Discord icon

Chapitre XV : Pedro & Sanchez

Lisière du campement des espagnols non loin d'une ruine en plein territoire zèbre

 

Pedro le savait, bien qu’il fasse encore jour, il restait à peine plus d’une heure de soleil : dans moins de deux heures il fera nuit noire. Était-ce parce que l’on était sous des latitudes tropicales où était-ce dû à une des spécificités de ce monde mais ici les aurores et les crépuscules étaient toujours très courts, et ce quelle que soit la saison. A peine une demi-heure après que le soleil ait passé l'horizon et l’obscurité était complète. Il n’y avait pas ces longues heures de demi pénombre où la lumière solaire s'attardait sous la lueur des premières étoiles. Ici la nuit ne se mélangeait pas avec le jour. 

L’espagnol renifla, bailla à s’en décrocher la mâchoire puis il s’étira, faisant craquer ses articulations. L’homme était mince, presque malingre. Des sillons s’étaient creusés dans la crasse qui couvrait son visage juste sous les larges cernes qui marquaient ses petits yeux rougis rehaussés par des pupilles noisette. Ses cheveux aux reflets auburn frisottaient dès qu’ils gagnaient quelques centimètres, c’est pourquoi Pedro aimait les garder le plus court possibles. Sa pilosité importante lui donnait un air presque bestial, si l’on y ajoutait son imposante barbe on comprenait pourquoi dans la troupe on l’avait rapidement surnommé l’ours maigrichon. Il n’y pouvait rien s’il était à moitié portugais du côté de sa mère, et puis ça l’arrangeait bien d’être aussi velu : on voyait moins sa peau rosée qui rougissait pire qu’un homard dans sa marmite au moindre coup de soleil dans ce climat tropical. 

L’ombre de l'énorme manguier qui lui servait de parasol et de cachette s’était étirée jusqu’au trou, il était temps de bouger. L’imposant arbre portait les traces d’un entretien régulier : des mains, ou plutôt des sabots experts avaient maintenu cet arbre à une taille décente afin de permettre la récolte régulière de ses fruits. Pedro était peut-être le fils d’un cabaretier mais il avait grandi dans un petit village de Catalogne. Dans sa région natale les orangeraies étaient nombreuses, il savait reconnaître un ancien verger quand il en voyait un. Pour qui ne savait pas observer, la lisière de la clairière était un fouillis végétal mais pour l’expert, on y distinguait une arboculture bien agencée. Ici les imposantes branches du manguier offraient un abri et une ombre bienvenue à des essences plus petites, plus fragiles et moins amatrices de soleil : avocatiers et cacaotiers se disputaient l’ombrage. L’indien avait expliqué le côté incongru de ces plantations, Pedro n’était pas très malin, ça on n’arrêtait de le lui répéter, mais il avait au moins à peu près compris ça : la mangue était une plante que l’on ne trouvait qu’aux Indes, les vraies, alors que l’avocat et le cacao venait des Indes occidentales, les fausses quoi, celle que les lettrés commençaient à appeler les Amériques.

Pedro contempla son œuvre de la journée : une profonde fosse prête à recevoir son lot de corps. L’infirmerie n’était plus qu’un mouroir. Le trou n’avait sans doute pas ses six pieds de profondeur réglementaire mais c’était déjà bien suffisant. La terre d’ici était ingrate, passé une très légère couche d’humus noir et tendre d’à peine une coudée d’épaisseur on arrivait sur une terre argileuse rouge et compacte. Ce sol était plus dur que de la roche et il ne fallait pas économiser sa sueur pour en tirer quelque chose. Les colons de Nueva Isabella ne cessaient de pester contre ce type de terrain, mais il n’y a que ça autour de la colonie. La couche d’humus issue de la forêt s'érodait en quelques années de culture, laissant ensuite affleurer cette mauvaise terre rouge. Les colons avaient beau faire s’échiner jusqu’à en crever leurs esclaves, les rendements restaient faibles. La seule solution était de mettre en jachère deux ans sur trois la parcelle et même là le résultat était médiocre. Nueva Isabella avait donc finie entourés de vastes étendues de prés où paissaient de vastes troupeaux de bétail. Pedro comprenait pourquoi les zèbres déplacent leur village tous les vingt à trente ans. 

Por Dios ! A quoi il en était réduit ! Son meilleur ami était là en train de mourir et lui il ne faisait que s'intéresser aux arbres, à l’agriculture ou à la qualité de la terre ! Certains se réfugient dans l’alcool ou le jeu, d'autres dans le travail ou bien les femmes. Bon pour les femmes, dans le coin c’était pas trop ça. Pour la plupart du reste de la troupe, ils trouvaient leur soupape dans la violence, en plus c’était encouragé par la hiérarchie. Le dernier zèbre capturé en vie avait servi de défouloir au camp pendant toute la journée qu'avait duré son agonie. 

Santa Maria ! Une simple fosse de quelques coudées !  C’est là qu’il allait sans doute finir. Cela lui avait pris la demie journée, dire qu’au pays il ne lui aurait pas fallu une heure. Le pays… Oh, mi país, mais quand reverrait-il, hélas, son petit village ?!? Non pas de nostalgie, sinon ce serait encore pire. Rien que de penser à Sancho et les yeux de Pedro s'humidifiaient à nouveau. Non, un homme ça ne pleure pas ! La fièvre était à un stade avancé. Ce matin, Sancho était encore conscient mais ce midi il délirait à nouveau. Avec les flèches empoisonnées ces maudits indigènes, il n’y avait pas beaucoup d’espoir.

« ¡ Pedro ! ¡ Pedro ! ¿ Dónde estás ? Où es-tu ?!? »

Ah, quelqu’un le cherchait. Le catalan espérait que ce n’était pas un des sous-officiers qui allait encore lui coller une corvée. Ouf, non ce n’était que le jeune Esteban. Pour un castillan il était sympa. Comme d’habitude il était accompagné par l’esclave indien, Tao s’il se souvenait bien de son nom. Etrange, d’habitude les esclaves étaient consignés dans l’enceinte du camp. Tient, les deux gamins se séparaient, l’indien se mit à ramasser des plantes. Esteban continuait à l'appeler. Pedro soupira, il ne pouvait pas se cacher éternellement. Il espérait juste qu’on ne le cherchait pas pour lui annoncer l'inévitable mauvaise nouvelle. Pedro se leva, s’essuya le visage et finit par faire signe à son compagnon d’arme. 

« Ah Pedro ! s'exclama Esteban. Te voilà, je te cherchais partout. 

– Et bien je suis là, aboya l'intéressé en réponse, sortant complètement de sa cachette.

– Les autres qui étaient de corvée sont rentrés depuis plus d’une heure. Tu ne devrais rester seul à l'extérieur du camp, Morales dit que c’est dangereux, les zèbres rôdent.

– Morales ceci, Morales cela... Ça va, je gère, s’énerva Pedro. De toute façon, personne ne pouvait me voir depuis l'endroit où j’étais. S’il y avait des sauvages dans le coin et bien maintenant ils sont au courant que je suis là vu comme tu brailles. Pourquoi tu me cherches ?

– Morales veut te voir, il a des trucs à te demander.

– Qu’est qu’il me veut le vieux ?

– Vois les détails avec lui mais il souhaiterait que tu rassembles le plus de vivres possible, expliqua le jeune homme.

– ¡ Hoy ! Je ne suis pas le commissaire chargé des vivres du camp moi ! Et depuis que Garcia s’est fait griller à piocher dans les réserves, toute l’unité est rationnée. C’est plus à ton copain l’esclave de faire ça.

– Je pensais que comme vous aviez toujours un petit quelque chose sur vous, toi et Sanchez…

– Ne me parle pas de Sanchez ! l'interrompit Pedro. Il est en train de mourir... 

– En parlant de ça, on travaille sur quelque chose.

– Oh, si c’est pour proposer à ce moricaud de Tao de réessayer ses remèdes de grand-mère... ça n’a rien donné sur Pichu, y'a pas de raison que ça marche maintenant ! s’emporta le catalan.  

– On a peut-être une autre solution… tempéra Esteban.

– Une autre solution ? Peut-être ? Mais qu’est qu’on attend pour essayer ! s’emporta Pedro.

– Calme toi ! Ce que l’on a est un peu extrême et ça ne va pas du tout être approuvé par Alvarez. 

– Le commandant ? De toute façon, en dehors de sa ruine, il n’y a rien qui l'intéresse ce corbeau, ironisa Pedro. 

– Content que tu le prennes comme ça, commença Esteban. Bon, on a mis la main sur un poney.

– Un poney ?

– Laisse-moi t'expliquer… »

Alors qu’Esteban finissait de résumer les derniers événements, Tao rejoignit les deux hispaniques. Pedro fronça des sourcils. L’indien avait un aspect étrange : sa peau avait à présent une teinte jaunâtre pas très rassurante. Certes Tao avait toujours été basané mais à ce point… Et ses yeux ! Il y avait quelque chose qui n’allait pas avec eux, ils étaient trop... larges. Mais comme aucun des deux jeunes garçons ne semblaient relever quoi que ce soit sur ces bizarreries, Pedro garda ses réflexions pour lui.

« Tiens tu leur ramèneras ça, commença l’indien en montrant au catalan un baluchon rempli de diverses plantes. J’ai trouvé la plupart de ce que me demandait Hitatsu. Ce qu’il manque se trouve dans mes affaires, tu passeras par ma tente et tu récupéreras la sacoche qui se trouve sous ma couchette, l’essentiel devrait y être. » Pedro récupéra le baluchon et hocha la tête en signe d'acquiescement. « Bon il en manque encore un ou deux mais il y a déjà de quoi faire le fétiche de protection pour Morales, poursuivit Tao. Je vais tâcher de mettre la main sur ce qui fait encore défaut pour guérir Sanchez.

– Tu es sûr que ça va le sauver ? s'inquiéta Pedro.

– Morales a dit que la magie des poneys pouvait tout guérir et même régénérer la perte d’un membre, répondit Esteban.

– Je suis pas sûr qu’il ait utilisé le terme de magie… » murmura Tao pour lui-même. 

   

Ce fut au pas de course que Pedro revint au camp. Il n’avait pas tout compris, il n’était pas très malin, mais s’il y avait un moyen de sauver son ami, il le prendrait, qu’importe le prix à payer. Contrairement à son habitude, le lieutenant Rodrigue ne posa aucune question ou presque et les quelques interrogations qu’il lui fit furent faciles à esquiver. Visiblement le pauvre homme avait d'autres sujets de préoccupation. Du peu que Pedro comprit en laissant traîner une oreille, une patrouille n’était pas revenue. Encore… Par contre, il allait être plus difficile de se débarrasser de Garcia. 

« ¡ Dime ! Qu'est-ce que Morales prépare ? 

– Je n’en sais rien, se défendit Pédro en sortant de la tente de Tao. Il m’a juste demandé d’aller le trouver, j’en sais pas plus. »

Ce gros moustachu d’aragonais voulait tout savoir. Pedro n’était pas très malin, mais s’il disait quoique ce soit à cette commère de Garcia, tout le camp allait bientôt être au courant. 

« Allez, tu dois bien avoir au moins une idée de pourquoi il t’a convoqué, reprit Garcia. 

– Je crois, repris Pedro, qu’il veut me faire une surprise pour me remonter le moral. Je ne suis pas sûr. 

– Lui ! Se soucier de toi ? s'esclaffa Garcia. Il n’arrête pas de te traiter de fainéant à longueur de journée. »

Zut, c’est vrai que Morales ne le portait pas franchement dans son cœur. A se demander s’il portait qui que soit dans la pierre qui lui servait de cœur. A moins que...

« Bon d’accord, j’avoue, j’ai peut-être un début d’idée, dit Pedro avec un sourire en coin qui échappa complètement à son interlocuteur.

– ¡ Dime !

– En fait ce n’est pas pour moi que Morales s’inquiète, c’est pour le jeune Esteban. Tu sais comme le vieux s’est attaché au gamin sous des airs de ne pas y toucher.

– Hum, ce n’est pas faux.

– Il veut organiser une sorte de banquet. Depuis la mort de Pitchu, le petit il est un peu chamboulé et avec Sanchez qui ne va pas tarder à… Bref Morales s’est dit que ce serait bien de s’organiser une sorte de petite fête avec un bon gros gueuleton.

– Un banquet ?!? »

Pedro jubilait intérieurement. Toujours enrober un mensonge sous un vernis de vérité. En plus la gourmandise de Garcia était presque aussi légendaire que sa bêtise.

« Oui, oui un banquet, confirma l’andalous. Il m’a même demandé de trouver des vivres supplémentaires. Je te propose que tu commences à dresser la table sous notre tente, on ne va pas tarder à te rejoindre avec Esteban et les autres. Mais si avant ça si tu pouvais me dire où trouver le vieux que je puisse voir avec lui ce qu’il veut exactement. 

– Et bien il est toujours au corral avec sa prise. »

Sans un merci ni un mot de plus, Pedro repartit en courant vers l’enclos à bestiaux, plantant là son compagnon.

 

« Segñor Morales ! Segñor Morales ! Vous êtes là, je vous trouve enfin !

– Ah, te voilà Pedro…

– J’ai ramené ce que le poney demandait.

– Vous avez tout trouvé ! questionna le pégase en se redressant.

– La plupart oui, dit le catalan en posant au sol son butin. Alors vous allez pouvoir sauver mon ami ?

– Oh tu peux me tutoyer. Moi s’est…

– Hitatsu, oui je sais Esteban m’a expliqué, le coupa Pedro. Alors tu vas guérir Sanchez ?

– Je crois que oui.

– ¡ Hoy ! Les jeunes, les interrompit Morales, le soleil est en train de se coucher. Ce n’est pas que je voudrais vous commander mais on a un sorcier sur les bras.  

– Je suis dessus », acquiesça l'équestre. 

Hitatsu se mit à fouiller dans les plantes qui lui avaient été ramenées en fredonnant ou psalmodiant une chanson dans sa langue étrange. Il laissa l’instinct le diriger, gardant les yeux mi-clos, la magie de l’amitié allait guider son sabot. Les deux hispaniques le regardèrent faire en silence avant de reprendre leur conversation. 

« Vous êtes sûr que… que… Qu'Alvarez est un sorcier ? hoqueta Pedro.

– Quasi certain et j’ai pas envie de prendre le moindre risque, lui répondit le vétéran d’un ton calme et froid.

– Mais il faut prévenir les autorités ! s’indigna son cadet.

– Les autorités ici c’est Alvarez et si lui est corrompu les autres au-dessus doivent être encore pires.

– Mais… Mais ça voudrait dire que le… le ca… le Capi… bégaya Pedro

– Yep, on est seuls contre tous, confirma Morales

– Mais qu’est qu’on peut faire ?!? 

– M’écouter et te taire ! Fais-moi confiance. D’un on se tire d’ici, de deux on va sur cette île vérifier les dires de ce poney, éventuellement trois y enterrer les nôtres si ce qu’il affirme est vrai, ensuite on avisera. 

– C’est bon j’ai fini ! lança Hitatsu en tendant au vétéran une large feuille pliée en quatre et retenue par une liane d'où dépassaient des pétales de fleurs. Portez ça contre votre cœur et ça devrait éloigner le sortilège. 

– C’est tout ? Il ne faut pas plus ? questionna méfiant Morales.

– Oui, ce n’est qu’un contre-sort temporaire, il ne marchera qu’une fois.

– Quoi ! Et qu’est qui empêchera Alvarez de recommencer ensuite, triple buse ! s’emporta le vieux soldat.

– Segñor Morales, me crier dessus ne changera rien à la situation, soupira Hitatsu en tendant pour la deuxième fois son paquet vers le vétéran. Je ne suis pas une licorne, je ne peux pas faire grand chose de plus. Mais l'enchantement de vol de vie est très gourmand, je doute qu’Alvarez ait les capacités de le lancer deux fois en une nuit.

– Il va me falloir plus que des doutes, grinça l’humain

– Et bien la magie de l’amitié avec laquelle j’ai tissé ce fétiche est naturellement plus forte que la magie des ombres, compléta le poney

– Nous ne sommes pas amis, toi et moi, le canasson, grinça le conquistador.

– Non mais vous l’êtes avec quelqu’un qui est mon ami, la magie de l’amitié fonctionne en chaîne. 

– Je crois pas non, mais je n'ai pas envie d'argumenter avec toi. Alors tiens, prends ça, dit Morales en grommelant alors qu’il tendit une pièce d’argent vers le pégase.

– Qu’est que vous faites ?

– Et bien je te paye, pas question que j’accepte un cadeau de la part d’un poney.

– Je ne peux pas accepter. Où voulez-vous que je mette cet objet ? Je n’ai pas de poche ni de sacoche, précisa l'équestre avec une bonne dose de mauvaise foi en désignant la pièce.  En plus, pour que ma magie fonctionne il faut que ce soit un don et non un paiement. »

L’espagnol grogna mais il était bien contraint d’accepter. Il glissa le paquet dans la poche intérieure de son veston. Derrière lui, les derniers rayons de soleil quittaient l’horizon.

« Bon, Pedro tu files aux réserves nous chercher des vivres, ordonna Morales. Pendant ce temps-là je vais tâcher de nous récupérer quelques armes de plus et un peu de poudre noire.

– Il faut d’abord s’occuper de Sanchez ! protesta son subordonné. Il est au plus mal. 

– Non ! ordonna le vétéran. Pour le moment il faut attendre le retour d’Esteban et du moricaud, ils doivent ramener les herbes qui manquent.

– C’est bon, intervint Hitatsu. Avec ce qu’il y a dans cette sacoche je devrai m’en sortir. J’avais beaucoup moins quand j’ai soigné votre ami Navarro.

– Est ce que ça veut dire que tu peux aller le soigner dès maintenant ? demanda Pedro plein d’espoir.

– Por Dios ! On s’en tient au plan ! s’emporta Morales. Vous allez faire comment pour faire rentrer le poney dans l’infirmerie, hein ? »

BANG ! Un coup de feu venait de claquer de l’autre bout du camp, immédiatement suivi du tintement de la cloche d’alarme et de cris.

« ¡ Atención ! On nous attaque ! hurla une sentinelle dans le lointain. »

 

Note de l'auteur

Un gand merci à Atleis pour sa relecture, ses avis et ses encouragements pour ce chapitre.

 

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.