Discord icon

Chapitre VIII : Soldat Morales

Sur la plage face au continent, sur une petite île au large.

 

La plage n’avait pas grand chose à offrir, mais ses quelques jours de repos avaient permis à Hitatsu de récupérer pleinement de ses bleus et bosses. Même la blessure due aux crabes avait guéri étonnamment vite. En plus, avec l’agilité pleinement retrouvée de ses ailes, le pégase avait l’impression de pouvoir tout faire. Ses plumes n’avaient peut-être pas la dextérité de la télékinésie des licornes mais ellee valaient bien l’adresse des doigts des envahisseurs. Et puis cette lame de métal était fantastique. Acero, acier, c’était le mot dans cette langue de barbares. Le couteau était bien plus pratique que tout ce qu’il avait jamais utilisé. Ni le cristal ni l’obsidienne ne coupaient si bien, pas étonnant qu’avec de tels matériaux ces étrangers soient aussi doués à la guerre. 

Los seres humanos, les êtres humains… À présent, il pouvait mettre un nom sur ces poneys, esta gente, ces gens... Cette race était une absurdité. Elle était complètement imperméable à la magie, pire elle y était immunisée voir même elle pouvait l’annuler dans certaines circonstances. Pourtant ils étaient comme lui, des êtres de sang et de chair. Ni dieux ni démons.

Et il pouvait maintenant les comprendre. Hitatsu ne s’expliquait toujours pas comment, mais il le pouvait. Ce n’était même pas comme avec un sort de Babel qui permet de comprendre la personne, qu’importe l’idiome parlé, traduisant directement le message. Non, là c’était encore plus bizarre que ça, leur langue il la connaissait, comme s’il l’avait toujours sue. Mais ce n’était pas le plus étrange. Il pouvait à nouveau voler, enfin pas tout à fait, mais il sentait à nouveau le vent et la magie couler dans ses ailes. Cela ne lui était pas arrivé depuis son enfance, pas depuis la mort de ses parents et la maladie. La dernière fois c’était avec son père. Depuis deux jours, depuis cette journée étrange où il avait récupéré ce couteau et ce médaillon, il la sentait revenir, sa magie, petit à petit. Hitatsu ne pouvait pas encore décoller. Pas encore, mais il se sentait en confiance. Aujourd’hui il prendrait son envol depuis la falaise. Il attendit la fin de matinée pour que la chaleur du soleil soit à son maximum. Les courants ascendants étaient juste là, au bout de l’aile, c’était comme une invitation. 

Courir vers le précipice, c’était revivre cette journée, si loin en arrière. La première fois qu’il avait volé. Aller lance toi fils et cours… La voix douce et affectueuse de son père lui revenait en mémoire. N’était-elle pas plus grave, cette voix ? A moins que ce soit celle de sa mère. Les souvenirs… Le premier pas était toujours le plus dur. Une fois le corps mis en mouvement, ça partit tout seul. La course ne dura qu’une cinquantaine de mètres. Les oiseaux de mer s’égaillèrent en tout sens dans un chaos de plumes et de cris. Le précipice était déjà là. Un dernier bond et ce fut le saut dans le vide. La chute. Les ailes qui se déployèrent. Le vent qui s’y engouffra. C’était comme dans un oued asséché, le lit était toujours là sous le sable et la poussière, les craquelures voulurent la boire, la tarir à nouveau mais il y en avait trop, c’était comme l’eau d’un orage. Le torrent emporta tout et, jaillissant au raz des vagues, un pégase reprit son ascension. La gravité était vaincue. Sa magie était revenue.

 

Le voyage de retour vers le continent fut une formalité. Quelques dizaines de minutes là où il lui avait fallu une journée entière à dériver sur les flots à l’allée. Bien que sa magie soit revenue, Hitatsu ne se sentait pas encore en confiance. Le vent et les courants le guidaient. Le littoral était ce qui était le plus facile à suivre. La différence thermique entre l’océan et la terre favorisait le vol. Hitatsu voulait prendre son temps. Chaque détail du ciel, il le redécouvrait comme au premier jour. Cabriole, looping, tonneau ou immelman, c’était tout un abécédaire à réapprendre. Quand le soleil déclina, il n'était pas allé très loin mais qu’importe. Le pégase se posa sur une portion de rivage quelconque et sauvage. Grâce au couteau d’acier, se couper trois noix de coco et piéger un crabe fut une formalité. Se bricoler un baudrier de lianes pour le transporter en vol n’avait pas été pas difficile, il se logeait juste sous l’aile gauche, à portée de plume..

 

Le lendemain fut plus cruel. Sans la falaise et son courant ascendant dynamique, le décollage fut une gageure. Un albatros au sol était plus élégant que lui. Après de trop nombreux échecs, il lui fallut se rendre à l’évidence, sa magie revenait mais il était encore convalescent et il avait besoin de béquilles. Et ses béquilles c’était un relief d’où s'élancer. Bien, cela lui servirait de leçon, crâne de piaf sans cervelle… Il pouvait presque entendre Dathcino le rabrouer.

Chercher un élément de relief suffisamment abrupt ne fut pas tout repos. Sitôt quitté le rivage, le décor était une jungle luxuriante. Remonter un des ruisseaux était la seule solution pour pénétrer la muraille végétale impénétrable. Il se souvenait vaguement la veille avoir vu une cascade peu avant de se poser, espérons que ce soit le bon cours d’eau. L’obscurité humide du sous-bois après la lumière aveuglante du ciel était inquiétante. Le vent iodé du large disparut rapidement dans la moiteur immobile de la frondaison. La montagne qu’il avait vue de la plage était juste là, cela ne devait pas être loin… 

 

Crâne de piaf sans cervelle. Le soleil avait dépassé le zénith et toujours rien.

Au détour d’un coude du cours d’eau, un bruit de cascade se fit entendre, enfin ! Au milieu d’une trouée dans le feuillage, un mur de pierre, d’eau et de végétation fit face à l’étalon solitaire. Escalader cette muraille fut déconcertant de facilité : avec sa magie, il ne pouvait peut-être pas voler mais il était capable de faire des bonds de plusieurs mètres en détente sèche voire courir sur les mur sur de courte distance. S’y ajoutait des années à jouer les monte-en-l’air pour Dathcino, Hitatsu n'aurait jamais cru que ça lui servirait un jour. 

Enfin le jeune pégase avait dépassé la cime des arbres, le sommet était en vue, bientôt la victoire, avec son doux fumet que lui portait déjà ce petit vent... Attends, cela sentait la fumée. La fumée et la viande grillée. En contrebas, dans la jungle, il y avait une petite clairière d’où montait une légère fumée grise. 

Et mer… mince.

Sur la côte, qui fait un feu sans craindre d’être repéré de loin pour cuire de la viande ? Cela ne pouvait être que des envahisseurs, des humains. Impossible de prendre son élan depuis une falaise, il lui fallait au moins terminer l'ascension, et vite. Avec ces bouchers dans le coin, Hitatsu s’attendait au pire. Il prit une inspiration et se mit à sauter de rebords en corniches sous la douche glacée de la cascade. Des éclats de voix… Ils n’étaient pas loin. Plus vite !

Vitesse et précipitation sont trop souvent synonymes. Et pour le jeune pégase cela ne fit pas exception. Une paroi mouillée, ce n’était pas le plus sûr des points d'appuis. Son sabot glissa, il perdit l’équilibre et tomba en arrière, comme une pierre. La chute le fit passer à travers les branches et les lianes. La peur tout autant que la surprise lui arrachèrent un cri que la parois de la falaise amplifia en écho. 

L'atterrissage, si on pouvait l'appeler ainsi, fut douloureux ; il le fut plus pour son amour propre que pour son corps : en tant que pégase, Hitatsu était naturellement résistant aux chutes, et ce n’était pas cette dizaine de malheureux mètres qui allaient lui faire mal. 

Son hurlement avait attiré les humains à lui aussi sûrement que la bière de maïs attire les guêpes. Hitatsu se releva tant bien que mal pour faire face. Un trio de ces bipèdes arrivait.

« Le voilà ! hurla le premier. Adelante !

– C’est pas un zèbre celui-là ! s'exclama le deuxième, à vue de nez le plus jeune.

– Heyp le bleu. C’est un poney, un pégase même, expliqua le troisième avec une voix de basse, sans doute plus âgé vu ses cheveux poivre et sel, presque blancs.

– C’est ceux qui sont contagieux ? s’inquiéta le jeune.

– Ils le sont tous mais oui, les poneys étaient les plus contagieux, reprit le vieux. Maintenant, il n’y a presque plus aucun risque. Au pire tu te retrouveras avec des cheveux colorés. 

– Tu peux croire le vieux Morales mon gars, il est là depuis le début, s’enthousiasma le premier des trois humains. Il a débarqué dans les premiers avec le Capitán Albatriso. Il s’est même réengagé à la fin de son service plutôt que de se ranger comme planteur. 

– Us… Usted… vous … vous n’approchez pas ! Je… Je suis contagieuse, balbutia Hitatsu en se blottissant au sol, les ailes contre le corps.

– Ils parlent ?!? s’étonna le jeune.

– Bien sûr qu’ils parlent, lui répondit le vieux. Mais c’est rare qu’ils causent notre langue, surtout quand ils sont encore parfaitement bestiaux comme celui-là. Restez derrière les gars, je m’occupe de ce zig. »

Le plus vieux des envahisseurs fit un pas en avant tandis que ses deux compagnons reculaient. Le bonhomme était assez petit pour un humain mais tout sec et noueux. Il avait les cheveux bouclés et épais qui dépassaient de son chapeau de paille et laissaient un front plissé et dégarni. Il arborait une barbe de trois jours et des sourcils épais et noirs qui dominaient de petits yeux d'un vert émeraude presque brillant et marqués au coin par des rides en pattes d’oie. Son teint basané trahissait une longue présence sous ces latitudes et de nombreuses cicatrices. Il portait un gambison de coton jaunâtre mais les lacets étaient défaits, exposant sa poitrine recouverte d'une simple chemise de lin qui un jour fut blanche. A son cou pendait toute une collection de médailles des saints ou de la vierge. A sa ceinture, en plus d’un baudrier et d’un pistolet, pendait un casque en morion. Une besace pendait en bandoulière au travers de son dos. Ses bas rapiécés étaient en fin de vie à l’inverse de ses bottes de cuir : cirée et entretenues avec amour. 

Le lascar avança, sûr de lui.

« Allons l'emplumé coloré, tu vas te laisser faire. » Hitatsu recula tout en gardant un œil inquiet sur ce type. « T’as l’air jeune et en bonne santé. Avec de la chance tu survivras et on pourra te revendre comme esclave une fois que t’auras l’air humain. » Tout en parlant, l’envahisseur sortit de sa besace une cordelette dont il fit un licou. « Allez... viens là… »

Tel un diable sortant de sa boîte, le bipède bondit. Par réflexe Hitatsu, saisit le couteau d’acier entre ses plumes et repoussa l’assaillant. Le sang jaillit. 

Une large estafilade entaillait le bras de Morales. « Hijo de puta ! » Le vétéran, vexé de s'être fait avoir par un jeunot qu’il croyait désarmé, dégaina sa rapière. « Je vais te saigner ! »

« Por favor ! Pitié, je ne voulais pas », supplia le jeune poney en jetant son couteau au sol. 

Le spadassin se fendit une première fois, la rapière siffla, dangereusement proche du visage d’Hitatsu. Le pégase voulut reculer davantage mais ses sabots se cognèrent à un tronc d’arbre, il était acculé. Le soldat Morales frappa d’estoc et la rapière s’enfonça entre les plumes, un filet de sang coula. L’aile était clouée à l’arbre. Morales fit un pas en arrière, satisfait. Il ramassa la lame tombée au sol sans la regarder et se tournant vers ses compagnons, il les interpella.

« Hola ! Le bleu, viens là ! 

– Mon nom c’est Esteban, señor.

– Qu’importe, depuis Alejandro vous êtes tous le bleu pour moi. Allez viens, je vais te montrer comment on fait pour ne pas chopper la malédiction de la bête colorée

– Pitié, pleurnicha le pégase.

– Tu vois le bleu, il faut savoir les faire durer longtemps, pour que ton cœur s'endurcisse. Rappelle-toi, ils ont rien d’humain. 

– Je m'appelle Hitatsu, j’implore votre grâce.  

– Mais est-ce bien chrétien ce qu'on s'apprête à faire ? questionna Esteban.

– Ignores-le, il n'a même pas d'âme. Si tu commences à les considérer comme autre chose que des bêtes, c’est fini, c'est toi qui tu deviens comme eux. »

Morales testa l'affût avec le bout de son pouce tout en donnant ses explications. Aussi tranchante qu’un rasoir, parfait… Étonnant qu'elle soit en possession d'un pégase, en plus un gamin ; d’habitude seules les licornes avec leurs lames en cristaux magiques pouvaient espérer avoir une telle lame. Le vétéran examina pour la première fois l'objet. C’était un couteau de facture humaine, une bonne lame de Tolède, sans doute une arme de prise. Malgré la relative pénombre du sous-bois, l’arme lui semblait familière en main. Un timide éclat de soleil perça la canopée et lui renvoya son reflet, découvrant les détails de l'arme. Ce poinçon…

« Où as-tu trouvé cette arme ?

– On me l’as donné.

– Impossible !  Il n’y a qu’un seul homme à posséder une arme avec cette marque et cet homme doit voguer vers l’Espagne. Comment te l'es-tu procurée !?!

– J’ai soigné celui qui l’avait mais hélas cela ne lui a pas beaucoup servi puisque les vôtres l’ont attrapé et tué. 

– Tu crois sauver ta vie avec un mensonge pareil ?

– Je peux vous amener à son cadavre, il a encore mes pansements sur le corps. Ils étaient faits en fourrure de jaguar, c’est pas vraiment le genre de truc que vous utilisez.

– C’est trop gros pour être vrai son histoire, il ment pour sauver sa vie, intervint le troisième humain en sortant son arme.

– Ta gueule Garcia, et laisse-moi réfléchir, coupa Morales.

– C’est vrai que c’est gros, mais au mieux tout ce qu’il gagne ce n’est qu’un sursis non ? demanda Esteban.

– Ramenons-le au camp, j’aviserai là-bas, trancha le vétéran. Et toi le bleu, récupère le seau et va chercher de l’eau, c’est pour ça qu’on était venus au départ non ? » 

Note de l'auteur

Si j’avais su que mes vieux et épars souvenirs d’espagnol LV2 serviraient un jour à ça...

Morales et Alejandro renvoient à un court dialogue placé à la fin du premier prologue, que j’ai rajouté plus tard.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.