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Chapitre VII. Sur la route, dans la lumière d'une utopie

Dans le ciel, quelque part au-dessus d'Equestria.

Nubilus avait quitté le château sans tarder. Il se trouvait maintenant sur un aéro-char tiré par deux gardes qui constituaient aussi son escorte. L'attelage, que l'on surprenait parfois en contrebas, filait par le vent avec une légèreté qui ressemblait à de la joie et surpassait même le chant des oiseaux. Il effleurait le ciel bleu qui paraissait devoir toujours s'éloigner et se soustraire hors de sa portée ; d'en haut comme d'en bas sur la terre, son infini restait impénétrable.

Le soleil éclairait les vastes régions du royaume, la distance et les nuages en dissimulaient d'autres. Le pays equestrien, vert, bleu, jaune et rose, se déroulait sans discontinu sous la masse dorée du char comme des notes sur du papier à musique. C'était un flamboiement continu. Une irréductibilité gonflait cette terre comme une effluve où Nubilus apercevait parfois, avant qu'ils ne disparaissent dans le défilé du paysage, quelques poneys qui s'amusaient. Souvent des exclamations de joie ou des bribes de chant leur parvenaient en remontant par un vent ascendant ; l'on aurait cru surprendre la voix du monde. Les courants d'air où ils voguaient semblaient autant de gorges dans lesquelles s'engouffraient les souffles satisfaits d'une utopie réinventée chaque jour. Le soleil couvait jalousement cette réalité magique, et le long de ses rayons le temps ne passait que lorsqu'on avait besoin qu'il passe.

Observez-vous parfois la couleur du soleil ou de la lune sur votre peau ? Cela n'a rien d'évident. Pour porter attention à ce genre d'effets, vous avez perdu quelque chose ; une partie de vous-mêmes qui vous a été soustraite. Personne ne sait quand, personne ne sait laquelle : est-ce l'innocence ? L'enthousiasme ? La naïveté ? Vous arpentez la vie avec un creux indéfectible quelque part en vous : il faut le combler, et cela constitue votre chimère, vous la portez dorénavant sur votre dos. Vous cherchez sans espoir de trouver. Cela n'empêche pas de vivre. Et vous observez cette lumière, ordinaire, soudainement étrangère, sur votre peau en vous demandant si ce que vous cherchez se trouve là ; si vous trouvez ça beau ; si vous le devriez. Rien de tout cela n'est forcément douloureux. Mais ça peut le devenir. C'est une peine en expansion, une douleur qui se tait et demeure à l'état de puissance. Elle arrive, mais vous ne savez pas ni quand ni comment elle va se réaliser et vous atteindre. Alors vous attendez en silence, sans rien faire, qu'elle vous frappe, et fatalement elle y parvient. Parce que pour y échapper, il vous faudrait vous changer vous-mêmes. Elle se rapproche de vous en vous faisant réapprendre votre nom. Néanmoins, vous aurez beau dire, vous ne voudrez jamais vous en défaire : il y a quelque chose de fondamentale dans cette errance-là, qui vous regarde en tant qu'âme ; quelque chose qui retourne à la connaissance du monde et de soi.

Au moins de ce spectacle infini, Nubilus trouvait-il une sorte de compensation au fait de ne pas pouvoir faire le voyage de nuit. Bien entendu, il n'appartenait pas aux autres poneys de modifier leur rythme de vie pour que lui pût accomplir son périple comme il l'entendait. À la Chambre, il avait été admis qu'à partir du moment où Nubilus devait quitter le château, il serait accompagné d'une escorte et donc que ses escapades ne pouvaient se réaliser à la tombée de la nuit. De toutes façons, il y avait renoncé aussitôt qu'il avait décidé de la nécessité de ce voyage. Non pas parce que les conditions que le Conseil lui imposait ne lui permettaient pas, mais plus simplement parce que ce fameux dernier ingrédient qu'il partait chercher se trouverait beaucoup plus difficilement sous la lumière de la lune que sous celle du soleil.

En effet, on rencontrait moins d'étrangers sous le règne de la nuit ; moins de voyageurs, moins de marchands, moins de paysans. Or en partant à la recherche de ce qui aurait pu sembler être un artefact, en vérité Nubilus était à la recherche de quelqu'un. Quelqu'un au profil savamment prédéterminé. Ce poney, il ne le connaissait pas encore si ce n'est par son caractère et ses dispositions ; néanmoins cela lui serait suffisant pour le reconnaître.

Docile. Il lui fallait un poney docile. Jument ou étalon, peu importait ; le projet qu'il se faisait ne s'arrêtait pas à des considérations si basses. Il lui fallait quelqu'un qui accréditerait sa vision, sans omettre d'objections, sans chercher à prendre d'initiatives sur ce qu'il lui donnerait de faire. La situation était urgente et les nobles le presseraient ; il n'aurait pas le temps de disputer. Il avait besoin d'une soumission immédiate. Non pas à sa personne propre, mais bien à ses consignes, à son projet qui ne pouvait réussir que s'il se trouvait aux commandes.

Voilà pourquoi il menait ses recherches en s'attardant surtout dans les petits villages, plutôt que dans les grands bourgs naissant : les gens y étaient moins importants, et plus familiers de l'obtempérance. Pendant ses années au château, il avait pu appréhender le monde de la haute société : jamais aucun de ses membres n'aurait accepté ses conditions sans s'offenser ou bien sans contrevenir dans son dos à ce qu'il lui demandait en personnalisant le travail. Ils avaient une trop haute opinion d'eux-mêmes pour cela, ce qui tenait d'après lui à ce qu'on leur témoignait déjà depuis leur naissance une reconnaissance suffisante et plus ou moins méritée. Il n'y a aucun besoin de se faire un nom quand on en a déjà un. Justement, Nubilus désirait donner sa chance à un poney plus modeste. Ce serait en plus un moyen pour lui de s'assurer sa gratitude et son constant assentiment.

Ce poney qu'il recherchait se trouvait quelque part, il le sentait. Il n'arrêterait pas de chercher avant de l'avoir fait monter avec lui dans ce char.

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