

– Tant mieux, car il n’y en a pas, répliqua la jument habillée de vert.

– C’est assez impoli de proposer quelque chose que vous n’avez pas, objecta Sweetie Belle

– Dit celle qui s’est assise sans y être invitée, contra la ponette rose.

– Cookies ? proposa le lièvre.

– Quel quantième sommes-nous, questionna à brûle-pourpoint la chapelière.

– C’est à dire ? demanda la petite licorne.

– Quelle jour du mois sommes-nous ? insista la rose en sortant une grosse montre à gousset de sa redingote.

– Le vingt me semble-t-il », hasarda la jeune pouliche.

Sweetie Belle observa la chapelière remonter sa toquante, le cadran allait jusqu’à trente-et-un et indiquait les jours et les mois et non les heures, minutes et secondes. La licorne enquêta sur cette bizarrerie.

« Voyons votre montre, si vous aviez une, nous renseignerait-elle sur l’année où nous nous trouverions ? » rétorqua la rose alors qu’elle finissait de remonter son engin. La petite licorne devait bien convenir que pour absurde que soit cette logique elle se tenait et elle n’y trouvait rien à redire. La montre se mit alors à sonner

« C’est bien ce qu’il me semblait, continua la chapelière, je retardais de deux jours. Et bien, joyeux non anniversaire.

– Un joyeux non anniversaire, mon cher, répondit le lièvre. Cookies ?

Les deux compères se mirent alors à chanter en duo une bien étrange chansonnette

– Oh et bien toutes mes félicitations pour votre anniversaire, s’enthousiasma Sweetie Belle.

– Merci, merci, mais il y a méprise, ce n’est pas un anniversaire mais bien un non-anniversaire que nous fêtons ici, précisa la jument adulte. Laissez-moi vous expliquer. Il y a un seul jour par an où l’on fête son anniversaire et 364 autres qui sont sans festivités, pourquoi ne pas inverser et célébrer ces jours pour ce qu’ils sont ? Des non-anniversaires !

– Vous faites donc une fête tous les jours ? Subodora la Sweetie.

– Oui, tout à fait ! rajouta la chapelière.

– Cookies ? proposa le lièvre.

– Mais alors, toute cette vaisselle ? s’interrogea la pouliche.

– Et bien c’est qu’à faire la fête sans cesse nous n’avons plus le temps de ranger et nettoyer. Comme disait un petit général, l’intendance suivra.

– L’intérêt d’un anniversaire est qu’il est extraordinaire, un non-anniversaire est ordinaire et banal. Il perd beaucoup de son caractère festif, expliqua la petite licorne avec sérieux.

– Et ne pas avoir de fête ? Non sens ! s’écria la jument rose qui fit exploser un canon de confettis. Il faut qu’il y ait la fête tous les jours ! »

– Mais si on festoie tous les jours, il n’y a plus le côté ludique, insista la licorne.

– Mais j’y pense, c’est aussi ton non-anniversaire à toi aussi, s’exclama la chapelière en saisissant la pouliche. Vite, il faut marquer ça ! »

La jument rose souleva son chapeau, en sortit un petit cornet de fête avec un élastique qu’elle accrocha sur la tête de Sweetie et dégaina de sa crinière un gâteau avec une bougie.

« Tiens, souffle et fais un vœu ! s’enthousiasma la ponette rose en présentant sa pâtisserie.

– Cookies ? rajouta le lièvre.

Sweetie expira avec force et éteignit la flammèche. Le gâteau explosa en confettis et paillettes, la chapelière se roulant par terre en riant. La petite licorne préféra s’éclipser, ces individus étaient bien trop déséquilibrés pour son goût.

 

Chap 4

Les pas de Sweetie Belle la conduisirent jusqu’à l’entrée d’un vaste jardin. La pouliche reconnut enfin le magnifique jardin qu’elle avait pu observer à travers la petite poterne du début de cette histoire. Les parterres de fleurs étaient débordants de couleurs, les haies bien droites et tracées au cordeau tandis que les pelouses étaient d’un vert éclatant et mieux tondues que la tonsure d’un moine.

Au centre de ce décor de rêve se tenaient trois cartes à jouer, chacune était plus grande qu’un étalon debout. A chaque angle de la carte se trouvait soit un pied soit une main. Au sommet de la carte une petite tête à la forme de sa couleur avec tous les éléments d’un visage : un nez, une bouche, des yeux et oreilles. Sweetie Belle se fit la réflexion que ce trio de personnage était fort étrange à observer car suivant la façon dont ils se présentaient au regard, ils apparaissaient ou disparaissaient. C’était là le propre de la deuxième dimension : une absence de profondeur en dehors d’une seule tranche.

Ces trois brèles s’activaient autour des rosiers blancs de l’entrée. Au ton, la dispute n’était pas loin et à les voir s’acharner sur ces pauvres rosiers mal dépotés Sweetie pouvait juger que c’était là trois empotés. Il n’y avait ici que du trèfle, quoi de plus normal pour un jardin. Deux se disputait avec Cinq qui répondait à Sept. Le trio de pieds nickelés se baladait avec un escabeau, un pinceau et un pot de peinture rouge carmin. Ils allaient d’un rosier à l’autre, repeignant les roses de rouge. La pouliche resta un moment à les regarder se battre puis lasse de leur jeu et n’y tenant plus, elle les interrompit pour leur demander la raison de leur cirque. Sans être circassiens, ils ne firent aucune circonvolution pour avouer leur mobile. La reine avait exigé des roses rouges mais les malheureux s’étaient emmêlés les pinceaux et avaient planté du blanc. Pour éviter de perdre leur chef, ils avaient décidé de leur propre chef de leur passer un coup de rouge. Sauf que ces tacherons n’avait pas besoin de gober un litron de rouge pour être aussi cloches que tout un carillon.

Sweetie Belle, qui avait bonne âme, se proposa de les aider. Le conciliabule fut rapide et l’assistance fut vite acceptée. Ces trois-là n’avaient de premier que leur nombre et ils se laissèrent bien volontiers guidés par l’ingénue étrangère.

Le dernier rosier était en chantier quand tambours et trompettes prévinrent de l’arrivée de sa royale majesté. On sortit le grand jeu et c’est tout le paquet qui vint en procession. Au premier roulement, Deux qui était le plus sot se prit le pied dans le seau, Cinq qui ne devançait Deux que d’un saut de puce sur l’échelle du génie renversa l’escabeau, ce qui fit tomber de l’arbrisseau, Sept et son pinceau. Tous avaient le nez dans le ruisseau, aucun n’osa piper mot et ils se tinrent à carreau quand le troupeau de hérauts et de carreaux s’ordonna et annonça en chœur la reine Judith, souveraine au grand cœur de toutes les couleurs.

Sa royale majesté était une grande et svelte alicorne, sa robe était d’un rose semblable aux plus onctueuses barbes-à-papa de la foire du trône tandis que son crin alternait fleur et poisson avec des mèches violette et saumon. La souveraine avait une large jupe échancrée, laissant deviner sa marque de beauté. Cette marque était, sans surprise ni originalité, un cœur, à ceci près qu’il était de bleu et avait l’aspect d’un cristal à facette polies.

Sweetie Belle, comme tout poney, était quadrupède et à ce titre, elle avait les sabots bien sur terre et se tenait debout et droite, au contraire du trio de trèfles qui tremblaient comme des feuilles, prostrés face contre terre.

La reine ne s’y connaissait guerre en labours et jardinières mais y entendait suffisamment pour juger que peinture et pinceau étaient au mieux saugrenus au pire bien louches. Il n’y eut pas besoin de cuisiner longtemps les lascars pour qu’ils avouent leur faute, cela ne fit pas un pli, chacun se défaussant sur son comparse pour sauver sa peau mais tous y perdirent la tête. La condamnation fut aussi brève que leur jugement, la mort par décollement du chef. Ce qui se traduisit par la reine Judith hurlant :

« Qu’on leur coupe la tête ! 

– Mais ils ont juste... commença à protester Sweetie…

– Silence ! Que tous se taisent ici séant ! Éructa la souveraine. Mais qu’avons-nous là ? s’enquit la reine qui découvrait la pouliche. De quelle couleur est-elle ?

Le roi Charles de cœur, qui n’avait rien de grand hors son nom, se précipita devant sa compagne

« C’est une pouliche, ma mie, identifia le consort.

– On s’accorde à dire de moi que suis blanche pour la robe quoique d’un blanc cassé, crut bon de préciser la petite licorne en faisant la révérence à la mode canterlotoise.

– Et bien, même si je n’aime guère laisser un blanc, il faudra veiller à le réparer.

– Mais pour ces pauvres trèfles, voulut insister Sweetie Belle.

– Silence ! ordonna Judith. Ces incompétents ne valent pas plus que des nèfles. Désormais, vous ne parlerez que quand on vous y autorisera et ce sera pour répondre oui, votre majesté. Est-ce clair ?

– Oui, votre majesté

– Bien, savez-vous jouer au croquet ? continua la tête couronnée

La pouliche, qui n’y connaissait rien en ce sport, voulut répondre par négative mais se souvenant de sa dernière directive, elle se montra bien obéissante.

« Oui, votre majesté.

– Parfait ! » s’enthousiasma la reine.

Aussitôt une partie s’improvisa. Au lieu de maillet ce furent des flamants qui s’y collèrent et bien qu’il n’y ait pas de Wallons à la ronde ils n’en étaient pas pour autant roses. À la place des arceaux ce furent des cartes tirées du paquet des courtisants, tous des piques et pas des enfants de cœur. Et enfin pour les boules ce furent des hérissons, de quoi hérisser le plus puriste des amateurs de croquet.

La reine Judith, d’un regard, cloua le bec à son flamant, le hérisson roulé en boule courut ventre à terre aussi loin qu’il le pouvait de cette mégère. Les piques s’arcboutèrent sur le passage de l’épineux animal. La reine jubilait.

Sweetie Belle, elle, ne s’en tirait pas si bien. Son volatile était manifestement ivre. Sabotage, sa crosse sentait le cidre, un comble pour un flamant. Son hérisson était plus mort que vif, son hivernage n’était pas encore terminé.

Le jeu était manifestement truqué, heureusement un peu de chaos allait venir rebattre les cartes et rabattre cette souveraine. Un petit rire dément se fit entendre aux oreilles de la licorne. Ce fut d’abord les yeux jaunes, puis ce sourire grimaçant et enfin tout l’étrange animal : un chat tigré de sa connaissance fit son apparition sur la croupe de la souveraine. La créature interpella la petite licorne.

« Dites-moi, mon enfant, vous vous en tirez ?

– Non, pas du tout.

– Qu’ai-je entendu ? demanda la reine en se retournant, le chat ayant à nouveau disparu.

– Oui, votre majesté, répéta avec terreur la pauvre pouliche

– Et si nous la mettions dans un air chafouin, murmura le chat alors que Judith s’apprêtait à jouer son coup suivant.

– Non, ne faites pas cela, supplia la licorne.

– Comment ça, non ? bougonna la reine en se retournant

– Oui, votre majesté, ânonna la pauvre enfant.

– Attention avec ces ni oui ni non, ce n’est pas un jeu. Si je vois rouge, je vous en ferai voir de toutes les couleurs. »

Sur ces mots la reine se retourna à nouveau pour jouer son coup. Le félin réapparut alors et accrocha le bout du maillet aux voiles de la jupe. Ce fut une sacrée journée pour cette jupe. Sans en faire un film dramatique, la reine se retrouva cul par dessus tête et retomba sur les piques du hérisson. Aussitôt, tous les piques cessèrent de jouer à l’arceau et se redressèrent pour la protéger de tout autre tort.

Hélas que se passe-t-il quand on renverse une figure de cœur ? Le choix n’est pas à la carte, Judith devint Pallas et la reine de pique était dans la place. Noire de chitine, les membres piqués de trous, le crin verdâtre et la corne biscornue, la voilà bien changeline, la souveraine.

Son premier cri en se redressant fut, sans surprise :

« Qu’on lui coupe la tête ! »

Sweetie Belle hurla et se réveilla dans le même mouvement. L’après-midi était bien achevée et l’heure du thé plus que dépassée. Elle était plus en retard qu’un lapin blanc et c’est en courant qu’elle alla retrouver sa maman.

 

Conclusion

Après son long récit, la pouliche regarda sa mère avec des yeux implorants. 

« Et bien, c’est là l’excuse la plus invraisemblable qu’il m’ait jamais été donné d’ouïr. Je n’en peux plus de vous et de vos histoires acadabrantesques. Dès demain, votre père et moi, nous vous mènerons à votre grande sœur, à Poneyville. Vous lui tiendrez compagnie un jour ou deux. En espérant que son modèle de jument travailleuse vous rende moins frivole et plus sérieuse, jeune pouliche. »


FIN

Note de l'auteur

La version du Corbeau et du Renard n'est pas de moi mais vient de la traduction originale de l’œuvre de Carroll.

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