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Chapitre XII. Une première berceuse

C'est la nuit. Au château, il est l'heure pour la souveraine de regagner sa chambre.

Derrière la porte close, on entendait dans l'obscurité plusieurs poneys qui marchaient en groupe dans le vaste couloir. Il arrivait toute une procession, celle qui escortait la princesse jusqu'au lieu de son repos. Tout près, des pièces d'armures cliquetèrent : il s'agissait sans nul doute des gardes qui se roidissaient à l'approche du cortège.

On ouvrit la porte de la chambre royale, plongée dans le noir et seulement éclairée par la révérence spectrale de la lune maudite. Près du balcon, sur le sol, elle glissait dans le cadre de la baie vitrée comme une glace de ténèbres qui se déplaçait silencieusement. En premier entrèrent plusieurs domestiques. Puis derrière eux, quand ce fut son tour, la Princesse Celestia. Elle était sombre.

On laissa la pièce se dérober aux regards, pas une bougie ne fut apportée et l'on ne toucha pas davantage à l'âtre. La cheminée semblait dormir, étant entièrement vide. Dans cet antre où l'on aurait cru pouvoir surprendre une bête sauvage, les domestiques accomplirent quelque tâche dont le sens fut aussitôt avalé par les ombres. Puis ils ressortirent. Son Altesse se retourna et regarda en direction de l'entrée afin que les nobles restés à l'extérieur pussent lui adresser en silence, par un abaissement de la nuque, tous leurs vœux du soir. Ainsi que le protocole ne l'exigeait point, elle ne les leur rendit pas.

La porte fut refermée. Le claquement de la serrure qui rentrait dans son loquet bouleversa un temps la léthargie de la chambre. On la laissait libre. En se retournant de nouveau, elle laissa apparaître derrière elle Nubilus et Cello qui attendaient près de la tapisserie de commencer à jouer, ainsi que cela avait été convenu. Cependant, elle ne les vit pas. Tous deux continuèrent de l'observer, n'osant troubler cette déréliction qu'elle poursuivait aveuglément sous leurs yeux.

Ayant avancé au bord d'un bureau, la princesse se dévêtit. Elle retira une à une toutes ses parures aux reflets d'or ; leur lueur semblait être fatiguée par de la brume. Une sorte de surdité lointaine hantait le moindre de ses gestes, elle maniait les objets avec le soin des personnes que l'habitude a pétries, et qui ne font plus qu'à demi attention à ce qu'elles font. Pour finir, elle se décoiffa. Flottant sur le meuble obscur, sa couronne levait vers elle son unique cristallin, qui renvoyait plus de lumière que ses propres yeux.

Celestia s'était tournée vers la baie vitrée. Elle fit quelques pas et rentra d'abord dans le cadre que l'astre blanc et lointain frappait à l'intérieur de la chambre. Ensuite, sans s'arrêter, elle gagna le balcon où elle fut pénétrée par la clarté singulière de la nuit.

Là, elle s'assit. Voilà, il n'y avait plus rien à attendre d'elle. Celestia leva son visage en direction de la lune. Autour d'elle, la course effrénée du temps parut se ralentir, jusque dans les mouvements de sa crinière ondoyante. Elle se laissait gagner par cet instant de sa vie, et s'immobilisa. Tout sur la terre se figea avec elle dans le silence. Plus un bruit, plus une ondulation. Plus rien sinon la nuit. Elle n'opposait plus aucune résistance, et se laissait aller de bon gré à une sorte d'abandon. Pensait-elle à quelque chose ? Quelle sombre méditation lui traversait en ce moment l'esprit ? Le monde entier, de la mue du papillon jusqu'à l'image des étoiles qui brillent dans le ciel, s'en faisait une idée. A l'intérieur, Nubilus s'avança de quelques pas. Luna, le royaume, les nobles, les Griffons, le Sommet... Voilà bien quelles pouvaient être ces idées qui lui mordaient la tête. Et elle ne luttait plus. Ça ne servait à rien, elle avait déjà essayé, toute résistance était vaine. Son destin l'écrasait, et ce soir elle ne luttait plus. Comme elle ne saurait se faire entendre, il ne lui restait plus qu'à faire en sorte de se taire. Cependant, on ne bâillonne pas de si bon train un sentiment qui se tait déjà tout le jour, et couve pendant des heures comme une mauvaise fièvre. Le cœur connaît des étouffements auxquels la raison ne peut mettre un terme même en les justifiant. Et l'on savait maintenant où il menait de forcer quelqu'un, une princesse qui plus est, à réprimer pareils emportements. Elle finissait par céder. Chez Celestia, cette fièvre commençait à se déclarer. Et elle se transportait lentement dans la nuit.

Aussi, puisque il ne se trouvait rien de nouveau dans le ciel ni sur la terre pour soulager sa peine, il n'y eut aucune surprise à la voir rebrousser chemin et s'en retourner vers sa chambre. A l'intérieur, Nubilus s'était avancé jusqu'à ce que son visage se trouvât à son tour pris dans la lumière qui bordait la pièce. Elle le vit et connut un léger sursaut. Aussitôt elle esquissa un sourire. Nubilus s'écarta pour la laisser rentrer : elle passa devant lui, fantomatique.

Il l'observa tandis qu'elle rejoignait Cello. La musicienne gardait précieusement son instrument avec elle. La flamme d'une bougie l'éclairait de côté. A l'approche de la princesse, elle inclina légèrement la tête comme elle avait appris à le faire depuis qu'elle se trouvait au château, et murmura : « Merci pour tout ce que vous faites pour moi. »

Sa Majesté lui répondit, en se retournant sur un coin de la chambre que la lueur dansante de la bougie n'atteignait qu'à peine. C'était un lit circulaire de couleur nuit bordé par un unique traversin doré. « S'il vous plaît, vous n'avez pas besoin de me montrer tant de gratitude. Elle monta dessus et s'y installa, tandis que Nubilus rejoignait sa camarade. - Je suis prête à vous écouter, mais surtout ne m'en voulez pas si je tombe endormie. »

Ils acquiescèrent. Ils se mirent en place. Cello vérifia l'accordement de son violoncelle. Une corde grasse vibra, émettant une onde qui remua les ténèbres engourdies. Plusieurs autres la suivirent. Parfois, la ligne sonore s'interrompait : c'était l'instrumentiste qui redressait ses accords.

Au son de ces quelques notes, lâchées comme au hasard, il en fut assez pour que Celestia sentit ses forces la quitter, et elle posa sa tête contre le coussin. La douceur des draps la portait de la tête aux sabots. Un engourdissement sucré s’immisçait dans ses membres et dans son esprit. Il lui semblait qu'enfin, elle était rendue à elle-même. Elle avait tellement envie de dormir.

Comme Cello en avait terminé, elle joua quelques notes pour s'assurer de la justesse du ton. Une plainte sombre et délicieuse s'étira dans l'obscurité, son timbre imitant l'envol d'un corbeau vers la lumière aigüe d'un ciel triste. Celestia écoutait attentivement, à demi rêveuse et à demi attentive.

Un ultime silence. Il y eut un dernier bruit avant la musique, comme celui que fait un parchemin quand on le déroule. Elle entendit Nubilus réveiller sa corne et murmurer quelques mots ; il lançait sans doute un sort. Elle reconnut ce sort, Nubilus l'utilisait pour lire les notes inscrites sur une partition, car il permettait au magicien de les faire jouer sans instrument, simplement à partir du papier à musique.

Les premières notes poussèrent d'un coup.

Aussitôt une sorte d'engrenage se mit en marche, la musique traça une boucle. Chaque note faisait en s'élevant comme le mouvement d'un rouage et appelait la suivante. En s'égrenant ensemble, elles comptaient et mesuraient la paix.

Un soir,

Le jour couché sur son déboire,

La nuit glissait sur le miroir

J'ai vu mon devoir.

La profondeur des draps l'enveloppait. Elle ferma les yeux et s'enfonça lentement dedans, dans cette douceur, où ce qui était son corps et ce qui ne l'était pas se confondaient. La mélodie, le texte, tout avait pour elle cette même évidence que le sommeil au milieu d'un grand lit.

Je sais

Tous les mots dont tu as besoin

Je ne suis triste que de loin

Je souris sans y croire.

Oh-oh

Je jetterai mon armure

Si ça peut t'impressionner

Je jetterai mon armure

Et je te montrerai-ai-ai

Chaque image qu'invoquait la chanson lui revenait avec une correspondance parfaite. C'était comme si on avait pioché dans son âme pour en faire ressurgir le cri qu'elle bâillonnait. Le balancement des notes, qui tintaient dans l'obscurité comme un gong de cristal, diminua, diminua encore, puis s'éteignit. Quelques secondes pendant lesquelles il n'y eut rien. Elle tendit l'oreille. Une heure grave sonna tout à coup et le balancier repartit.

Je suis invincible

Mon cœur ne sait pas d'autre loi

Il est invisible

Mais je le ferai crier pour toi.

Et tout l'indicible

J'ai beau le répéter cent fois,

Tu n'es pas ici

Voilà la force qui est en moi.

Les cordes entrèrent finalement en scène. L'instrument entama une danse, une transe, oscillant comme un soleil noir. Ce fut insupportable, l'archet semblait frotter directement contre son cœur. Toutes les entraves, tous les interdits retombaient. Malgré tous ses efforts Celestia ne put retenir ses premières larmes. Ça lui faisait si mal.

Les larmes,

Seule la solitude me désarme,

Quand je reconnais tout leur charme

Le charme de mes larmes.

Les cordes et leurs lourdes caresses pleines de sanglots doublèrent cela juste à temps.

J'apprends,

À faire parler mes sentiments

Mais pour me fier à des confidents

Je crains trop leur vacarme.

Sa fièvre s'expulsait tout d'un coup hors d'elle-même, comme si elle venait de se reconnaître enfin quelque part. Et elle pleura d'autant plus que la chanson semblait tout faire pour l'y inciter. L'instrument chantait maintenant aussi bien qu'une voix. Avec celle de son partenaire elles se cherchaient, se trouvaient le temps de quelques mots puis se séparaient en tournant sur elles-mêmes. 

Je jetterai mon armure

Si ça peut t'impressionner

je jetterai mon armure

Et je te montrerai-ai-ai

A partir de maintenant, elle n'avait plus la force de se retenir. Elle se laissa faire. Ses larmes s'écoulaient toutes seules sans effort, sa respiration s'était libérée. Le balancier diminua de nouveau et il se fit une attente lugubre qui se suspendit à un frottement des cordes. Puis toute musique s'évapora. Un... deux... trois... Minuit sonne, le violon gémit.

Je suis invincible

Mon cœur ne sait pas d'autre loi

Il est invisible

Mais je le ferai crier pour toi.

Et tout l'indicible

J'ai beau le répéter cent fois,

Tu n'es pas ici

Voilà la force qui est en moi.

Tout à coup les deux voix se fondirent l'une dans l'autre pour chanter. Il n'y avait plus de mots, ils alignaient leur complainte, qui pleuraient des relents inarticulés de berceuse, et réunirent presque à la perfection la dissonance de leur chœur. Ils étaient trop amers pour n'être pas ensemble. Puis son énervement se relâcha définitivement, et elle se laissa pousser vers cet oubli où tournaient les rêves. Une sorte de brume se leva, ondulant au-dessus d'une source claire et prête à se tarir lorsque le sommeil, dans un ultime gémissement, posa le pied à terre.

D'un souffle, la bougie s'éteignit. Il ne restait plus que les mots de Nubilus qui conclurent seuls, en murmurant leur solitude.

Je jetterai mon armure

Si ça peut t'impressionner

Je jetterai mon armure

Et je te montrerai...

Quelques dernières notes finirent de s'élever dans l'obscurité, puis se dissipèrent. L'oubli venait d'étreindre la chambre de ses longs bras noirs. Il y flottait un silence imperturbable : la respiration des endormis.

Nubilus et Cello s'éclipsèrent, laissant leur souveraine seule et la confiant à l'ombre qui repose.

Note de l'auteur

notes:

Soyons honnête, je n'ai pas écrit cette chanson : je l'ai traduite (enfin j'ai fait de mon mieux, c'est à l'interprétation de chacun). A l'origine, il s'agit d'un titre de SIA intitulé "Unstoppable" et qui a été sujet à une double reprise par le groupe RED. Parmi ces deux réinterprétations, c'est la version "redux" qui m'a intéressé ici. Le lien ci-dessous :

https://www.youtube.com/watch?v=zB-0BlvhNrc

En plus, comme SIA a été guest star du film MLP:FiM, tout se regoupille et j'en suis très content !

On est à présent rentré dans le cœur du texte ; non pas que l'on ait atteint le milieu de l'histoire, mais bien ce qui en constitue l'un des noyaux. Après mûre réflexion (mais pt que je changerai d'avis et en écrirai plus), deux autres chansons sont à venir (je tease t'as vu).

Si tu es arrivé(e) jusqu'ici, sache que je te remercie particulièrement. ^^

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