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Chapitre XIV : A un cheveu près

Prison secrète des prêtres licornes, sous les anciennes carrières de Syyanastaclan

 

Le corps de Dathcino n’était que souffrance. Sa tête était prise dans un étau, y répondaient comme en écho ses os qui pleuraient d’une sourde douleur. La simple caresse de l’air sur sa peau était une brûlure insoutenable, ses tripes étaient un chaos total, ses nerfs en pelotes étaient incapables de lui donner la moindre information sur ses membres engourdies. Sa conscience émergeait petit à petit, se débattant avec les affres qui ravageaient sa carcasse. Tout n’était que douleur.

Le jeune étalon poussa un grognement guttural. Ses cordes vocales sonnaient plus graves, sa gorge plus profonde. Les souvenirs de ses derniers instants de conscience étaient lointains et nébuleux. Il se remémorait la prison, le froid et l’attente dans le noir, la vestale et sa magie indigo. Cette magie… Rien que le souvenir de ce contact froid et visqueux le fit frissonner. La douleur commençait à refluer. Il retrouvait petit à petit l’usage de son corps.

Le premier de ses sens à revenir fut le toucher. Le poney sentit qu’il était couché sur de la pierre nue. Le contact froid de la pierre était encore plus désagréable que ce qu’il avait subi en cellule. Cependant le sol était régulier, entrecoupé par des coupures de jointure. Il en déduisit que ce devait donc être une sorte de carrelage. Il y avait donc un léger mieux par rapport à son internement précédent. Dathcino perçut même des brins éparses de paille moisie qui crissaient sous son corps. Mais le minéral était en contact direct avec sa peau, c’était comme une douche gelée sur ses chairs. Sa douce et soyeuse fourrure avait disparu. Ce n’était pas comme s’il était complètement glabre, Dathcino sentait qu’il avait encore des poils épars mais ce n’était qu’un duvet mince et diffus sur tout son corps. 

Décontenancé par ces sensations, le poney se décida à ouvrir les yeux, pour se découvrir dans le noir complet. Bien qu’il n’y voyait goutte sa vision lui paraissait troublée… Comme s’il louchait. Déjà que loucher est déstabilisant mais loucher dans les ténèbres les plus profondes, celle où l’on ne distingue rien… C’est encore plus déroutant. 

Ce noir total, Dathcino l’avait expérimenté il y a peu et ce n’était pas ce qui le chamboulait le plus. Non, ce qui le dérangeait le plus était ses autres sens : odorat et ouïe.

Déjà pour son nez : ce n’était plus son petit museau équin mais autre chose. Il le ressentait en plissant les narines ou en bougeant ses lèvres supérieures. Ensuite les odeurs, elles lui revenaient comme amoindrie, comme s’il avait les sinus bouchés, pourtant ses bronches étaient dégagées et sa respiration fluide. Non, cela ne venait pas de là. Mais vu ce qu’il percevait, ce n’était pas un mal : les effluves qui lui parvenait étaient un mélange de pisse, de merde et de sueur. Ces relents avaient quelque chose de la porcherie.

Venait ensuite ses oreilles : Dathcino ne les sentait plus sur le haut de son crâne mais sur les côtés, un peu en décalé de ses tempes. Les sons perçus étaient comme étouffés et lointains, c’était comme s’il avait que la moitié des sons. L’étalon avait l’impression d’être à moitié sourd. Mais c’était dur de juger car les bruits perçus étaient assez limités : c’était des gémissements d’autres créatures toutes proches, mêlées à de respirations aussi creuses et caverneuses que la sienne. Quoique ce soit qui l’entore, cela ne l’avait pas attaqué alors qu’il était inconscient, il n’y avait pas de raison pour que ça le fasse maintenant.

Dathcino voulut ensuite bouger ses membres tout recroquevillé et déployer sa grande carcasse. Il ne put retenir un cri de surprise et d’étonnement, aussitôt repris par les autres créatures toutes proches. Les nombreux échos renvoyés indiquaient une pièce assez petite et/ou basse de plafond. 

Les extrémités de ses membres avaient des articulations et des jointures supplémentaires. Ressentir pour la première fois ces appendices excédentaires avait quelque chose de très… étrange. Le jeune poney resta un certain temps accroupi dans le noir à plier et déplier ces nouveau ajouts à son anatomie. Ses sabots avaient disparu remplacés par… des pieds et des mains. Le poney ne savait pas d’où son cerveau tirait ces deux mots mais ils lui étaient venus naturellement à propos de ces “choses”. Ses sabots n’étaient pas les seuls à être aux abonnés absents : sa queue avait également disparue tandis que sa crinière était encore là. Dathcino constata assez vite que ses jambes (1) n'avaient plus les mêmes longueurs : ses membres postérieurs étaient plus longs que ses membres antérieurs, ses... bras. Tiens, bras, encore un mot original ça. Il lui vint naturellement à l’esprit pour désigner ces nouvelles parties du corps et il ne fut pas le seul : chaque mouvement lui faisait découvrir plus de vocabulaire : doigts, paume, phalange, pouce, majeur, index, annulaire et auriculaire ou encore orteil, pied et plante. Bon ça changeait de pince, mamelle, paturon, fourchette ou lacune pour décrire un sabot (2). Ses muscles répondaient parfaitement au sollicitation du jeune équestre, sa mémoire gestuelle avait été complètement réarrangée, ses mouvements quoique hésitants étaient fluides et sans à-coup. Dathcino prit le temps de se passer la main sur l’ensemble du corps. Au fur et à mesure de son exploration tactile les souvenirs de la séance de torture lui revenait par bride. Ce n’était pas agréable mais il se força à se remémorer tout l’épisode. C’était une évidence : il avait été métamorphosé et était devenu un de ces envahisseurs. Mais contrairement à la plupart des autres victimes de la maladie, son nouveau corps était régulier et exempt de difformité. Il avait de plus nulle cicatrice ou autre trace des sévices subis, il était neuf. Le pourquoi du comment seraient des question pour plus tard.

Comme suspecté précédemment, Dathcino était encore velu mais cela n'avait plus rien à voir avec son ancienne robe d’équidé. C’était des poils drus et épars quoique plus concentrés au niveau des aisselles et de l’aine. L'entrejambe, justement, révéla une autre surprise : ses “bijoux” étaient à présent externes et sans queue pour les masquer, outre que cela semblait particulièrement sensible, c'était des plus inconvenant. L’ancien étalon en rougit de honte avant de se reprendre, il avait des motifs plus importants d’inquiétude mais à présent il comprenait pourquoi les envahisseurs allaient toujours vêtus.

Ce temps passé à explorer ce nouveau corps fut aussi mis à profit pour s’habituer aux ténèbres. Contrairement à la fois précédente, l'obscurité n’était pas si complète. Il devait y avoir une ouverture avec de la lumière quelque part car Dathcino percevait vaguement sa silhouette et les limites de la pièce où il était confiné. C’était une sorte de stalle dont les parois ne montaient jusqu’au plafond. Pour les dimensions, il n’était pas sûr de lui car son propre corps n’avait plus la même taille mais à vue de museau, enfin de nez, il jaugeait sa petite cellule rectangulaire à un peu plus d’un mètre et demi sur trois. L’ex-terrestre était adossé à un angle, en face de lui il y avait une grille donnant sur un large couloir, celui-ci continuait sur sa droite et sa gauche, tandis qu’en face se devinait d’autres grilles similaires à celle qui fermait sa stalle, c’était d’autres cellule. Avec les ténèbres impossible de voir qui ou quoi l'occupait mais aux respirations rauque qui s'en échappaient quelque chose était là. 

L’ancien poney avait entendu tout et son contraire à propos des infectés au stade terminal, mais ce qui dominait était des histoires de fous sanguinaires et de bêtes enragées attaquant tout malheureux sur leur passage. Finalement il ne se trouvait pas plus mal avec ce corps étrange et à peu près toute sa tête. 

Dathcino rampa jusqu’aux barreaux. La grille lui permettait de glisser le bras à l'extérieur jusqu’au coude mais pas plus. La stalle donnait bien sur un couloir de prison, de ce qu’il pouvait en jauger ce passage devait faire dans les quatre à cinq mètres de large. A sa gauche, à environ une vingtaine de mètres une lourde porte fermée, percée d’un judas par lequel se répandait la faible lumière jaune et vacillante d’une flame. A sa droite, le reste du couloir se perdait dans les ténèbres. En face et sur les côtés d’autres cellules similaires à la sienne. Avec le temps, le métamorphosé confirma dans la faible et dansante luminosité venue du judas que toutes ces stalles étaient occupées. 

Ses yeux étaient à présent parfaitement habitués à la pénombre ambiante. De massives silhouettes simiesques se laissaient entrevoir, couchées à même le sol. Ces créatures étaient presque deux fois plus massives que lui. Bien qu’humain dans leur grande majorité, ces corps étaient gardés des éléments du poney : qui avait une queue, qui un sabot, qui une oreille ou un museau. En plus de ces éléments équins, leurs formes humanoïdes étaient irrégulières : certains avaient un bras ou une jambe plus grand que l'autre, parfois la tête était gonflée quant à l’inverse elle ne paraissait pas rétrécie. La plupart avaient les muscles saillants et hypertrophiés, mais de façon dissymétrique. Pour un individu l'adducteur de la jambe gauche pouvait faire le double en taille du droit quand sur un autre c’était les deux triceps qui étaient gonflés et énormes, tout cela renforçait leur aspect étrange et disharmonieux. 

Leur peau sale et crasseuse était couverte de traces de brûlure et de nombreuses cloques. Certains somnolaient mais tous ou presque dormaient dans leurs propres excréments. C'étaient des animaux abrutis et décérébrés. Dathcino n’eut même pas besoin de les voir éveillés pour le savoir, en observer un lâcher ses sphincters et répandre sur lui les contenus de sa vessie et de son rectum comme la dernière des bêtes de somme lui suffit à se faire une opinion. Même les placides vaches ou les stupides cochons ne se comportaient pas ainsi. Au moins ça expliquait l’odeur.

Le jeune humain essaya de se lever. Au premier essai, ses articulations claquèrent et ses jambes flageolèrent. Un léger étourdissement le fit vaciller d’un instant. Heureusement les murs tout proches lui permirent de se rattraper. Se tenir debout n’était pas désagréable, c’était… bizarre. Tout semblait plus petit, plus distant. 

Ce fut en se tenant aux murs que Dathcino tenta son premier pas. Au cinquième aller-retour sans gamelles il se sentit assez en confiance pour ne plus tenir la paroi que du bout des doigts. Au douzième il put la lâcher complètement. Au vingt-cinquième trajet, ces quelques pas se faisaient sans gêne. Dathcino commençait à explorer les variantes comme le cloche pied quand la porte du couloir s’ouvrit en grand, jetant dans le couloir une lumière plus vive. 

Sous ce nouvel éclairage davantage de détails se découvrirent. Ses codétenus ne réagirent presque pas à ce surcroît de lumière. L'immense majorité d’entre eux avaient la peau blanche et pâle, presque maladive. Une infime minorité avait encore leur teinte colorée de poney, pour certains c’était limité à de simples taches plus ou moins vastes, telles des vaches laitières. C’est pour la coloration de leur crin, enfin de leur cheveu, qu’il y avait un peu plus de fantaisie. Tous les détenus avait une sorte de collier en argent terni leur enserrant le cou. Pour sa part, l’ancien terrestre avait quant à lui une teinte de peau brune presque cuivrée alors que sa pilosité était noir charbon.

Trois vestales et un prêtre entrèrent avec la lumière, tous des licornes. Ils maniaient grâce à leur magie de télékinésie des bâtons de foudre, des petites matraques capables de délivrer une décharge électrique. Les auras étaient toutes identiques : cette aura vert indigo. Deux des quatre poneys discutaient entre eux librement, ignorant les détenus. Les bruits de la conversation étaient encore lointains.

Il y avait au plafond des lanternes, chacune espacée d’une demi-douzaine de mètres. Une des vestales usa de sa magie pour les allumer. La flammèche indigo voleta de sa corne et rebondit de lanternes en lanterne, achevant de découvrir toute la pièce. La petite flamme reprit rapidement une couleur jaune plus naturelle au bout de quelques instants. 

Les ténèbres repoussés, le couloir sur la droite se découvrit sur près d’une soixantaine de mètres. Il devait y avoir plus de quatre-vingt cellules ici. Au sol, une paire de rails de cuivre remontait tout du long du couloir. Le mur du fond était lui occupé par une sorte de râtelier. Il y avait, à environ une cinquantaine de mètres de la cellule de Dathcino, quelque chose ressemblant à un chevalet. Cet objet était monté sur les rails et pouvait coulisser le long du couloir. Pour le jeune voleur, cet accessoire était un rappel peu engageant de ses dernières expériences. 

« Alors tu l’as dénoncée ? demanda une des vestales à sa condisciple. 

–  Je n’ose pas, elle reste ma soeur après tout et c’est de ma nièce dont on parle », lui répondit sa collègue

Dathcino se pencha en avant pour mieux discerner l’origine de cette conversation. Les trois vestales étaient vêtues de la classique robe blanche en coton presque transparente des vierges dédiées aux dieux. Le prêtre portait une toge mauve et un torque d’or réhaussé de plumes rouges d’aras, son visage était grimé de noir et de blanc pour représenter un crâne. C’était là la tenue habituelle du nouveau clergé. Lui et la troisième vestale traversèrent le couloir au pas de course pour se diriger directement vers le chevalet.

« Allons, pour un parent ne pas déclarer au temple la puberté de sa pouliche, quand c’est une licorne, c’est un crime grave, reprit la première religieuse.

–  Je sais... Mais je veux encore lui donner le bénéfice du doute. C’est ma sœur quand même.

–  Il faut que ta sœur amène sa pouliche au temple pour passer les tests d'aptitude, c’est obligatoire. Ne pas s’y conformer, c’est s'attirer de sacrés problèmes.

–  Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire…

–  Mais si tu ne la dénonces pas et que ça se sait, c’est à toi qu’on va le reprocher. » 

Tout en palabrant, les juments s’arrêtèrent devant la première cellule et donnèrent un coup de bâton tonnerre à son locataire. La créature se releva en grognant. Elle fut saisie dans un halo de magie indigo, sortie de sa stalle et menée vers le fond de la salle avant qu'elle ne se soit complètement redressée.

« Et puis je ne comprends pas pourquoi ta sœur est autant rétive au fait que sa fille passe le test. C’est un honneur de rejoindre le temple, elle devrait se sentir honorée !

–  Je crois qu’elle veut des petits enfants.

–  Elle n’a pas un fils aussi ? Il me semble que tu as aussi un neveu, non ?

–  Il est mort l’année dernière, comme son frère. Ils avaient rejoint le temple du jaguar. »

Il y eut un silence gêné entre les deux juments. Pendant ce temps, le prêtre avait saisi le halo entourant le prisonnier avec sa propre magie et l'avait ramené vers le chevalet. Le collier de l'humanoïde se mit immédiatement à luire faiblement.

« Je vous rappelle, mesdemoiselles, qu’il faut débourrer le dernier arrivage, lança le prélat aux deux vestales bavardes tout en désignant les premières cellules du couloir

–  Ça n'a pas déjà été fait ? demanda une des deux religieuses

–  Vous leur voyez un collier ? » argua l’étalon sur un ton ironique en leur passant une sacoche.

Les deux ponettes baissèrent la tête et repartirent vers l’entrée. Le prêtre se concentra sur le prisonnier qu’il avait dans sa magie. Il le sangla fermement au chevalet. La dernière vestale lui passait au fur et à mesure des pièces d'équipement présente sur les établis dernière qu’il les lui attache. Ces pièces était une espèce d’armure matelassée faite de lin et de coton, un casque en bois mais surtout une paire de brassards dotés de lames de bronze. Le bronze restait bien inférieur à l’acier des envahisseurs mais le fer restait très rare et presque impossible à forger. Ce métal, le fer froid, était réfractaire à toute forme de magie ou presque, c’est pourquoi les poneys ignoraient tout ou presque de son usage. Malgré tout ces armes bien que grossières étaient mortelles de par leur simple taille combiné à la force de colosse des prisonniers.

Les deux vestales bavardes revinrent vers le début du couloir. Dathcino remarqua à ce moment-là que les trois ou quatre premières cellules de son côté n'avait pas de locataire, les six suivantes étaient bien occupées mais leur locataires étaient plus excités et nerveux que les autres. Leurs gestes étaient désordonnés et brouillons. C’était de là que venaient les seuls grognements et couinements du couloirs. Il constata également qu’ils étaient les seuls à ne pas avoir de collier. Son voisin de droite lui en avait un et il était silencieux et placide.  

« Je déteste faire ça, se plaignit une des vestales une fois qu’elle fut hors de portée d'être entendu du prêtre.

–  Parce que tu crois que ça me fait plaisir ? Ils résistent toujours, on devrait les castrer, comme ceux qu’on envoie aux mines.

–  Hélas, pour ce qu’on en fait, on a besoin de leur agressivité. Bon je te rappelle, ne jamais les saisir eux mais l’air qu’il y a autour.

–  C’est bon, je ne suis pas une novice. J’ai pas envie de me prendre leur immunité. » 

Les deux commères arrivèrent devant la première cellule dont le prisonnier n’avait pas de collier tout en continuant à parler chiffon ou encore de recette de cuisine. 

La première des religieuses ouvrit la sacoche donnée par le prêtre, elle en sortit un collier en argent brillant. Celui-ci était semblable à ceux portés par les autres prisonniers en moins terne. Sur sa partie intérieure, il y avait des piques barbelées et des runes gravées à l’or fin. Or et argent, les deux métaux les plus conducteurs pour la magie… En son fort intérieur Dathcino se fit la remarque que ces trucs devaient être enchantés de mort.

La deuxième entoura le prisonnier dans un halo de magie puis ouvrit la grille. Le malheureux tenta de se débattre. Il devait sans doute hurler vu comme sa bouche s’agitait mais l’aura indigo qui l’entourait étouffait tout bruit. Le collier lui fut sanglé de force, la vestale relâcha presque immédiatement sa magie. Le duo passait déjà au suivant.

« Pourquoi faut-il qu’ils essayent toujours de l'enlever ? » demanda-t-elle en relâchant rudement le malheureux, s’en désintéressant presque immédiatement. Malgré leur conversation et leur manque d’attention, les deux juments étaient rapides et efficaces, ne mettant pas plus de deux minutes par prisonnier. 

Un peu de sang coula autour du joug, mais bien peu au regard de ce qui aurait dû. Par contre l’argent se mit immédiatement à se ternir. Plus le métal s'obscurcissait, moins le captif se débattait. Ses gestes étaient maladroits, le malheureux était incapable d’atteindre son cou. A son regard, Dathcino sentit sa peur. Quand le captif cessa de remuer, le collier était presque noir et le prisonnier avait le même regard vide que ses compères du reste de la salle. 

L’évasion ? Difficile, voire impossible. Même si Dathcino arrivait à se défaire des deux pipelettes, la porte au bout du couloir avait été refermée et verrouillée. Il n’y avait pas de serrure ni de poignée apparentes, probablement une de ces ouvertures réservées aux seules licornes qui demande l’usage de la télékinésie. Prendre une des licornes en otage pour la forcer à ouvrir ? Avec les deux autres pas loin, les chances de réussite étaient quasi nulles. 

Le jeune homme se préparait à au moins tenter quelque chose et partir dans un baroud d’honneur quand il eut une intuition. Il ne risquait pas grand-chose à le tenter. Il ramassa le plus possible de brins de paille qui traînaient au sol. Il rassembla ses cheveux et se mit à se tresser le plus gros catogan possible qu’il compléta avec sa collecte. Il n’avait que quelques minutes aux mieux, ses doigts volèrent dans la pénombre de sa prison. La dextérité de ses mains et le naturel de ses gestes le surprirent mais il n’avait pas le temps de penser à ça. La tignasse fut ramenée avec la paille vers la nuque afin de constituer la plus grande masse possible.

« Tient, il est bien maigrichon celui-là, constata la jument en ouvrant la cellule. 

–  Qu’est qu’on en a à faire ? ironisa sa collègue. Gros, mince, petit, ou grand... de toute façon il finira comme les autres en première ligne contre les barbares. Allez ! Dépêche-toi, c’est le dernier. »

L’aura indigo saisit Dathcino, mais cette fois-ci la sensation de viscosité froide et désagréable était atténuée et distante, comme s’il y avait deux couches entre lui et cette magie putride. L’ancien poney eut juste le temps de glisser sa grosse mèche entre le métal et sa nuque quand le collier fut sanglé, les cheveux se glissant entre la peau et le métal.

Comment les deux vestales firent-ellest pour ne pas le remarquer ? Peut-être était-ce leur manque d’attention ? Peut-être la pénombre qui baignait la cellule, voire la chance ou le destin ? Ou bien était-ce un peu de tout cela à la fois ?

« Au fait, ça tient toujours pour demain ? repris une des vestale

–  Candied Vanilla a confirmé, par contre Ice Mango n’est pas dispo.

–  J’espère que cette fois-ci le match d’ulama en vaudra la peine. La dernière fois la rencontre était si mauvaise qu’ils ont envoyé les deux équipes abreuver les dieux.

–  C’est malheureux, mais avec la guerre… Il paraît que cette fois-ci ils ont fait venir des joueurs de province.

–  Tu crois que l’Empereur viendra ?

–  J’ai entendu dire que… »

La grille fut refermée et le cancan de la conversation s’éloigna. Pendant ce temps-là une douleur sans borne s'abattit sur le jeune homme. Les crochets d’argent du collier étaient plus brûlants que s’ils avaient été faits d’acide. C’était tellement intense que cela écrasait toute volonté. Il y avait quelque chose qui tentait de ronger sa conscience. Une volonté maligne et malveillante se devinait derrière tout ce déchaînement de violence. Une chose habitait cet objet et tentait de détruire son être. 

Heureusement pour Dathcino, le destin ne l’avait pas abandonné : avec son épaisse tignasse prise à l'intérieur, le collier avait du jeu. Dans sa frénésie de geste désordonné, l'ex-poney réussit à se défaire de l’artefact maudit, le jetant dans un angle de la stalle. C’était comme émerger à la surface d’un lac gelé après une trop longue apnée. Ses poumons le brûlaient, son cœur battait la chamade à tout rompre et ses membres tremblaient d’un froid glacial. 

Dans le couloir, le prêtre, à présent aidé de toute les vestales, enchaînait les captifs à tour de corne, les sanglant dans leur harnachement guerrier en quelques minutes. Une fois équipé les nouveaux soldats-esclaves restaient stoïquement debout dans le couloir devant leur ancienne cellule. Le quatuor avançait vite, il n’avait pas beaucoup de temps.

Le premier réflexe de Dathcino fut de profiter de sa nouvelle liberté pour fuir mais les problèmes déjà soulevés n’avaient pas disparu comme par magie. Il y avait toujours quatre licornes et la porte au bout du couloir était toujours fermée. Porte derrière laquelle devait s’étendre tout un complexe dont il ignorait tout. Bien que cela lui coûte, la prudence commandait. C’est Hitatsu qui aurait été fier de lui… Malgré son dégoût pour l’objet, l’humain se pencha pour récupérer le collier. Une rapide inspection lui confirma sa première opinion, cette chose était enchantée. C’était une sorte de joug en argent massif, son aspect extérieur restait assez brut et simple. Les crochets sur sa face intérieure étaient des petits barbillons d’un demi centimètre, barbelés et creux. Ils étaient entrelacés avec de délicates gravures à l’or fin faites dans une écriture inconnue. Son ami pégase aurait su le lire. Dathcino ne comptait pas s'enfoncer à nouveau ces choses dans le corps. Cette fine orfèvrerie fut facile à briser. Une petite gemme blanc laiteux avec des reflet rosâtres surmontait le fermoir ; elle était toute petite, pas plus grande que l'ongle de l'index. L'argent restait encore bien trop brillant au gout de Dathcino. Il prit ensuite le temps de ramasser de la crasse, c’est pas ce qui manquait ici. Il en badigeonna l'objet avant de s’y rouler lui-même dedans. Remettre le collier sans l’ajuster le fit frissonner, le métal était glacé.

Quand le prêtre le saisit de sa magie, Dathcino se laissa faire. Le travail à la chaîne a bien des avantages mais on finit par passer à côté des détails, ce fut la chance de l’ex terrestre. L’armure grattait, le casque pesait une tonne et était mal ajusté. Les brassards avec leur lames étaient en comparaison plus agréables. Resté debout sans ciller avec tout ce fatras n’avait rien d’évident, heureusement il ne restait qu’une douzaine d'autres prisonniers après lui. Cette corvée finie, la porte s’ouvrit enfin.

« En avant ! » hurla le prêtre. Sa corne luisit faiblement, puis tous les jougs brillèrent également en échos et tous les captifs se mirent à avancer comme un seul homme. Pour Dathcino il fut facile de se fondre dans la masse

Les deux dindes avaient évoqué le fait qu’il allait être envoyé en première ligne. Ce n’était pas vraiment le premier choix de Dathcino qui au cours de sa courte vie s’était toujours fait un devoir d’éviter la guerre autant faire se peut ; mais à la réflexion un champs de bataille allait offrir bien plus d'opportunités de se faire la belle que les couloirs d’une base secrète d’un culte de licornes folle et maléfique, alors autant attendre encore un peu. 


 

Note de l'auteur

(1) Après vérification on dit bien jambe à propos d’un cheval et non patte, c’est d’ailleurs le seul du règne animal à avoir ce traitement de faveur, en français tout du moins. Bon ça reste du langage très soutenu que de parler de jambe à propos cheval mais bon on en apprend tous les jours.

(2) Je n'allais pas faire toutes les planches anatomiques comparées mais sachez qu’il y a du vocabulaire très spécifique pour décrire aussi bien le corps humain que chevalin. 

(3) L’ulama est le nom en langue aztèque du jeu de paume commun à toute l'aire culturelle méso-américaine qui se jouait avec une balle en latex de caoutchouc. Les joueurs ne pouvaient utiliser que les coudes, genoux et hanches. Il fallait passer la balle par un anneau de pierre. Le jeu pouvait avoir des significations religieuses et les vaincus pouvaient être sacrifiés à l’issue du match. 

 

J’avoue que le moyen trouvé pour sauver mon héros est un peu capillotracté. C'était soit ça soit un deus ex machina à base de magie et de destin. 

Sur ce chapitre j’ai également dû rendre le personnage de Dathcino, un fonceur qui suit son instinct, plus rusé et prudent sinon il se contentait de foncer dans le tas et de mourir.

Tenir presque deux pages sur la découverte du corps humain par un poney… J’ai peur d’avoir été un peu trop verbeux. N’hésitez pas à me dire si vous trouvez que ma description de la découverte de la condition d’humain est trop longue.

Mon premier titre était “Prison Break”. J’ai également hésité avec “Découverte du septième sens” mais j’ai eu peur qu’en dehors des amateurs de Saint Seiya ça ne parle pas à grand monde

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