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Chapitre VIII. L'artiste - partie 1

Nubilus touchait peut-être au but : le char avait viré de bord et entamait maintenant sa descente en direction d'une petite bourgade paysanne. Il atterrit au milieu du village bordé de champs où, depuis les hauteurs, on avait aperçu plusieurs poneys qui se livraient à la besogne agricole. L'un d'entre eux était sans doute celui qu'il recherchait.

Nubilus mit le sabot à terre aussitôt que le char se fût posé, et s'éloigna suivi comme lors des fois précédentes par un des gardes qui s'était détaché de l'attelage, tandis que l'autre demeurait pour le surveiller. Il remarqua que la plupart des portes des chaumières étaient ouvertes, les enfants du village allaient et venaient en toute liberté pour se retrouver et se livrer ensemble à leur guise à l'ouvrage de leurs jeux. Les adultes, en ces temps de l'année où il y avait beaucoup à faire aux champs, passaient sans s'arrêter au milieu du village et entre les maisons, en transportant toutes sortes d'objets utiles à leur besogne du moment.

Puisqu'il n'osait les déranger, Nubilus préféra s'informer auprès des enfants qui avaient vu l'attelage descendre et qui s'approchaient afin d'observer farouchement les dorures du char et l'allure des gardes. Il leur demanda où est-ce qu'il pouvait trouver le poney qu'il recherchait, et qui se prénommait Cello Solo.

« Moi ! Moi ! Je sais où elle est !

- Il cherche Cello ?

- Moi je sais où elle est !

- Il est drôlement fringant vot’ char.

- Et le garde, mire un peu son armure !

- T’arrives à te voir dedans ?

- Moi Cello je sais où elle est !

- Je serais bien fier de pouvoir en porter une comme celle-là.

- Et moi donc ! Monsieur vous travaillez pour la Princesse ?

- Vous connaissez des Wonderbolts ?

- Je sais… !

- On a compris, nous bourre pas les avoines.

- De toutes façons, tout le monde sait où elle se trouve la Cello.

- C’est moi qui dis ! Elle est au ch-…

- Avec ses parents et ses sœurs et son frère en train de glaner après la moisson.

- Mais ! C’est moi qui dis j’ai dit !

- On s’en fiche !

- Moi aussi je voulais le dire. »

Coupant court à ce tohu-bohu, Nubilus parvint à se faire indiquer la direction du champ où travaillait la jument : sur sa demande, tous les enfants levèrent d'un coup leur sabot en même temps, dans le même sens. Après s'être extrait de toute cette agitation enfantine et acharnée, il put poursuivre son chemin.

En sortant du village, il avait emprunté un sentier blanc et poudreux qui l'avait conduit entre les champs.

Là, il trouva une lumière nouvelle. Le ciel éblouissant était saupoudré par endroits de nuages longs et plats. Autour de lui, la campagne s'étendait à perte de vue sous le vol des petits insectes et des oiseaux chanteurs. Il sentait le soleil lui taper doucement sur la tête. Tout irradiait, la terre était chaude, Nubilus n'apercevait presque pas d'ombre. Il plissa les yeux : au loin, un petit bois. On distinguait quelque part cette tranquillité presque cosmique qui fait la différence entre l'air des villes et celui des vastes espaces campagnards, occupés à une vie libre et douce. Dans les champs alentours, les paysans travaillaient gaiement sans faire attention à lui, penchés dans l'herbe haute, à l'ombre de leur chapeau ou de leur châle. Quand il arrivait aux abords d'une terre où avait été faite la moisson, il demandait si Cello Solo s'y trouvait. Ainsi, il finit par aborder l'exploitation de sa famille.

Quatre poneys y besognaient, courbés et coiffés comme les autres. Le plus proche de lui était probablement une sorte de père : il l'appela. L'interpellé redressa le cou sans se déranger de sa place, écouta ce que Nubilus avait à lui dire, puis confirma que sa fille (il était bien le père) se trouvait en ce moment aux champs avec eux. Il le vit se retourner en direction des trois autres poneys qui étaient occupés plus loin, et appela le nom de Cello. Celui du milieu releva la tête, toujours sans se déplacer. C'était elle. Le père lui cria de "se ramener par ici". Depuis le milieu du champ nu, le poney se mit en marche, et au bout de plusieurs secondes, elle fut suffisamment près pour que Nubilus pût distinguer son visage sous son foulard. Elle n'avait pas l'air beaucoup plus vieille que lui.

Un peu plus tard, il se trouvait assis à une table avec Cello Solo dans leur petite maison familiale, l'un en face de l'autre. Dans un coin appuyée contre le mur, un instrument à cordes pincées, une mandoline. A l'intérieur, il y avait si peu de choses ; c'est que tout était bien rangé. Tous les objets à leur place comme si elles les y avaient attendus. Tout y était si simple que cela inconforta Nubilus. Cello tout au contraire se trouvait là chez elle, cet ordre si discret était le sien et elle s'y trouvait des plus à l'aise. Il eut alors l'impression surprenante qu'il avait trouvé le poney qu'il cherchait.

En rentrant, elle avait retiré son châle avant que de se désaltérer à l'abreuvoir. Son poil en effet reluisait de sueur, et bien qu'elle eut visiblement chaud elle n'en donnait pas pour autant la moindre impression. Elle se tenait droite, et son regard était celui des gens que rien ou presque ne peut impressionner ou émouvoir. Son foulard se trouvait désormais largement noué autour de son cou.

Cello portait la crinière courte, de même que beaucoup de ses consœurs. Nubilus savait qu'il était effectivement de mode, et aussi plus pratique, que les paysannes aient les cheveux ne descendant pas plus bas que le garrot. Les siens étaient raides, ils tombaient autour de son visage. Sa frange était d'ailleurs soigneusement scindée au milieu du front, ce qui trahissait une grande attention portée par la jument à sa coiffure.

Un léger sourire était figé sur sa bouche comme dans de la pierre : il augmentait sa sérénité d'une certaine douceur. Douce, son expression l'était d'autant plus que la jument portait sur une des deux joues un grain de beauté des plus charmants. Cello possédait ainsi une complexion agréable, terne et pourtant presque rayonnante. Elle affichait par nature une physionomie stoïque, imperturbable mais imperceptiblement gaie et souriante.

Sa Marque de Beauté, que Nubilus avait pu observer discrètement tandis qu'elle s'abreuvait, et où ne se reconnaissait aucun lien avec l'agriculture, représentait ceci : un archet incliné sur la gauche, surmonté d'une courbe qui partait de sa tête et dessinait comme l'ouverture d'un éventail avec au bout un autre trait. Ce trait, puisqu'il était de par sa position symétriquement opposé à l'archet, formait donc avec ce dernier une sorte de "V". Dans l'ouverture de ce "V", on apercevait le défilé d'une portée musicale, avec sa clé de sol à gauche près de l'archet, et une croche à droite près du trait opposé. L'harmonie de l'ensemble le rendait plaisant à regarder, ce qui sans doute devait être attribué à sa symétrie globale. Il ne restait qu'à Nubilus de cerner si une telle Marque de Beauté pouvait l'aider en quoique ce soit dans sa quête. Il était pressé de le vérifier. Si ce n'était pas le cas, autant ne pas s'éterniser ici. Si au contraire elle s'avérait être le poney qu'il lui fallait, il n'aurait plus qu'à la convaincre de rentrer avec lui au château.

Cello, elle n'avait toujours pas ouvert la bouche. Elle ne disait rien, elle patientait en le fixant de sa douce indifférence. C'était perturbant, pour lui en tous cas. Pas pour elle visiblement.

« Alors, voilà que je vous explique. J'ai une mission, moi, qui m'a été confiée par la Princesse Celestia. Et dans le but de la remplir, il se trouve que j'ai besoin d'un musicien, un bon musicien. Alors ça fait plusieurs jours maintenant que je cavale à travers tout le pays, et il se trouve, alors par un pur coup de fortune, que j'ai rencontré hier un de vos anciens amis. Je me souviens plus de son nom, enfin bref ce n'est pas important, et il m'a dit que vous étiez musicienne et que vous aviez déjà rédigé des partitions pour, voilà pour lui rendre service. Ma question est donc la suivante : est-ce que vous accepteriez de m'accompagner à Canterlot, afin de m'aider à faire de la musique ? »

Il attendit. Elle aussi apparemment semblait attendre quelque chose, immobile et le dévisageant.

« Je suis désolée. Mais je crois qu'on a pas été présenté. »

Nubilus se sentit tout penaud. Elle avait énoncé cela avec une telle simplicité de ton, comme elle aurait pu dire « Il pleut ». Il bégaya une excuse et se présenta.

« Nubilus. Je m'appelle Nubilus.

Elle attendit encore une seconde.

- C'est tout ?

Comment ça C'est tout ? Que pouvait-il bien dire d'autre ? Il lui affirma que oui, elle répondit :

- J'aime bien. »

Mais qu'est-ce qu'elle voulait dire ? Nubilus ne s'était pas attendu à ça. Il sentait que la conversation lui échappait. Il bredouilla :

« Et vous donc...?

- Je croyais que vous saviez déjà mon nom.

- Cello Solo, c'est vrai. Bien sûr que je connais votre nom, autrement je ne serai pas...»

Qu'est-ce qui n'allait pas  là ? Pourquoi est-ce qu'elle parlait comme ça ? Le ton sur lequel elle parlait restait toujours le même. Elle avait une voix monocorde, aux inflexions inertes. De plus, elle n'articulait que des phrases courtes. Nubilus avait l'impression de la déranger, et pourtant elle souriait. C'était perturbant.

Il voulut se ressaisir, et récupérer le fil de la conversation pour lui demander ce qu'elle pensait de son projet. Il lui fallait une réponse dans les plus brefs délais, mais elle l'avait déstabilisé et il pensait maintenant à tellement de choses en même temps qu'il ne savait par quoi commencer. Ce fut Cello qui parla la première, probablement parce qu'elle le voyait réfléchir sans rien dire.

« Vous étiez en train de me demander si je pouvais venir jouer à Canterlot.

- Oui voilà, merci ! Non parce que je suis un peu sur les grands sabots là... Donc vous acceptez ou vous refusez ? »

Il la vit se pencher pour observer par-dessus son épaule le garde en armure qui attendait près de la porte.

« Je comprends pas pourquoi quelqu’un de la cour s’intéresserait à moi.

- Ah non, mais personne à la cour ne connaît votre nom, c'est moi. Je vous l'ai dit, je dois honorer une mission et je pourrais avoir besoin de quelqu’un comme vous. Alors ?

Elle demeura drôlement bouche bée.

- Vous avez fait tout le chemin juste pour trouver un musicien.

- Oui, mais il me faut un vrai musicien, un instrumentiste, quelqu'un qui connaisse la tessiture des instruments, qui soit capable d'écrire sur des partitions, de décider des accords... Ce genre de travail.

- Vous auriez pu en trouver des tas d'autres en étant allé en ville, fit-elle remarquer. Je fais pas de composition.

Nubilus finit malgré lui par s'impatienter.

- Certes. Il n'empêche que j'ai besoin d'un collaborateur docile. Quelqu'un qui obéirait à ce que je lui dis sans poser de questions, quelqu'un à qui je puisse faire confiance. Je n'ai pas envie de prendre le risque que l'on contrevienne à mes plans parce qu'on pense que ça ou ça serait plus approprié. »

Elle se taisait. C'était comme si elle venait de se reconnaître enfin dans ce qu'il lui demandait.

« Alors ? Vous vous en sentez capable ?

- Si je chante pas, je peux à peu près tout faire.

- Non vous ne chanterez pas, enfin sauf si vous me dites que ça peut fonctionner mais sinon... De toute façon, c'est moi qui serai le chanteur, et le reste de l'écriture, le texte, les registres, tout cela comptera aussi comme mon travail. A vous, je vous ferai part de mes idées, je vous donnerai des pistes... Votre mission consistera à les arranger et à les traduire. Vous composerez, mais c'est moi qui serai en charge du projet, et vous vous serez sous ma direction. (Il fit une pause et baissa les yeux.) Vous acceptez ? »

Cello tourna la tête et inspecta sa Marque de Beauté sur son flanc. Elle réfléchit pendant quelques secondes à voix haute :

« Je n’ai pas appris la musique parce que je savais que j’étais douée. Ce qui m’intéresse, c’est de voir jusqu’où est-ce qu'elle peut nous emmener. C’est pour ça que je recopie des partitions. La musique a un pouvoir incroyable : elle nous fait ressentir des choses magnifiques,et je veux aller le plus loin possible. »

Elle redressa la tête, et observa Nubilus dans les yeux avec beaucoup d'intensité. Il devina qu'il ne devait pas laisser s'enfuir ce regard. C'était maintenant qu'elle balançait, elle était tout près de rendre sa décision.

« Pareil pour moi, lui avoua t-il.

Elle lui demanda comme si de rien était :

- Vous savez écrire de belles chansons ?

Il se laissa aller à une certaine franchise, et répondit :

- Il le faut. La Princesse Celestia en a besoin. Je suis là pour essayer et vous vous allez m'aider. Notre réussite est plus importante que vous ne l'imaginez. J'ai besoin de faire cette musique. Vous l’avez dit, vous savez comme moi ce dont les musiciens sont capables. En vérité, vous avez le même objectif que moi. »

Elle écoutait, attentive. Il finit par lui dire :

« Accompagnez-moi à Canterlot. Si vous ne voulez pas, je ne vous forcerai pas le trot. Seulement, maintenant que je vous ai trouvée, il est hors de question que je reparte sans vous. »

Cello lui demanda combien de temps elle devrait rester loin de sa famille. Il reconnut qu’il n'en savait rien.

« Si ça peut en plus rendre service à la princesse, je veux venir avec vous. »

Note de l'auteur

Comme c'est du vocabulaire musical, j'indique la définition de tessiture pour ceux qui l'ignoreraient : la tessiture désigne l'ensemble fermé de notes qui peuvent être jouées par un instrument.
A ce propos, je ne suis pas musicien (à mon grand regret). Donc si l'un d'entre vous qui s'y connaît mieux que moi décèle en lisant une incohérence dans ce que j'écris de la musique, n'hésitez surtout pas à m'en faire part ! Je ferai de mon mieux pour la corriger.
Merci d'être arrivé jusque-là ! J'espère vous retrouver au prochain chapitre !

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