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Chapitre XVII. Arrière-séance

Que le temps est long.

La matinée n'était seulement qu'à moitié écoulée. Nubilus dormait toujours dans la chambre voisine, il ne viendrait la rejoindre qu'en début d'après-midi, une fois passé le déjeuner. Dans deux heures donc. D'ici là, il lui restait encore des choses à faire pour faire progresser la partition. A demi courbée sur le bureau, Cello essayait de travailler.

Mais que le temps est long.

Toujours le même labeur, toujours la même rengaine. Quel ennui. Ce matin, elle luttait de façon exceptionnelle avec le travail, éprouvant une difficulté insurmontable à se donner entièrement à sa tâche, redressant souvent la tête avec un soupir en songeant à beaucoup de choses comme pour se distraire, se défigurant lentement dans les minutes interminables et de plus en plus étrangère à elle-même et dépossédée de son but au-dessus de ses feuillets. Voilà plusieurs semaines depuis son arrivée au château ; il n'avait pas fallu plus de temps à la monotonie pour dissiper le plaisir qu'elle prenait habituellement à la besogne. Celle-ci l'avait bien occupée jusque-là, mais une fois retombé le frisson de la nouveauté...

Que le temps est long.

Mais que le temps est long. Silence. Partout, pas le moindre mouvement. Tout était immobile, comme si un sort étrange s'était abattu sur le château et que celui-ci avait soudainement succombé à un sommeil profond. En une demi-matinée le reste du monde semblait avoir fui précipitamment quelque part. La petite paysanne regardait distraitement autour d'elle, en tendant l'oreille, puis poussa un nouveau soupir. Jamais personne ne venait la déranger, rarement un bruit de pas, ou le rebondissement d'une discussion dans le couloir, c'était à peine si elle entendait quelques fois ouvrir une porte. Pourtant le château grouillait sans cesse, il s'y passait constamment quelque chose. Mais ici, rien. Rien dans cette partie-là de la bâtisse. Pas étonnant que Nubilus ait sa chambre dans ces environs.

Que le temps est long.

Heureusement elle savait être raisonnable ; elle aurait très bien pu s'inquiéter de cette absence soudaine. Passer du champ au bureau, de la solidarité familiale à l'isolement le plus simple ; il y aurait en effet eu de quoi s'agiter.
Se penchant de nouveau sur sa feuille, elle retraça au propre, et en la complétant, une série d'accords griffonnée par Nubilus. Cela lui prit deux minutes, au bout desquelles elle releva la tête.

Que le temps est long.

Ah, la sérénité de son activité aux champs ; l'exercice récalcitrant du labour, des semailles et de la meule ; le sentiment de son corps tendu et crispé sous l'effort, la sueur couvrant peu à peu son poil d'un voile humide, la promesse d'un repos durement gagné ; le grand air, les vastes paysages de la campagne, le contact brûlant de la lumière du soleil sur sa peau... On chante, on crie, on se chamaille, enfin on communique. Ses sœurs et son frère devaient bien s'amuser. Vivement que le déjeuner fût passé, que Nubilus vînt lui tenir compagnie. En attendant, quelle tranquillité.

Quelle solitude.

Soudain, on toqua à la porte. Elle tendit une oreille. On avait frappé à sa porte, celle qui donnait sur sa chambre. Tiens. C'était pour elle. Difficile à croire à cette heure. Ça devait être une erreur ; ou alors Nubilus s'était réveillé plus tôt que prévu. Elle quitta le bureau sur lequel s'étendait une morne flaque de papier, et se dirigea vers la porte pour aller ouvrir.

Kibitz le majordome avec sa grande moustache apparurent au milieu de sa matinée. Ça pour une surprise. Il se trouvait seul, bien droit sur le seuil. Il faisait léviter deux plateaux : sur l'un une théière et deux tasses vides, sur l'autre un panier d'osier couvert par un linge blanc sous lequel se dressaient des formes étranges.

« Mes respects du matin, mademoiselle. J'ai à m'entretenir avec vous. Me laisseriez-vous entrer ? »

Sans lâcher un mot, elle s'écarta pour permettre son passage. Une odeur d'eau chaude et de gâteaux secs tout droit sortis du four l'embaumait. Elle regarda, avant de fermer la porte, s'il n'était pas accompagné : ici les gens importants étaient généralement suivis par toute une suite d'autres gens moins importants.

Dans la chambre, ils s'assirent autour de la table basse près des portes-fenêtres. Le majordome commença par préparer la boisson. Il demanda à Cello la façon dont elle aimait à prendre son thé, elle répondit « froid » en rapportant les fleurs de bourrache séchée que sa cadette lui avait offertes avant de partir. Kibitz se retrouva bien embêté : il n'avait que de l'eau chaude ! Coupable imprévoyance. Discrètement, le pauvre majordome s'en voulut beaucoup, et ses joues s'empourprèrent.

Kibitz était un poney arrivé depuis longtemps dans l'âge de la maturité, aussi bien physique qu'intellectuelle. Il n'était pas encore vieux, mais du fait deux ou trois décennies loyalement passées aux côtés de Sa Majesté la Princesse Celestia, il était depuis longtemps fait aux manières et aux attentes de la cour. Dès son enfance on l'avait destiné à ce poste de majordome ; il avait été d'ailleurs d'autant plus désigné à cette charge que son caractère d'un naturel serviable et prévenant l'y disposait on ne peut mieux. Kibitz ne faisait aucune différence entre son rôle et sa personne propre, il restait au fond de lui le poney qu'il était appelé à être toujours : un soutien inébranlable de la Princesse Celestia et un serviteur hors de pair. Ainsi avait-il fait siennes les exigences de la vie de cour. Doué d'une telle disposition de caractère, l'on trouvera naturel qu'il se mît à rougir de la moindre bévue ou de la moindre imprévoyance, commise par lui ou n'importe quel autre membre de son entourage.

Cello n'aperçut pas ce rougissement. De plus, elle n'avait que faire d'exigences qu'elle ne connaissait pas. Elle demanda simplement au majordome de lui verser une tasse d'eau chaude qu'elle laisserait refroidir. Un peu honteux de sa négligence, il engagea la conversation sur les fleurs de bourrache qu'elle avait faites apparaître et l'interrogea sur l'accompagnement, en désignant les variétés de biscuits et de brioches poliment arrangées sur l'autre plateau. Cello n'en connaissait aucune sorte ; d'habitude, quand on prend le thé on prend à boire et puis c'est tout. Ici on mange tout le temps, se dit-elle, par ennui sans doute. Voyant qu'elle les fixait avec un visage impassible, Kibitz lui nomma chaque espèce d'accompagnements en la lui montrant du sabot : des scones, des biscuits en cuillère, des financiers, de la meringue, des tuiles, des sablés, des galettes et des palets. Il lui indiqua également avec quel type de thé il était préférable qu'elle prît quel type de gâteau. Cello le laissa finir par politesse. Il parla longtemps... Finalement, elle n'en prit aucun.

Tout fier de ce premier contact si adroitement établi, Kibitz se tut et se concentra sur sa tasse fumante. De son côté, la paysanne garda elle aussi les yeux fixés sur son eau chaude, patientant jusqu'à ce qu'elle eut refroidi avant de mettre les fleurs à infuser. Elle songeait à se taire, car elle attendait que le majordome lui parlât de ce dont il désirait l'entretenir : quand quelqu'un veut parler ici, la règle veut qu'on le laisse faire sans le contredire.
Il y eut donc un premier silence, indifférent pour Cello, gêné pour Kibitz.

« Loin de moi l'intention de vous déranger, affirma t-il tout d'un coup. Je ne sais pas exactement à quelle heure Nubilus est censé venir vous retrouver.

– Il dort, répondit-elle en avançant légèrement la tête.

– Je sais, il s'est toujours comporté de la sorte. Et pour tout vous dire, j'espérais bien qu'il ne vous forcerait à adopter son rythme en vous amenant ici. - Comme il sentait que la conversation allait retomber, le majordome moustachu ajouta : Que faites-vous en l'attendant ? »

Son interlocutrice détourna le regard en direction du bureau, noyé de paperasse. La pensée lui vint qu'elle aurait peut-être dû ranger en voyant qu'elle recevait quelqu'un ? Tant pis.

« J'étais en train d'essayer de me concentrer. »

Elle faisait évidemment référence à son précédent ennui, ce que Kibitz ne pouvait évidemment pas percevoir. Il interpréta cette réplique comme une preuve de défiance de la paysanne vis-à-vis de lui-même ; il crut qu'il l'avait interrompue dans son travail, et qu'il la dérangeait. Aussi s'empressa-t-il d'articuler une excuse. À son tour, Cello ne comprit pas ce qu'il avait à se faire pardonner, et se tut.

Nouveau blanc.

Kibitz souffla sur sa tasse, la porta à ses lèvres et but.

Cello attendait simplement que la sienne eut fini de refroidir.

« Et quel genre de travail faites-vous exactement ? »

Elle lui expliqua le partage des tâches que Nubilus avait organisé entre eux deux, et la façon quelque peu singulière qu'ils avaient de travailler ensemble mais seulement à mi-temps.

« Vous êtes issue d'une famille d'agriculteurs c'est bien cela ? Où avez-vous donc appris à jouer de tant d'instruments ?

– Dans ma famille, on aime beaucoup la musique. Ma grande sœur joue de la guimbarde, mon grand frère joue de la flûte et ma petite sœur des timbales. Mes parents aiment tous deux la viole.

– Sont-ce eux qui vous ont appris à maîtriser tous ces instruments ? »

Elle fit oui de la tête. Le majordome parut songeur à cette révélation.

« Et vous ont-ils aussi enseigné les techniques de composition ?

– Non, j'ai appris toute seule. Dans mon entourage, je suis la seule à avoir une Marque de Beauté en rapport avec la musique. J'ai commencé à lire et à recopier des partitions parce que j'aimais ça. - Elle ajouta en regardant Kibitz : Ça me fait plaisir. »

La petite paysanne appréciait de parler enfin à cœur ouvert avec quelqu'un. Nubilus ne s'était jamais dérangé jusqu'à discuter de ce genre de choses avec elle ; c'était la première fois qu'elle faisait mention de sa famille depuis son arrivée au château. Ça faisait du bien. Elle commença à apprécier Kibitz ; il lui semblait que le majordome moustachu témoignait un intérêt sincère pour ce qu'elle faisait. De fait, il posa une nouvelle question.

« J'entends parfaitement. Et où donc est-ce que vous vous procuriez toutes ces partitions ?

– J'ai des amis musiciens qui participent à beaucoup de fêtes. On joue ensemble des fois. Il y a aussi la bibliothèque de la ville près de mon village. Je recopie les partitions soit pour moi soit pour quelqu'un, et on me donne un peu d'argent ou de nourriture en échange.

– En sommes, vous êtes une copiste, en plus d'être une instrumentiste. Je dois admettre que c'est assez impressionnant », admit-il.

Elle sourit légèrement. Aussi discret soit-il, ce sourire ramena Kibitz plus à son aise.

Comme elle n'avait plus rien à dire, et que lui-même avait commencé à vider sa tasse de thé, il se fit un dernier silence.

À ce moment-là, Cello souffla sur sa tasse et enfin ajouta les fleurs de bourrache. Elle les regarda dans l'eau grise flotter, tourner, danser, puis se décharger de leur essence colorée et subtile lorsqu'elle les agita avec une cuillère. Le liquide s'imprégna de leur âme plus sombre et sembla un bref instant se doter d'une vitalité nouvelle, avant de retomber endormi comme un océan qui s'apaise après avoir subi les enflements du vent et des courants. C'était presque joli.

La petite paysanne porta finalement la tasse à ses lèvres, et but quelques gorgées en silence. Kibitz lui était vraiment sympathique. Elle tenait à faire quelque chose afin de relancer la conversation, puisqu'il n'était apparemment pas décidé à l'entretenir de la raison de sa venue. Elle réfléchit.

« Il y a une question que je me posais.

– Vous pouvez parler, je vous écoute. D'ailleurs, si à l'avenir vous avez la moindre remarque à faire, ou même des demandes quelconques, n'importe lesquelles, n'hésitez pas à venir me voir. Je ferai toujours en sorte de me rendre disponible pour vous aider. Vous pouvez me considérer comme votre allié.

– J'aimerais savoir s'il y a une ou deux princesses, en ce moment, à Equestria, » fit-elle en reposant sa tasse sur la soucoupe.

Kibitz réfléchit à ce qu'elle venait de dire. Il médita quelques secondes afin de tirer les conclusions qui s'imposaient. Il lui demanda si elle n'avait pas déjà posé cette question à Nubilus, elle lui répondit d'un signe de tête. Le majordome se tapota le menton avec son sabot, en murmurant :

« Alors il ne vous a rien dit. »

Il songea quelques secondes à la réponse qu'il devait fournir, à la stratégie qu'il devait adopter. Ici, un coup était à faire ; s'il jouait habilement, il pouvait faire tourner la situation à son avantage. Ce pourquoi il était venu.

« Connaissez-vous l'histoire de la Jument Séléniaque ? » lui demanda t-il.

Elle lui dit qu'elle n'en savait rien de plus que ce qui en était raconté par les vitraux du château. Cela non plus, Nubilus ne lui en avait rien dit. Le majordome décida donc de lui raconter en peu de mots la véritable version des évènements, et non celle que le gouvernement tenait à léguer aux générations futures avec ce qui pouvait, à juste titre, être désigné comme sa propagande.

En écoutant le récit de Kibitz, ce fut comme si on lui retirait un voile qu'elle ignorait avoir sur les yeux. La petite paysanne songea que jusqu'à présent, elle n'avait pas su voir les choses telles qu'elles étaient réellement. En fait, elle avait été bernée exactement comme tous les autres. En apprenant l'identité du poney qui se cachait derrière la Jument Séléniaque et en comprenant tout ce que l'autre princesse, avec ses conseillers, avaient mis en place pour travestir le cours des évènements, elle se sentit d'autant plus étrangère à cet univers tout politique qu'elle regardât comme un monde pénétré par le mensonge et la manipulation. Ses intuitions à son propos se confirmaient : elle était rassurée de ne pas en faire partie. Elle se dit que si jamais le choix lui en était donné, pour rien au monde elle ne voudrait échanger sa place contre une autre au milieu de tous les poneys du château. Elle ne les méprisait pas (car son caractère ne donnait pas dans le fait d'exécrer une chose déclarée comme moralement mauvaise) ; elle comprenait que leur comportement pouvait se justifier. En l'occurrence, Kibitz lui expliqua les raisons qui légitimaient qu'on procédât à une telle hallucination collective ; mais Cello comprit surtout que ces raisons la dépassaient. Désormais, il y avait comme une sorte d'incompatibilité fondamentale entre sa personne et ces poneys du monde courtisan ; pas tant à cause de ce qu'elle était une paysanne, mais surtout parce que son caractère ne l'autoriserait jamais à se sentir à sa place parmi eux. En fait, elle avait le même sentiment à propos du reste de sa famille, voire de son village tout entier.

Cello se dit aussi qu'elle commençait à comprendre pourquoi Nubilus ne portait pas les nobles en haute estime. Mais était-ce vraiment la raison de son aversion à leur égard ? Difficile de croire qu'il n'était pas au courant de toute cette histoire. Mais si c'était le cas, pourquoi avait-il refusé d'évoquer tout ça avec elle quand elle lui avait posé la question ? Cello réalisa qu'il y avait un vrai risque que son camarade lui ait menti en lui répondant qu'il ne savait rien ; ce qui, ne la contrariant qu'a minima, la surprenait tout de même beaucoup. Elle devait déterminer au plus vite s'il l'avait volontairement trompée lui aussi ou pas. Aussi, elle interrogea Kibitz une fois que celui-ci avait terminé son récit :

« J'aimerais savoir si Nubilus connaît cette histoire.

– Oh et bien, mise à part Son Altesse, je crois qu'elle ne hante aucun poney plus que lui », admit le majordome, l'air grave et le regard fixé vers ce qui restait de thé à l'intérieur de sa tasse.

Alors pourquoi il a menti ?

« Voyez-vous, reprit-il en en vidant le contenu, Nubilus a malgré lui assisté de très très près à tous ces évènements. Il était presque, pourrait-on dire, au cœur de la tempête. »

Cello écouta avec intérêt, parce que celui dont on lui parlait était son ami.

« Il ne vous en a rien dit de lui-même ? Nubilus est resté pendant près d'un an l'apprenti officiel de la regrettée Princesse Luna, avant qu'elle ne soit exilée sur la lune. C'est elle-même qui l'a introduit ici. »

Cello comprit alors pourquoi est-ce qu'il n'était pas noble, en dépit du fait qu'il vivât au château.

« Enfin, certaines mauvaises langues vous diraient plutôt qu'elle l'a honteusement ôté à ses parents, alors qu'il n'était encore qu'un poulain, pour le garder enfermé avec elle... Elles n'auraient pas tout à fait tort. Nubilus n'était pas traité comme les autres apprentis. Bien sûr, la princesse s'est occupée de sa formation, en tous cas pour ce qui concerne les bonnes manières, les rudiments de la magie et de l'astronomie. C'est ce que je sais. Certains vous affirmeront qu'elle n'aimait pas vraiment cet enfant, et qu'elle aspirait simplement à en faire une sorte de marionnette, un pantin pour lui tenir compagnie ; comme si à travers lui elle fabriquait son propre courtisan. Et je sais qu'elle exerçait son contrôle sur tout ce qui pouvait de près ou de loin concerner Nubilus. Par exemple, il n'était jamais autorisé à se rendre dans un lieu où elle ne se trouvait pas. Lorsque le devoir l'appelait, la princesse l'enfermait dans sa chambre d'où il n'avait pas le droit de sortir. Elle lui interdisait de voir quiconque, c'est à peine s'il pouvait rencontrer les domestiques. On m'a rapporté que, les rares fois où cela est arrivé, Sa Majesté est entrée dans des colères noires. Elle forçait Nubilus à adopter son mode de vie. Oui car puisque la Princesse Luna était la gardienne des rêves et des étoiles, elle devait rester éveillée pendant la nuit, et rattraper (quand elle le pouvait) son sommeil lorsqu'il faisait jour. Eh bien, pendant près d'un an, il en a été de même pour Nubilus. Il me semble même qu'elle est allée jusqu'à le faire dormir avec elle dans son lit. Vivre de la sorte n'était déjà pas une tâche simple pour elle, alors imaginez ce qu'il en être pour un enfant. Malgré tout, il était forcé de tout faire selon sa volonté. Et ils ont vécu ainsi jusqu'à ce que la Princesse Luna ne cède à l'influence de la Jument Séléniaque. (Il y eut un court silence, comme un recueillement.) Je dis cela bien que nous ne soyons pas encore tirés d'affaire aujourd'hui, mais ce devait être une époque terrible. »

Cello crut comprendre que ce n'était pas lui qui était de service en ce temps-là.

« Non, c'est mon oncle qui occupait alors le rôle que j'occupe aujourd'hui. Je lui ai succédé sitôt la crise passée. Voyez-vous, le rôle de majordome se transmet de génération en génération dans la dynastie des Kibitz. Le premier à avoir servi les Princesses Celestia et Luna, il y a plusieurs siècles, se trouve être mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-père. »

Cello trouva que c'était assez impressionnant.

« Est-ce que vous savez pourquoi est-ce qu'elle faisait ça ? interrogea-t-elle en vidant à son tour sa tasse de thé.

– Personne ne peut en être sûr. Néanmoins, je vous suggère de ne pas écouter ce que racontent la plupart des nobles à ce sujet. D'après le précédent majordome, la princesse se livrait à ce genre de comportement pour recouvrer l'illusion d'un contrôle sur ce qu'il lui arrivait. Son avis était que Sa Majesté se trouvait à un instant de sa vie dont généralement l'on ne ressort pas indemne. (Il hésita un court instant.) C'est un état à peu près similaire à celui que rencontre depuis quelques temps Son Altesse la Princesse Celestia ; un état où tous les repères qui éclairent une existence se perdent sous un ciel noir, comme ceux desquels naissent les orages. La pauvre âme perd de vue ce qu'elle est, et se laisse gagner peu à peu par ses propres fantômes. On ne croit plus aux raisons qui nous dictent notre devoir quand on se trouve dans une position telle que celle-là. C'est une situation délicate, et dangereuse, très dangereuse. Et à mon grand regret, ce sont des ténèbres que toute l'assistance du monde ne suffit pas à dissiper. Que peut-on, nous, pour aider les gens comme ça ? (Kibitz se reprit.) Pardonnez-moi, je ne sais pas si tout cela est nécessaire, ou si je me fais bien comprendre. »

Cello fit oui de la tête

« Pour en revenir à Son Altesse, il semble que la Princesse Luna ne trouvait nulle part autour d'elle le peu de réconfort qu'elle attendait. Cela peut sembler difficile à croire, mais pour ma part, je suis persuadé qu'elle tenait sincèrement à cet enfant. Elle jouait avec lui, elle l'emmenait promener, elle lui enseignait ce qu'elle savait en magie et en astronomie. Il est possible que Nubilus ait été plus qu'une simple marionnette à ses yeux. Cela devait l'apaiser de donner de l'attention à quelqu'un et qui lui en donnait en retour. Mon oncle m'a dit qu'en dehors de lui, elle s'emmurait dans la solitude. La malheureuse ne parlait plus à personne. Dans ces conditions, comment garder la tête haute, n'est-ce pas ? Peut-être, d'une certaine façon, avait-elle besoin de prendre un apprenti. Et peut-être qu'avec plus de temps, les choses auraient fini par s'améliorer, je l'ignore. »

Le discours du majordome s'interrompit. Il jeta un coup d’œil à sa montre à gousset, parut pensif pendant quelques secondes, puis rangea sa montre et releva le regard dans sa direction avant de poursuivre.

« Nous ne sommes pas encore arrivés au bout de cette histoire, affirma-t-il. Sa Majesté et Nubilus en subissent encore les conséquences, et bientôt ce sera notre tour. Voilà ce à propos de quoi je venais vous entretenir, si vous me permettez. »

Ils échangèrent un regard des plus sérieux.

« Mademoiselle Cello, puis-je vous donner un conseil ?

Elle hocha la tête.

– J'aimerais vous engager à vous méfier de lui. Prenez garde et ne lui accordez pas toute votre confiance. Nubilus veut faire croire qu'il a compris ce qu'il se passe, mais en vérité il n'a pas changé : il est toujours un peu l'enfant qu'il était au moment où Sa Majesté a disparu. Elle n'est plus là et il la considère comme sa maîtresse, il est sous son emprise. Permettez que je dise ici ce que je pense, en vérité Nubilus n'est pas fidèle à la Princesse Celestia. Sa fidélité va à la nuit. »

Cello écoutait patiemment, attentive à ce qu'il se disait du poney dont elle était le plus proche ici. C'était passionnant en quelque sorte. Mais elle prenait garde à ne juger de rien, Kibitz donnait l'air d'être très sûr de lui.

« Voici ce que je veux que vous compreniez. Bien sûr, c'est un conseil que je vous donne, vous êtes libre d'en faire ce que bon vous semblera. Mais ne vous attachez pas à lui. Voyez-vous, il m'est avis que servir Madame est une façon pour Nubilus de rester auprès de la Princesse Luna, bien qu'elle ait disparu. C'est pour cela qu'il tient à demeurer au château. Peut-être même conserve-t-il l'espoir de la revoir un jour, je ne sais pas. Personne ne sait quand est-ce que Sa Majesté reviendra parmi nous, ni même si cela est possible. Mais il est probable qu'un jour ou l'autre, son intérêt aille dans un sens différent du nôtre. Vous le verrez alors se détourner de notre cause. Nubilus voit mal. Le réel est double, et il ne voit que des choses simples. Alors ne vous trompez pas de camp, mademoiselle Cello, car il existe encore deux camps, et il en sera ainsi tant que Nubilus demeurera parmi nous. Dans peu de temps j'en suis sûr, il retrouvera ses véritables dispositions. Il rejoindra son vrai camp, vous verrez. »

Leur entretien prit fin. Avant de prendre congé, Kibitz lui laissa sur un plateau une partie des biscuits et brioches qu'il avait amenées pour le thé. Il la remercia d'avoir pris le temps de l'écouter, et la pria de bien faire attention à ce qu'il lui avait dit. Il lui rappela enfin que si elle avait besoin de quoique ce soit, elle ne devait pas hésiter à le faire demander, et qu'il trouverait toujours le temps de l'écouter. Elle le remercia d'une révérence, qu'il lui rendit avant de s'en aller en emportant le reste du thé.

Cello referma la porte. Un poney charmant, intelligent et prévenant avec ça.

Cependant, une impression désagréable, qui n'avait rien à voir avec le personnage du majordome, la saisit sitôt qu'elle revint à la solitude. Elle avait la sensation qu'une porte venait de s'ouvrir devant elle, et qu'on lui offrait de la traverser. Cette porte, c'était celle du monde de la cour, avec ses messes basses et ses commentaires que l'on ne montre pas. C'était la machine à intrigues. Avec Kibitz, elle était venue se présenter à elle. La petite paysanne sentit comme un risque planer au-dessus de sa tête : elle devait prendre garde à ne pas rentrer dans ce jeu-là. Ça ne l'intéressait pas. Sa tranquillité lui était trop précieuse. Elle avait d'autres choses plus importantes à faire ; il lui fallait rattraper le retard contracté lors de sa conversation avec Kibitz. Mais voilà la raison pour laquelle cette entrevue lui laissa un goût amer.

Cello décida donc qu'elle ne dirait rien à Nubilus. Pas un mot. Elle ne tenait pas à susciter de suites à cette affaire. Alors, en gardant dans un coin de sa tête ce que le gentil majordome venait de lui révéler, elle se remit hâtivement au travail.

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