Discord icon

Chapitre XI : Confidence pour confidence

Une clairière perdue au milieu de la jungle côtière.  

 

Les lieux étaient un ancien village d’équestres. Contrairement aux villages Syyanas, ce hameau n’avait presque pas de culture de maïs à sa périphérie, seuls quelques plans de manioc et d’arachide poussaient en désordre. Les cahutes étaient en ruine et des poteaux de bois noircis émergeaient de la végétation déjà envahissante. Les lieux avaient été assaillis et détruits il y a un moment déjà. Avec la forêt qui reprenait déjà ses droits on pourrait croire que l’attaque était ancienne pourtant sous ce climat luxuriant ces événements ne devaient pas dater de plus de quelques mois. 

Les Espagnols s’étaient installés dans ce qui avait été le centre de ce village. Ils étaient une cinquantaine. Ils avaient avec eux un trio de molosses, des chiens de guerre massifs et puissants presque aussi gros qu’un poney. Ces bêtes hargneuses étaient élevées pour avoir le goût du sang en bouche dès leur plus jeune âge. Les animaux grognèrent au passage du retour du groupe chargé de la corvée d’eau. 

Le jeune Esteban ployait le joug, une perche au travers des épaules avec deux seaux remplis à chaque extrémité. Il avait signé pour voir le nouveau monde, vivre des aventures et gagner richesse et gloire, pas pour enchaîner les corvées au fond d’une jungle à affronter un ennemi invisible qui les décimait à petit feu. Enfin, il y avait pire que la corvée d’eau, son pote Pedro devait lui creuser des trous. Si seulement ce n’était que pour les latrines : la grande tente qui servait d’infirmerie se vidait lentement mais sûrement et ce n’était pas de la meilleure des façons. 

Depuis que le jeune homme avait débarqué dans ce pays, il allait de déconvenues en désillusions. Déjà à Santiago de Cuba il avait sans doute fait le mauvais choix : il aurait dû partir pour Vera Cruze et la Nouvelle Espagne, au moins pendant ce temps-là à Vera Cruze il se passe toujours quelque chose d'intéressant. Non, il lui avait préféré la Nouvelle Cantabrie, la terre des animaux qui parlent. 

L’ambiance dans cette colonie était étrange pour pas dire autre chose. Le gouverneur général, le seigneur Albatriso, que tout le monde appelait El Capitán, avait une aura de dévotion quasi religieuse qui l’entourait, créant terreur et dévotion sur tout le monde. Ses lieutenants, les hommes en noirs, étaient plus redoutés que des démons. Les quelques semaines passées dans la capitale, Nueva Isabella, avaient donné à voir une ambiance de suspicion et de délation. Les gens passaient plus de temps à l’église que nulle part ailleurs. L’atmosphère s’était un peu détendue quand Esteban était enfin parti pour l'intérieur des terres, pour combattre. Il avait été déçu d’être affecté à une opération secondaire. C’était de la “pacification”, comprendre razzier et terroriser les quelques rares indigènes qui restaient. 

Pour cette campagne Esteban fut affecté dans une bande de drôles de loustics : lui et trois autres bleusailles se retrouvèrent associés aux soldats Garcia et Morales. Garcia se rêvait déjà en lieutenant et il avait tendance à faire du zèle mais dès qu’il y avait le moindre pépin il se tournait vers Morales. Le soldat Morales justement, ce type était un tatoué, un dur de dur et si la moitié de ce qu’on racontait sur lui au bivouac était vraie alors c’était aussi un véritable héros de guerre. Pourtant il restait simple soldat et n’avait eu aucun avancement depuis des années, végétant en tant que simple troufion. Il se racontait tout et son contraire à son sujet, certains disaient que c’était volontaire qu’il voulait rester simple soldat et qu’il fuyait les honneurs et promotions, d’autre murmuraient qu’il avait fâché des huiles haut placées et que la seule raison par laquelle il n’avait pas fini exécuté c’est qu’il était un soldat trop efficace pour que la colonie se passe de ses services. Une chose était sûre : c'était un vétéran qui connaissait parfaitement bien le pays, ses habitants et comment y survivre. 

Dès le départ Morales avait été ronchon. Il n’avait pas pesté directement contre les ordres, la mission ou encore les officiers en charge du commandement mais il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que le déroulé des opérations ne lui convenait pas. Et vu comme cela se passait Esteban ne pouvait qu’être d’accord avec le vieux. Ce qui devait être une simple opération de police se transforma rapidement en calvaire. 

Les indigènes de la région étaient des zèbres. Ils ne se montraient jamais, restant invisibles au cœur de leur jungle, mais la troupe était la cible de leur harcèlement quasi quotidien. Le pire est que ces chiensd'équidés visaient toujours les officiers en premier, le seul qui soit épargné était le chef de l’expédition, le commandant Alvarez, un des hommes en noir d’El Capitán. Grâce aux molosses on en avait débusqué quelques-uns mais ce n'était pas la demi-douzaine d’indigènes que les castillants avaient coincés qui valaient toutes ces souffrances. 

Morales et Garcia avaient échangé quelques mots à voix basse sur le chemin du retour. Ils venaient d'arriver au camp quand le lieutenant Rodrigue héla la troupe, leur faisant signe de se rapprocher.

« Pour la discrétion c’est raté, soupira le premier des deux vétérants.

– Ta gueule Garcia. Toi, le poney, pas un mot si tu veux vivre » ordonna Morales.

Il y a de cela trois semaines Rodrigue n’était que caporal mais avec la mort des autres officiers il avait eu de l’avancement rapide. Comme beaucoup de soldats du rang, il avait un certain respect pour Morales. 

« Hoy ! Qu’est que vous nous ramenez là, c’est pas que de l’eau ça, lança l'officier.

– Ça, c’est notre prisonnier, expliqua fièrement Garcia. 

– Je vois bien qu’il est captif, ironisa Rodrigue. C’est que cette bourrique, elle est pas vraiment rayée, vous m’expliquez d’où elle sort ?

– De un cette créature n’est pas une bourrique mais un pégase, expliqua Morales avec une pointe d'exaspération dans la voie. Les bourriques, donc les ânes, sont parmi les rares indigènes à ne pas nous causer de problèmes. Ce sont les seuls quadrupèdes qui ne nous refilent pas la maladie des couleurs. Donc tant qu’à choisir j’aurais préféré un âne qu’un de ces poneys de malheur. De deux, ce poney est littéralement tombé du ciel, au cas où ça t'aurait échappé ces bêtes-là peuvent voler. D’où elle sort exactement ? Ben j’en sais rien, il a sans doute dû faire un malaise à survoler notre camp et défaillir en sentant l'haleine de chacal de Garcia.

– Hey ! J’ai rien fait pour mériter ce tacle ! protesta l'intéressé.

– Je t’avais pas déjà demandé de la fermer !?! Corniaud va ! »

Morales mit une calotte derrière la tête de son collègue pour appuyer son propos.  

« Parfait, le commandant Alvarez sera ravi, les félicita Rodrigue.

– On va aller le prévenir de suite ! » s'enthousiasma Garcia.

Le malheureux se reprit une tape sur la nuque.

« Tu peux pas te la boucler ? protesta Morales. Non, c’est ma prise et je compte bien la ramener à Nueva Isabella pour le revendre. Si cette bête finit entre les mains d’Alvarez je n’aurai plus qu’un quartier de viande tout juste bon à nourrir les chiens avant la fin de la journée et adieu toute prime.

– Mouais, c’est pas faux, dut concéder le lieutenant. 

– Laisse-moi prévenir moi-même le commandant, je saurai le lui faire comprendre, demanda le soldat chenu.

– C’est bon Morales, je te fais confiance. 

– Merci Rodrigue, tu as du cœur.

– Va donc, filez avant que je ne change d’avis. »

Au bout de trois pas, Esteban glissa à voix basse à son aîné.

« Dites, señor, ce poney il est autant votre prise que la nôtre non ?

– Tu me plais le bleu, tu me plais, ricana le vétéran en tapotant l’épaule du jeune homme.

– Sainte Marie ! Prends pitié de moi ! Hosanna les anges viennent pour moi ! »

Le râle de prière provenait de la tente d’infirmerie devant laquelle le quatuor passait. Un des soldats, improvisé infirmier, se précipita vers le mourant. L'aumônier était mort dans les premiers, le malheureux n’aurait même pas les réconforts des derniers sacrements.

« De quoi souffre-t-il ? hasarda le poney dans un murmure. 

– La gangrène s’est mise dans ses blessures. Comme nos assaillants font usage de poison sur leur flèches, la moindre éraflure se transforme en plaie purulente, expliqua Esteban.

– Je pourrais les soigner, je connais bien les poisons des zèbres.

– Bouclez là vous deux ! » les rabroua Morales.

 

Hitatsu fut ramené jusqu’à une sorte de corral improvisé, derrière une vaste tente. Avant de partir Morales lui glissa un simple licol et avec lequel il l’attacha à un des poteaux de l’enclos. En partant, le vieux soldat lui glissa trois mots à l'oreille : « Je sais que tu peux te défaire de cette corde en deux deux et que cette barrière ne t’arrêtera pas mais si tu tentes de filer je te colle une balle. Si tu parles, je t'égorge. Alors tu restes ici et motus. » En s'éloignant, le vétéran lui fit un clin d'œil. 

En plus d’une demi-douzaine de mules, il se trouvait dans cet enclos un grand étalon blanc un peu nerveux. Ces êtres étaient des bêtes importées d'outre-mer et en tant que tel ce n’étaient que des animaux privés de langage et à l’intelligence limitée. Le jeune pégase en avait entendu parler mais c’était la première fois qu’il en voyait. Le cheval était le plus impressionnant, il devait faire au moins trois voire quatre fois la taille du poney. Après un moment d'hésitation et d’observation les mules reprirent leur activité normale mais l’étalon se montra rapidement agressif et hargneux. Dans sa petite tête il sentait un autre mâle sur son territoire et il se devait de montrer qui était le dominant. L’animal piaffa et souleva de la poussière. C’était un géant pour Hitatsu, le pégase prit peur. Il déploya ses ailes et se mit à les agiter, soulevant encore plus de poussière. L’étalon hennit et se cabra. Les sabots ferrés s’agitèrent, dangereusement proche de la tête du pégase. 

Soudain, un jeune humain sauta par-dessus la barrière et rentra dans le corral. Il fit claquer au sol une lanière de cuir, sans doute une longe et leva haut les bras en parlant fort. 

« Ho ! Ho ! Tout doux mon beau, t’es pas sur un champ de bataille ici. Celui-là il va être ton ami. » Le cheval piaffa mais s’inclina avant de s’éloigner rapidement. Le jeune garçon qui venait de sauver le pégase se retourna et lui sourit. Il avait la peau mate et les cheveux sombres. Ses traits de visage étaient différents, il avait le nez busqué et les cheveux fins et huileux malgré la poussière. Il était plus petit que les autres humains et paraissait encore plus jeune qu’Esteban. Avant que le jeune garçon ne puisse rouvrir la bouche on l’interpella.

« Ho l’indien ! Qu’est que tu fais avec l’étalon du commandant Alvarez !

– Ah salut Esteban comment vas-tu ? 

– Ne m’appelle pas par mon prénom l’indien, on n'a pas élevé les cochons ensembles que je sache !

– Non, mais nous sommes arrivés de Cuba par le même bateau et tu étais bien content que je sois là pour te donner mes remèdes contre le mal de mer quand nous étions en fond de cale tous ensemble.

– Ho ça va Tao, ce qui se passe sur le galion, reste sur le galon, ronchonna le jeune espagnol en s'asseyant sur la barrière de bois du corral.

– Ben voilà que tu te souviens de mon prénom ! 

– Moins fort ! Je veux pas que le reste du camp sache que nous sommes amis.

– Ho ça va il n'y a personne à part moi qui s'occupe des bêtes, le rassura Tao. On est tranquilles ici. En plus la tente du commandant Alvarez est juste derrière, comme épouvanta il n'y a pas mieux.

– Tu ne devrais pas dire ça aussi librement. 

– Puf, qu’est que je risque ? Mon maître Mendoza est mort il y a une semaine et je ne sais même pas à qui je vais appartenir quand tout cette expédition sera terminée alors... Mais je t’ai vu sortir de l’infirmerie, des nouvelles de Sanchez ?

– Non, il est toujours entre la vie et la mort. Mais sa fièvre empire. 

– Et Pichu qu’on a enterré il y a pas trois jours… 

– Mouais, sur notre bande de cinq débarquée de Cuba nous ne sommes plus que quatre. A ce rythme il ne restera bientôt plus que nous deux.

– Si au moins on me laissait voir les poisons de ces zèbres, pesta Tao. Ils ne doivent pas être si différents de ceux utilisés par les indiens Bravos. 

– Le commandant Alvarez ne voudra jamais.

– Mais pourquoi ?!?

– Parce que tu es un indien. Un esclave en plus.

– Mendoza m’aurait laissé faire, lui. Je suis né esclave je te rappelle et je n'ai jamais connu autre chose. A part ma couleur de peau j’ai pas grand chose d’indien, je ne parle même pas la langue ! Mais non, tout le monde me méprise ou m’ignore ! Je descendrai du grand inca lui-même ou d’un peuple encore plus mythique que je n’en saurai rien.

– Dit le mec qui en connait plus sur les remèdes et les plantes que n’importe qui d’autre que je connaisse, le taquina Esteban.

– C’est trois fois rien ça ! C’est juste le peu que m’a enseigné la vieille Mu, une servante Taïnos qui était au service du même maître que moi quand j'étais tout minot. 

– T’es trop modeste mon pote, si tu fais pas gaffe tu resteras le personnage secondaire de ta propre aventure.» 

Hitatsu s’assit sur son fessier comme le poney qu’il était. Ecouter ces deux humains était à la fois frustrant et intéressant. Frustrant car il avait ordre de rester silencieux et il ne pouvait pas participer pourtant c’est pas l’envie qui lui manquait. Intéressant car leur conversation naturelle et enjouée lui rappelait ses propres discussions avec Dathcino. Ces deux-là étaient visiblement de deux tribus différentes et pourtant ils étaient amis, comme quoi poneys et humains n'étaient pas si différents. Le fait que le pégase s'assoit coupa le sifflet du jeune indien.

« Ben ça c’est pas banal !

– Quoi donc ? interrogea Esteban

– T’as vu la façon qu’a ce petit cheval de se tenir ! s'exclama Tao. C’est tout simplement pas possible ! Ses articulations ne le peuvent pas !

– D’un autre côté c’est pas un cheval c’est un poney. Tu sais, les bêtes intelligentes et démoniaques qui font de la sorcellerie.

– Ah oui, je t’avoue que j’y crois qu’à moitié à toutes ces histoires. 

– Regarde il a des ailes et des couleurs de robe digne d’un vitrail d’église. Qu’est qu’il te faut de plus ? Qu’il parle ? 

– A parce qu’il parle en plus ?

– Heu… balbutia le jeune espagnol. 

– Non sérieusement, il parle vraiment ? Genre tu l’as entendu ?

– Bon je dois y aller. Allez, salut !

– Esteban !

– Je peux rien dire, ordre de Morales ! hurla le jeune conquistador en courant.

– Ah le chacal, il a fui, pesta Tao. Bon c’est pas tout ça j’ai des corvées à finir moi. » 

Le jeune indien passa l’heure suivante à nettoyer l’enclos et ramener un peu de foin. Pour Hitatsu, voir le jeune humain travailler était très instructif. Ses mains avaient vraiment un aspect très pratique et sa posture bipède lui dégageait complètement ses deux membres antérieurs pour ses tâches, sa locomotion étant pleinement assurée par ses membres postérieurs. Bouger et agir dans un même mouvement, c’était bien plus pratique avec des bras bien distincts des jambes. En tant que pégase, Hitatsu avait la chance d’avoir non pas quatre mais six membres, il pouvait donc toucher ce problème du bout des plumes mais même les griffons avec leurs serres n'arrivaient pas à une telle polyvalence ; c’était très impressionnant.

Hitatsu s’allongea dans la poussière. Il n'y avait aucune ombre dans cet enclos et le soleil cognait dur. Déjà hier en plein ciel le poney n’avait pas été épargné mais au moins il était alors sur le littoral et il y avait l'air frais de l’altitude. Là c’était le calme plat et la touffeur moite de la jungle toute proche était écrasante. Hitatsu suait à grosse goute. Soudain un seau d’eau claire fut poussé devant son museau. 

« Tiens t’en a besoin lui murmura Tao en lui caressant l’encolure.

– Hum, gracias.

– Ah tu parles ! Je le savais ! » dit l’indien en sautillant sur place.

Hitatsu se mordit les lèvres, Morales allait le tuer ! Enfin le vin était tiré, il fallait le boire et jusqu’à la lie. 

« Oui je parle et je comprends parfaitement votre langue.

– Tiens c’est marrant t’as un accent de vieille Castille quand tu parles. T’as appris l’espagnol avec un gars de Burgos ou Valladolid ? Et comment tu l’as appris ? Tu viens d’où d'ailleurs ? De cette jungle ou de plus loin ? Comment tu t'appelles ?

– Woh ! Woh ! Moins vite s’il te plait et une question après l’autre.» 

Alors que le soleil poursuivait sa course et descendait enfin sur l'horizon, les deux captifs prirent le temps de se découvrir. Au début, ce fut surtout le poney qui parla. Satisfaire la curiosité de Tao relevait de la mission impossible. Il voulait tout savoir sur tout. Puis ce fut au tour du jeune indien de parler un peu de lui. Il présenta de la façon la plus concise possible sa courte existence: 'il avait grandi comme domestique au service d’un ancien conquistador dans une riche plantation de Cuba. Il n’avait aucun souvenir de ses parents dont il avait été séparé très jeune. Il avait eu la chance de tomber sur un maître relativement gentil et d’être affecté comme esclave domestique, dans la demeure de son maître. Les conditions des autres esclaves dans les champs étaient horribles. Bien que marié son maître n’avait jamais eu d’enfant ni avec sa femme ni avec aucune de ses maitresses. Il se murmurait qu’il était stérile, peut-être que sa relative bienveillance vis à vis de Tao venait-elle de là ? Mais son maître s'ennuyait, il rêvait de son passé d’aventurier alors un jour il décida de repartir. Le vieil homme s’embarqua pour cette Nouvelle Cantabrie, cette terre de magie et de mystère nouvellement découverte. Tao ne se voyait pas être vendu à un autre maître alors il convainquit sans trop de difficulté son propriétaire de l'emmener avec lui. Durant la traversée il fut relayé en fond de cale où il fit la connaissance du groupe de jeunes ibériques qui arrivaient tout droit d’Europe. Il y avait Esteban, qu’Hitatsu connaissait déjà, Sanchez, blessé et emprisonné à l’infirmerie, entre la vie et la mort, Pichu que les fièvres avaient emporté et enfin Pedro, qui lui était actuellement en train de creuser des trous. 

Soudain un des battants de toile cirée de la tente derrière l’enclos se releva. Des éclats d’une conversation étouffée leur parvinrent.

«… permettez-vous d’ouvrir señor Alvarez ? On manque un peu d’air et de lumière ici. » C’était la voix de Morales. Celui qui lui répondit était inconnu d’Hitatsu mais son timbre était cassant et méprisant.

« Je ne vois pas pourquoi vous me demandez mon autorisation puisque vous le faites sans attendre ma réponse. C’est typique de vous ça, vous ne cessez de prendre des initiatives sans m'en référer. 

– Vous savez ce qu’on dit señor, il vaut mieux demander pardon que de demander la permission.

– Attention Morales ! S'il n'y avait pas vos états de service, vous seriez déjà aux arrêts !

– Je voulais vous redemander si on avait des nouvelles du navire reparti pour Santiago.

– Vous venez me déranger pour ça ? 

– Je sais que vous conservez avec vous dans votre tente des pigeons, envoyez-en un à Nueva Isabella pour les prévenir.

– Je vous ai déjà dit il y a quelques heures que ce n’était pas à vous de choisir quand utiliser ces messagers, c’est ma prérogative !

– Je vous répète qu’il y a des éléments qui pourraient faire croire à un naufrage ou pire à une mutinerie.

– Allons soyez sérieux Morales, nous avons la pleine maîtrise des océans, la mer a été d'huile depuis leur départ, les autochtones ignorent tout des affaires maritimes et les hommes d'équipage sont les plus sûrs de toute la colonie.

– Et bien ça n’explique toujours pas comment ce couteau s'est retrouvé sur la plage ! »

Il y eut le bruit court et sec d’une lame plantée dans le bois. 

« Il suffit ! J'ai donné mes ordres et je ne veux plus en entendre parler ! éructa Alvarez.

– Justement parlons-en de vos ordres ! Je viens vous voir pour vous demander avant cette fois. 

– C’est bien la première fois, rétorqua le commandant avec sarcasme.

– Laissez-moi aller vérifier le littoral jusqu’à la pointe voir s’il n'y a pas d’épave, c’est l’affaire de deux jours aller-retour.

– C’est hors de question ! Il faut tenir la position !

– La position, la position... Vous n’avez que ce mot là à la bouche. On se fait décimer à rester statiques comme ça. Tout ça pour quoi ? Pour fouiller dans de vieilles ruines que même les autochtones délaissent. Il faut sonner la retraite ou on va tous se faire tuer.

– C’est de l’insubordination !

– Ce serait de l’insubordination si je vous faisais ces reproches en public devant la troupe ! C’est pour ça que je viens vous voir en privé ! Écoutez Alvarez, je sais que c’est un de vos premiers commandement. Vous êtes encore jeune, il n’y a pas de mal à écouter l’avis de…

– Dehors ! Sortez avant que je ne vous mette au bout d’une corde ! 

– Bien je sors mais je vous préviens, les zèbres se regroupent, on va subir une attaque d'ampleur d’ici peu et je vous aurai prévenu. »

Des bruits de tissus froissé se firent entendre, témoignage de quelqu’un sortant de la tente de l’autre côté. Tao et Hitatsu échangèrent un regard inquiet. Au bout de quelques instants une main gantée vint rapidement refermer la tenture côté enclos mais les gestes furent précipités, le commandant Alvarez ne prit même pas la peine de regarder à l'extérieur. Une fente resta entrouverte. Il y eut des bruits de mobilier déplacé et de coffre ouvert. Le duo de curieux ne put s’empêcher de se rapprocher. On entendit poser sur une table divers objets dont certains de métal et de la vaisselle. Il y avait en plus à présent des roucoulements de pigeons par-dessus. Soudain le commandant Alvarez se mit à psalmodier, mais il s’exprimait en taltèque, la langue des anciens écrits sacrés. 

« Ho ! Vous puissances cachées dans les ombres, acceptez mon offrande. Que la souffrance et la mort de cet être insignifiant vous abreuve ! » Les roucoulements cessèrent et on entendit brièvement la pauvre bête piaffer de douleur. « Êtres emprisonnés dans l'éther, permettez à mes paroles de traverser l’espace et de trouver les oreilles attentives de mon maître. »

Des lueurs pourpres et obscures se glissèrent par la fente de la tente. Des milliers de murmures indicibles grouillèrent à la limite de la perception quand soudain une voix autoritaire et sèche s'éleva au-dessus de ce chaos, s’exprimant cette fois-ci en espagnol.

« Qui y a-t-il, serviteur ? Pourquoi oses-tu me déranger de la sorte et en plein jour !?!

– Toutes mes excuses, maître, glapi Alvarez, cette fois-ci complètement soumis. Mais un de mes hommes soupçonne quelque chose à propos de ceux rentrés en Espagne. Il a découvert sur la plage un couteau appartenant à un de ses amis embarqué avec le dernier groupe.

– Tu me déranges pour si peu ! Invente une histoire comme quoi cet objet a dû tomber par-dessus bord au cours d’une manœuvre.

– C’est que le bougre n’en démord pas. Ce n’est pas la première fois qu’il me pose des problèmes.

– Alors fais le tuer dans la jungle, gronda la voix d'outre-tombe.

– J’ai déjà essayé de l’envoyer en forêt. Plusieurs fois même ! Mais il n’est jamais seul et c’est un vétéran prudent.

– Si tu ne peux pas te débarrasser de ton chien alors plains toi qu’il a la rage et noie le. Si c’est un vétéran, accuse le d’avoir la maladie des couleurs et exécute-le pour l’exemple.

– C’est que l’homme est respecté et connu de la troupe, en dehors de la couleur de ses yeux il n’a aucun symptôme, pas même le poil coloré. 

– Cesse de te trouver des excuses ! Vole sa ligne de vie s’il faut, avec le climat de la jungle son dépérissement paraîtra normal. Mais assez parlé de ces problèmes triviaux. Où en sont tes recherches ?

– Nous avons bien trouvé le temple là où vous l’aviez indiqué maître mais l'accès aux salles souterraines est compliqué car ce sont des ruines. De plus, les zèbres ne cessent de nous harceler.

– Les sorts de vol de destin que je t’ai enseignés devraient te protéger, mon apprenti. Trouve ces tablettes et ne me déçois pas, tu n’es pas mon seul disciple...

– Je ne vous décevrai pas, maître. »

Un brusque courant d’air provint de l'intérieur et une bourrasque d’air glacial s’en échappa. Les deux garçons se regardèrent avec stupeur, l’un comme l’autre étaient plus pâles qu’un linge. Ce fut presque en courant qu’ils se précipitèrent vers l’autre bout du corral.

« Il faut aller prévenir Morales et vite ! dit Tao avec précipitation.

– Laisse-moi t’accompagner, j’ai pu comprendre le début de son invocation, enchaîna Hitatsu. En plus je sais comment s’en protéger, ma mère était une servante dans un temple.

– Impossible, tu ne peux pas te balader librement dans le camp !

– Mets-moi ce licou et traîne moi comme une bête, ça devrait passer.

– T’es sûr ?

– On a pas le temps si l’autre compte bien faire de la magie noire il faut faire vite !

– Ah, vous avez fait connaissance vous deux », intervint quelqu’un derrière eux.

Heureusement ce n’était qu’Esteban. Derrière lui venait Morales, au moins ils n’auraient plus à traverser le camp, c’était un souci de moins.

« Ah, tu es là le mauricaud ! Puf et en plus tu te lies d'amitié avec l’animal et tu sais qu'il parle notre langue, se plaignit le vétéran jetant à Tao un regard de biais. 

– On a entendu Alvarez, commença le jeune indien.

– Oui, et il projetait de vous faire des trucs horribles ! continua Hitatsu.

– Je me doutais que ce chacal allait manigancer quelque chose, pourquoi croyez-vous que j’ai laissé la tente ouverte vers vous en allant le voir, leur dit le vétéran avec un sourire de joueur de carte qui dévoile sa main gagnante.

– Vous ... vous l’avez fait exprès ! balbutièrent les deux curieux. 

– Bien sûr que je l’ai fait exprès, j’avais mes raisons quand je me suis gardé de dire que tu parlais notre langue, le poney. Je connais bien votre curiosité maladive. Je m’attendais à ce que tu ailles voir. Par contre, la présence du mauricaud est un imprévu.

– Je ne suis pas un maure, je suis un indien se plaignit Tao.

– Qu’importe, coupa Morales. Tu commences déjà à en avoir la couleur. J’ai beau prévenir de ne pas se lier d’amitié avec ces animaux mais personne ne m'écoute. »

En effet, dans la lumière déclinante tous pouvaient voir que le pauvre Tao avait à présent une peau cuivré presque jaune.

« Alors ? réattaqua le vieux soldat sans laisser de pose. A quel sauce ils comptes me mager ce jean-foutre d'Alvarez ?

– On a pas vu mais on a entendu… » fit le pégase.

Quelques explications plus tard...

« J'avais beau m’attendre au pire de la part de cette charogne d’Alvarez, j’avoue avoir du mal à vous croire, les jeunes.

– Je sais, señor Morales mais il faut nous croire, se défendit Tao, ce type à la voix grave parlait de vous jeter un mauvais sort !

– Vous croyez que c’est un traitre au service des sorciers licornes ? demanda Esteban.

– Alors pourquoi ont-ils continué en conversant en espagnol ? objecta Tao. La voix était peut-être déformée mais j’ai reconnu un accent de Cantabrie, mais je n'en suis pas sûr.

– Et bien t’es doué en langues, Tao, s’étonna son jeune ami espagnol.

– Merci, dit-il, la vieille Mu n’arrêtait pas de me dire que si j’avais reçu une vraie éducation j'aurai appris et retenu plein de choses. J’ai une très bonne mémoire. 

– Je connais bien quelques charmes de protection mineurs mais ils n’auront pas beaucoup d’effet sur un sorcier déterminé, intervint Hitatsu. La meilleure protection ça reste de mettre le plus de distance possible entre nous et le sorcier, les charmes de vol de vie demandent de rester proche physiquement de la victime. 

– Alors partons dès ce soir, décida à regret le vétéran. Je ne me voyais pas déserter au bout d’autant de temps…

– Attendez, et nos amis Pedro et Sanchez !?! s'exclama Esteban

– Ces deux incompétents ? s’étonna Morales. Non désolé il faut les laisser, en plus Sanchez n’en n’a plus pour très longtemps. 

– Il est empoisonné, non ? questionna le pégase.

– Oui, pourquoi ? lui répondit le jeune espagnol.

– Alors je peux le soigner, mais vu comme vous traitez les poneys par ici je suis pas sûr que ce soit lui rendre service.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? interrogea Esteban.

– Il veut dire que s’il sauve ton ami, il le changera en poney, synthétisa Morales.

– Comment vous savez ça, vous ? demanda Tao, surpris.

– J’ai déjà vu faire de tels prodiges au cours de notre premier siège de Syyanastaclan. Certains de nos captifs poneys ont spontanément soigné les nôtres quand nous nous sommes retrouvés acculés dans le palais impérial. A l'époque, la métamorphose guérissait tous les maux. C’est plus vraiment le cas aujourd’hui, c’est même l’inverse. Nos blessés furent sur pied, enfin sur sabots, en quelques heures. Le Capitán Albatriso leur a ordonné de rester en arrière pour nous couvrir. Il a dit qu'avec leur apparence ils pourraient mieux se faufiler hors de la ville une fois notre fuite assurée. Nous étions aux portes de la cité quand le palais a sauté avec toute notre réserve de poudre. Le Capitán a dit que c’était leur sacrifice et que c’est grâce à cette diversion nous avons pu de fuir sans encombre. Avec le recul je préfère me dire que c’est mieux ainsi, eux au moins ont fini en héros, ça leur a évité de finir comme d’autre… La répression et l'inquisition ont commencé juste après.

– C’est pas des légendes, il va vraiment se changer en poney ?!? s'enthousiasma Tao.

– Mais il va y perdre son âme ! protesta Esteban.

– La bonne affaire, ironisa Morales. Vu ce qu’on est amenés à faire ici, si un jour j’ai eu une âme alors elle est bonne depuis longtemps pour le pire des enfers. Non, on le laisse, il va nous ralentir.

– Vous… vous êtes une brute sans cœur, sanglota le jeune garçon.

– Désolé c’est ainsi que le monde tourne.

– D’un le monde ne tourne pas, il est plat, dit Hitatsu et de deux c’est pas une fatalité, car comme le dit toujours mon ami Dathcino “à la fin c’est toujours toi qui décides de bouger ou non ton gros cul”. Laissez-moi aller sauver cet homme ou je hurle dans tout le camp. »

Le vieux conquistador et le jeune poney se défièrent du regard pendant un instant qui sembla durer une éternité avant que le vétéran ne cède :

« D’accord, tu as gagné, mais que lui, sinon c’est toute l’infirmerie qu’on va devoir trimballer.

– Merci señor ! dit Esteban en éclatant de joie.

– Je détestais ça. Quand les poneys avaient leur couleurs vives, non seulement ils pouvaient faire de magie mais en plus ils étaient capables de te sortir de telles absurdités et de les mettre à exécution », maugréa le soldat.

Note de l'auteur

Au départ ce chapitre ne faisait qu’un avec le chapitre 8 mais je l’ai scindé en deux car je dépassais les 7000 mots là ou mes autres chapitres n’en font même pas 4000. Bon une scission suivie d’une réécriture plus tard, celui-ci fait toujours plus de 5000 mots.

Ils sont là, ils finissent enfin par arriver, les fameux héros des cités d’or. Enfin une partie du casting. Au départ Morales devait être Mendoza puis j’ai changé d’avis pour diverses raisons. Ici Tao est un "simple" ancien esclave originaire des grandes Antilles, désolé peuple de Mu, je garde le fantastique pour le mode d’Equestria. Esteban est légèrement plus âgé, 14 ou 15 ans, suffisamment en tout cas pour justifier son embauche en tant que soldat.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.