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Chapitre X : La colère mène à la haine.

Dathcino était dans le noir. Un noir complet ou nulle lumière n’était perceptible. C’était une expérience très déstabilisante. En tant que terrestre, il avait toujours vécu à la campagne, les intérieurs, ce n'était pas trop son truc. En tant qu’orphelin et voleur assumé, les ténèbres il connaissait et même plutôt bien. D'habitude, en surface, quand tu es dans le noir, c’est qu’il fait nuit ; et même la plus sombre des nuits a toujours un minimum de clarté. Il suffit juste laisser tes yeux s’y habituer mais tu finis toujours par distinguer quelque chose, au moins les silhouettes floues de tes propres membres. Là, rien. C’était juste le noir. L’obscurité totale avait quelque chose d’à la fois effrayant et de rassurant.

Le seul bruit extérieur était une goutte d’eau qui tombait quelque part dans ce mouroir. Dathcino compta mentalement jusqu'à soixante-sept en intercalant le mot pomme entre chaque nombre égrené pour avoir une idée de la mesure du temps entre deux gouttes. Puis il recompta trois fois pour être sûr. Même résultat à une pomme près : soixante-sept pommes. Ce truc avait la précision d’une clepsydre. 

Sorti de ça, c'était le silence complet. Rien, pas un bruit. La chute régulière de cette seule goutte d’eau devenait dans ce contexte plus assourdissante que mille tonnerres. Les seules autres sources de bruit étaient son propre corps. Sa respiration lui semblait alors plus rauque et bruyante que le soufflet d’une forge, un dragon adulte aurait été plus discret. C’est quand il se mit à entendre ses propres pulsations de cœur que le terrestre comprit que la folie le guettait. 

L’humidité allait avoir sa peau : le froid qui en résultait lui transperçait les os. Il frissonnait de tout son corps. Le sol minéral n’aidait pas à garder sa chaleur corporelle. A tâtons il fit le tour du propriétaire. C’était petit et exigu, de la roche brute et froide presque partout sauf pour la porte : du bois dur et épais. Se rouler en boule dans un coin et attendre. Il n’y avait que ça à faire. Dathcino se cala contre la porte, au moins le contact du bois était-il moins désagréable que celui de la pierre.

N’ayant rien d’autre à faire, il laissa bien malgré lui son esprit gamberger. Il n'aimait pas non plus se remémorer les jours passés. Ce n’était que du remord et de la tristesse. Son futur, il le voyait très sombre et assez limité dans le temps : quoi qu'il envisage, ça allait mal finir pour lui. Cette sorcière de licorne n’allait pas le laisser filer et elle avait l'air bien décidée à lui faire sa fête. Franchement, qu’est-ce qui lui était passé par la tête d’écouter cette zébrette ? Il ne la connaissait pas depuis deux jours qu’il lui avait fait confiance et s’était rendu. Et pour quel résultat ! Il aurait dû suivre son instinct et tenter de lui défoncer sa race à cette vestale de mes deux. Avec le recul il se rendit bien compte qu’il aurait sans nul doute échoué, mais au moins il aurait essayé. Qu’est-ce qu’il disait à l’instant à propos de se remémorer le passé ? Ah oui, que des regrets... 

Il ne lui restait plus que le présent. Alors l’étalon se força à faire la seule chose qu’il pouvait, compter. 

Il en était à un peu plus de quatre cent gouttes quand il entendit de nouveau des bruits de pas. Ils étaient tellement lointains qu’il lui fallut encore attendre trois gouttes de plus avant qu’ils n’arrivent jusqu’à la porte. La lumière revint à travers la fente sous la porte à partir de la deuxième. La luminosité était si rasante qu’on n’y voyait presque rien, mais ce presque était déjà un univers entier.

En comptant les pas, Dathcino estima le nombre des nouveaux venus à trois, peut-être quatre. Il avait encore du mal à jauger convenablement juste au bruit, on ne se retrouve pas doté de super sens en quelques heures passées au mitard, sinon tous les taulards seraient des sur-poneys.

La porte s’ouvrit en grinçant, la faible lueur de leur torche était plus aveuglante qu’un soleil au zénith. Une puissante magie vert indigo le tira hors de la pièce. Cette magie avait quelque chose de visqueux et de froid. On se sentait sali d’en être saisi. 

« Suis-nous sans faire d’histoires, le comique, on m’a demandé de ne pas t'abîmer. Enfin, si possible. »

La voix qui lui avait intimé cet ordre était féminine mais elle était froide et impersonnelle. Dathcino aurait bien aimé trouver quelque chose d'irrévérencieux à lui lancer mais la magie qui le saisissait encore lui compressa le larynx. C’est sans empressement que le terrestre se mit en route, solidement encadré par la silhouette de deux gorilles.

Une fois habitué à la nouvelle luminosité, il put constater qu’il y avait bien trois individus. Deux espèces de mastodonte le serraient, c’était des terrestres mais leur carrure sur-développée montrait les signes clairs des ravages de la maladie : leur forme bien qu’encore quadrupède était grotesque et hideuse. Une licorne habillée en vestale avançait un pas derrière le trio. Quand Dathcino voulut se retourner pour mieux la dévisager il prit de sa part un taquet télékinétique. 

« Avance sans te retourner ! »

C’était la même couleur de magie que celle de Candied Vanilla mais ce n’était pas la même voix ; et du peu qu’il en avait entr'aperçu, ce n’était même pas les bonnes couleurs de pelage, cette vestale était une licorne d’un vert bouteille. Dathcino n’était pas expert en magie, il ne connaissait aucune licorne de façon personnelle mais il était à peu près certain que la teinte d’une aura magique était à peu près aussi personnelle et unique qu’une marque de beauté. 

Le trajet fut bien moins long qu’à l’aller et ce ne furent pas les mêmes couloirs qui furent empruntés. L’étalon fut finalement poussé dans une pièce relativement vaste mais peu éclairée. La seule source de lumière se trouvait dans un coin : une vaste cheminée où finissaient de rougeoyer des braises. Plusieurs tisonniers étaient dans le feu. C'était déjà étonnant mais le reste de la décoration n'avait rien de très engageant : un grand chevalet de bois posé non verticalement mais horizontalement. Le dispositif avait vaguement une forme de croix en X, les extrémités étaient dotées de solide lanière de cuir et un ingénieux système d’engrenages permettait d'allonger ou de raccourcir à l’envie les quatre bras de la croix. Au côté se trouvait un petit guéridon rempli de pinces, d'écarteurs et d’autres ustensiles dont l'usage semblait de plus en plus évident. 

Dathcino essaya bien de se débattre mais la magie de la vestale, aidée de ses deux sbires difformes, était trop forte. L’aura vert indigo fut implacable et l’étalon se retrouva rapidement attaché au chevalet. Ne pouvant pas se libérer, il jura tout ce qu’il pouvait, s'époumonant en injures. 

L’autre coin de la pièce fut alors illuminé par un grand halo de cette même aura indigo. Une vaste bulle occupait tout le quart de la pièce, découvrant une deuxième licorne, un étalon cette fois. Plus âgé, il avait la tenue typique d’un prêtre : tiare d’or et de pierreries, robe brodée et bijoux de jade et d’obsidienne, rien n’y manquait. L’étalon n’était pas seul, une deuxième vestale, à peine nubile se tenait trois pas derrière. Mais surtout il y avait Zazil-ha à ses côtés. La zébrette était en mauvais état : elle avait le visage tuméfié et les flancs couverts d'ecchymoses. Des serpents de magie l’enserraient et la maintenaient captive. La corne du prêtre crépitait et illuminait son visage. Un sourire sadique l’éclairait. 

« Inoculez-le pour commencer, ordonna le prélat.

– Bien maître, acquiesça la jeune vestale, sa voix avait quelque chose de résigné.

– Espèce de fumier, grommela Dathcino.

– Ne réponds pas à leur provocation, c’est ce qu’ils veulent, l’avertit la zébrette

– Vas-tu enfin te taire, oui, femelle ! Et enfin céder ! » éructa le prêtre. 

Ce fut avec ce même vert maladif que les instruments se mirent à léviter. Si au début Dathcino avait encore la force et le courage de couvrir d’insulte ses tortionnaires, rapidement il fut réduit à des hurlements puis des gargouillis. Son corps aurait dû lâcher au vu des supplices subis mais la magie à l'œuvre dans la pièce le guérissait continuellement, régénérant ses plaies au fur et à mesure.

« Vois ce que ton obstination coûte à ton ami, sale trainée, aboya le prélat. Tu finiras bien par haïr et lâcher ta colère. 

– Votre soif de pouvoir vous aveugle, couina la zébrette. Ma colère je la garde pour des causes justes. Vous n’êtes que de pathétiques pantins.

– La ferme !

– La colère est un sentiment normal et juste face à cette situation, mais je préfère la canaliser et la guider vers une cause noble plutôt que de m'en servir pour alimenter cette haine que vous… »

Une décharge d’énergie partit de la corne du prêtre et fouetta la captive. 

« Juste, boucle-la avec ta salle morale, tu me dégoûtes ! cracha l’étalon de pouvoir.

– Vous creusez votre propre tombe, vous…

– Mais qu’elle se taise ! »

Une deuxième décharge partit, plus violente que la première. 

« Monsieur », fit en tremblant d’une toute petite voix la vestale à la robe vert bouteille.

« Hein ! Miss sainte nitouche ! » Un autre trait d’énergie partit. « Sales zèbres, vous ne savez pas ce que c’est, vous, que de devoir se sacrifier pour une cause plus grande ! Hein ! » Encore plus de décharges s'abattirent sur la zébrette à présent inconsciente. « De devoir faire face impuissants à des choses qui vous dépassent !

– Monsieur…

– Ho oui, c’est facile après de faire la morale. Mais qui a dû faire face, seul, face à l’envahi…

– Monsieur ! hurla la plus âgée des vestales.

– Oui ! Quoi !

– L’étalon, il devient hors de contrôle ! Il commence une métamorphose avancée et aucun sort de contrôle n’a été lancé, il faut les faire maintenant ou sinon il sera trop tard, il y sera immunisé.»

Sur le chevalet la créature attachée n’avait plus grand chose à voir avec un poney. C’était de plus en plus un de ces êtres bipèdes. Ici, un spécimen tout en muscle et en nerf.

Peu importait à Dathcino ce qu’il subissait lui-même, il encaisserait, mais on ne pouvait pas faire souffrir impunément autrui sous ses yeux, surtout ses amis, sans qu’il réagisse. Ses muscles lui infligeaient le martyre, ses os se déplaçaient, son corps tout entier vibrait, il sentit sa magie le quitter, mais il devait faire quelque chose, n’importe quoi. Sa colère, il voulait la mobiliser pour la protéger. Pas pour écrabouiller ce toquard. Enfin si, un peu, ce serait mentir que de dire qu’il ne ressentait pas un peu de de haine pour ce type mais sa motivation principale était l’envie d’agir, Zazil-ha avait déjà trop subi. 

Les lanières de cuir lâchèrent et en un bond Dathcino fut debout. Au-delà de la douleur, le vertige lui faisait tourner la tête. La posture bipède et son centre de gravité si haut n’avaient rien de naturel pour lui. Le premier des deux gorilles voulut le saisir. Le corps de Dathcino régit tout seul et en une balayette le mastodonte fut projeté au sol. Le deuxième bondit, poing en avant mais il ne trouva que du vent. Dathcino ne bougeait pas, il dansait. Ses bras bougèrent d’eux-mêmes et son tout nouveau poing fracassa la mâchoire de l’assaillant. Le reste de la chorégraphie suivit en automatisme : coup de boule, crochet du gauche et uppercut du droit.  

Le prêtre reprit les choses en main. Il dut déployer toute sa magie pour ce faire : le captif y était déjà presque immunisé. De sa corne experte, il enserra l’ex-terrestre. L'erreur habituelle était de vouloir affecter directement le pantin, mais lui, il savait quoi faire : plutôt que d’interagir directement avec ce jeune sauvage, il valait mieux toucher son environnement. Des années d'expériences avec les pantins, à les dresser, à les conditionner et à voir leur transformation. Celle-ci était particulièrement soudaine et régulière. Ce terrestre n’avait presque aucune tare ou malformation. Etonnant.

Le prêtre était un expert, le meilleur même, il empêcha donc l’air d’entrer dans les poumons du nouveau pantin. Surpris, le rebelle suffoqua et en quelques secondes il s’écroula inconscient, en syncope. Ce sauvage avait quand même eu le temps de ravager la pièce et de démolir les deux pantins. Puf, ce n’était que du matériel, c’était renouvelable. Subjuguer l’esprit de celui-ci n’allait pas être nécessaire : une transformation si brutale, il ne devait rien rester de sa psyché. 

Par contre, il faudrait revoir l’éducation de la princesse. La jeune vestale était restée tétanisée durant toute la scène. Et dire que c’était ça la nièce de l'empereur ! Même pas capable de faire appel à la vraie magie du sang, une faible.

La porte de la salle de torture s’ouvrit, Candied Vanilla entra en trombe, l’air hagard.

« Maître !

– Qui y-a-t-il ?!? J’avais donné ordre de ne pas être dérangé ! s'indigna le prélat alors que ses yeux et sa corne s’activèrent à nouveau d’un vert indigo.

– Je viens sur ordre expresse de l'empereur ! Les envahisseurs, ils tentent un nouvel assaut ! Ils ont emporté les avant-postes et s’introduisent dans la vallée, expliqua la vestale rose en une souffle. La capitale est de nouveau menacée.

– Et bien, fais donner les guerriers jaguars, ils sont là pour ça.

– Le maître des quatre quartiers veut que vous envoyiez vos pantins. Il insiste. 

– Il en a déjà une unité, et directement sous ses ordres.

– Il les veut tous et tout de suite.

– Bien, c’est un ordre direct que je ne peux pas contrarier, faites préparer ceux que nous avons ici.

– Maître, et que faisons-nous de ceci ? demanda la vestale vert bouteille en désignant la pièce ravagée.

– Ajoutez ce déchet au contingent à envoyer, ordonna l’étalon licorne en indiquant Dathcino, quant à la roronaque…

– Je vais m’en occuper », dit la jeune vestale qui sortit de son mutisme pour la première fois.

Note de l'auteur

Bon voici la deuxième partie de ce qui constituait à l'origine mon chapitre 7. J'espère que la séparation n'est pas trop artificielle mais la brusque retombée de tension au moment de l'enfermement du héros coupait trop ce chapitre.

De plus le passage de la scéance de torture m'a posé beaucoup de problème, on m'a fait la remarque justifiée que la première scéance dans le prolgue n'apportait pas grand chose. J'ai souhaité édulcorer celle-ci mais je ne pouvais tout simplement pas la supprimer ou en faire une ellipse, trop de choses s'y passent. J'espère que le rendu final tient la route.

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