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Chapitre XI. From the ashes...

Y avait-il sur terre un être plus admirable que la Princesse Celestia ?

Cello, qui en venait et y avait toujours vécu, n'aurait pu être mieux persuadée du contraire. Elle qui, par ce qui semblait maintenant un bond incommensurable du destin, venait d'être soustraite à la terre et élevée jusqu'au pied de ce trône céleste, elle qui ne se trouvait plus qu'à quelques mètres de cette créature, assise plus loin encore au sommet, se sentait pousser vers elle par un besoin pressant de soumission. Elle ne croyait plus en rien sinon en ce spectacle : en elle, il ne restait plus que l'image de cette princesse, tout le reste avait été réduit au silence.

Pouvait-on mériter meilleure ambition ? Existait-il une plus haute concentration de toutes les majestés de l'univers ? Du rayonnement du soleil, la Princesse tirait la blancheur de son poil immaculé. Des modulations du jour, elle tirait les couleurs ondoyantes de sa longue chevelure ; quelques étoiles de l'espace étaient même venues suspendre leurs vœux dans sa crinière. Elle était haute, faite pour côtoyer les astres avec ses ailes amples et sa haute corne. De telles créatures existaient donc réellement, à la fois pégase et licorne ; Cello en avait une devant les yeux. Il lui semblait que cette princesse ne venait pas de ce monde, qu'elle était née quelque part dans le ciel bleu entre les nuages, et qu'elle était descendue sur la terre pour guider les poneys en devenant leur princesse. Son regard était le plus tendre du monde. Sa voix gracieuse et la légèreté de ses manières pouvaient faire ployer n'importe quelle montagne ou mauvais cœur.

Cello ne put s'empêcher de comparer l'émotion qui l'envahissait avec le sentiment dans lequel elle avait connu l'architecture du château : les murs y voulaient grandir comme la montagne, les plafonds tentaient d'imiter la voûte céleste, et les tapisseries, les fenêtres, les peintures lui avaient semblé inutilement immenses. À quoi servait-il de construire quelque chose de si grand ? C'était comme si l'écrin voulait rivaliser avec le joyau. Or ce qui était fait de pierre, de tissu, de verre et de toile ne pouvait en aucun cas égaler une beauté vivante, qui ne faisait qu'inspirer douceur et magnanimité.

La Princesse Celestia était la créature la plus pure et la plus belle qu'on eut pu voir, Cello en avait la certitude. La petite paysanne se trouvait si près et en même temps si loin que, pour elle, les quelques pas qui la séparaient encore de Son Altesse paraissaient infranchissables. C'était comme si, par quelque ordonnance dont les astres avaient le secret, ni elle ni personne n'avait le droit de s'en approcher davantage, de peur de froisser cette image extraordinaire. Avec Nubilus, elle demeurait un peu avant les escaliers montant jusqu'au trône. Autour d'eux, une foule entière de poneys en drôle de costume attendaient de s'adresser à Son Altesse, et assiégeaient le trône. Cependant, personne malgré le nombre n'avait l'insolence de s'avancer jusqu'à la première marche de l'escalier. Celle-ci faisait la confidence des gardes. Itinéraire défendu, réservé à un seul être dans le monde : sa maîtresse.

Nubilus parlait : « Nous serons bientôt en mesure de vous rendre le repos, je le jure. »

Qui avait besoin de repos ? Cello reporta son regard vers la princesse, poussée soudain par une étrange indiscrétion, et tenta malgré la distance d'ausculter son visage. Plusieurs détails qui lui avaient auparavant échappé apparurent. Un malaise immense traversa la lumière du soleil et fatigua l'éclat dont Sa Majesté l'avait précédemment ravie. On aurait dit qu'un voile s'étendait au-dessus de leur assemblée.

En effet, la princesse gardait l’œil bas. Sous ses yeux, la blancheur de sa peau s'affaissait à l'endroit où deux cernes violacées lui mangeaient les paupières. Sa voix caressante se soulevait doucement, articulant à peine chaque phrase avec une intonation monocorde. À chaque fois, il semblait lui manquer juste assez de force pour faire que tout eut l'air d'être authentique. Ses gestes étaient raccourcis comme si elle ne trouvait pas la force de les porter jusqu'au bout. Elle était là, en haut de son trône, sans y croire. Elle avait son être qui se taisait quelque part.
Comme tout le monde ou presque, Cello savait reconnaître cette tristesse lorsqu'elle la voyait. Quand elle les terrasse d'une force particulière, leur destinée laisse parfois aux poneys une complexion lamentable. Et la Princesse Celestia avait l'air de pouvoir si aisément fondre en larmes que Cello pouvait l'imaginer pleurer. Il n'y avait qu'à se concentrer un peu sur son visage gris. À le voir, on sentait que quelque chose ici n'allait pas. Il y avait dans l'ordre des choses l'une d'entre elles qui n'était pas à sa place. Les voix qui surgissaient étaient pleines de silences. Chaque poney dans la pièce rajoutait une sorte de pression, qui s’exerçait dans l'air autour du visage de la princesse. Elle se sentit mal à l'aise. Le bâtiment tout entier semblait retenir son souffle. On aurait dit que le malheur pouvait s'abattre ici à tout moment. Et la Princesse Celestia se trouvait prise au milieu de toute cette pression. On était seul ici. C'était mauvais signe.

La voix de Son Altesse résonna dans la salle : « Bien sûr. Vous pouvez me demander ce que vous voulez. Kibitz s'assurera que vous obteniez tout ce qu'il vous faut. » Cela mit un terme à leur entretien.

Par ordre de Sa Majesté, son majordome et les deux compères avaient maintenant quitté la salle d'audience et se dirigeaient en direction de la pièce où était gardé tout le service à musique qui pouvait être trouvé au château. Ils avançaient en file dans les couloirs, passant de nombreuses portes : Kibitz en tête guidait les deux autres, Nubilus puis Cello fermaient silencieusement la marche. Lorsqu'ils venaient à croiser différents nobles, solitaires ou en groupe, ils inclinaient respectueusement la tête ; la nouvelle arrivante imitant instinctivement les deux poneys devant elle. Parfois, Nubilus se retournait vers elle et avec un rictus moqueur il lui transmettait à voix basse quelques informations sur les différents membres de la noblesse qu'ils croisaient. « Celui-là par exemple, il refuse d'entrer en contact avec le sol. Quand il sort, tous ses tapis le suivent dans une charette. La légende raconte qu'il n'a pas posé un sabot par terre depuis quarante ans. »

Certaines de ses satires étaient d'ailleurs à ce point extraordinaires que Cello se demandait s'il ne mentait pas, ou alors s'il n'exagérait pas un tantinet.

Son foulard était visible autour de son cou ; avec ses cheveux courts, mode typiquement paysanne, il ne manquait pas de faire deviner aux passants son extraction. Encore du désordre. On s'insurgeait d'abord, les nobles pas les domestiques qui ne ragotaient qu'en sous-sol ou derrière les murs, puis en voyant qu'elle marchait avec Nubilus, on ravalait sa critique pour la reporter sur lui. On l'innocentait pour le rendre plus coupable. La présence de la première fournissait à chacun une raison supplémentaire de souhaiter voir hâté le départ du second. De manière générale, la noblesse attendait cet évènement comme de récupérer enfin un linge propre.

« Il y a eu du nouveau pendant mon absence Kibitz ? Quoique ce soit dont je ferais mieux de me tenir au courant ?

- Rien, du moins en ce qui concerne votre affaire à tous les deux. Le Conseil attend des preuves de ton succès Nubilus.

- Eh bien je m'en vais leur en donner. Ils vont bientôt se retrouver avec leur orgueil en travers de la gorge, crois-moi.

- Ce n'est pas une question de fierté personnelle, je crois qu'on te l'a déjà expliqué. Même si je ne prétends pas que les nobles ne tirent aucun prestige de leur position, ils n'aspirent au fond qu'à une seule chose, et tu l'as compris toi-même. Restaurer le pouvoir d'Equestria, voilà ce que nous souhaitons tous. Ce qu'ils font, ils le font pour le bien du pays, et d'une certaine façon aussi pour celui de Sa Majesté.

- Si c'était vraiment leur but, ils ne lui feraient pas tant de mal.

Ils arrivèrent devant une grande double porte. Le vieux Kibitz se retourna face à la jeune licorne.

- Il y a des choses dont ils sont les seuls à pouvoir s'occuper, et d'autres au contraire qui dépendent de nous. Nubilus, s'ils ne se préoccupaient pas de l'état de la princesse, ils auraient depuis longtemps exigé que tu quittes le château. Ne t'inquiète pas, vous aurez tout le nécessaire, mais s'il te plaît laisse le Conseil faire son travail et occupe-toi du tiens. Tu as une importante mission à remplir. »

Le majordome ouvrit une porte et entra, tandis que les deux compères demeurèrent sur le seuil. Ils entendirent Kibitz lancer depuis l'intérieur de la pièce : « On se carapate là-dedans ! Allez hop ! » Un miaulement de chat répondit. DOING TZING KARAKTAPOUM *BARIIIIIIII* TATATATATATATATATATA ! L'un d'entre eux sortit de la pièce d'un pas tranquille et s'éloigna dans le couloir la queue levée. Le majordome poursuivit, en s'adressant cette fois aux poneys restés près de la porte.

« A ce propos, est-ce que pouvez-vous m'en dire un peu plus sur la façon dont vous comptez vous y prendre ? Je vais avoir besoin d'informations pour organiser les préparatifs.

- Pour l'instant, donne-nous simplement accès au placard, nous n'avons besoin de rien d'autre. As-tu pu faire apprêter une chambre pour Cello ? »

Kibitz reparut, referma la pièce et confia deux clés à Nubilus. Celui-ci confia à son tour l'une d'entre elles à sa camarade.

« Oui, elle se trouve en face de la tienne, juste de l'autre côté du couloir. Quand donc pensez-vous pouvoir commencer ?

- Laisse-nous une semaine. Passé ce délai, nous pourrons arranger une entrevue avec la princesse, juste au moment où elle ira se coucher.

- Qu'il en soit ainsi. Sur ce, jeunes gens... Les trois poneys se saluèrent avec cordialité.

- J'espère que vous réussirez, pour le bien de Madame. »

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