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Chapitre XV. Intitulée ''Défaite''

Une nouvelle chanson était à présent terminée. Selon Nubilus, elle devrait avoir de quoi faire s'arracher les derniers poils de leur perruque à certains membres du Conseil. Le risque était grand en effet pour que le message du poème excitât la censure, aussi ne pouvaient-ils se permettre de la jouer en plein cœur du château. Il fallait emmener l'orchestre en ville, autrement on ne les laisserait peut-être pas aller au bout de leur représentation. Cette menace qui planait déjà sur la chanson n'en était en réalité pas vraiment une, et cela pour au moins deux raisons. La première, c'était l'avantage certain qu'il y avait pour Nubilus d'aller chercher le public de la ville. Déplacer l'orchestre, rassembler une foule, tout cela ne contrevenait en rien au combat que la jeune licorne s'était fixée de mener ; aucun contraire, sa chanson, qui avait quelques vérités à opposer au mensonge de l'Histoire, bénéficierait d'un retentissement d'autant plus grand que le public serait nombreux. Organiser une représentation à l'extérieur des murailles du palais, voilà qui parachevait donc son plan. La seconde raison, c'était l'impunité que leur garantissait le soutien inconditionnel de la Princesse Celestia. Aucune sanction, aucune censure ne pouvait les atteindre ; leur travail n'était soumis à aucun contrôle tandis qu'ils bénéficiaient de la pleine liberté d'action. L'apprenti avait confiance : l'autorité de la princesse les protégerait. De toute façon, l'attentat qu'il s'apprêtait à commettre allait aussi dans son intérêt. Celestia était comme lui, elle souffrait de ce tort par lequel ils contrefaisaient la figure de Luna. Elle n'aspirait qu'au rétablissement de la vérité, et il allait lui offrir des raisons supplémentaires de le protéger. Cello ignorait encore le fondement de ce qui l'opposait aux nobles : Nubilus n'eut aucun mal à la convaincre de le suivre dans les rues de Canterlot.

Ainsi quittèrent-ils l'enceinte du château, suivis de plusieurs des membres de l'orchestre. On était en fin d'après-midi : dans la lumière tombante du soleil, les avenues de la ville s'ouvraient comme des corridors donnant vers la gloire. Cello, qui n'avait jusqu'à présent aucune expérience du monde urbain, en arrivant en ville éprouva d'abord cette sensation singulière, commune à tous ceux qui pénètrent un lieu où ils sont étrangers : elle eut l'impression d'attirer l'attention. Instinctivement, elle s'attendit à croiser nombre de regards qui se fussent tournés dans sa direction pour la dévisager. Elle se dit qu'on allait reconnaître qu'elle ne faisait pas partie de cette ville et qu'elle y entrait pour la première fois. La réalité fut bien autre : en fait, personne ne fit attention à elle. Tous les poneys qui se pressaient dans les rues étaient visiblement si occupés qu'ils ne semblaient même pas remarquer la suite de musiciens qui paradaient avec leur instrument sur le dos. La petite paysanne en profita donc pour observer paisiblement, avec cette froideur attentive qui lui était particulière, ce nouveau monde où elle mettait les sabots d'une façon si extraordinaire. Elle voulut par exemple s'amuser à juger des ressemblances qu'il pouvait y avoir entre Canterlot et le monde paysan auquel elle appartenait ; elle se rendit bien vite compte qu'il n'y en avait presque aucune. Le pavé bruyant des allées, les constructions en briques blanches, parfois en bois, parfois à étage, le nombre incroyable de boutiques, et les poneys de toutes sortes qui besognaient ensemble en s'ignorant comme ils ne semblaient avoir rien en commun ; l'air secoué sans cesse par tous les ressorts et tous les chocs de cette activité brutale et farouche, servie par le déploiement continu d'une compagnie bien plus variée que celle que l'on trouvait au château ou à la campagne... Cello voyait tous les poneys autour d'elle pressés de se rendre quelque part. Ça trottinait, ça galopait, en long en large et en travers ; c'était occupé à quelque sérieuse besogne et pourtant personne ne se parlait. La petite paysanne ne surprit pas une parole amicale. En revanche, l'on percevait parfois ces surprenantes exclamations des travailleurs qui surgissaient sans contexte :

« C'en est où avec ces rouleaux ? On n'a pas toute la journée ! »

« La onze est presque finie mais du coup je fais la paire à cinq ? »

« Non, non, laisse-moi faire, va plutôt aider dans la cour. »

« Tu sais où tu peux te le carrer ton essieu ?! »

Bref, tout le monde semblait occupé à ses propres affaires.

Et pour cause, à cette époque, Canterlot était déjà devenue une cité extrêmement active et le demeurait généralement jusqu'au coucher du soleil. Elle était pour ainsi dire une des rares agglomérations véritablement établies à Equestria ; il fallait évidemment voir dans ce phénomène les suites de sa nomination, relativement récente, en tant que nouvelle capitale du royaume. Depuis que la cour s'était établie à ses abords, la ville était forte d'une jeunesse nouvelle. La perspective de ce château, de ses tours et ses arcs de marbre blanc, adossé tel un géant au flanc de cette montagne, avait eu l'effet d'une fronde sur le dynamisme citadin : il le tirait vers le haut. Voilà des années que Canterlot s'échauffait sous le rayonnement presque involontaire du pouvoir et de la noblesse. La cour, qui pourtant se terrait derrière des portes toujours closes, faisait l'orgueil des habitants. De l'autre côté de son enceinte, elle vivait dans un univers à part, refusant de se mêler aux poneys de la ville qui d'ailleurs n'étaient autorisés à entrer au palais qu'à condition d'y être conviés pour affaires ou pour les cérémonies comme celle du festival d'été. Mais l'influence de cette brillante noblesse occupée à renforcer le service de l’État perçait bien au-delà des murailles. L'administration et la manufacture constituaient les principaux secteurs d'activité qui occupaient la ville, battue du matin au soir par les démarches empressées de travailleurs en tous genres. On y retrouvait de tous les métiers ou presque, de toutes les situations. Il y avait ici quelques bourgeois qui rentraient la tête haute dans leur fiacre. On apercevait là des prêteurs sur gages ; puis divers artisans, des livreurs et poneys-à-tout-faire qui arpentaient les allées exécutant leurs dernières besognes avant de fermer boutique. Cette hiérarchie du travail était rendue tout à fait évidente par le fait que les poneys issues des différentes factions ne communiquaient effectivement jamais les uns avec les autres. Pourtant, ils vivaient tous plus ou moins ensemble. Ce vivant paradoxe déconcertait la plupart des poneys qui, comme Cello, s'y heurtaient pour la première fois. Néanmoins, chaque nouveau travailleur finissait vite par apercevoir la place qui lui était réservée, par assimiler sa position aux considérations que les poneys des autres castes faisaient peser sur lui. L'immense machinerie de la ville ne pouvait fonctionner qu'à condition de reposer sur cet accord tacite et unanime. Personne ne voulait être le rouage réfractaire ; chacun restait à son poste, satisfait de s'y trouver. Ainsi, le monde urbain témoignait lui aussi, mais à sa manière quelque peu contradictoire, d'une nouvelle idée urbaine, et en pleine émergence à cette époque, de ce à quoi pouvait ressembler la vie communautaire, qui était totalement opposée à celle qu'en rendait alors la campagne. 

Le petite paysanne se dit que tout de même, c'était là une drôle de façon de faire société. Elle ne comprenait pas très bien ce qui prévenait tous ces poneys de faire attention les uns aux autres. Une des pouliches dont elle croisa le regard et qui attendait mystérieusement au pied de l'étale ouvert d'un magasin l'observa, puis lui tira la langue avant de s'enfuir. Les moutards d'ici étaient bien farouches. Mais en réalité toute la ville l'était ; à tel point que Cello en vînt à se dire que, à l'image de la petite pouliche, c'était la ville toute entière qui lui tirait la langue.

Mais bientôt, elle dut abandonner ces drôles de réflexions car l'orchestre venait de s'installer sur l'une des grandes places pavées de la capitale. La troupe se dépêcha alors de tout mettre en place : on comptait quelques joueurs de théorbes à cordes pincées, quelques autres aux percussions - une grosse caisse et plusieurs caisses claires en plus d'un joueur de cymbales -, un chef d'orchestre qui présidait à un petit corps de violonistes, parmi lesquels se trouvait Cello, et enfin un chef de chœur commandant à ceux qui allaient seconder le chanteur.

Deux ou trois poneys qui n'étaient plus occupés s'arrêtèrent avec curiosité. Les plus modestes attendaient sans doute de voir commencer la représentation, émerveillés et probablement abasourdis par la réunion en un seul endroit de tant d'instruments différents et onéreux. Ceux qui avaient plus souvent l’habitude de côtoyer un tel développement de moyens s'insurgeaient discrètement contre cette mise en relation, intolérable selon eux, des répertoires savant et populaire. C'était l'époque où les commerçants et les artisans les plus riches commençaient à assimiler les valeurs, les mœurs et les comportements des nobles qui eux n'avaient pas besoin de travailler. L'on voulait faire comme ceux qui résidaient au château, près de Sa Majesté, et n'en sortaient pratiquement jamais. Cependant les deux compères, qui a eux deux faisaient un artiste, avaient de bonnes raisons d'outrepasser ainsi la distinction théorique des registres : artistiquement, ils comptaient tirer profit de cette conjugaison d'instruments savants avec d'autres plus populaires.

Bientôt, tout fut en place. Nubilus, devant tout le monde arrangé en hémicycle autour de lui, attendait que le monde s'amasse un peu avant de donner son signal.

Les théorbes furent parmi les premiers à chanter : ils jouaient alternativement en aiguës avant de retomber dans les graves. Avec eux, les violons avaient une teinte solennelle et exquise comme le vent d'automne qui fait perdre leurs feuilles aux arbres. Ils jouèrent pendant une vingtaine de secondes, le temps de dessiner une ronde de notes emportées par le vent des violons. Puis cette ronde légère s'abrégea, et les cordes pincées furent frottées en suspens.

Une éclosion brutale s'ensuivit : les percussions pénétrèrent la scène à un rythme soutenu et entraînèrent tout le reste. La mélodie se mit à danser et à tourner avec force, derrière les violons saccadés les théorbes retentirent comme du cristal. Une nouvelle forme se dessina : c'était une sorte de fleur qui s'ouvrait à l'heure que sonnait la nature. Le chant surprit par sa triste gravité.

Le destin m'apparaît, voilà nos cœurs qui s'étonnent

Ne demeurait que les corps battus des caisses lourdes et légères ainsi que les théorbes qui cognaient avec colère.

La mer monte à l'assaut, l'orage éclaire les flots

On ne peut l'emporter, ce devoir ne surprend personne

Tous les musiciens jouaient comme s'ils n'avaient qu'une seule chose à dire.

La paix cède au chaos, mes pas gagnent en écho

Après un étrange abattement, le chant se redressa et se suspendit dans l'air qui se chargeait du refrain à venir.

Rends-moi à la lumière qui m'attend

Je ne veux plus avoir peur, je ne veux plus ce fardeau

Ni taire ce cœur qui bat, ni taire ce cœur qui bat

La voix, non pas seulement le chant, mais la voix était magnifiquement calibrée, supportée par un chœur puissant qui s’aplanit comme une brise. Il fallait pouvoir aller le plus loin possible.

J'ai peur

La refrain rendit son auditoire triste sans l'être vraiment. C'était à la fois étrange et inquiétant. Mais quand la ronde sauvage et cristalline des fleurs revint, ce fut délicieux.

La route s'est éclairée, l'espérance nous abandonne

La nuit ne peut sévir, l'aurore va revenir

Rends-moi à la lumière qui m'attend

Je ne veux plus avoir peur, je ne veux plus ce fardeau

Ni taire ce cœur qui bat, ni taire ce cœur qui bat

La voix ne laissa pas son auditeur s'en aller, le chant s'accrochait à quelque chose, et les violons comme des ailes tentaient de gagner le ciel.

Je ne veux plus m'enfuir, je ne veux plus souffrir

Ni taire ce cœur qui bat, ni taire ce cœur qui bat

J'ai peur

Surgit une courte révolution instrumentale : les graves se firent plus intenses comme essoufflés, les cordes ensemble eurent une plainte épique à faire entendre, longues et gémissant froidement, elles annonçaient la reprise de la lutte éternelle.

Je ne veux plus avoir peur, je ne veux plus ce fardeau

Ni taire ce cœur qui bat, ni taire ce cœur qui bat 

Je ne veux plus m'enfuir, je ne veux plus souffrir

Ni taire ce cœur qui bat, ni taire ce cœur qui bat

La voix du chanteur se déchira dans le tourment rageur qui l'emprisonnait, tandis que le chœur se fit céleste.

Défais le monde pour moi (si bleu), défais le monde pour moi (si bleu)

Et tes pleurs (si bleus), et tes pleurs

(si bleu) Défais le monde pour moi, (si bleu) défais le monde pour moi

(si bleus) Et tes pleurs, (si bleus) et tes pleurs (si bleu)

Puis elle reprit toute seule, presque dépossédée de ses forces.

J'ai peur

Une brève reprise de la boucle aux fleurs de cristal, puis la chanson se coupa comme un œil qui se ferme.

Note de l'auteur

Là encore, une chanson que j'ai tenté de traduire et d'adapter à cet univers. C'est à nouveau une reprise et il y a deux voix dans cette version, mais c'est celle des deux (par rapport à l'originale) qui pouvait le mieux correspondre à ce à quoi j'aspirais.
https://www.youtube.com/watch?v=G0JzW79vmzg

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