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Chapitre XIII. L'appel du succès

Plusieurs jours s'écoulèrent. La faiblesse de la Princesse Celestia s'atténuait très visiblement. La méthode de Nubilus faisait ses preuves ; chaque soir qu'ils venaient jouer pour elle une de leurs berceuses, les deux musiciens parvenaient à lui faire garder le lit toute la nuit durant. Alors, rien ne venait plus perturber chez elle le cours apaisé de ces heures qui séparent le coucher du soleil de son lever. Son sommeil était de pierre, Celestia ne faisait plus aucun rêve et le flux toxique de ses pensées s'évanouissait. Le lendemain, en se réveillant, il lui revenait un peu de sa vigueur perdue ; elle recouvrait un peu d'appétit, elle bougeait mieux, elle pensait mieux. Après des mois d'une angoisse qui tournait en rond, tandis qu'elle se sentait de plus en plus dominée par les forces de sa dépression, l'idée de chaque nouvelle journée qui restait à vivre l'effrayait un peu moins.

Mais un esprit que les ténèbres assaillent ne cède pas si facilement à la lumière lorsqu'elle commence à lui être rendue : au contraire, s'il est généreux, il ploie plus encore sous l'effet de la culpabilité. Un réconfort dans le malheur surprend. Quand on vit dominé par l'impression d'être emprisonné dans son destin comme dans une geôle dure, froide, pluvieuse, et qu'aucun soleil n'éclaire jamais, le soulagement semble ne devoir plus faire partie de notre vie ; alors on s'en défend comme de quelque chose de suspect. Chaque petit grain de bonheur qui s'offre à nous devient plus amer, comme si le malheur alentours avait dégouliné dessus, l'avait contaminé, et le sort de l'opprimé est d'autant plus inextricable qu'il est rendu incapable de retenir près de lui le moindre bien. Celestia aussi se défiait de ce qui pouvait la soulager. En âme honnête et oppressée, la princesse s'attaqua par où elle pensait qu'elle se le devait : dès le premier lendemain, elle se demanda si elle méritait un tel soulagement comme celui que lui apportaient Nubilus et sa camarade. A plus d'une occasion d'ailleurs, elle faillit leur demander de tout arrêter, car chaque nuit qu'ils venaient la retrouver dans l'ombre de sa chambre lui devenait aussitôt délicieuse.

Voilà ce qu'il se passait : la musique semblait la faire s'ouvrir comme une fleur, comme un animal dont on cherche à exposer les entrailles pour les lire, et elle rentrait elle-même dans une étrange familiarité avec sa douleur. La chanson mettait des mots sur ce qu'elle ressentait, de jolis mots, qui ensemble faisaient une mélodie amère ; et cette mélodie, soutenue par les autres instruments avec tout leur répertoire de caresses et de sanglots, résonnait en elle avec une sorte d'écho insoupçonné. Celestia reconnaissait cette musique, ou plutôt la musique reconnaissait Celestia ; elle se déroulait en elle comme un animal. Elle tirait son angoisse de l'engourdissement lugubre où noircissait son âme, elle redonnait de l'élan à sa dépression en l'invitant à danser ; elle la transformait en rêverie, elle en faisait un délire, une vision saisissante, terrible, déchirante et délicieuse, telle une véritable épiphanie tragique. Chaque note lui faisait escalader une sorte de jouissance esthétique comme peu d'artistes savent y faire advenir, elle s'acheminait par l'imagination vers une sorte de célébration triste et satisfaite de son destin : en pleurant, elle devenait presque fière de ce qui lui était arrivé, ou du moins elle ne le regrettait plus ; elle redécouvrait sous ses larmes le plaisir, et la liberté. Enfin, elle se sentait elle-même. Puis au bout de ce dernier énervement, alors que la musique se suspendait comme un oiseau qui s'éloigne dans le ciel, les dernières forces de Celestia s'épuisaient. Son attention diminuait subitement, avec la langueur d'un feu de cheminée qui s'éteint, ensuite la jolie princesse exténuée basculait dans l'oubli en prenant un dernier plaisir à cesser d'exister.

Voilà ce qu'il se passait les nuits où on la ravissait pour lui rendre le sommeil. Cependant, le jour revenu lui inspirait de toxiques hésitations, qui venaient empoisonner son bonheur. Elle s'interrogeait sans cesse, dès que son esprit trouvait le temps pour y réfléchir : est-ce qu'elle méritait que cela se reproduisît ? Elle s'était posé la question autant de fois qu'il y avait d'étoiles dans le ciel.

A la lumière de la lune, avec face à elle le vaste pays plongé dans l'obscurité, presque mauve, silencieux et frais comme l'air qu'elle respirait, elle faisait face à ses doutes, obscurs et profonds comme des précipices. Après tout ce qu'il s'était passé, pourquoi aurait-elle droit au réconfort ? Pour quelle raison s'autoriserait-elle à connaître un tel soulagement ? Toutefois elle reconnaissait, avec une amertume qui lui serrait la gorge, qu'elle ne se sentait pas la force de refuser ce que lui proposait Nubilus ; en dépit de tout le mal qui avait été fait, elle aspirait à ce réconfort.

Durant ces longues méditations, auxquelles elle se livrait pour passer ses nuits interminables, interrompues souvent par la fatigue et les maux de tête qui revenaient lui cerner le crâne comme un essaim de frelons vrombissant, elle tentait de trouver une réponse à ses angoisses. Elle refaisait encore et encore l'évaluation de l'état actuel de ses capacités : y avait-il quelque chose qu'elle pût faire pour soustraire Luna à l'exil où elle l'avait jetée ? Le sortilège des Éléments d'Équilibre prendrait-il fin de lui-même, ou bien fallait-il un contre-sort ? Le retour de Luna sur la terre dépendait-il lui aussi de sa conduite sur la terre ? Depuis le premier jour, Celestia vivait au milieu de ces imprécisions où l'avait laissée le destin, sans jamais pouvoir venir à bout d'une seule d'entre elles. Toutes ces inconnues lui étaient intolérables et complétaient le tableau de son malheur, elle qui était restée sur terre si loin de ce qui lui était le plus précieux. Celestia vivait sans plus disposer d'aucune certitude sur laquelle elle pût s'appuyer. Elle ne savait plus rien de sûr ni sur la magie, ni sur son pays, ni sur elle-même. Si les Éléments la faisaient revenir d'eux-mêmes, quand allait-ce être le cas ? Elle avait engagé les meilleurs magiciens et astronomes du pays dans toutes sortes de recherches : elle leur avait donné la date, le sort, le récit douloureux de cette maudite nuit en entier. Il y avait à peu près vingt ans de cela, et ils cherchaient encore, et elle ne savait toujours rien. Si le retour de Luna dépendait de son initiative, tout le temps qu'elle passait à autre chose ne faisait que retarder ce retour et Luna passait peut-être plus de temps là-haut que nécessaire ! Dans ce cas, que devait-elle faire ? Pourquoi ? Pourquoi ne parvenait-elle jamais à accomplir quoique ce soit de bien ? Quand elle songeait, baissant les yeux avec honte sous la lumière de la lune, aux temps de son existence passée, en particulier ceux qui précédaient l'affrontement avec Luna, Celestia en pleurant y voyait partout la trace de l'échec. L'échec était comme un fantôme qui hantait sa vie entière, elle l'apercevait transparent derrière chacun de ses souvenirs et la fixant du regard. C'était de sa faute, tout avait toujours été de sa faute. Jamais elle n'aurait pensé un jour se retrouver là. Elle prenait alors toute la mesure de l'absence de sa petite sœur.

Luna tu me manques, tu me manques tellement plus que tu ne le crois. Je suis désolée si désolée, j'ai peur s'il te plaît...

Non, elle ne voulait pas sentir qu'on lui pardonnait de s'être montrée si incapable, et si inutile, elle ne voulait pas. Pas tant que Luna ne serait pas revenue près d'elle. Celestia ne méritait aucun soulagement. Quant à savoir si elle aurait un jour encore le droit à quelque apaisement honnête, à quelque repos qu'elle pût savourer sans amertume, c'était au destin d'en décider. Elle se haïssait ; aucun objet sur la terre et dans les cieux, y compris ce monstre qui s'était subtilisé à sa petite sœur, ne lui était plus immonde, plus abominable que sa propre image dans une glace, ou sur les tableaux.

Oui, on lui refusait la reconnaissance de son échec, elle n'avait même pas le droit de dire tout honnêtement qu'elle avait perdu sa petite sœur. On lui dédaignait son crime. Mais qu'ils s'en aillent tous ! Qu'ils disparaissent ! Tous ceux qui veulent juger injustement de son crime afin de la faire passer pour une bonne princesse ; ils ont tort. Mais quand donc pourrait-on lever le voile sur ce qu'il y avait de malhonnête et de répugnant dans cette image ? Ce pouvoir que les autres avaient sur elles la dégoûtait, et Celestia avait ces nuits-là le désir secret de se fondre dans l'horizon pour y échapper. Elle voulait disparaître, son vœu le plus cher était de n'avoir jamais été connue de personne, n'avoir jamais eu à porter cette couronne pour qu'ils la regardent en attendant qu'elle dise quelque chose. Ce n'était pas elle. Dans ces moments-là, la princesse surprenait dans son cœur une voix qui criait qu'elle n'était pas née avec ces responsabilités, qu'elles ne leur appartenait pas ; une voix qui criait qu'elle ne voulait plus faire ça. Tout ce que le devoir peut avoir de fardeau, Celestia l'abhorrait. Tout ce que le destin peut avoir de chaînes, elle l'éprouvait. Tout ce que le monde peut avoir de méchanceté, elle le lui prêtait. 

Si je pouvais, je prendrais ta place. Je voudrais pouvoir porter ta douleur, pour être sûre que tu ne souffres pas. Toi tu dominerais ce monde et moi je serais là-haut. Je serais seule et loin de tout, au lieu d'être ici.

Qu'ils prennent sa couronne, ses chaînes, et qu'ils disparaissent avec leur raison et leur État.

Et que faire des innocents ?

Tout d'un coup, elle surprenait son emportement ; la raison lui revenait et la replaçait dans son malheur, dans le droit chemin tout tracé de sa destinée. En ce moment, sa position lui paraissait peut-être la moins enviable du monde, elle lui était obscure et intolérable, mais pour d'autres elle était pleine d'une majesté somptueuse qui rayonnait comme le soleil. Celestia n'était pas la seule concernée. Chacune de ses pensées, chacune de ses décisions, chacune de ses réponses concernait un nombre inimaginable de ses sujets. Ainsi, ce qu'elle était prenait bien d'autres formes et s'étendait bien au-delà de ce qu'elle pouvait voir : le faste des cérémonies, le son des cors, tous ces visages en lignes, ces foules qui la regardaient, la tête haute, souriante, l’œil fier et plein d'espoir... tout cela où se reflétait son devoir faisait partie de sa personne, en la faisant grande et belle. La Princesse Celestia, elle, était avant tout une image, un portrait sur un tableau, une icône à aduler. Elle était moitié chair moitié statue, et tous ces poneys constituaient son piédestal, ils la soutenaient. Fallait-il qu'elle les vît tous aussi bien ; fallait-il qu'elle les portât tant en son cœur... Elle se devait d'avoir le regard portant le plus loin possible, jusqu'à l'horizon où le soleil se couche en attendant de se relever.

Désormais, il semblait clair que ce rayonnement, qui l'éblouissait aujourd'hui, balançait bien celui de la lune maudite. Alors, une fois de plus elle se laissa faire : Nubilus jouerait. Et elle se laisserait soulager, presque à contrecœur. Elle tenta de forcer ses doutes au silence, et n'y parvint que de façon très superficielle. Il sera retenu que, puisqu'il lui en coûtait encore affreusement, cette résolution ne la fit que se refermer un peu plus sur elle-même et sur son effroi, de sorte qu'il ne suffirait pas de chansons pour tirer la princesse de la position où elle s'enfonçait ; une seule chose dans tout l'univers y suffirait complètement, il s'agissait du retour de la cadette disparue. En attendant cet évènement qu'elle espérait proche bien qu'elle n'en connût pas la date exacte, les instincts de cette princesse se révoltaient douloureusement contre les lois qui obligeaient sa vie.

Finalement, Celestia accéda aux dernières requêtes de Nubilus et leur accorda, à lui ainsi qu'à sa camarade, la possibilité de solliciter l'orchestre royal : ils bénéficiaient désormais du droit de composer à son attention. Cet évènement scella la victoire des deux musiciens.

Toutefois, même après le déblocage de ces nouveaux moyens, Nubilus et Cello ne se présentaient pas à la porte de sa chambre toutes les nuits. Nubilus en particulier se trouvait dans une telle effervescence, il avait un tel empressement à la tâche, une telle hâte, chaque fois qu'ils mettaient au point une nouvelle chanson, d'en commencer une suivante qu'il ne tolérait pas deux représentations successives de la même pièce. Il était pris d'un débordement d'idées qui le rendait inflexible. Il tenait à ce que le répertoire demeurât varié, et rappelait donc souvent qu'un délai supplémentaire leur permettait de terminer une nouvelle chanson. L'art en effet exige une démarche d'escargot, et l'un comme l'autre des deux musiciens avait pour volonté de mettre tout leur talent à l'ouvrage ; ils avaient donc besoin de temps, bien qu'ils travaillassent tous deux avec une ardeur égale et autant de minutie, comme la plus parfaite équipe. Chacun apportait à l'autre ce qui, seul, lui aurait fait défaut pour réussir.

Nubilus était ce souffle qui permet à l'œuvre en création de connaître divers élans. Leur ambition était la sienne : il donnait ses indications à Cello, il lui décrivait ce qu'il voulait entendre parfois sous la forme de partitions ébauchées que la petite paysanne reprenait ensuite. Il apportait les germes de leur ouvrage et veillait à ce que sous les manipulations de sa camarade ils poussassent bien droit ; la licorne avait à cet égard l'intolérance du visionnaire, de celui qui a une idée très précise de ce qu'il veut faire, mais qui doit, incapable qu'il est d'y parvenir lui-même, la faire assimiler par quelqu'un d'autre avant de la voir se concrétiser. Nubilus se considérait comme un poète, et fondamentalement, d'une certaine façon, il l'était, car il en avait au moins la caractéristique essentielle : le regard - il s'inspirait en levant la tête vers le ciel, qu'il fût bleu ou obscur, bien que le plus souvent il y faisait nuit, et son instinct le poussait à vouloir se saisir de cette solennité majestueuse des nuages qui passent, immenses, devant le soleil éblouissant ou la lune, pour la manipuler à sa guise selon une chimie supérieure dont il avait à la fois le secret et le don, et enfin la faire renaître comme par magie dans l'arrangement de quelques instruments bien accordés - cependant il n'était certainement pas un artiste. En cela, il était extrêmement reconnaissant envers le destin d'avoir mis sur sa route un poney tel que Cello Solo.

Un exemple s'en trouve lorsqu'il voulut pour la première fois faire jouer l'orchestre tout entier. Avec la petite paysanne, ils composèrent une suite en prévoyant de la faire jouer par une dizaine de violons et violoncelles, un morceau relativement simple pour commencer ainsi que l'avait conseillé Cello. Pour compléter le tableau de sa vision, Nubilus conduisit Celestia dans une grande pièce presque noire de la nuit qui trônait dehors, et dans laquelle il avait aussi fait s'installer tout l'orchestre ; puis isolant la princesse derrière un rideau où se trouvait son lit, il lui fit voir le ciel où glissaient les nuages de la nuit. Ensuite, de l'autre côté du rideau entièrement refermé, il donna ordre à la musique de s'élever jusqu'à elle : la princesse, émue et reconnaissante de toute cette mise en scène qui n'aspirait qu'à la faire se sentir mieux, contempla jusqu'à s'endormir, en s'apaisant sur son oreiller, le spectacle mélodieux de la voûte nocturne.

Nubilus envisageait ainsi chacune de ses prestations dans leur moindre détail. Il fallait qu'il eût un regard sur tout comme le plus singulier chef d'orchestre, car son projet n'était pas seulement musical. Obtenir des musiciens qu'ils jouassent comme il l'entendait avait été l'accomplissement le plus difficile et le plus conséquent, car la musique était la pièce maîtresse de ses compositions : Cello rendait cela possible, mais Nubilus désirait produire un spectacle. Ou plutôt il désirait agrandir celui de la nature pour le rendre visible à tant d'autres qui ne le voyaient pas encore. Ainsi, cette instrumentalisation qu'il opérait de toute chose ne visait qu'à servir le sommeil de la Princesse Celestia, et la gloire obscure et malheureuse de sa cadette.

Cello quant à elle était d'entre les deux la plus raisonnable (et ce dans tous les sens du terme). Elle ramenait les projets de son camarade à une humilité supérieure sans les rabaisser, ce qui est absolument nécessaire en art pour faire naître l'ordre qui conduit à l'harmonie. Elle tempérait ses idées et les informait selon les règles strictes qu'elle avait apprises. En d'autres termes, elle le rendait intelligible, pour les autres mais quelque part aussi pour lui-même, à condition que Nubilus acceptât de le voir. Nubilus était un poney intelligent, cependant il avait encore peu de prise avec le réel ; elle les raccordait tous deux l'un avec l'autre. En cela, elle contribuait pour une part fondamentale à leur victoire ; car les véritables succès ne se remportent que dans la réalité. Sans jamais se défaire de son sourire de granit, la petite paysanne s'investissait aussi très sérieusement dans chacun de leur projet : elle écoutait patiemment Nubilus, elle composait à partir de ses notes avec une constance admirable, pouvant passer jusqu'à une matinée entière sur ses partitions sans quitter son bureau, et même, quand ils sollicitaient le reste de l'orchestre, elle se plaçait au milieu des autres musiciens au violoncelle ou à la contrebasse ; instruments qu'elle affectionnait tout particulièrement pour leur timbre. 

Ainsi, bien que travaillant seul de leur côté la moitié du temps, comme en avait décidé Nubilus, chacun des musiciens y trouvait son compte et les deux, au vu de l'excellence de leurs résultats, s'entendirent très rapidement comme chien et chat. Leur relation gagnait elle aussi de cette réussite, ils se voyaient en quelque sorte confirmés par la destin et confortés dans leur alliance.

En ce qui concerne Cello, son plaisir particulier était de composer et de jouer, de faire partie d'un tout plus grand qu'elle ; elle n'aspirait jamais à plus que cela, se sentant bien assez rémunérée. Elle était contente de pouvoir servir une cause aussi noble que celle de rendre le repos à la Princesse Celestia, et de donner de ses capacités pour participer à la création de si belles chansons. Nubilus, malgré ses défauts évidents, était quelqu'un de stimulant avec qui elle se plaisait à travailler à cause de ses idées. Pour elle, il était comme la clé qui lui permettait de pénétrer le ciel de l'art : il était en lien avec la beauté, il connaissait ce souffle génial et mystérieux que les idéaux semblent parfois communiquer aux esprits créatifs qui se tourmentent sur terre. Il parlait ce langage supérieur de l'inspiration, et il le partageait avec elle. La petite paysanne considérait ainsi son camarade comme l'un des êtres les plus précieux qui fût au monde, à qui la nature a fait de ces dons qu'il est très rare de voir se réaliser dans tout leur potentiel.

Son camarade aussi se réjouissait, pour plusieurs raisons qui étaient autres. D'abord, grâce à Cello, qui lui apportait ce qui avait tant manqué à ses précédents brouillons : la forme. Avec elle, ses aspirations parvenaient à une réalité concrète. Elle savait la manière de les arranger, de les amplifier, et de les écrire ; ce qu'il voulait transmettre la touchait mystérieusement, puis elle le portait au papier, aux instruments, à l'orchestre ; c'était magique. Chaque fois qu'ils venaient à bout d'une nouvelle partition, le jeune étalon faisait de son mieux pour faire état de sa gratitude.

Mais surtout, il s'amusait de ce qu'avec Cello ils venaient de forcer le Conseil à mettre le nez dans son propre échec. Ainsi, tout se déroulait comme il l'avait espéré : Celestia allait de soulagement en soulagement, elle rayonnait de plus en plus, et puisque son projet réussissait, ces vieux empêcheurs de tourner en rond ne pouvaient plus rien contre sa présence parmi eux. Celestia avait maintenant toutes les raisons qu'il lui fallait pour le prévenir de leur hargne : il était sûr de pouvoir rester au château. Même plus ! Maintenant qu'ils disposaient du droit de jouer avec un orchestre, le champ des possibles finissait de s'ouvrir ! Alors, il sentait son imagination bouillonner et s'étendre de tout son long telle une nuée au-dessus de l'aurore ; il voulait réagir et sortir du silence dans lequel la noblesse l'avaient forcé depuis des années. Aujourd'hui il était enfin libre de mener à bien le combat difficile que lui dictait son orgueil nocturne. Les murs de l'arène venaient de tomber, l'affrontement allait finalement pouvoir être ouvert et à parts égales ! Cela ne tarderait plus : il était sur le point de faire plier ses adversaires sous le poids des forces qui soutenaient sa présence. Un peu de Luna allait faire son retour sur terre ! Il en serait le messager fidèle, cerné du rêve qu'elle déposerait sur son front par un baiser, et le tenant entre ses immenses ailes pleines d'étoiles ! Il leur ferait sentir à tous à quel point elle était avec lui. Par son intermédiaire, elle rentrerait dans son droit.

Après des années, la balance venait enfin de pencher en leur faveur. Nubilus ne comptait pas en rester là ; il poursuivrait cette lutte pour la reconnaissance et la mènerait aussi loin qu'il le pourrait. Il lui restait des choses à dire, d'autres vérités attendaient et méritaient d'être portées au grand jour : ce n'était que justice.

Note de l'auteur

Je mets ici le lien youtube vers une piste instrumentale très courte, qui correspond à qlqs détails près à ce que j'entend qui est joué par Nubilus, Cello et l'orchestre pour bercer Celestia derrière son rideau. J'aime à imaginer ce tableau sur cette musique.
https://www.youtube.com/watch?v=n5HMCYUewXg

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