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Chapitre VI : Conversion

Espagne, côte cantabrique, port de Santander, 8 ans plus tôt.

La foule était massée sur la grand-place, face aux quais, sous le patronage du clocher de la cathédrale. L’officiant encagoulé finissait de prononcer les dernières bénédictions. Puissent ces damnés tout de même trouver une voie vers le purgatoire. 

La chaleur était étouffante dans cette courte nuit d'août. Cette touffeur sèche était inhabituelle pour la cité habituée à son climat océanique. Ni l’obscurité de la nuit ni la proximité de la mer Océane ne voulaient rafraîchir l’atmosphère. La canicule durait depuis plus de quinze jours maintenant, du jamais vu de mémoire d’homme en cette contrée. L’orage tonnait au large mais refusait d’éclater. L’atmosphère était électrique.

L’inquisiteur, oiseau de mauvais augure, observait la scène de son regard mauvais. L’évêque était mal à l’aise à côté de ce petit frère dominicain. L’émissaire de la sainte inquisition était aussi froid et visqueux qu’une anguille ; au moins avec le poisson on était sûr d’avoir à faire à un être vivant. L’estrade où trônaient les deux religieux se trouvait bien trop proche du bûcher au goût de l’évêque. La chaleur du brasier pas encore allumé faisait transpirer par anticipation le prince de l’église à grosse goutte. 

Les trois condamnés lui faisaient face. Le bois accumulé à leurs pieds s’embrasa comme une allumette. L’évêque n’aimait pas ça. D’habitude les combustibles sont humidifiés pour que les suppliciés étouffent dans la fumée plus qu’ils ne brûlent, voire qu’on les garrote avant. Le bûcher était dressé depuis près d’une semaine maintenant. L’évêque soupira. Lui, le prince de l’église, il aurait pu les sauver, ces fous de savants. Mais non. 

L’inquisiteur n’avait rien voulu savoir. L’exécution avait été suffisamment retardée par le fait de ce damné d’Albatriso. Elle n'attendrait plus, ce serait maintenant, en dépit de la nuit et de l’orage qui grondait. Pourtant l’affaire avait été entendue. On condamnerait la servante, à qui on avait trouvé des origines juives, et les deux érudits feraient amende honorable et tout rentrerait dans l’ordre, l'infaillibilité de l’église prélaverait. Mais non. 

La faute à ce petit merdeux d’étudiant : Albatriso. Un fils de hobereaux qui se croit malin parce qu'il a fait des études et connaît son latin. Un adepte des théories coperniciennes. Et il avait fallu qu’il le hurle à la face du monde en plein tribunal, alors qu’il les avait abjurées, ces idées renégates. Relaps avec ça. Et en plus ce jean-foutre se payait le luxe d’emporter dans sa chute son mentor et professeur. L'évêque pestait, cela lui apprendra, tiens, à se montrer mécène avec des érudits. Tous des ingrats, ces hommes de science.

L’inquisiteur avait insisté pour que ce soit son bourreau personnel qui officie pour l’exécution. Un de ces basque incorruptibles. Il ne parlait même pas le castillan, cet animal. Impossible avec ça de faire garrotter sur son poteau ce satané Albatriso, ça lui aurait coupé le sifflet. Allez savoir ce que ce fils de chien allait pouvoir encore trouver comme pirouette pour faire son malin.

Les flammes léchaient les trois suppliciés. La femme hurlait comme une démente. L’évêque n’était pas très fier de lui sur ce coup-là. Elle aurait dû servir de bouc émissaire pour les deux autres. La malheureuse était illettrée et avait pour seul défaut d’être superstitieuse, comme beaucoup de gens du peuple. Ce n’était pas vraiment d’elle qu’étaient venues les idées subversives. 

Le vieux professeur avait un peu couiné au début comme un porcelet qu’on égorge, pour le plus grand plaisir de la foule, mais ça avait peu duré. Le grand âge sans doute. C’était un homme de lettre issu de la prestigieuse université de Salamanque. Sa signature n’était pas célèbre mais elle était un minimum reconnue dans les milieux lettrés. L’évêque avait espéré qu’en l’attirant dans sa ville il pourrait ramener un peu de prestige pour sa modeste paroisse. 

Le dernier membre du trio était un jeune homme dans la force de l’âge. Le disciple du professeur. Il était grand, athlétique, beau comme un apollon, bon orateur et trop intelligent pour son propre bien. Son pire péché était son hubris. L’évêque avait rarement vu un homme doté d’un tel orgueil.

Le brasier commençait à enfin dévorer cet impertinent. Soudain, Albatriso hurla et tira de toute ses forces sur le poteau. Était-ce le diable qui protègeait les siens ? Le piquet de bois se brisa. Le damné, les cheveux et vêtement embrasés, courut à travers la foule qui s’écarta sur son passage telle la Mer Rouge devant Moïse. Il se jeta tête la première dans la fontaine. L’eau sembla bouillonner au contact du grand brûlé. Le temps s’était comme suspendu. Les autres condamnés s’étaient tus. Le seul bruit était le crépitement du bûcher et le tonnerre qui n’avait pas cessé de rouler depuis le début de la scène. L'assistance garda une distance prudente. Enfin, quelques gardes osèrent s’approcher avec prudence. Soudain, le supplicié se releva. Tout son corps n’était qu’une plaie à l'exception de son visage miraculeusement préservé.

« Alleluia ! cria le grand brûlé. C’est un miracle, rajouta-t-il en s’extrayant de la fontaine. »

Tel un possédé, Albatriso avança vers l’estrade, les bras grands ouverts. Personne n’osait bouger, tétanisé face à ce dément. 

« Dieu m’aime ! Il m’a sauvé des flammes. J’ai vu sa lumière. »

La loque humaine, mue par qui sait quelle force, sauta sur l’estrade et empoigna les pieds de l'inquisiteur.

« Convertissez-moi sur le champ, supplia le miraculé. Et je jure de devenir son plus zélé et fidèle serviteur. Où que je sois, je servirai sa cause. En combattant les hérétiques manipulés par le malin. »

C'est à ce moment-là que la première goutte de pluie tomba. Ce fut un déluge.

 

Quelques mois plus tard, sur les quais, un énorme galion débordant de troupes et de matériel s'apprêtait à larguer les amarres. Plusieurs autres navires de moindre tonnage levaient eux aussi l’ancre. 

« In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, amen. » 

L’évêque finissait une bénédiction depuis les quais.

« Merci pour votre absolution, votre éminence, remercia Albatriso, à présent revêtu de son armure milanaise noire depuis le château arrière du galion. Dieu sait que je suis son plus fidèle soumis, et que j’irai porter sa parole jusqu’au bout du monde.

– Nous n’en doutons pas, capitaine, approuva le prélat. Faites honneur à votre nouveau rang et à la confiance que le Roi et l’Eglise ont placée en vous.

– Nous n’y manquerons pas, répondit l’officier qui dégaina sa nouvelle épée et se tourna vers son équipage massé sur le pont. Et c’est avec vous, soldats élus de Dieu, que je réussirai dans ses desseins. Larguez les amarres et cap sur le nouveau monde ! »

Un houra puissant de la troupe répondit à l'affirmation du capitaine.

Alors que le navire et son escadre manœuvraient pour sortir du port, la foule se massa au bout de la jetée pour saluer ses fils qui partaient aux antipodes. L’évêque était resté en retrait. Il n’avait pas à se mêler au populaire. Il entendit l’inquisiteur se lever. Le prince de l’église se rapprocha du petit moine dominicain.

« Il est tout de même des plus inquiétant, cet Albatriso… fit remarquer l’évêque à voix basse.

– Il n’y a pas de meilleur fou de Dieu que les convertis tardifs, se justifia l'inquisiteur avec un sourire mauvais. Mais je dois bien avouer qu’il est totalement exalté, quasiment incontrôlable. 

– Pourquoi m’avoir poussé à lui confier ces navires et ces hommes, alors ? questionna l'évêque. 

– Il est parfaitement taillé pour aller gagner de nouvelle terre à la sainte foi et pour la couronne dans le nouveau monde. Et puis avouez, vous êtes plutôt satisfait de le savoir loin, ajouta le moine avec ironie.

– On ne sait jamais ce qui peut lui passer par la tête, à celui là… » regretta le prélat.

 

Aujourd’hui, Nouvelle Isabella, Nouvelle Cantabrie.

La pièce était dans la pénombre. Le capitaine Albaristo se tenait immobile et silencieux, assis sur un fauteuil de rotin. Les volets étaient fermés, dehors il y avait un soleil magnifique. Les étendards de la cérémonie de remise des médailles finissaient d’être démontés. La porte s’ouvrit, apportant un rai de lumière dans la salle. La salle qui se découvrait alors était encombrée de croix, de ciboire, de médailles et d'icônes. Les objets de culte côtoyaient des livres liturgiques. Cependant, si vous vous attarderiez, vous noteriez des détails plus incongrus comme ce télescope ou ces cartes du ciel avec les constellations soulignées affichées au mur. Du plafond pendait un mobile du système solaire, un mobil hélio-centré. La table était encombrée de feuillets griffonnés de calculs astronomiques et de formules d’alchimie qui recouvraient des codex indigènes couverts de glyphes.

Le capitaine était débarrassé de son casque et de son armure. Il n'avait qu’un simple marcel et un caleçon de coton pour tout vêtement. Sa peau de grand brûlé étalait ses cicatrices. 

La poitrine et les épaules de l’homme était couvertes d’une toison d’obsidienne. Il trônait sur le milieu de son front à présent découvert la souche d’une corne sciée. 

La personne qui avait ouvert fit quelques pas en inclinant la tête en signe d’humilité. C’était une femme de petite taille. Elle avançait en boitillant légèrement. Sa peau olivâtre avait un reflet kaki et ses cheveux raides et en désordre présentaient un dégradé du noir au gris. 

« Seigneur ?... osa humblement la nouvelle venue.

– Silence, femelle » , grogna le maître de la colonie. 

Le capitaine se leva, empoigna son épée encore au fourreau et s’en servit comme d’une cravache pour molester l’impudente. 

« Reste à ta place, animal, je ne t’ai pas donné la parole », aboya Albatriso. 

La pauvre femme se laissa battre sans rien dire durant plusieurs minutes. C’est tout juste si elle leva les bras pour protéger son visage et ses grand yeux violets. Son corps était zébré de traces de coups plus ou moins anciens. Son dos nu portait les traces de deux horribles cicatrices. Ce ne fut que quand le capitaine s’arrêta pour reprendre son souffle qu’elle lui délivra son message.

« Seigneur, les officiers attendent les ordres, les nouvelles recrues ont fini de débarquer.

– Parfait. Et bien à l’attaque. Sus aux bêtes de Satan. » 

Quand Albatriso cracha son dernier ordre, ses orbites crépitaient d’un feu indigo.

Note de l'auteur

Voilà l’origine story d'Albatriso. Une fois encore, j’ai puisé une bonne partie de mon inspiration dans Hell Dorado, dont j’ai repris les deux scènes en Espagne.

Pour les dates, je prends quelques libertés avec la diffusion des idées de Copernic, qui sont un peu plus tardives, mais j'avais besoin d'une référence au système hélio-centrique.

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