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Chapitre VI. Fantastique

Depuis que la construction du château était terminée et qu'elle se trouvait dedans, Celestia avait pris une habitude qui aurait eu de quoi inquiéter certains. Chaque soir, avant que la nuit ne soit totalement tombée et que l'espace ait fini d'allumer ses étoiles, juste avant qu'il ne soit l'heure de son coucher, elle se rendait seule dans la chambre de sa sœur.

La pièce circulaire était entièrement vide : tout, de la couleur des murs à la forme de son lit restait indéterminé. C'était là le seul et unique paramètre pour lequel elle s'était battue avec les nobles et les architectes : qu'on attendît son retour. Pendant ce temps, il dormait dans la chambre une ombre énorme, dans le fond de la pièce en face du balcon. Le soir, quand elle y entrait, Celestia sentait dans son dos des milliers d'araignées qui dégringolaient du plafond en accourant vers leur proie. Jamais ces projections maladives de son esprit ne s'avançaient jusque sous la lumière de la nuit ; elles guettaient au bord des murs le moment de son passage pour refermer sur elle leurs nuées cauchemardesques.

Alors, elle se rendait sur le balcon pour allumer une bougie dans l'air noir et frais ; elle la laissait se consumer ici toute la nuit et revenait l'éteindre au matin avant le lever du soleil, si toutefois elle n'avait pas déjà cédé à l'obscurité. Au sommet de la chandelle la petite flamme naissait, se cherchait une seconde puis s'allongeait vers le ciel autant qu'il lui en était permis. En peu de temps la cire se mettait à pleurer. Elle luisait là, ressemblant de loin à une petite étoile jaune au bord du vide sur la balustrade. À côté d'elle, c'était la chute dans la nuit sans fond.

Peut-être que Luna, au loin, derrière le masque de la Jument Séléniaque, apercevait cette confession cédée par sa tristesse, et comprenait bien qu'elle l'attendait.

La chambre royale à Canterlot.

Comme d'habitude, bien que le matin ne commençait qu'à peine à se réveiller, elle était debout et travaillait à son bureau. Si ce n'était les rideaux qui se trouvaient retroussés au bout de leur tringle, il faisait noir.

Cette nuit, rien n'avait différé par rapport aux autres nuits. Elle n'avait pas pu dormir, ou en tous cas presque pas, pas du tout. Du coucher du soleil jusqu'à maintenant, de longues heures d'ennui et d'incertitude. Le sommeil avait enveloppé toute la pièce, le palais, mais pas elle ; des rêves en morceaux flottaient dans l'air et venaient en silence se briser lentement sur les récifs obscurs de la réalité.

Lorsque quelque chose retentit dans le couloir, elle s'arrêta d'écrire en se rendant compte que, jusqu'à présent, il n'y a eu aucun bruit. Elle tendit les oreilles et écouta sans trembler ce qui se passait derrière les portes. Rien. Elle demanda à voix haute s'il y a quelqu'un.

Pas de réponses.

Elle se leva ; malgré l'obscurité il fallait qu'elle aille voir. Personne ne savait pourquoi. Avant de se rapprocher de la sortie, elle jeta un ultime regard à la chandelle, lointaine, sur le balcon de sa sœur.

Elle déverrouilla les portes de sa chambre. À gauche, le corridor éteint était vide. À droite aussi. Aucune autre chambre n'était ouverte hormis la sienne, aucune trace de passage ou d'effraction. Pas âme qui vive, pas âme qui rêve dans un engourdissement profond. Rien d'inhabituel pour un couloir du château d'Everfree.

Elle sortit de sa chambre. La porte fut mal refermée ; elle demeura juste assez ouverte pour laisser voir s'agiter derrière une ombre encore innommable.

Elle s'avança dans le château, progressant au dos des portes sans émettre d'autre son que cet unique cri qu'elle lançait encore et encore en demandant s'il y a quelqu'un.

Personne ne répond.

Elle tentait de distinguer des choses au loin dans l'obscurité, marchant doucement, observant alentour. À gauche par la fenêtre, la flamme sur la balcon de Luna est visible. Je ne sais pas pourquoi mais elle est comme... agitée. Au-delà de l'enceinte du château et des plaines, c'était l'horizon, la matinée avançait et bientôt on verrait le soleil. Soudain, un bruit. Sec court froid blanc, où est-il ? Son cœur a fait un bond. Encore un bruit. Elle le sent qui s'emporte contre sa poitrine. Encore le même bruit ! Ça se rapproche, ça ressemble à une chaîne qu'on traîne. En scrutant à nouveau devant elle, un autre bruit ça se rapproche c'est de plus en plus fort ça se rapproche. Celestia est tout à coup prête à gémir d'effroi.

Sa sœur, Luna, passe. Lentement, un pas après l'autre. C'est elle qui à chaque pas soulève et traîne de longues chaînes rouillées, avec une démarche insipide où toute vie est absente. Son teint est presque transparent. Elle passe sans la voir, sans tendre un geste dans sa direction, ni un mot car elle porte dans sa bouche une grosse lanterne de fer pour éclairer son itinéraire inexistant, qui oscille légèrement d'avant en arrière à chaque pas. Elle passe, sans voir, sans dire, sans s'arrêter, sans être.

L'obscurité revint. Tous ses membres tremblaient affreusement, elle n'avait plus la force d'avancer. Son âme avait presque quitté son corps, attirée par cette vision sortie du néant. Sa tête lui tournait, son vertige la fit tomber en arrière. Elle se laissa faire. Ses yeux pleuraient. Dans sa tête, il ne se débattait plus qu'un chaos informe de sons désarticulés, qui s'entrechoquaient comme autant de cris qu'elle ne parvenait pas à pousser. Ça lui bloquait la respiration.

Après quelques secondes de complète tétanie, son agitation profonde finit par s'apaiser et le bruit de la chaîne revint. Il confirmait la présence du monstre, il l’excédait. Elle ne pouvait pas le supporter. Il s'éloignait dans le couloir au devant, mais son tintement de fer ne la quittait plus.

La lenteur qui avait abîmé les mouvements de ce spectre commençait elle aussi à l'engloutir. Elle tourna son regard effaré par la fenêtre. À l'horizon, le soleil avait partiellement paru. Les ténèbres n'ont pas fini de se lever. Le matin était là, il arrivait. Elles te surveillent, leurs yeux grand ouverts sont dans les tiens.

Puis tout à coup, elle sentit les ombres tout autour d'elle prendre une grande inspiration : et le monde, d'un seul coup, ravala son enfant qui naissait, lorsque avec une profonde ironie l'astre commença à retomber derrière la ligne de l'horizon. Le jour ne voulait pas venir prendre part à ce qui était en train de se passer. Il fuyait. L'espoir est un faible, il est trop facilement impressionnable. Ainsi l'ordre des choses, si aisément bafoué sous ses yeux. Non non non non, mais quel est donc ce monde douteux ? Elle releva la tête en direction de la lune ronde dont le scintillement vénéneux comme un phare titanesque au milieu d'un océan de ténèbres grondantes s'accentuait. Et les rêves s'inclinaient devant elle. Où est la justice ? Que reste t-il de l'avenir ? Retranchée au bout de ce qui lui restait de forces, elle qui sentait une main étrangère étreindre son destin depuis l'obscurité ramena son regard plus bas vers le balcon de sa petite sœur.

La minuscule flamme jaune brûlait toujours au loin dans l'obscurité, résistant à l'appel du chaos qui regagnait le monde. Elle eut à peine le temps de briller dans ses yeux, et d'apaiser son âme, puis la bougie s'éteignit d'un seul coup, comme si quelqu'un avait soufflé dessus.

Quelque chose venait de remuer dans l'ombre de la chambre.

« Luna ! »

Elle partit sans plus attendre. Telle une voile gonflée par le vent, elle traversa le couloir vide aussi rapidement que possible en luttant pour tenter d'ignorer les hautes ombres des fenêtres, des statues, des portraits, et des fantômes qui se réveillaient tout à coup depuis la nuit bleue. Où est-elle où est-ce qu'il faut aller, comment l'atteindre est-ce qu'elle va arriver à temps ça ne peut pas recommencer Luna s'il te plaît où es-tu j'arrive ne bouge pas surtout ne bouge pas reste où tu es s'il te plaît reste attends-moi

Mais en s'engageant sur la corniche qui, au château de Canterlot, menait à la chambre de sa sœur, elle fut frappée dans la lumière de la nuit par un gigantesque rayon de magie blanche. Il l'engloutit un court instant sans lui faire de mal.

Quand il fut passé sur elle, Celestia se trouvait allongée par terre, à quelques pas du bord de la corniche. En quelques secondes, le vent était retombé. Le temps venait de se suspendre mystérieusement. Toutes les ombres qui s'étaient levées sur la terre venaient de s'évaporer. Il n'y avait plus aucune menace.

Et tandis qu'elle se redressait avec difficulté, une lumière blanche jaillit depuis le ciel. Elle n'eut pas assez de confiance pour ne pas lever la tête.

Le visage saumâtre de sa petite sœur apparut sur la surface de la lune.

C'était le deuil du monde qui commençait dans le silence fatal de la nuit. Elle, la grande sœur, gardait ses yeux fixés sur le corps céleste qui luisait faiblement, en écoutant le vide. Le vide qui venait d'être laissé dans le monde. Le vide qui venait d'être laissé dans son cœur.

Son hurlement plein de larmes se fit entendre jusqu'aux étoiles de l'univers.

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