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Chapitre XVI. Le Conseil est en séance - La chanson

« Cette fois-ci, c'est dit : il se moque de nous !

– Ah parce que vous pensez que c'est la première fois ? Mais je n'ai eu de cesse de vous répéter qu'il allait tôt ou tard finir par nous mettre des bâtons dans les roues ! Il nous pendait au museau. Ce n'est pourtant pas faute de vous avoir prévenus.

– C'était inévitable en effet.

– C'est vrai que, rétrospectivement, nous avons peut-être fait une erreur en lui confiant notre orchestre.

– Sans doute nous sommes-nous montrés trop conciliants. Pour ma part, je ne m'attendais pas à une chose pareille.

– Mais il est devenu trop confiant ! Depuis des années qu'il nous nargue sans en être inquiété, des années que je vous somme de réagir. Je l'avais senti venir moi, le petit protégé. Un vaurien ! Alors pour une fois, j'espère que vous allez m'écouter lorsque je vous dis qu'il faut nous imposer !

– Il va bien falloir. Nous devons lui montrer que notre patience a atteint ses limites.

– Je suis d'accord.

– Au cachot !

– Que faire alors ?

– Sévir. Lui montrer qu'on ne peut pas défier ainsi les décisions du Conseil.

– Mais de quelle manière ?

– On lui coupe les vivres. Les instruments, les frais de répétitions, les droits de représentation publique... Retour à la carafe d'eau et au pain sec, le petit protégé. Et nous serions déjà trop faibles ; si cela ne tenait qu'à moi, un petit séjour dans les geôles ne serait pas de trop. Mais je vois que nous n'en sommes pas encore là.

– Oui, mais vous...

– Je suis d'accord. Après ce qu'il vient de faire, le risque qu'il récidive est trop important. Nous ne pouvons nous le permettre.

– Au cachot !

– Personnellement, je crois que tout cela est encore un peu précipité.

– Mais c'est pas vrai ! Puisque je vous dis que nous nous sommes déjà montrés trop patients, là !

– Calmez-vous, je vous en prie.

– Je pense également que nous devrions faire attention à ne pas mal juger de la situation. Sachons garder la tête froide.

– Vous voulez que je reprenne les faits ? - D'un geste sec, le noble s'empara d'une feuille de papier posée devant lui et lut à voix haute un passage du texte que Nubilus avait chanté lors de sa dernière performance dans les rues de Canterlot. Cela me paraît suffisamment clair.

– Oui, il fait allusion au combat qui a été livré contre la Jument Séléniaque.

– Voilà ! Et ce monte-en-selle a l'audace de dire que nous l'avons perdu, ce combat !

– Non, tout est clair. Cela va à l'encontre de notre politique de communication. Il est évident que nous ne pouvons pas rester sans réagir.

– Il s'agit d'une nécessité d’État.

– Dans ce cas, nous sommes tous d'accord pour admettre qu'il faille durcir le ton. Rien de trop désagréable, c'est un petit peu comme lorsque l'on s'occupe de l'éducation de son fils. À la moindre bouffée d'insubordination, au moindre souffle de travers (le noble fit un geste), quelques coups de bâton pour redresser le tout, personne ne s'en est jamais plaint ! Il suffit de savoir s'y prendre.

– Au cachot !

– Moi, je persiste à croire que tout cela est un peu précipité.

– Oui mais vous alors, vous trottinez, à tel point qu'on en vient à se demander ce qui pourrait bien vous faire accélérer la cadence.

– Quel genre de châtiment est-ce que vous proposeriez ?

– Je ne sais pas...

– Et vous nous seriez bien agréables !

– Je vous en prie...

– Ce n'est tout de même pas ma faute si Nubilus a des idées qui nous sont contraires !

– Non. Mais vous êtes aussi prompt à reconnaître la bonne décision quand elle est devant vous qu'une vieille mule débile... et borgne ! Vous trottinez.

– Au cachot !

– Messieurs, je vous en prie ! Avant tout, sachons rester courtois !

– Ce que vous me dites là est bien saugrenu.

– Il me semble (on revint au silence) que Sa Majesté devrait nous faire part de son sentiment à propos de cette affaire. Qu'elle exprime la sanction qui lui semble être la plus juste. »

Tous les regards se retournèrent vers la princesse, assise sur son trône, à la croisée des destins. Celestia détestait quand ils faisaient cela. Bien sûr, ce n'était pas volontairement blessant, mais ils lui donnaient envie de fuir, de se lever tout à coup de son siège et de disparaître très loin, sans donner d'explication. Elle se sentait bloquée ici pour une durée indéterminée qui ressemblait de plus en plus à l'infini. Un peu de courage lui vint, elle s'en servit pour exprimer sa pensée.

« Je ne pense pas que Nubilus devrait être puni », avoua-t-elle faiblement, autant par devoir que par faveur personnelle.

Les quelques témoignages de l'opposition, tels que « Plaît-il ? » ou « Que dites-vous ? », lui donnèrent envie de fondre en larmes. Ses forces morales étaient si lasses qu'elle avait peur chaque fois qu'on lui résistait ; peur que les conseillers ne s'emportent et se chamaillent, peur que la situation lui échappe, peur de n'être plus bonne à rien. Il lui semblait que le moindre petit craquement pouvait mener au désastre le plus achevé ; un regard mal avisé et elle trouverait tous les nobles de la cour contre elle, un mot de travers et on l'accablerait du même titre que sa sœur, un battement de cil et une révolution emporterait son trône dans les eaux glacées du néant qui l'appelaient. Dans ces moments-là, Celestia ne savait plus si elle souhaitait voir une telle chose se produire, ou si elle le craignait plus que tout. D'une voix tremblante, elle se trouvait prête à revenir sur sa décision, quand un des nobles dit : « Écoutez Sa Majesté ! ». L'on fit silence. Avec un effort pour dompter les sanglots qui gonflaient dans sa gorge, elle put reprendre.

« Je crois... Je crois que nous ne devrions pas surestimer la gravité de la situation. Il y a peu de chances pour que qui ce soit ait compris le message que Nubilus cherche à diffuser. En tous cas, il n'a pas encore atteint la sphère des salons littéraires où se rassemblent les poneys capables d'émettre une critique du régime... De toutes façons, si cela venait à être le cas, je ne crois pas qu'un poney songerait qu'il s'agit de la vérité.

– Est-ce vrai que le texte n'a pas encore été diffusé ? »

On répondit que oui.

« Il faut empêcher cela à tout prix !

– Il nous faudrait engager une motion de censure.

– Ah, nous y voilà ! Vous vous contentez encore d'une demi-mesure. De la censure, mais c'est bien la moindre des choses ! Nous n'allons tout de même pas nous arrêter là ?

– Attendez, il est encore un peu tôt pour organiser un vote, on ignore la portée exacte de cette motion. »

La princesse acquiesça d'un signe de tête.

« Il y a de la vérité dans ce que dit ce texte. Toutefois, nous ne pouvons décemment pas laisser contredire les nécessités qui soutiennent cette politique. Mais Nubilus n'est pas coupable. Il... Il mérite une seconde chance, et je ne crois pas qu'il mérite d'être puni. »

La salle resta un temps silencieuse.

« Alors ? Que faisons-nous ? On détourne le regard comme d'habitude ?

– Je tiens à dire que je juge cela très insuffisant.

– En ce qui me concerne, vous me voyez incapable de la moindre décision.

– Au cachot ?

– Je partage l'avis de Son Altesse. Pour l'instant, c'est la chanson qui pose un problème, pas Nubilus. Engageons contre lui une motion de censure ; mais le moment n'est pas encore venu de le priver de ses ressources.

– Et celles du mal, vous y avez pensé ? Vous comptez vraiment empêchez que cela se reproduise sans saisir le mal à la racine ?

– Il a raison. Il faut trouver une parade qui dissuadera Nubilus de vouloir recommencer.

– Sans toutefois lui faire rapt de tous ses moyens. »

Plus personne ne parla.

« Quelqu'un a une idée ? »

Il y eut alors un silence de réflexion. Certains nobles envisageaient des solutions et les pesaient. Les autres, qui ne soutenaient pas l'orientation de ce débat, et souhaitaient voir la licorne punie, attendaient que les premiers se fussent prononcés.

« Adressons-lui un avertissement, déclara enfin un de ceux qui réfléchissaient. Faisons-lui transmettre un message : la prochaine fois qu'il nous provoque de cette façon, il sera forcé d'en venir répondre devant nous.

– Un ultimatum. Cela me paraît tout à fait approprié.

– Et que se passera-t-il à ce moment-là ? Aura-t-il enfin mérité qu'on le mette aux fers ?

– Oui. Sa Majesté cessera-t-elle de le défendre ? »

Celestia sentit que sa prochaine déclaration serait déterminante vis-à-vis de la décision que le Conseil s'apprêtait à rendre. Tout reposait sur elle, il lui fallait maintenant agir avec une extrême prudence. Elle fit une courte pause et se calma profondément. Alors, avec toute la force de volonté dont elle se trouvait encore capable, mais pour pas beaucoup plus de temps qu'un éclair, elle soutint l'assemblée du regard.

« Si Nubilus récidive, je lui enjoindrai moi-même de venir rendre compte de ses actes face au Conseil, et il n'aura pas d'autres choix que de s'y soumettre. Il acceptera la punition que vous aurez tous décider de lui donner, quelle qu'elle soit », articula-t-elle clairement.

Elle réussit. Cette parole en rallia certains parmi les réticents du côté de la princesse. La prochaine fois, la sanction saurait être exemplaire.

« Bien. Mes Seigneurs, procédons au vote. Je rappelle qu'à l'initiative de Sa Majesté, il a été proposé de poursuivre l’œuvre incriminée, et de la proscrire à travers la mise en place d'une motion de censure. La chanson ne pourra plus dès lors faire l'objet d'aucune représentation, publique ou privée. De même, la diffusion du texte ou des partitions sera interdite et reconnue comme un crime. Les poursuites ne s'étendront pas jusqu'aux partis responsables de sa mise en circulation, néanmoins, en cas de récidive ou d'infraction à la précédente motion, l'auteur sera amené à venir éclaircir les raisons de son acte en présence des membres du Conseil. Il encourra à cette occasion la peine qui lui sera alors attribuée selon l'avis de la majorité. Seigneurs, que ceux qui soutiennent cette proposition lèvent le bras. »

Celestia retint son souffle : quatre conseillers s'exécutèrent. Ajoutés à son vote, cela faisait une majorité. Elle respira.

« Je vous remercie. Que ceux qui ne s'estiment pas satisfaits et souhaitent poursuivre le débat lèvent le bras. »

 

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