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Chapitre XIII : De la mano al casco

Campement des espagnols, non loin d'une ruine en plein territoire zèbre

 

Le plus dur pour Morales, le vieux, le vétéran, c’était de garder sa contenance, de maintenir devant tout le monde ce visage si sûr de lui de vieux roublard à qui on ne la fait pas. S’il commençait à montrer ses doutes devant les autres, alors ils paniqueraient tous, surtout les deux gamins. Même ce jeune Esteban. Por dios, que ce gosse lui rappelait Alejandro ! Le même enthousiasme, la même énergie et cette même candeur... Il se l’était pourtant juré. Ne jamais retenir leur nom ! C’est comme ça que l’on s’attache, et après ça fait encore plus mal quand ils partent.

Le soldat souhaitait au plus vite mettre les bouts et quitter ce lieu de perdition qu’était devenu le camp des conquistadors. Dans l’absolu, il aurait préféré étaler aux yeux de tous ses compagnons d’arme la trahison d’Alvarez sitôt celle-ci connue mais pour le moment, c’était lui qui ressemblait le plus à un traître aux yeux de ses compatriotes, surtout avec ce que lui et ses compagnons s'apprêtaient à faire : ça leur vaudrait au moins la cour martiale et la corde s’ils étaient pris.

Morales renifla bruyamment et se donna le temps de la réflexion. Il allait finir par devenir parano avec tout ça : ses doutes sur les magouilles de cet Alvarez, il n'avait pas attendu les révélations du moricot et du canasson pour les avoir, elles n’avaient fait que confirmer ce qu’il soupçonnait depuis longtemps sans pouvoir le prouver. Mais le vieux soldat imaginait "juste" qu’Alvarez cache une magouille "habituelle" d’officier incompétent et trop ambitieux, un truc dans le genre se garder pour lui un gros magot comme le pactole sans doute caché dans ces ruines qu’il insistait tant qu'on fouille ; ça expliquerait pourquoi Alvarez cherchait à faire tuer la troupe à petit feu : c’était pour capter pour lui la plus grosse part possible. Mais non, c’était encore pire ! 

Le vieux vétéran restait méfiant : ce poney littéralement tombé du ciel, il l’avait récupéré depuis même pas une journée et il avait l’air d’en connaître un sacré rayon sur la sorcellerie, en tout cas sur les moyens de se protéger des mauvais sorts. Le pégase disait qu’il avait tout appris tout jeune auprès de sa mère, une prêtresse. C’était bien opportun comme connaissance. 

Cette histoire de sorcellerie, ça allait bien trop loin. Lui, le vieux vétéran, il était un homme simple. Il lui fallait un ennemi clair et identifié, qu’il puisse le saigner et le crever. Morales pouvait concevoir que certains dans la troupe, notamment parmi les nobles ou/et officiers, ne soient que des crapules arrivistes et cupides. Leurs défauts expliquaient leur incompétence. Mais de là à envisager une trahison globale et de la sorcellerie…

Pour le vieux conquistador, cela avait quelque chose d’inconcevable, pourtant… Depuis le début de cette expédition en pays zèbre et même avant, il soupçonnait quelque chose. Alvarez, comme tous les hommes en noir, les lieutenants du Capitán, se trainait une réputation de porte poisse. C’était une de ces légendes urbaines qui couraient dans la colonie, le genre de truc jamais prouvé qui se murmure le soir aux veillées entre vieux de la vieille. Des rumeurs comme quoi ces hommes peuvent aspirer la chance de ceux qui les entourent. Plus d’une fois Morales avait attendu une de ces histoires où un contingent tout entier était décimé par l’ennemi alors que leur commandant s’en sortait idem. Morales avait mis ça sur le talent, après tout si un gars se retrouve à être un des hommes en noir du Capitán, c’est qu’il est un minimum doué. Mais les rumeurs étaient trop nombreuses, elles étaient trop souvent semblables : l’homme en noir s’en sortait indemne alors que la troupe placée sous ses ordres dépérissait, frappée par la fièvre et les maladies ou encore les attaques des indigènes voire des bêtes fauves. Maintenant que le vétéran y pensait, c'est vrai que dans les premières années la colonie n’avait pas du tout connu les épidémies propres aux milieux tropicaux alors qu’elle est installée en pleine jungle. Ce machin de sorcellerie et de malédiction voleuse de ligne de vie, c’était trop gros pour que l’indien et le canasson l’aient inventé.

Alvarez s'apprêtait à l’ensorceler, c’était un fait, une vérité face à laquelle il devait faire face. Le pégase prétendait qu’il pouvait faire un charme de protection mineur, une sorte de grigri païen. Cela se présentait sous la forme d’une petite bourse de cuir remplie de plumes, de galets et de brindilles. D'après l’équidé, n’importe quel poney pouvait en fabriquer un même si ceux faits par une licorne seraient plus efficaces. Accepter la sorcellerie d’une de ces créatures impies, c’était aller droit au bûcher. Mais bon Morales n’en n’était plus à ça près. 

 

Le temps de la réflexion était passé, il fallait passer à l’action. Morales donna ses instructions

« Bon, Esteban, tu vas aller à la lisière du camp récupérer les ingrédients dont le bourrin à besoin pour son charme.

– C’est que, Segñor, lui répondit le jeune homme, je ne vois pas trop à quoi ça ressemble une maguey azul.

– Ne vous inquiétez pas, moi je sais, lança Tao, enthousiaste. 

– Mouai, sauf que, mauricot, tu ne peux pas te balader seul dans le camp, fit remarquer le vétéran. 

– On n’a qu’à y aller à deux, objecta Esteban.

– Humf, toujours pas convaincu, dit Morales toujours aussi ronchon. C’est que j’avais des corvées à lui faire faire, à l’indien.

– Qu’est que vous vouliez que je fasse ? s’interrogea Tao.

– Tu crois qu’en chemin on va se nourrir d’amour et d’eau fraîche ? lui répondit le soldat sur un ton sarcastique. Si on se tire à l’anglaise, il va falloir qu’on se prépare un minimum de vivres et d’équipement et ce genre de chose, ça se prépare. Si c’est un esclave qui manipule les vivres on trouvera ça normal, si c’est moi se sera plus suspect. Ce n’est pas à un ancien de s’occuper de l'intendance.

Les trois humains et les poneys restèrent un instant plongés dans le silence de leurs réflexions avant qu’Esteban ne reprenne la parole.

« Je sais ce qu’on va faire ! On va sortir voir Pedro et on te l’envoie, vu l’heure il a sans doute fini ses corvées.

– Et il doit se la couler douce quelque part, ce feignant, continua Tao avec un sourire.

– Ce guignol… maugréa le spadassin. Bon allez-y, comme de toute manière vous voulez l'emmener avec nous alors autant qu’il serve à quelque chose, ce dadais. Vous me le faites radiner par ici, pendant ce temps je vais avoir avec notre petit ami une petite conversation de mano a caballo (1).

 

Alors que les deux jeunes garçons s’éloignaient, Morales vérifia qu’il n’y ait personne d’autre du camps qui ne prêtât attention à lui ou au poney. Rassuré sur ce point, le soldat se pencha pour mettre son regard au niveau des yeux du petit quadrupède. Son bras se détendit telle la pince de la squille et enserra la gorge du poney. 

« Vous me faites mal Segñor, se plaignit Hitatsu.

– Écoute moi bien, le canasson, menaça le galicien, pour le moment je te crois sur tes histoires de sorcellerie et de vol de vie mais si tu essayes de me la faire à l’envers, il t’en cuira.

– Ce n'était pas dans mes intentions, se défendit le pégase.

– Tu es sûr que je ne crains rien dans l’immédiat ? questionna Morales. Alvarez ne va-t-il pas tenter de m’envouter de suite ?

– Non, ce genre de maléfice ne peut se faire que dans les ténèbres. De jour, il y a bien trop de risque pour que l’incantation se retourne contre son lanceur. Le plus sûr est de procéder sous terre, là où nul rayon du soleil ne peut parvenir. Nous sommes tranquilles au moins jusqu’à la nuit noire. 

– Si ça ne tenait qu’à moi, j’irai étriper de suite ce sorcier de malheur, bouillonna l’hispanique.

– Il doit être bardé de charmes de protection, l'attaquer sans contre-mesure est suicidaire : la magie noire dont il use passe outre votre immunité d’humain à la magie. 

– Ah mais il ne perd rien pour attendre, ce fils de chienne lubrique. Cela étant dit, tu as affirmé avoir compris la langue utilisée par ce bâtard d’Alvarez quand il a psalmodié ses diableries, n’est-ce pas ?

– Oui, c’était une imprécation en taltèque, 

– Ce n’est pas une autre de tes sorcelleries comme celle qui te permet de parler et comprendre le castillan ? C’est bien un sabir de par chez vous, ça, le taletèque ? 

– Taltèque, il n’y a pas de E après le "al", précisa d’un ton docte le petit quadrupède. C’est la langue des anciens, celle du deuxième monde.

– Le deuxième monde ? Il y en a encore d'autres des mondes en plus du vôtre et du nôtre ?!? 

– Non, non ! Que je sache il n’y en a qu’un, de monde ! Enfin deux si on compte le vôtre. C’est juste que notre monde a déjà été détruit et reconstruit plusieurs fois. Cinq fois en tout. La dernière fois c’est quand la Lune a essayé de dévorer le soleil. 

– Par la Vierge, je sens que je vais encore avoir des migraines, se plaignit l’humain... C’était à Navarro de réfléchir à ce genre de truc, pas à moi…

– Navarro ?

– Oublie ça l’animal, je pensais juste à voix haute

– Je ne suis pas un animal mais un poney et j’ai aussi un nom.

– Mouai mouai, c’est ça, accouche de ton explication le canasson, et sois bref. »

Hitatsu fit une grimace et voulut protester mais le regard noir du conquistador fit mourir toute contestation. Le pégase posa sa voix et commença à déclamer le chant de l’harmonie, celui qui raconte la création. 

« Au commencement il n’y avait rien, puis il y eut le...

– Ah non, je t’ai dit d'être bref, j’ai pas le temps que tu me refasses toute la Genèse, coupa Morales. Sois bref !

– Bon je vais abréger, mais vous ne plaignez pas si ça manque de style et qu'il ya des répétitions.

– Accouche ! aboya le vieux soldat.

– Il y a eu le premier monde mais les démons du froid l’ont détruit, heureusement ils furent repoussés par l’harmonie du nord qui a ensuite recréé un deuxième monde. 

– L’harmonie du nord ? demanda le vétéran

– C’est le titre qui est donné à la première nation qui fit coexister pacifiquement les trois races poney ensemble. Mais si tu m'interromps tout le temps, ne viens plus te plaindre après si je ne suis pas assez concis. 

– Oui, bon d’accord, mais c’est pas une raison pour me tutoyer, l’animal.

– Où en étais-je ? reprit Hitatsu. Ah oui, hélas ce deuxième monde fut détruit à son tour par l’ombre, avant qu’elle ne soit vaincue par les six qui créèrent le troisième monde. Hélas le troisième monde fut détruit par le serpent du chaos qui fut lui-même emprisonné par les princesses déesses jumelles du soleil et de la lune, qui recréent le monde pour la quatrième fois. Mais le quatrième monde fut détruit une dernière fois quand la princesse déesse de la Lune devint folle et tenta de manger sa soeur. La princesse déesse du Soleil recréa, seule, pour la dernière, fois le monde. Le cinquième, celui dans lequel on vit.

– Et bien, à côté de ça le mystère de la trinité, ça à l'air presque simple. Mais dis-moi, cette langue, le taltèque ? Elle vient se placer où dans tout ce bousin ?

– C’est la langue de l’Ombre, celui qui détruisit le deuxième monde.

– C’est si vieux que ça ? s'interrogea Morales

– Oui et non, si le taltèque fut à l’origine utilisé en premier par l’Ombre, il n’a pas été le seul, le Roi Noir et ses partisans l’ont aussi utilisé.

– Le Roi Noir ?

– Un roi-prêtre maléfique qui avait son royaume dans le grand nord, il a tenté de détruire le troisième monde mais les princesses déesses jumelles l’en empêchèrent. Il a eu de nombreux imitateurs, ici dans le sud. De nombreux prêtre-rois maléfiques des temps anciens usèrent de magie noire octroyée par les poneys des ombres. Quand le roi sombre disparut de ce monde, leurs pouvoirs furent affaiblis et les bon prêtre-rois, ceux mandatés par les princesses déesses jumelles, les vainquirent et les rejetèrent dans le néant de leur maître. Le taltèque était la langue du royaume du Roi Noir puis des imitateurs ici dans le sud.

– Donc c’est un peu comme la langue de ces sales juifs qui ont crucifié notre seigneur Jésus, elle sert à accomplir quelque obscur sabbat avec les diables des enfers ? (2)

– Je ne sais pas trop qui sont les juifs ni à quoi correspondent les enfers mais j’imagine que oui, répondit le poney dubitatif.

– Du coup je suis curieux de savoir comment tu as appris cette langue.

– Ma mère m'avait appris deux trois trucs de son métier d’exorciste et en tant que fils de prêtresse je suis rentré à l’école des scribes très jeune. J’étais enfant quand le nouvel empereur a ordonné que tous les lettrés des quatre quartiers apprennent le taltèque. J’étais trop jeune pour tout comprendre mais ça n’a pas beaucoup plu et il y a eu des émeutes, suivies d'une méchante répression. Il me semble que c’est pour ça que ma famille a emménagé dans une petite ville de province. Je crois que mon père croyait que ça nous protègerait du nouveau clergé, ma mère et moi. Hélas la maladie, elle, ne nous a pas ratés.

– Por dios ! Pourquoi je me pose ce genre de question déjà moi ? Je vais finir par m'attacher à toi le cheval.

– Je suis un poney ! un PO-NEY ! Et mon nom est Hitatsu ! Est-ce que je vous appelle l’humain, segñor Morales ? »

Le soldat se releva. Son regard n’était plus au niveau de celui du pégase, l’humain le dominait de toute sa taille. Ses yeux se réduisirent à de simples fentes, froides et meurtrières. Le grognement guttural qu’il laissa échapper était plus lourd de menace que toute parole prononçable. Par instinct, l'équestre herbivore se recroquevilla et s'aplatit au sol, ses ailes s’inclinèrent vers le bas en signe de soumission devant ce prédateur marquant sa domination. Le duo resta figé dans un duel de regard durant une éternité.

Soudain, une voix nasillarde se fit entendre à travers le corral, coupant le duel de regard entre le bipède et le quadrupède. Un homme malingre et mal rasé surgit et accourut au milieu du corral.

« Segñor Morales ! Segñor Morales ! Vous êtes là, je vous trouve enfin !

– Ah, te voilà Pedro… » soupira Morales en un grincement.

  

 

Note de l'auteur

 (1) Littéralement de la main au sabot. J'essaye de renvoyer à l'expression "de la mano a la mano" qui a un double sens. Cest l'équivalent (si j’ai bien compris) de se mettre en cheville/magouiller ensemble mais ça a aussi le sens de duel d'homme à homme, un contre un.

(2) Un espagnol du XVIème est un antisémite, à quoi vous attendez-vous de quelqu’un qui vient du pays qui a créé la sainte inquisition espagnole ?!? Donc oui un de mes héros est un gros raciste antisémite. Attention, je ne cautionne ni ne soutiens mais cela faisait partie des mentalités du temps au même titre que l’esclavage.

 

Encore merci à Atleis pour ses encouragements, avis et relecture.

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