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Chapitre X. L'artiste - partie 2

Tout le village s'était rassemblé autour de l'aéro-char qui allait l'emmener à Canterlot. Il ne semblait faire plus aucun doute qu'elle allait rejoindre la capitale. Personne ne savait pour combien de temps elle serait partie. Elle ne s'était jamais autant éloignée du village auparavant.

Lors de l'ultime embrassade, elle s'inquiéta auprès de ses parents de ce que sa force de travail leur ferait défaut aux champs. Sa mine impassible ne la quittait cependant pas une seconde ; certaines inclinations du cœur ne sont ainsi pas suffisamment saisissantes pour contrevenir à ce que la nature a établi dans le corps.

« T'en fais pas de bile, lui assura son père. Maintenant que la moisson est glanée, ton frère et tes sœurs pourront se partager ta part de travail. »

Chacun des membres de la famille lui fit ensuite son adieu. D'abord sa  sœur aînée : « Ah ça, c'est du boulot que de partir en nous laissant tes corvées ! Pendant combien de temps ça va durer ? T'as intérêt à revenir ! »

Ensuite, la cadette, toujours le rire au nez : « Pas de panique, je suis sûre qu'elle sera de retour avant que t'aies eu le temps de t'énerver. Elle s'approcha pour lui chuchoter. - J'ai glissé des fleurs de bourrache dans ta sacoche, (elle prit un air suspect) il paraît qu'à Canterlot ils se mettent de la farine sur le visage et que ça coule dans le thé. Je te souhaite bon voyage !

- Ouais », lui fit son frère.

Vint ensuite le tour de ses parents : « Nous sommes si fiers de toi. Maintenant tu dois faire de ton mieux d'accord ?

- Comme a dit ta mère, tu n'as qu'à leur montrer qu'est-ce qu'une fille de fermier sait faire ! rajouta son époux.

- Et surtout fais bien attention à ne contrarier personne. »

Cello resserra la fermeture de son maigre bagage et rassura ses parents, avant de rejoindre Nubilus qui l'attendait à l'écart. Elle embarqua après lui sur le char doré. La petite paysanne, à qui ce mode de transport était totalement étranger, tenta de trouver un point d'appui, redoutant le décollage. Mais l'attelage s'éleva sans encombre lorsque les deux gardes commencèrent à battre des ailes. Lorsqu'ils gagnèrent de la hauteur et que toute l'assistance accompagna le départ de quelques pas, à ce moment-là Cello sentit qu'elle quittait sa terre natale. Elle les salua en étirant le bras à demi.

Ils venaient de prendre la route du ciel.

Le jour déclinait, et la petite paysanne n'avait aucune idée du temps qu'ils avaient déjà passé en l'air : peut-être trente minutes, ou soixante, ou le double. En compagnie de deux gardes royaux et d'un missionnaire venu la chercher pour servir Sa Majesté, ils se trouvaient en plein milieu du ciel, emportés à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la terre ferme. La lumière était nouvelle. Au loin le soleil éclatant se trouvait déjà à une altitude inférieure à celle du char. A l'approche de son coucher, sa lumière était de plus en plus solennelle. En bas, les ombres qu'il projetait sur la terre étaient de plus en plus étirées.

Maintenant qu'il se trouvait dans les airs, l'attelage lui paraissait incroyablement léger. Il filait, semblant faire fi de sa masse, par le vent qu'un augure favorable avait voulu aller dans le sens de leur course, comme pour les ramener plus vite à Canterlot. Les courants étaient puissants, le vide autour d'eux paraissait hurler dans ses oreilles. Cello gardait le sabot appuyé sur son foulard de peur qu'il ne se détachât subitement de son cou et s'envolât au loin sans qu'elle ne pût le rattraper.

Parfois, quand elle était sûre de ne pas culbuter vers l'avant, elle jetait prudemment son regard par-delà le rebord du char, dans le vide : pour elle, c'était comme si le monde s'était inversé. Au lieu de ce que sur terre on apercevait le ciel en levant les yeux, maintenant l'ouverture se faisait vers le bas : les arbres qu'elle avait eu pour voisins se trouvaient désormais aussi éloignés que d'habitude les nuages. Étrangement, il lui semblait difficile de croire qu'elle allait redescendre. Le sol était si loin.

Ils voguaient sereinement au milieu des nuages. Cello se trouvait parfois suffisamment près pour passer le sabot à travers, quand elle n'avait pas trop peur de perdre l'équilibre et de basculer dans le vide. Ils étaient beaux dans cette lumière dorée, elle révélait des reliefs invisibles par les zones d'ombres qui se dessinaient à leur surface.

Elle jeta un regard en direction de l'autre passager, celui qui était venu sans être attendu pour lui promettre un voyage extraordinaire. Il avait le nez tendu vers la voûte céleste, et il inspectait ardemment alentour, comme s'il guettait l'apparition de quelque chose.

Cello se dit alors que la couleur de son poil avait changé : elle l'avait vu orangé au village, or maintenant qu'ils se trouvaient au milieu du ciel, il avait des reflets d'or. Était-ce qu'elle avait mal observé ? La lumière du soleil qui donnait leur couleur chatoyante aux nuages paraissait avoir aussi quelque effet sur sa fourrure. La teinte de son crin en revanche n'avait subi aucune altération : Cello la voyait toujours plus foncée que son pelage. Ses yeux, qu'il gardait presque constamment tournés en direction du ciel autour d'eux depuis leur décollage, étaient d'une couleur plus claire. Elle réalisa aussi à ce moment-là qu'il ne portait aucun vêtement ni aucun accessoire : pas de chapeau, pas d'épée. Étrange coutume pour quelqu'un venant de la capitale, et ayant des connaissances à la cour.

Sa Marque de Beauté était composée ainsi : une grande croche couleur bleu indigo dont la tête formait une étoile à quatre branches ; la branche supérieure constituant le point de départ de la hampe. Dans le coin supérieur gauche par rapport à ce premier symbole, une autre étoile à quatre branches, en tous points similaire à la première si ce n'est qu'elle était plus petite et qu'elle ne formait pas une croche.

Étrange, la couleur de son poil  venait à nouveau d'évoluer : il tirait à présent sur le rose orangé. C'était épatant. Il fallait qu'il eut derrière lui le ciel tout entier pour soutenir ces transformations. C'était comme si la lumière lui communiquait ses humeurs, et qu'il les réfléchissait de manière involontaire avec son poil. Une sorte de dialogue inconscient semblait se jouer entre lui et la chose céleste sans qu'il n'eût à faire aucun effort. Celle-ci paraissait en effet avoir une emprise surprenante sur lui. Il restait le regard tourné vers le ciel, son poil changeait de couleur à mesure que la luminosité ambiante évoluait...

Il lui vint soudain l'idée que Nubilus était peut-être comme une sorte de messager des réalités supérieures, celles qui habitent le ciel. La course du soleil, l'espace, la profondeur des cieux et les étoiles emplies de mystère... toutes ces choses qui participent d'une sorte de beauté dont certains parviennent à s'inspirer. Peut-être que Nubilus était un de ceux-là. Et il l'avait appelé à ses côtés. Quelque chose d'exceptionnel les attendait, elle en eut soudain la conviction. Elle se dit qu'il était un peu comme une promesse qui attendait d'être tenue, et la petite paysanne décida sur-le-champ qu'elle devait tout faire pour rester à travailler avec lui.

Cello sourit, heureuse qu'il soit venue la trouver. Elle songea qu'elle avait eu raison de l'accompagner, dans cette nouvelle aventure qui s'ouvrait devant eux en cette heure grave et solennelle, tandis que le soleil se couchait. Cette couleur de l'atmosphère, elle se sentait inexplicablement poussée vers lui.

« J'imagine que vous avez de la famille qui habite au château. »

Le vent qui soufflait partout autour d'eux l'obligea à hausser légèrement la voix pour lui répondre et se faire entendre.

« Vous pouvez me tutoyer. Maintenant qu'on va travailler ensemble, ce serait quand même plus convenable. Enfin, moi-même je vous dis ça mais je ne vais pas y arriver.

- Je peux pas tutoyer un noble.

- Je ne suis pas issu d'une famille de nobles.

Ah. Première nouvelle. Elle le fixa silencieusement du regard. En même temps, voilà pourquoi il ne portait ni cape ni épée. Il croisa son regard.

- N'êtes-vous pas trop déçue ?

Elle réfléchit. Surprise peut-être.

- Non.

- Je n'ai quand même pas l'impression que cela vous importe. Que je sois d'ascendance noble ou pas... Je me trompe ou bien cela ne vous fait ni chaud ni froid ?

- Vous venez de me dire que vous n’étiez pas noble.

- Là d'accord, mais si effectivement je l'avais été, qu'auriez-vous fait ?

Elle réfléchit, et imagina comment elle réagirait une fois arrivée à Canterlot, en présence de tous ces gens importants.

- Je vous parlerais moins.

- Ah carrément ! Donc vous les nobles, si d'aventure il vous arrive d'en croiser un, juste vous ne leur adressez pas un mot donc. Et bien on peut dire que vous ne vous impressionnez pas d'un rien ! »

Oui, c'est vrai.

La conversation retomba et Nubilus replongea dans sa rêverie. Il se passa plusieurs secondes sans qu'aucun d'entre eux ne dît rien. Elle se rendit compte qu'elle n'avait plus besoin de s'accrocher à quoique ce soit pour trouver son équilibre.

« Et à propos de votre famille...

- Dites, sincèrement loin de moi l'envie de vous blesser, mais il se trouve que pour le moment je ne tiens pas vraiment à faire la discussion.

- Moi si.

Il se renfrogna. C'était marrant, on aurait dit un enfant à qui on venait de refuser une faveur. Peu importe. Quoi, elle ne pouvait pas s'empêcher d'avoir envie de parler non ? Nubilus soupira.

- Il n'y a personne d'autre au château, lui répondit-il. Je vis seul. J'ai une famille, quelque part, peut-être bien qu'ils m'attendent, mais pour être honnête, voilà des années que je ne les ai pas vus. Je suis parti, j'étais haut comme ça. Je ne me rappelle plus leur visage.

Son indifférence à cet égard était surprenante. Elle qui ne pouvait pas se représenter qu'on pût mener une vie agréable en dehors de toute communauté. « Ce qui est le plus important, c'est d'être tous réunis » comme dit la chanson.

- Ça n'a pas l'air de vous inquiéter.

Il haussa les sourcils, l'air désintéressé, en observant toujours droit devant eux.

- Cela m'est égal pour l'instant. J'ai des affaires plus importantes à régler au château. »

Il ne dit plus rien.

Plusieurs autres minutes passèrent encore.

C'était incroyable comme le char restait droit et stable : avoir sous les sabots quelque chose de dur, alors qu'on est en plein mouvement dans les airs, c'était aussi admirable que ça la rendait mal à l'aise. Elle se dit qu'elle avait quand même hâte de pouvoir à nouveau se tenir solidement sur ses quatre pattes.

Qu'est-ce que ce voyage lui semblait long.

Nubilus n'avait pas l'air d'avoir ce même problème : il ne remuait pas de la tige, comme on dit. Son regard demeurait fixé sur une chose invisible, le vent agitait ses cheveux mais n'inquiétait pas ses yeux le moins du monde.

« J'aimerais savoir qu'est-ce que vous guettez comme ça depuis tout à l'heure.

- Et si je vous dis que maintenant je suis un noble, comme vous leur adressez moins la parole, y aurait-il moyen pour que vous me fichiez la paix ?

Elle sourit, amusée. Comme elle ne réagissait pas et attendait toujours sa réponse, il rit à son tour. Ensuite, il lui donna ce qu'elle voulait.

- Pour l'instant, pas grand chose. J'aime bien surveiller le ciel. La lumière, les couleurs... tout cela change très vite.

- C'est comme ça que vous trouvez l'inspiration.

Il se retourna vers elle.

- Vous faites référence à ce qu'on a dit tantôt sur la musique ?

Elle fit oui de la tête.

- Vous pouvez le voir de cette façon. De temps en temps, il me suffit de lever le nez au ciel et il y a des idées qui me viennent tout à coup. Cela ne s'explique pas. Le tout c'est de ne pas les laisser s'échapper, alors je prends des notes, je fais des vers. Ensuite j'essaie de voir comment est-ce que je pourrais le chanter. Mais il manque toujours quelque chose. Et c'est à ce moment-là que ça dépasse mes compétences. Il faut savoir que je ne joue d'aucun instrument moi, je sais à peine lire la musique... J'ai assisté à des cours de solfège, mais en ce qui me concerne, la priorité ça a toujours été ma voix. Parce que c'est là qu'il y avait quelque chose qui m'attendait. Vous me suivez ? Maintenant, je sais avec quelles notes est-ce que je suis le plus à l'aise, j'ai vraiment saisi le genre de chant dont je suis capable. Et pour le reste, je vais devoir me reposer sur vous. Voilà, l'accompagnement, les accords, l'orchestre, tout ce qui est à proprement parler plus technique... Alors on va y réfléchir ensemble, il n'empêche que c'est vous qui allez devoir décider. »

Leur objectif était clair dans sa tête : elle comprenait maintenant parfaitement ce qu'il attendait d'elle. Mais quand même.

« Vous avez l'air sûr qu'on va réussir, fit-elle remarquer.

Quand on plante des graines, pas moyen de savoir à l'avance ce qu'on va récolter.

- Il le faut. La seule inconnue qu'il nous reste, c'est de savoir si oui ou non je me suis trompé en vous demandant de m'accompagner. Mais, normalement il n'y a aucune crainte à avoir. »

Il lui parut crier victoire bien vite. Elle se méfiait de ceux qui mettaient la charrue avant le tireur. C'était mettre en danger la qualité de la moisson.

« Comment vous pouvez en être aussi certain ?

Il répondit, le regard toujours tendu en avant :

- Je fais confiance à mon inconscient. »

Bon. Ben y a plus qu'à se mettre au boulot, et espérer. C'était pas très raisonnable tout de même. En fait, ce n'était pas si différent de son travail à la ferme. Pourvu que les germes de Nubilus fermentent, autrement il n'y aura aucune musique à faire. Elle ne voulait pas elle-même créer à partir de rien. Nubilus était censé donner la première impulsion ; elle ça ne l'intéressait pas.

« Nous sommes bientôt arrivés, annonça t-il en désignant à l'horizon la montagne mauve de Canterlot. Une dernière chose : je travaille de nuit.

- Ah.

- De nuit, oui. Enfin, à partir de maintenant, il va bien falloir que cela change. Il est hors de question que vous soyez forcée d'adopter mon rythme, alors c'est moi qui vais m'adapter. On va opérer de la façon suivante : toutes les nuits, avant de me coucher je glisserai une feuille sous votre porte de chambre. J'y aurai inscrit mes idées, comme ça vous pourrez commencer à les arranger immédiatement après que vous vous soyez levée. Je vous retrouve après le déjeuner, et on passe l'après-midi ensemble pour travailler jusqu'au soir. C'est là qu'on fera les répétitions avec l'orchestre.

Elle songea : Nubilus paraissait oublier quelque chose de primordial la concernant. Elle lui demanda afin d'être sûr qu'il avait réfléchi sur ce sujet.

- Vous avez prévu quelque chose, pour que je puisse savoir où je vais dans le château ?

Il resta songeur quelques secondes. Cello crut un instant qu'il réfléchissait à autre chose.

- Dès qu'on arrive, je vous introduit auprès de Sa Majesté, et ensuite je vous fais le tour du propriétaire. Il y a notamment une bibliothèque et surtout la salle où est gardé tout le matériel : papier, instruments, vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin là-bas. Après je vous conduirai à votre chambre. Elle juxtera la mienne. »

Il se fit un nouveau silence. Puis il ajouta :

« En ce qui concerne les châtelains sur place, l'accueil sera sans doute un petit peu froid. Mais rien de suffisant pour vous intimider. De toute façon, tant que vous serez avec moi, tout se passera bien. »

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