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Chapitre XIV. Interlude pour l'honnêteté

Un de ces après-midi radieux au lendemain d'une de leur prestation. Cello et Nubilus travaillaient dans la chambre de la première, autour d'un piano que l'apprenti avait demandé à pouvoir utiliser hors du placard, où tous les instruments étaient rangés ; il tenait beaucoup à ce que lui et sa camarade fussent en capacité de répéter dans leur chambre, là où le risque d'être dérangé était beaucoup moins important. Or puisque personne d'autre ne se trouvait prêt à faire usage de l'instrument, Celestia n'avait eu aucun mal à accéder à sa requête.

Une nouvelle chanson était en pleine élaboration. Ils aidaient maintenant Nubilus à investir sa part de l'ouvrage du mieux qu'il pouvait. Sa voix claire et puissante résonnait vers après vers dans la pièce et aux oreilles attentives de l'instrumentiste. La petite paysanne assise devant le piano jouait et accompagnait le chanteur dans ses exercices. Souvent, elle s'interrompait afin de lui fournir des indications, ou bien même pour prendre en note sur du papier à musique les éventuels ajustements sur lesquels ils tombaient d'accord.

Ils en vinrent à faire une pause. Nubilus s'écarta pour trouver de quoi boire. Cello demeura près du piano, pensive.

Elle se rappela en observant son camarade que quelque chose la turlupinait. Quelque chose qui n'avait rien à voir avec leur besogne, mais qui méritait selon elle quelque clarification. La petite paysanne voulait en demander à son ami mais hésitait en le voyant se replonger dans ses notes. Le moment était peut-être mal choisi pour le distraire. Mais qu'à cela ne tienne, faire la conversation n'avait jamais fait de mal à personne, et puis ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas juste discuté avec quelqu'un. Avec Nubilus, elle se demandait même si ce n'était pas la première fois qu'ils s'attablaient tous deux à parler d'autre chose qui ne concernait pas la raison de sa présence ici.

« Je croyais qu'à Equestria y avait deux princesses. »

Nubilus répondit par un léger « Mhm » sans relever les yeux de sa feuille. Il n'ajouta rien.

« C'était une question. »

Son camarade leva finalement la tête, et la fixa l'air hagard. On aurait dit un poisson exécutant une danse nuptiale.

« Ah bon ? Non ça ne l'était pas, répondit-il. 

- Si ça l'était.

- Non ça ne l'était pas, tu as utilisé une tournure affirmative. »

Cello ne sut pas ce qu'il entendit par là,  elle comprit néanmoins que c'était la formulation de sa phrase qui le perturbait. Elle voulut répondre mais un détail retint son attention. Comme Nubilus ne réagissait pas, elle se sentait obligée de lui faire remarquer que...

« Vous m'avez tutoyée.

Il râla.

- Mais je croyais que nous nous étions mis d'accord.

- La seule chose sur laquelle on s'est mis d'accord, c'est que vous ne comprenez pas ce que je dis », dit-elle en souriant légèrement.

Elle le taquinait. Cependant, Nubilus la regarda hébété.

« J'ai pas compris, vous voulez bien répéter ?

- Je vous ai demandé d'où venait qu'on disait qu'à Equestria il y avait deux princesses.

- Alors c'était vraiment une question ? »

Pendant quelques secondes, elle se défit de son sourire et d'un air impassible hocha lentement la tête, comme si elle s'adressait à un incrédule. Il se renfrogna, de la même façon qu'elle l'avait déjà vu faire. Qu'est-ce qu'il était distrayant. Cello s'amusait bien. Nubilus cependant tardait à lui fournir une réponse.

« Si vous voulez pas me répondre, c'est pas grave. »

Elle, elle voulait surtout discuter.

 « C'est pas ça, murmura t-il d'un air concentré. C'est que je ne voudrais pas faire de bêtise... »

Hein ? De bêtise ? Elle trouva son manque de spontanéité quelque peu curieux. Pourquoi ressentait-il tant le besoin de réfléchir alors qu'il bavassait simplement avec elle ?

« Qui est-ce qui vous a raconté cela ? C'est de vos parents que vous tenez cette information ?

Elle fit oui de la tête.

- Au village, ils disent que l'autre s'appelle Luna et je ne l'ai vue nulle part. »

Son interlocuteur replongea dans sa méditation ; il demeura interdit, paraissant réfléchir à ce qu'elle venait de dire. Décidément, y a intérêt à s'accrocher pour tailler la bavette avec un animal pareil. C'était surprenant le temps qu'il lui fallait pour répondre. Vu tout le temps qu'ils venaient de passer ensemble depuis qu'elle était arrivée au château, qu'il ne s'impliquât pas avec autant d'enthousiasme et de franchise qu'elle-même en mettait dans leur relation devenait presque vexant. Heureusement, elle ne se vexait jamais.

...

Non mais sans blague.

« Vous êtes pas obligé de me répondre, dit-elle en prenant finalement son silence au sérieux.

- Oui, mais je pense que je vais m'abstenir de vous répondre en fait, finit-il par déclarer soudainement. C'est pas important. » Et il reporta son attention vers sa feuille. 

Qu'est-ce qu'il voulait dire ? Il savait ou il savait pas ?

« J'ai pas compris.

- J'ai dit que ce n'était pas important. C'est vrai, à quoi cela vous avancerait de savoir ? lui demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux. Je suis prêt, on peut reprendre dès que c'est bon pour vous aussi. »

Il s'approcha de quelques pas, son regard toujours fourré dans ses notes. Elle ne comprenait pas la façon qu'il avait de réagir, ni pourquoi il ne voulait pas lui dire ce qu'il ne lui disait pas.

« C'est pas important donc vous voulez pas me le dire. »

Elle essayait simplement de le comprendre. Mais il soupira. Elle avait dit quelque chose qu'il fallait pas ?

« Je ne vous dis rien parce qu'il n'en va pas de vos affaires, c'est tout. Ce n'est pas la peine de vous intéresser à ça. Qu'est-ce que vous en feriez ? A quoi cela vous servirait ?

- Mais vous le savez.

- Mais je le sais, je le sais pas, peu importe ! Au vu de ce qu'on a à faire là tout de suite, ça n'a point d'importance.

- Mais vous voulez pas me le dire.

- Zuuuuuuteuh ! Je ne sais pas, voilà. Si vraiment il vous tient à cœur d'avoir une réponse, vous pourrez toujours aller interroger quelqu'un d'autre, Kibitz, un garde... Dites, on pourrait s'en retourner là où on s'était arrêté ? »

Il était marrant. Mais elle n'avait pas envie d'aller interroger d'autres châtelains. Si elle leur disait quelque chose, elle avait l'impression étrange qu'ils allaient tous lui tomber dessus. Les gens d'ici n'étaient pas très ouverts à la communication avec d'autres gens qui ne leur ressemblaient pas. Pour sûr.

« Je me sens pas encore à l'aise avec les autres poneys d'ici », émit-elle en jetant un regard vers la porte de sa chambre.

Il répondit sans délai :

« Eh bien vous avez raison. Moi s'il y a un conseil que je puis vous donner, c'est de faire ainsi que j'ai toujours fait : vous ne leur demandez rien. Jamais. Pas une avoine. Chacun tire son char de son côté, et tout le monde vit en paix. Vous, de toute façon, tant que vous aurez à faire avec moi, il ne pourra rien vous arriver. On peut retourner travailler ? »

Il dit cela comme s'il comprenait qu'elle était inquiète, mais elle n'était pas inquiète. Pas le moins du monde. Simplement, tout ici lui inspirait une telle solitude, alors qu'au village tout était si gai, et tout le monde était si soudé. Sans Nubilus, Cello se dit qu'elle se sentirait bien seule.

« Heureusement que je vous ai vous, affirma-t-elle. Son camarade demeura silencieux. - Enfin, si vous aviez pas été là, moi je serai pas là non plus. J'aime pas trop cet endroit, mais vous je vous aime bien. »

Lui aussi, lui surtout, il avait l'air d'être seul. Elle se dit qu'il ne devait pas avoir beaucoup l'habitude de se trouver avec quelqu'un à qui parler. Peut-être qu'elle pourrait lui apporter un peu de compagnie, et qu'ensemble, ils pourraient s'entraider pour continuer d'accomplir de grandes choses.

Nubilus demeura un instant interdit. Il semblait encore ne plus savoir quoi dire.

« Je vous remercie. Dites, il faudrait vraiment qu'on s'y remette là parce que je tiens beaucoup à en avoir fini avant le coucher du soleil. »

Avec enthousiasme, les deux compères s'y remirent, au boulot.

Note de l'auteur

Aussi court soit-il, ce chapitre contient un anachronisme : d'après mes informations, le piano n'existait pas au XVIIe s. (époque dont j'essaye de me faire une référence plus ou moins approximative pour la société d'Equestria telle que je la conçois ici). En revanche, tous les autres instruments qui seront mentionnés au chapitre suivant relèvent soit du répertoir baroque, soit du classique ; c'est pr ça qu'ils ont des noms qu'on reconnaît pas. X) Là encore, si qqn a une objection à formuler, une incohérence à relever, qu'il s'exprime sans hésitation !

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