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Chapitre V : Jugement

Pour les rares qui dormaient encore, un gong brutal les réveilla tous. Dathcino avait mal dormi, il était courbaturé de partout et surtout il n’avait rien mangé depuis près de deux jours. Sa routine depuis qu'il était orphelin, quoi. Ce qui l’était moins était qu’il était au fond d’une cellule. 

Alors que le gong finissait de résonner, la porte s’ouvrit et une troupe de soldats fit sortir tout le monde manu militari. À l’entrée, un groupe de fonctionnaires inspectait les prisonniers. Un pipiltin, un noble licorne, donnait son avis et en fonction de celui-ci ses subordonnées peignaient un rond de couleur bleu, jaune ou rouge sur le front des captifs. 

Quand le tour de Dathcino arriva, le scribe qui l'inspecta lui jeta une simple œillade. Cela suffit pour que les grands yeux violets du lettré licorne croisent les petits yeux noirs du terrestre, ces yeux de bipèdes. Le mépris et la condescendance du scribe étaient palpables. 

« Jaune, annonça le fonctionnaire.

– Quoi, qu’est que t’as ? Tu veux mon portrait », aboya Dathcino vexé par le regard de ce snobinard. 

Le pipiltin s’arrêta un instant, il prit le temps de détailler de pied en cap le sinistre individu qui avait osé contredire son subordonné direct, à lui un noble.

« Hum, un terrestre gris et noir, sans marque et qui porte les stigmates de la maladie, pensa à voix haute le licorne bien né.

– Wouah, félicitation, tu n’es pas aveugle, ironisa le terrestre. 

– Silence, avorton, aboya un des soldats.

– Laissez, ce cloporte à raison, intervint le pipiltin. J’allais faire une erreur avec lui. Il ne mérite même pas de contenter les dieux. Bleu pour lui.

– Avance maintenant, vermine », grogna le soldat en donnant un coup de manche à Dathcino.

Derrière, un petit attroupement s'était déjà formé du fait du ralentissement du débit de prisonniers à l’inspection. La soldatesque sortit le fouet et remit promptement tout le monde en rang d'oignons.

« Félicitation, je vois que tu ne peux pas t’empêcher de te créer des ennuis, murmura Zazil-Ha.

– Ho t’es là ? Je vois que toi aussi tu te mets au bleu », ricana Dathcino.

Les deux jeunes avaient en effet la même couleur de peinture au front. La jument était l’une des rares autres captifs à porter le bleu.

« Tu ne prends jamais rien au sérieux ? demanda la zèbre.

– C’est toi qui m’as dit que le rire était un élément », argua le poney.

 

La troupe de prisonnier fut poussée vers une large cour dominée par une balustrade ou se tenait un autre pipiltin, de plus haut rang celui-là. Ses yeux avaient viré au pourpre sous l’effet des sorcelleries de sang dont il usait et abusait. Des flammèches indigo s’échappaient de ses orbites, preuve de ses derniers maléfices. Sa tenue exubérante et surchargée débordait de luxe : plumes exotiques et tissus des plus fins le tout réhaussé de bijoux de jade et d’or ; boucle d’oreilles, colliers, bracelets et anneau nasal, rien ne manquait. Il arborait à sa ceinture une énorme tête de mort stylisée et tirant la langue tandis que sa coiffe était un crâne rouge rehaussé de pierreries, c’était la représentation d’un dieu. Ce licorne était un prêtre et un haut placé en plus. 

« Vous avez été jugés », proclama le prélat. 

Sa voix grave et majestueuse était amplifiée par magie et résonnait partout dans la salle. 

« Pour les rouges, dans notre grande miséricorde, nous vous avons estimé suffisamment digne pour honorer les dieux. Votre nectar de vie contribuera à régénérer les corps des plus purs. » 

La quasi totalité des zèbres à l'exception de Zazil-Ha était en rouge. 

« Les jaunes se verront offrir la possibilité d’un rachat au sein de notre glorieuse armée. Mais qu’ils prennent garde, nous les auront à l’œil. La désertion ou la lâcheté ne seront pas tolérées. » 

Tous les jaunes étaient des poneys. Dathcino reconnut à leur démarche et leur accent des membres de la caste des macehualtin, des roturiers, fermiers ou artisans. Tous ou presque étaient des terrestres.

« Et enfin les bleus, je vous plaindrais presque, reprit le sorcier licorne en un soupire. Vous ferez avancer la recherche sur la maladie. Qu’au moins votre mort soit utile. »

La foule commençait à bruisser de murmure mais déjà le pipiltin reprenait.

« Chacun d’entre vous se dirigera vers la porte de sa couleur sans faire d’histoire. »

À ces mots, trois portes aux battants de couleur s’ouvrirent sur chacun des côtés de la cours. Le brouhaha de l’assemblée des prisonniers s'amplifia.

« Immédiatement ! ordonna le prêtre. Ou je fais tirer les gardes. »

Dans la foulée de ces paroles des soldats sortirent d'alcôves en surplomb, le javelot au sabot. 

Le seul griffon du groupe chercha à s’envoler, il fut immédiatement abattu par plusieurs projectiles. Aussitôt, ce fut la débandade. Chacun courait en tous sens comme des poulets sans tête, dans la bousculade certains trébuchèrent et furent piétinés par la cohue. Personne n’y prêta attention.

« Dépêches-toi, Dathcino, hurla Zazil-ha complètement paniquée.

– Calme toi, grogna l’étalon.

– Mais vite ou ils vont nous tirer dessus, insista la jument, de plus en plus affolée en tirant son compagnon par l'encolure.

– Ne paniques pas, je te dis, ordonna le poney. Tu veux vraiment finir comme ces idiots-là ? »

Devant les portes, manifestement trop étroites, c’était un féroce pugilat. Ruades et coups pleuvaient : plusieurs des prisonniers tombèrent KO. Dathcino leva les yeux vers l’estrade. Les flammes dans les orbites du prêtre crépitaient encore plus. Le pipiltin souriait. Il se réjouissait de voir des poneys se battre. Le terrestre sentit la haine monter en lui tandis qu’il fusillait du regard cette licorne débauchée. Le prêtre dut sentir quelque chose car il se tourna vers Dathcino. Les deux poneys se défièrent du regard, aucun ne voulait baiser les yeux. Soudain un des gardes tira vers le terrestre. Le javelot lui écorcha le flanc. Le projectile l’aurait sans doute transpercé si Zazil-ha ne l’avait pas tiré en arrière

« Arrête ! lui intima-t-elle. Qu’est-ce que tu cherches ?

– Ce putain de salop. Il l’a fait exprès !

– Allons viens, je t’en prie », supplia la zèbre en traînant son compagnon vers la porte.  

La cour était à présent presque vide. Sitôt que le duo eut passé le portail, un déluge de javelots s'abattit sur la dizaine de malheureux restés inconscients au sol. Personne ne les avait aidés ou relevés.

Dathcino et Zazil-Ha s’appuyèrent contre les montants de la porte alors qu’elle se refermait par magie. 

« Qu’est qui… t’as pris ? questionna, essoufflée, la jument. Il t’aurait fait trouer sans remords. 

– Et alors, toi, tu sais ce qui nous attends, maintenant ? contre-attaqua le poney.

– Non mais nous avons encore une chance, objecta la zèbre.

– Puf, c’est pour ne pas te la laisser pour toi seule que je t’ai suivie, rabroua l’étalon. 

– On s’en sort toujours mieux à plusieurs, affirma Zazil-ha, un sourire en coin.

– Putain, t’es toujours aussi chiante qu’Hutatsu. Bordel, ce couillon me manque. Si je n’avais pas eu peur pour toi jamais je n’aurais cédé. Plutôt mourir que reculer face à ces connards. 

– La loyauté est forte en toi.

– Putain, t'arrête jamais avec ça, protesta l’étalon. Par contre ce cornu n’a pas intérêt à me laisser la chance de le recroiser… »

Note de l'auteur

Histoire d'équilibrer, il n'y a pas que chez les Espagnols qu'il y a des méchants.

Au départ ce chapitre aurait dû s'intituler "What is your favorite color ?"

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