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Chapitre XVII - Seconde vie

Plusieurs jours après la dernière rencontre entre Twilight et Selifós, Ce dernier fut guidé par Luna qui l'amena à Ponyville. Puis jusqu'à la lisière de la forêt Everfree où se tenait à leurs sabots le sentier de la forêt, et qui plongeait à l'intérieur du bois pour ne s'arrêter qu'aux portes du château en ruine.

Auparavant, Twilight avait encore discuté avec l'ancien alicorne afin de trouver une autre solution sûrement plus viable... jusqu'à ce que finalement, il lui parla de ce qu'il appelait la taxe du sang : une loi que les Skiá avaient écrite pour imposer aux poneys de faire don de leur sang, non pas pour sauver des vies, mais pour nourrir leurs souverains. Encore une fois, l'idée déplut à la princesse... comme ça avait déplu aux sujets de l'empire Skiá à l'époque. L'étalon aux vingt millénaires ne le cacha pas.

Tout ça donc pour décidément conclure que la meilleure solution était de l'accepter : le fait d'avoir des prédateurs, et qu'il fallait vivre avec. Toujours cela déplut à Twilight mais bon... personne n'avait dit que la vie était aussi simple. En plus, comme l'ancien alicorne l'eut suggéré, peut-être que le consentement de certains poneys se présenteraient comme la meilleure porte de sortie.

Le dénouement de toute cette histoire ne satisfit pas non plus Selifós qui clairvoyait que lui et Luna continueraient certainement à chasser. Et savoir que la princesse ne fera rien pour les en empêcher avait entraîné un vent de panique dans le pays. Ceux qui demeuraient à Ponyville n'étaient pas encore au courant comme la plupart des équestriens que le Château des Deux Sœurs avait pour projet d'être reconstruit mais ça ne saurait tarder.

Au final, tout aurait pu donner une raison viable à la princesse de continuer à traiter Selifós en ennemi ; si seulement Celestia ne l'avait pas brutalement réprimandée pour son hostilité bien justifiée ; et à la forcer de réévaluer la situation avec d'autres yeux.

"Je suis surpris que Twilight ait changé ses intentions aussi vite, la dernière fois", dit-il à Luna en y repensant, alors que les deux s'avançaient en direction de l'enceinte du bois. "Celestia doit avoir beaucoup d'influence sur elle pour la faire changer d'avis aussi radicalement."

"L'ignorais-tu, mon oncle ?" l'informa Luna. "Ma sœur était la professeure éminente de Twilight pendant toute sa jeunesse. Elle a toujours eu de l'influence sur elle, à un point même qu'elle peut la persuader de penser tout autrement sur un sujet quelconque."

"C'est tout à notre avantage."

Après avoir progressé quelques mètres à l'intérieur de la forêt, Selifós stoppa net. Se retournant et voyant que son oncle avait cessé de la suivre, Luna lui demanda ce qui n'allait pas. Et l'autre répondit simplement.

"Il y a une puissante magie ici."

"Tu l'as ressentie, n'est-ce pas ?" lui sourit-elle, comme pour faire signe qu'elle l'avait aussi remarquée.

"C'est étrange. Je ressens la magie noire mais... elle m'est comme qui dirait... familière."

"Pas étonnant qu'elle te soit familière, Selifós. C'est la mienne", expliqua Luna.

"C'est toi qui as maudit l'endroit ?"

"En effet. Juste avant que Celestia ne me bannisse sur la lune, Nightmare Moon a eu le temps de maudire le lieu. Une partie de ma magie est restée ici plutôt que de me suivre dans l'exil. Elle incarnait toute la haine que j'avais autrefois pour ma sœur et les équestriens et en conséquence, ce lieu est devenu extrêmement dangereux."

"Dans ce cas, Luna, il te suffira de récupérer cette magie. Et ce sera certainement facile, vu que c'est la tienne."

"Tu as raison. Il est grand temps que je lève cette malédiction que j'ai lancée. Toi et moi purifierons la forêt de son mal, et alors les créatures maléfiques n'auront plus d'autre choix qu'entre partir, ou disparaître. Et ainsi, nous gagnerons le droit de déménager l'arbre de l'Harmonie."

"Mais il y a aussi une autre magie", remarqua-t-il en plus. "Une magie blanche cette fois. Et beaucoup plus puissante. J'imagine que c'est celle de votre arbre. C'est bizarre parce que... elle aussi me parait familière."

Luna hésita à répondre cette fois. Il y avait en effet de la magie blanche dans la forêt Everfree mais elle avait été générée par l'arbre de l'Harmonie. Elle trouvait étrange que Selifós puisse reconnaître la magie de l'arbre. L'arbre fut né il y eut plus de mille ans. Et à ce moment, Selifós était encore enfermé au Tartare. Comment pourrait-il avoir déjà eu l'expérience de ce pouvoir ?

Selifós ne s'attarda pas sur ce détail car il voulait jeter un œil à ce qui restait du Château des Deux Sœurs. Après presque une heure de marche, ils atteignirent enfin la crevasse ainsi que le pont qui le surplombait, face aux vieilles ruines. Et en effet le château n'était plus du tout en bonne état. Ils se mirent en tête de l'explorer avant de débuter le nettoyage de la forêt, et surtout de regarder l'arbre de l'Harmonie à présent rené.

Selifós en avait la mâchoire un peu pendante devant la beauté de cet arbre. Il paraissait constitué de cristal, un peu comme le château de Twilight qu'il eut croisé peu de temps auparavant. Et il ressentit également d'au plus près cette même magie blanche qui dégageait de cet arbre. C'était une aura extrêmement puissante. La dernière fois qu'il avait expérimenté une puissance de ce gabarit, c'était face à Discord lui-même. Et de cela, il ne savait quoi trop en penser. D'où pouvait bien venir cette magie qui lui était pourtant si familière ?

Luna aussi fut étonnée en voyant l'arbre en plein milieu des ruines. Mais elle fut plus étonnée encore en apercevant la grande cabane. Mais les plus ébahis furent la yack et l'étalon qui se trouvaient à l'intérieur pile à ce moment. Quand ces derniers sortirent de leur bâtisse rutilante pour aller à la rencontre des deux alicornes, Luna prit les devant.

"Laisse-moi leur parler, mon oncle. La pilule leur passera sans doute mieux si c'est moi qui leur explique."

Après leur avoir raconté ce qui fut décidé avec Twilight, que ce soit sur la marche à suivre ou les conditions à respecter pour gagner le droit de déplacer l'arbre, le poney vert lui répondit assez vite.

"On le sait, votre majesté. Les amies de Twilight nous avaient prévenus que l'arbre sera déplacé. Mais pour être tout à fait honnête, j'ignore si l'arbre l'acceptera."

"Il y a intérêt", répliqua Selifós. "Ce serait trop bête de laisser un château aussi chargé d'histoire totalement à l'abandon."

"Grandes alicornes avoir bien promis ?" voulut s'assurer Yona. "Seulement déplacer arbre ? Pas lui faire de mal ?"

"Nous l'avons promis à la princesse Twilight, telle aura été son exigence", le lui assura l'ex-princesse de la nuit. "Mais nous ne le déplacerons pas dans l'immédiat : Il nous faudra d'abord purifier la forêt de son mal avant de passer à cette étape."

"Et où avez-vous idée de le replacer après ?" demanda à nouveau Sandbar.

"Là où vous le désirez, du temps que ce ne sera pas sur l'ancienne propriété : c'est-à-dire l'entièreté de la clairière", lui répondit le grand étalon noir.

L'idée que l'arbre soit déplacé ne leur plaisait qu'à moitié aux deux compagnons ; ni même à leurs quatre autres camarades. Après tout, ce fut en ces ruines qu'ils s'étaient réellement rencontrés et qu'ils forgèrent leur amitié. Mais au moins, la consilience et la diplomatie des deux alicornes leur évitèrent de vivement contester leur motivation. Maintenant que le problème de l'arbre était arrangé, la jument nocturne amena son ancêtre plus profondément dans les restes du château.

"Il y a tellement de choses que moi et ma sœur avons égarées ici", lui raconta Luna tandis qu'ils arpentèrent le vestige. "Twilight et ses amies ont visité ce lieu à maintes reprises. J'espère qu'elles n'ont pas tout pillé."

Et elle eut un éclair de conscience, au fur et à mesure que les restes du château réanimait en elle de vieux souvenirs.

"Mon orgue !" Elle accourut tout d'un coup. "Suis-moi !"

Selifós ne faisait aucun commentaire, se contentant juste d'observer le nouvel environnement qui se dévoilait devant lui, et dont il était déterminé à redorer au goût du jour pour pouvoir y demeurer à l'avenir. Il fut agréablement étonné d'entendre de la bouche de Luna qu'elle possédait jadis un orgue en ces lieux.

Il la suivit donc jusque dans les sous-sols où ils finirent dans une large et spacieuse salle, autant en profondeur qu'en hauteur, avec les dimensions de l'intérieur d'une cathédrale. Cette salle tout particulièrement, semblait être la moins touchée par l'usure du temps. Si on ignorait les nombreuses fissures qui parcouraient le sol et les parois ; dans lesquelles s'épanouissaient de la mousse et des champignons parfois phosphorescents ; il était aisé de se figurer comment la salle de l'orgue pouvait être glorieuse durant les jours anciens.

Luna se précipita sur son instrument de musique fétiche avec le même empressement qu'un poulain sur son jouet favori. Elle souffla sur les claviers pour soulever l'épaisse couche de poussière qui grisait les touches blanches. L'orgue était couvert de toiles d'araignée et son ancienne propriétaire prit bien le temps de l'épousseter avant de jouer quelques notes.

Un fois cela fait, elle joua la gamme de Do majeur pour tester la sonorité. Et comme elle le pressentait bien avant d'entrer dans la salle, la mélodie était fausse. Comme un grésillement désagréable qui fit frémir de dégoût les oreilles des deux alicornes. Luna soupira.

"Mon orgue est complètement désaccordé."

Puis elle joua le La du milieu et à la place, elle entendit un Si. Elle appuya sur d'autres notes au hasard sur les deux différents claviers et certaines ne se contentaient pas d'être fausses, mais d'être presque inaudibles, voire totalement.

"Certains tuyaux sont même cassés." Elle se tourna en direction de Selifós. "Je crains que le château ne soit pas la seule chose qui devra-t-être réparé."

"Tout sera reconstruit et réparé, Luna. Même ton orgue", répondit-il. "Et je suis curieux de t'entendre jouer une fois que le château aura récupéré sa gloire d'antan."

"Tu aimes la musique, Selifós ?" lui demanda-t-elle toute curieuse, et aussi toute excitée à l'idée de voir ces beaux jours renaître. "Tu jouais d'un instrument de musique ?"

Une telle question rendit son aïeul heureux, car là encore ça lui rappelait les meilleurs souvenirs qu'il avait du passé ; bien avant que tout bascule...

"Je jouais de la harpe."

"La harpe ? Vraiment ?" dit-elle surprise.

"Oui", assura-t-il. "Et pas les petites lyres. Les vraies harpes."

Luna gloussa presque. "Amusant. Ce sont les juments en général qui jouent de cet instrument. Tu le sais, ça ?"

"C'est ma mère qui jouait de la harpe à l'origine", raconta-t-il simplement, sans répondre à la remarque. "Elle aimait en jouer à mes frères et sœurs, ainsi qu'à moi-même, pour nous aider à dormir quand on n'était que des poulains. J'aime la harpe : c'est un instrument très beau, autant à la vue qu'à l'ouïe, avec un aspect et un son très féériques. Alors j'ai voulu essayer. Ma mère s'est proposée pour m'apprendre à en jouer et... depuis, la harpe, et plus particulièrement la musique, sont devenues l'un de mes hobbys."

Luna exaltait intérieurement d'apprendre cette anecdote. "Juste par curiosité... combien tu avais de frère et de sœur ?"

Selifós devina que ça allait la subjuguer.

"J'ai eu cinq frères et sept sœurs", affirma-t-il. "J'étais le huitième de la fratrie."

Et évidemment, elle en fut surprise. Mais pas autant que Selifós l'avait prédit : elle avait anticipé un tel chiffre, s'étant attendue parfaitement à ce que les Skiá fussent une famille nombreuse.

"Ma mère aimait pouliner", justifia-t-il avec un simple sourire. "Les poulains, la grossesse, donner la vie, l'allaitement, regarder ses enfants grandir et s'épanouir... elle adorait ça."

"J'aurais aimé rencontrer tes parents", avoua Luna.

"Mes parents auraient été sous le choc s'ils te voyaient, Luna", avoua-t-il à son tour. "Ils seraient ébahis en réalisant ta parfaite ressemblance avec Loulou. Mais il aurait mieux valu que tu ne les rencontres jamais."

"Heu... pourquoi ça ?"

"Si t'avais vécu à mon époque... tu serais morte. Les Skiá, tout comme les Lux, ne toléraient pas l'existence d'alicornes de sang-mêlé. Leurs lois leur interdisaient le droit de vivre, et les condamnaient à mort s'ils venaient à naître."

Elle ne le montra pas, mais Luna en fut horrifiée. Pourtant, elle le savait que des alicornes comme elle n'avaient pas réellement leur place en son temps. Selifós le lui avait déjà dit et même expliqué pourquoi : tout ça dans un but d'eugénisme cruel.

"Mais mes parents auraient aimé te connaître, Luna", continua-t-il. "Et je pense qu'ils t'auraient acceptée telle que tu es, à cause des sentiments que je porte pour toi."

"Parce que je ressemble à ta femme, c'est ça ?"

"Oui... à cause de ça."

Le visage de la jument devint triste.

"Ai-je le mérite d'hériter de cet amour, Selifós ?"

"L'Amour, le vrai, est gratuit et inconditionnel", répondit-il. "Il ne nécessite aucun mérite."

"Prétends-tu donc que ton amour pour moi n'est pas réel ?"

"Où veux-tu en venir ?" dit Selifós qui ne semblait pas la comprendre.

Luna avait peur de lui expliquer de quoi elle en retournait. Elle craignait que ça puisse briser quelque chose chez son oncle et ainsi lui faire mal. Aucun mot ne sortit de sa bouche, juste un soupir mélancolique. Elle s'approcha de lui pour l'étreindre.

"Rien. Oublie ce que je viens de dire", finit-elle, indésireuse d'en parler.

Selifós lui renvoya volontiers ce câlin. La douceur du pelage et le crin soyeux et éthéré de Luna le relaxaient, l'apaisaient dans son étrange inquiétude naissante. Lui-même, apparemment, craignait de comprendre ce que sa nièce essayait de lui dire. Il n'y songea donc plus et se concentra sur son odorat, parfaitement serein en humant ce doux parfum de lavande qui émanait du crin de la jument. Il sourit.

"J'adore ton shampoing, Luna."

Elle eut envie de glousser. Cette délicieuse étreinte la réconforta également et son cœur, plongé dans cette joie de l'instant, se déchargea de sa peine.

"Continuons la visite du château, mon oncle", déclara finalement la jument nocturne. "Il y a plein d'autres choses que je veux te montrer."

Ils remontèrent tous deux jusqu'au rez-de-chaussée et Luna conduisit son oncle dans la bibliothèque du château, où elle constata avec frustration qu'au moins la moitié des livres qui devait normalement s'y trouver avait disparu. Sûrement Twilight qui s'était permise de fouiller l'endroit pour ramener les différents ouvrages dans son château respectif.

Ils passèrent notamment dans la salle où il y eut la première confrontation entre Celestia et Nightmare Moon. Luna s'en souvenait comme si c'était hier. Elle se revoyait là, devant les deux trônes, à se revendiquer comme étant la seule princesse digne de gouverner Equestria. Même si elle avait hâte de revenir vivre ici une fois le château restauré, il fallait qu'elle reconnaisse que Celestia avait raison : cet endroit était, et sera toujours hanté par de lourds traumatismes.

Selifós eut envie de visiter les anciennes chambres à coucher afin d'avoir une petite idée de l'apparence des lieux où il ira sûrement dormir. En poursuivant sa fonction de guide, la jument lunaire se rappela qu'il existait aussi toute sorte de salle cachée ou secrète. Une fois qu'elle lui avait montré les chambres à coucher d'elle et de sa sœur, elle l'emmena à une pièce dans laquelle elle avait l'habitude, avec Celestia, de se terrer pour passer du temps en privé ensemble.

Il s'agissait d'une espèce de salon qui se dérobait qu'à la condition qu'on déclenche un mécanisme qui déplaçait les murs et les étagères. Ce fut, non pas avec frustration, mais avec amertume cette fois-ci que Luna découvrit aussi cet endroit pillé par Twilight et ses amies. Pire encore, le journal des deux sœurs, à elle et Celestia ; dont elles avaient l'habitude de tenir un peu comme un journal intime ; avait également été subtilisé. Elle aura de nombreuses questions à poser à Twilight et cette dernière aura intérêt à se justifier, vu qu'elle n'avait prévenu, ni elle, ni sa sœur, qu'elle avait récupéré leur journal pour son propre compte.

Quant à Selifós, plus il explorait les ruines, plus il parut satisfait, s'imaginant très bien comment ce lieu avait pu être magnifique il y eut mille ans. Le fait même qu'il existait des passages dérobés et des salles secrètes l'enchantèrent. Il fut plus que déterminé à redonner un coup de neuf à cette résidence et d'y demeurer pour une longue période.

Une fois la visite achevée, Selifós ne perdit pas de temps à encourager Luna à débuter immédiatement le nettoyage de la forêt Everfree. Ils s'installèrent temporairement sous l'autorisation de Twilight dans son château de Ponyville à partir duquel ils purifièrent la forêt.

Au bout de quatre jours d'intenses travaux à laver la forêt du mal qui l'infectait, ils atteignirent enfin leur but. Toutes plantes envahissantes, dangereuses et à l'intelligence malveillante furent totalement détruites. Les timberwolves cessèrent d'exister. Les nuages devinrent plus dociles. Et bien des créatures, aussi bien magiques qu'agressives, comme les cockatrices, émigrèrent en majorité ailleurs. Ainsi, la forêt Everfree ne devint plus dangereuse pour qui que ce soit, maintenant aussi inoffensive que n'importe quel bois ordinaire. Ce fut une forme de dette qui permit aux deux Skiá de rembourser les quelques habitants de Ponyville retrouvés avec une marque étrange au cou.

Les jours qui suivirent, il y eut un incident de grande ampleur à Ponyville : un autre monstre égaré arrivé en ville par hasard et qui s'était mis à agresser les habitants. Selifós et Luna profitèrent de leur présence sur les lieux pour résoudre eux-mêmes le problème. En général, Twilight et ses amies géraient ces soucis par elles-mêmes. Mais comme les temps changeaient ; que Twilight fut devenue princesse et que ses amies furent éparpillées un peu partout aux quatre coins d'Equestria, elles n'avaient pas pu s'en charger personnellement.

Quand elle eut ouï dire de ce qu'il s'était passé là-bas, Twilight trouva enfin une idée géniale pour permettre un accord entre les ponyvilliens et Selifós. Se rappelant que Ponyville était une ville bizarre, avec des habitants à la personnalité aussi diverse qu'excentrique, avec également cette fâcheuse tendance à s'attirer des incidents gros comme petits assez couramment, elle avait alors proposé à Selifós de protéger Ponyville de ces menaces en échange de gagner une gratitude et un certain salaire auprès des villageois. L'ancien Skiá, en même temps que Luna, accepta le contrat, tout comme les ponyvillien qui demeurèrent néanmoins sur une posture plutôt divisée, comme quand ils furent informés de la reconstruction du château des Deux Sœurs. Mais on s'habitue à la douche froide.

Ensuite, Selifós attendit quelques semaines pour profiter du bon moment, cet instant où toute Equestria aurait un boum de conscience sur le lointain passé du monde, à un tel point qu'elle ne serait plus obnubilée sur le fait qu'il soit un buveur de sang.

Et comme il était toujours au centre de l'actualité, il entreprit ; entre les diverses conférences avec des historiens comme avec des entretiens privés sur la genèse du monde avec la princesse Twilight ; de mettre en enchère ses sept Skiá d'or. Et ce fut une merveilleuse victoire pour lui comme pour Luna car si un Skiá d'or avait en vérité la valeur approximative de quatre cents milles bits, ils étaient parvenus à les revendre à des musées, à des universités, à la communauté scientifique ou à des collectionneurs de pièces rares au centuple : jusqu'à presque dix millions de bits pour le total. Luna était aux anges : la restauration du Château des Deux Sœurs allait pouvoir enfin commencer, après cinq semaines d'attente depuis l'annonce que Selifós lui avait faite.

L'ancien Skiá de même semblait plus que simplement excité. Car dix millions étaient plus que la somme nécessaire pour faire appel à tous les moyens sus-demandés pour reconstruire le château. Ce fut la meilleure affaire qu'il eut jamais menée de toute sa vie. C'est le meilleur marché de toute l'histoire des marchés... et peut-être même au-delà. Luna et Celestia n'auront même pas eu besoin de le soutenir avec leurs propres économies finalement.

Et ainsi le chantier débuta sous la supervision de Selifós et Luna. Cette dernière avait un souvenir très clair de ce que fut le château autrefois et dessina même des croquis architecturaux du bâtiment ainsi que l'emplacement naturel des pièces, communes comme secrètes, en fonction des étages. Une bonne collaboration fut faite avec les ingénieurs.

Et Selifós, qui avait un peu la folie des grandeurs, entreprit un investissement supplémentaire dans le but d'agrandir la flèche du château pour cinquante mètres d'altitude additionnels afin que l'édifice puisse être aperçu depuis Ponyville, Cloudsdale et même Canterlot – Mais aussi et surtout pour que le Château des Deux Sœurs soit assurément plus grand que celui de Twilight – Qu'il l'avoue ! – ; ainsi qu'un escalier en colimaçon pour atteindre son sommet et avoir une vue panoramique de la région, donnant ainsi le sentiment d'avoir toute Equestria à ses pieds. Oui, vous pouvez le dire, la mégalomanie a encore frappé.

Et enfin, l'année d'après, la résidence fut achevée ; une copie presque fidèle des souvenirs de Luna. Et comme l'avait voulu Nightmare Moon, la ressemblance avec son propre palais au sein des rêves de sa jumelle était frappante. Celestia, qui avait quitté l'hôpital comme sa chaise roulante depuis maintenant plusieurs mois se réjouit avec sa cadette et son aîné du résultat final.

Cela faisait tout drôle pour elle comme pour Luna de visiter leur château maintenant remis à neuf. Bien que ce dernier possédât des différences par rapport à ce qu'il fut jadis à l'échelle du détail, ça en restait au moins une réplique assez fidèle. À un tel point qu'elles avaient eu la sensation d'être remontées dans le temps. Elles se croyaient chez elles, à seulement quelques jours avant le début de l'exil de Luna. Sauf que cette fois, personne ne sera exilé.

Tous les poneys qui en avaient l'opportunité et l'intérêt prirent également le temps de jeter un coup d'œil à cette nouvelle et mythique résidence au beau milieu de la forêt Everfree, maintenant devenue plus paisible et hospitalière qu'à l'accoutumée.

Luna, heureuse de retrouver son chez-soi, prit le choix de demeurer entre ces murs au côté de Selifós de manière permanente. Celestia, réalisant que l'impensable avait finalement eu lieu, avait progressivement changé d'avis sur son intention de retourner l'habiter ou non. Bien évidemment, la villa de Silver Shoals restait en leur possession en tant que résidence secondaire. Et puis c'était bien de pouvoir se dépayser de temps en temps en se rendant au bord de la mer dans l'une des plus belles villes d'Equestria.

Sur un autre plan, Twilight avait décidé de renoncer au contrôle du soleil et de la lune, ainsi qu'à la garde des rêves. Celestia lui avait fait remarquer que rien ne l'empêchait de fabriquer une seconde amulette. Mais comme pour Selifós il était hors de question qu'une « alicorne aux fausses ailes » revendique la possession de la magie de sa famille puisque ça ne lui appartenait pas ; et de Luna qui avait dit que si une garde des rêves il y avait, elle préférerait s'en charger elle-même – et quand l'envie lui prenait elle le faisait vraiment –, elle ne retrouvera plus jamais l'opportunité d'user de la magie lunaire. Twilight estimait ridicule de fabriquer une seconde amulette, bien qu'elle en soit capable, juste pour pouvoir contrôler le soleil à la place de Celestia seulement.

Mais bien que comprenant pourquoi, l'alicorne solaire lui recommanda tout de même de continuer à exécuter ses anciennes charges, ne serait-ce que pour les besoins de la célébration du solstice d'été. La princesse de l'amitié accepta au final, ayant complètement oublié ce détail. Cependant cette célébration aurait eu plus de sens si elle contrôlait également la lune. Mais malheureusement pour elle, Selifós ne l'entendait pas de cette oreille ; et à moins que le solstice d'hiver serait lui aussi célébré, avait-il précisé, il ne se souciait guère de cette fête, et qu'il n'y participerait jamais.

Mais Twilight restait largement satisfaite de la situation comme pour la plupart de ses amis. D'une part, elle allait enfin reprendre un rythme de sommeil décent. Et de l'autre, même si ne plus compter Selifós comme un problème eut entraîné une vague de contestation depuis désormais un an, cette désapprobation concernait avant tout de grands notables. Les citoyens, eux, gagnaient davantage en curiosité qu'en crainte.

Surtout que Selifós trouvait d'autres arrangements avec Twilight pour alléger la situation : par exemple en privilégiant le sang en poche plutôt qu'en partant à la chasse par exemple, via les banques du sang. Et même si des poneys pouvaient encore se plaindre, lui et Luna continuaient d'affirmer qu'une morsure ne faisait pas mort de poneys. Ils ne tuaient personne, ne s'attaquaient à aucune proie ayant une santé fragile, évitaient de mordre plus de deux fois le même poney dans un laps de temps court...

En plus clair, ça aurait pu être bien pire. Grâce à Twilight et ses amis qui recherchaient toujours plus de solutions avec Selifós et Luna, la protestation des poneys n'atteignaient pas des niveaux critiques avec un potentiel usage de la violence. Petit à petit, ils apprenaient à vivre avec. Selifós, Luna ainsi que Twilight et ses alliés firent de leur mieux pour permettre cette adhésion et au bout de quelques mois, les ponyvilliens, puis progressivement le reste d'Equestria, parvinrent à intégrer Selifós auprès d'eux.

 

Et celui-ci fut heureux que tout cela trouva une fin qui puisse convenir à peu près à tous. Car ce jour-ci, près d'un mois suivant la terminaison du château, il pensait à tout autre chose que les ennuis des équestriens. Il projetait ces avances auprès de Luna depuis bien longtemps. Et il se dit qu'après tous ces moments passés ensemble, il serait peut-être temps de venir les lui déclarer.

Une nuit, bien après passer les douze heures du soir, il vint à elle avec la tête remplie d'intention à l'égard de cette jument. Il la trouva là, dans la bibliothèque, en train de se repaître les yeux d'un ouvrage. Depuis la reconstruction du château, ils s'étaient tous deux engagés à re-remplir les étagères qui avaient été à moitié vidées par Twilight, il y eut maintes années. Et nyctalope comme elle avait toujours été, elle lisait sans chandelle, dans ce lieu sombre avec les lueurs de la lune et des étoiles pour seul éclairage.

Elle décrocha son focus du livre quand Selifós arriva auprès d'elle. Luna parut joyeuse et sereine du point de vue de Selifós ; avec ce joli sourire... Et elle lui demanda simplement, avec une voix juste heureuse, sans lui laisser le temps de parler en premier.

"Tu as besoin de quelque chose, mon oncle ?"

Comme elle se leva de son siège après avoir placé son marque-page, Selifós s'accroupit puis saisit son sabot dans les siens. Puis il déposa un long baiser dessus. Un baiser dans lequel il incarna toute son admiration, son amour et son don de soi pour cette jument qu'il désirait en tant que princesse de son cœur.

Luna fut surprise par ce geste assez inattendu mais ne reprit pas sa patte tout juste subtilisée par l'alicorne qui lui faisait face. Et elle se demanda, espéra même, craintivement, s'il ne s'apprêtait pas à faire ce que lui évoquait cette posture.

"Luna, ça fait bien longtemps que je rêvais de te demander ça et maintenant, je crois qu'il est l'heure pour moi de te l'annoncer", annonça-t-il après avoir décollé les lèvres de son sabot.

"De quoi il s'agit ?" lui dit-elle avec un rictus neutre.

"Luna, je désire t'épouser... devenir ton mari", déclara franchement Selifós. "Accepterais-tu en retour l'honneur de devenir ma femme, ma choisie, mon lys ?"

Luna fut subjuguée... et exaspérée aussi... même si elle ne le montrait pas.

Enfin, fit Nightmare Moon comme si elle était à bout de patience. Je me demandais quand est-ce qu'il allait nous demander en mariage.

Nightmare Moon avait parfaitement vu juste. Luna avait pressenti que ce jour – enfin... cette nuit – arriverait. En fait, elle le savait depuis que Selifós lui eut révélé qu'elle était la sosie de Loulou, sa femme défunte. Elle avait ressenti que son oncle ne s'arrêterait sûrement pas là, à son grand désarroi.

Son cœur tambourinait comme pas possible et la chaleur envahissait ses entrailles, parce que même si elle n'avait pas l'intention d'accepter, il existait encore dans le fond de son cœur le souvenir amoureux qu'elle avait de lui.

Selifós se releva pour se remettre au niveau de Luna, mais garda le silence. Attendant une réponse de la part de la jument qu'il avait choisie. Cette dernière pensa longuement et craignait les conséquences de refus. Car tout ça, elle devait le justifier pour que son oncle redescende les sabots sur terre, qu'il arrête de tourner en rond avec cet amour perdu. Et ça allait lui faire mal. Très mal.

"Selifós ?"

"Oui ?"

"Ai-je vraiment du mérite à recevoir cet héritage ?"

"Pardon ?" ne comprit-il pas.

"Ton amour pour moi est-il bien le mien, Selifós ?"

Le pauvre était complètement confus. Il aurait préféré un oui ou un non, avec si possible une justificative. Répondre à sa demande par une question, et en plus une question qui remettait en doute ses raisons de la demander en mariage le prit totalement au dépourvu.

"Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? T'acceptes, oui ou non ?"

"Ça dépend de ta réponse à ma question. Est-ce que tu m'aimes vraiment ?"

"Douterais-tu..." fit-il peu sûr de lui, et surtout peu sûr d'elle. "De ma légitimité à t'épouser, Luna ?"

Elle perdit patience devant un étalon un peu lent d'esprit.

"Non, Selifós, je ne doute pas de ta légitimité à m'épouser !"

"Alors c'est quoi le problème ?" dit-il calmement, mais confusément, devant la jument qui s'emportait un peu.

Le problème, c'est qu'elle ne peut pas dire oui, pensa avoir compris Light.

Comment ça, elle ne peut pas dire oui ?

Écoute-la.

"Selifós. Dis-moi pourquoi tu m'aimes", le pressa Luna.

"..."

Étrangement, il ne sut pas quoi répondre. Il avait lui aussi chaud dans son propre corps, comme brûlant. Comme si... comme si ce qu'elle lui demandait était de l'ordre de l'existentiel. Il avait peur de préciser sa raison car il n'en voyait qu'une seule. Et par intuition, il savait que ça ne plairait pas à Luna.

"Parce que... parce que tu es ma femme."

"Mais je ne suis pas ta femme, Selifós ! Loulou est morte depuis longtemps !" répliqua-t-elle comme désespérée.

"Non. Tu n'es pas morte, Loulou !"

"Et ne m'appelle pas Lulu ! Seule 'Tia a le droit de m'appeler de la sorte !"

"..."

"Réveille-toi, Selifós, par pitié. Loulou est morte", trembla-t-elle presque dans son chagrin naissant. "Je ne suis pas celle que tu aimes."

"..."

"Réponds-moi en toute honnêteté, Selifós. Si je n'étais pas la sosie de Loulou... si je ne lui ressemblais pas... aurais-tu eu la même motivation à m'aimer et m'épouser ?"

"..."

"Est-ce que tu comprends enfin pourquoi je ne peux accepter ?"

"... ...Oui... je comprends... mais dis-moi aussi, Luna... Qu'est-ce que tu perdrais à m'épouser ? À ce que je sache... tu es heureuse à mes côtés... tu me l'as même avoué plusieurs fois."

"Je ne peux pas épouser un étalon qui ne se sert de moi que comme d'un intermédiaire pour en aimer une autre ! Ce serait une forme d'infidélité et ce ne serait pas sain ! De même, ce n'est pas un mari que je recherche à travers toi, mais un oncle sain d'esprit qui ne se laisse pas bercer par des illusions !"

"..."

Luna le bouscula un peu brutalement, alors que ses joues se crispèrent dans les émotions soudaines. Elle enchaîna rapidement.

"Et c'est aussi pour toi que je le fais, Selifós ! Si je t'épouse, tu ne pourras jamais finir le deuil de ta femme. Et tu continueras d'avoir mal. Tu ne peux pas négocier sa mort juste en me mariant. Je ne veux pas vivre ça, et toi-même tu ne le devrais pas !"

"..."

"En toute vérité, je te le dis, Selifós : j'ai pitié de toi. Tu es une âme brisée qui poursuit des chimères. Cette optique de créer un monde de paix universelle à travers un gigantesque rêve n'est en fait pour toi qu'un moyen pour récupérer ces jours heureux qui ont disparu dans le trépas de Loulou. Sa mort t'a complètement détruit et tu es encore en train de faire son deuil aujourd'hui. Les tiens avaient peut-être raison finalement... avant de te bannir sur la lune... de dire que tu es devenu complètement fou. Je ne peux pas épouser un fou, Selifós... ou je risque de le devenir moi-même."

"..."

"Sa mort t'a plongé dans la folie... et je voudrais tant que tu sortes de cette folie. En fait... Selifós... tu es mort depuis longtemps. Tu es mort en même temps qu'elle et maintenant, tel un esprit errant, tu ne cesses de la rechercher."

"..."

Luna sanglota quelques coups dans ses pensées qu'elle retenait depuis bien trop longtemps. "Tu t'es toi-même emprisonné dans un rêve : celui de poursuivre le vent. Je désire que tu t'en libères... d'une manière ou d'une autre. Rejoins-la ou... délie-toi d'elle, je ne sais pas... Mais s'il-te-plaît... ne reste pas bloqué dans cette impasse. Ne commets pas la folie de m'épouser : ça te détruirait encore plus."

Face à l'avalanche de vérité, Selifós resta coit. Sa bouche était close et lui-même ne bougeait pas. Comme s'il était bloqué dans le temps. Il ne clignait même pas des yeux, immobiles comme ceux d'une statue. Il fut si amovible, si figé, que ça en devenait presque effrayant... inéquin.

Luna soupira de chagrin pour ce parent qu'elle avait appris à aimer, avant de s'essuyer le coin des paupières qui eurent failli verser quelques larmes. Elle ignorait si cela suffisait pour crever l'abcès, mais elle espérait que ce qu'elle avait compris et dit de lui le ferait relativiser ; et surtout lui faire comprendre... comprendre que tout ce qu'il faisait... était déraisonné... fou.

Et elle partit. Elle passa derrière lui pour quitter la salle, songeant peut-être à voir Celestia qui en ce moment-même se trouvait à Silver Shoals ; non pas parce qu'elle avait refusé de vivre au Château des Deux Sœurs, mais seulement parce qu'elle préférait la mer à la forêt, et qu'elle avait seulement décidé d'y séjourner quelques jours.

Elle stoppa net dans sa marche après avoir mu quelques mètres. Puis elle se retourna pour regarder une dernière fois Selifós. Et ce dernier n'avait toujours pas débité un seul mot. Il n'avait même pas bougé. La machinerie fut si forte et bruyante dans son esprit que son corps semblait avoir complètement oublié comment se mouvoir. Il ressemblait plus à une statue qu'à un vrai poney. Et le fait qu'il soit pourtant constitué de chair et d'os le rendait tout simplement surréaliste et angoissant.

Luna sourit faiblement.

"Tu sais, Selifós, pour être honnête... je suis jalouse de Loulou. Tu as été prêt à sacrifier ta vie pour elle... Tu as voulu révolutionner le monde en lui apportant la paix éternelle, et ce à travers d'un rêve dans lequel tu espérais peut-être pouvoir la retrouver, et ce afin de lui rendre un ultime hommage... et tous ces actes de tendresse et d'amour que tu m'offrais à chaque instant passé ensemble, était sûrement son quotidien à elle... Sa mort t'a tellement détruit et traumatisé que tu en es devenu un étalon brisé... Et même des milliers et des milliers d'années après sa mort, tu vis encore son deuil... tu souffres encore de sa perte... "

Selifós n'avait ni bougé, ni prononcé un traître mot.

"Je n'ose même pas imaginer avec quelle force tu devais l'aimer pour en arriver là. Moi-même j'ai goûté à cet amour à peine quelques jours et j'en étais totalement ivre. Je suis tombée amoureuse si vite de toi que... " Elle releva les yeux vers lui. "J'aurais aimé être ta femme, Selifós... Tu devais être un merveilleux mari... "

"..."

Et Luna se tourna à nouveau, et cette fois définitivement.

"Si tu me cherches, je suis partie rejoindre ma sœur à Silver Shoals. Et s'il-te-plaît, reviens à moi quand tu seras clairement réveillée. Aurevoir... je l'espère."

Et elle fut partie.

Ce fut en ouïssant la porte claquer une vingtaine de mètre plus loin que Selifós se défigea enfin. Mais sa première réaction ne fut pas de regarder la porte par laquelle Luna fut sortie, bien au contraire.

Il survint comme une espèce de sifflement venant de sa bouche... alors qu'il se recroquevillait sur lui-même. Ce sifflement se mua en un autre mais répété, puis il se mua en des sanglots. Il avait tenu du mieux qu'il put pour ne pas s'effondrer devant la jument dont il était obsédé depuis un an.

Il faillit perdre l'équilibre dans son désarroi, ce dernier ayant brisé le barrage qui évitait l'inondation de ses lamentations sur lui-même. Et ainsi il s'accouda à la table... s'assit... et là il pleura abondamment... contre le bois de la table... avec chagrin... avec douleur... avec force... avec torture. Il pleura jusqu'à presque suffoquer dans ses propres sanglots qui se muèrent quelque fois en hoquet. Ses joues se couvrirent de larmes bouillantes qui rendirent ses joues incandescentes comme la braise... bouchèrent son nez... et emplirent, de sa tête jusqu'à son être, en passant par son cœur chaud et brûlant comme la fournaise d'un incinérateur, d'une infâme souffrance qui ne cessera point de le tourmenter pendant des heures, et des heures, et des heures.

Comment cela avait-il pu lui échapper ?

Loulou est morte... Pensa-t-il, comme il était incapable de parler, peinant à respirer.

Nightmare Light n'avait absolument rien à lui répondre. Autant que ce soit pour l'épauler que l'insulter pour sa bêtise. La seule chose à faire, et ce qui convenait probablement le mieux, était de garder le silence en attendant que ça passe.

Ainsi il se lamenta, la tête plongée dans ses pattes comme dans les propres larmes qu'il buvait afin de ne pas se noyer dedans... s'il ne l'était pas déjà avec toutes ces émotions. Luna avait raison : il n'avait jamais réussi à accepter sa mort. Ça l'eut rendu complètement fou comme ils le disaient autrefois... comme elle le disait si bien... Quand celle que vous aimiez et qui vous aimait en retour vous disait une telle chose... dans un tel contexte... comment ne serait-ce qu'oser un peu relever la tête ? Une telle humiliation... une telle misère...

Jamais il ne pourrait y avoir de paix pour lui, aussi longtemps qu'il ne parvenait pas à enterrer tout ça. Et si cette guerre interminable n'était pas à cause de la haine ou de Discord, mais juste parce qu'il était cinglé ? Comment cela avait-il pu lui échapper ? Comment avait-il pu être assez aveugle ? Qu'est-ce qu'il reste de lui maintenant ?

Il profita que les vagues de chagrin cessèrent de le harceler pour se lever et s'asseoir à même le sol... adossé contre les étagères. Si ses larmes lui offrirent un instant de répit, ses sanglots le poursuivirent dans la tentative de bloquer son souffle.

Il en avait marre... juste marre... Ce qui fut sortis de la bouche de Luna, personne ne le lui avait jamais dit avant elle. Elle lui avait fait prendre conscience qu'en réalité, il n'était que fou depuis le début. Tous ces millénaires... écoulées et perdues pour ça... ? Quelle idiotie...

Il fallait en finir... Il voulait en finir...

Il invoqua une lame. Une simple lame qu'il regarda avec intérêt, tristesse, et avec la plus forte amertume qu'il n'eut jamais goûtée, même en vingt-mille ans d'existence. Le Nightmare de Selifós perçut immédiatement ce que son jumeau avait l'intention de faire.

Celui-ci n'avait même plus la force de raisonner, tellement sa pensée fut balayée par ces émotions brutales. Jamais il ne pourra récupérer sa femme. Jamais il ne pourra accomplir ce qu'il avait initié depuis le début. Marre de tous ces cauchemars... marre de tout ce passé... marre de cette souffrance, de ce combat insensé... marre de vivre. Juste se libérer. Retrouver Loulou quelque part dans le néant... avec tout le reste de sa famille... et ces connards de Lux aussi... et aussi ces enfoirés d'humains... De l'autre côté, on retrouvait autant nos amis que nos ennemis. En fait, la mort n'était pas si différente de la vie quand on y pensait.

Non... non... c'est juste stupide. Si ce n'est pas différent, alors à quoi bon en finir ? Mieux vaut se libérer tout de suite et laisser tout ça derrière. Il n'avait plus peur de rien à présent. Il avait juste peur d'une chose, ce fut que sa trop longue vie brisée en mille éclats continue de s'allonger, étirant encore ainsi sa douleur.

Selifós... lui demanda Light très inquiet. T'es sûr de vouloir faire ça ?

J'en ai marre, Light, agonisa-t-il au fin fond de son âme, pâle comme un linceul. J'en ai marre... j'en ai marre...

Et Luna ? Et Celestia ? Comment réagiront-elles quand elles te retrouveront ?

Ses sanglots reprirent de plus bel, comme ses pleurs s'intensifièrent.

Je ne me libérerai jamais... J'en ai marre, Light... je n'en peux plus... il faut que ça cesse...

Avec la lame qu'il eut invoquée, il transperça son avant-bras avec la pointe. Il eut extrêmement mal alors que sa dague lui tailla les veines. Mais il n'arrêta point sa mutilation. Cette douleur intense lui fit oublier sa vraie souffrance. Quelle joie éphémère.

Sans retirer la lame, tout en la pressant fortement à l'intérieur de son membre s'engourdissant déjà, il approfondit encore la plaie puis découpa toute sa patte en longueur jusqu'à atteindre le boulet. Il grinça des dents pour tolérer la douleur, comme pour supporter la jouissance de son anticipation à être enfin libre. Et il retira la dague.

Dans cet effluve de sang qui coula de son bras ouvert, il demanda à Light.

À ton avis ? Qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté ?

Tu sais très bien ce qu'il y a de l'autre côté, Selifós : Il n'y a rien. Papa et maman nous avaient prévenus.

"Papa et maman..." couina-t-il dans son chagrin.

Et comme il le fit avec son premier membre, il entailla sa deuxième patte, hachant ainsi de nouvelles veines. Au moins, dans le vide, il ne souffrira pas. Il laissa tomber le couteau sur le pavé et mourut ainsi, se vidant petit à petit de son sang.

Et Luna qui t'implorait de ne pas avoir de pensées suicidaires...

Light, la ferme !

J'essaie de te sauver la vie, Selifós. Tu le sais, ça ?

Si tu voulais me sauver la vie, tu m'aurais empêché de me tailler les veines.

Nightmare Light soupira.

Luna se culpabilisera quand elle apercevra ton cadavre. Tu te fiches de ça peut-être ?

Il fronça des sourcils.

Oui. Évidemment que tu t'en fiches, finit-il par ajouter. C'est vrai que comme elle l'a dit, tu ne l'aimes pas vraiment. Donc ça s'explique.

La ferme !

Il se redressa et compressa ses plaies profondes avec sa magie pour bloquer l'hémorragie.

Ça va ! J'ai compris ! J'arrête...

Enfin, tu fais preuve d'intelligence.

Light, la ferme.

Très difficile de marcher avec des blessures aussi profondes dans les deux pattes avant. Il vacilla comme sa tête tourna, pour chercher un truc qui servirait à bander ses plaies. Il ne trouva pas assez de concentration pour utiliser un quelconque sort de soin avec la douleur qui crispait ses membres.

Mais hélas, la bibliothèque n'était pas le meilleur endroit pour trouver un bandage. Et il avait déjà perdu une grande quantité de sang. La douleur comme l'exsanguination le firent sombrer petit à petit dans l'inconscience. Même simplement invoquer des bandages dans son état était impossible. D'étranges mouches voletaient dans ses yeux, et il s'effondra.

Non... je... je refuse de mourir... pas maintenant...

Il employa toute sa force possible pour maintenir la compression. Il évita de ramper pour ne pas gaspiller trop d'énergie. Et il réfléchit à vitesse grand V, si jamais il y avait quoique ce soit dont il pourrait se servir pour survivre. Mais il ne voyait rien de potentiellement providentiel. Ou Luna peut-être ? Elle n'avait quitté la pièce il n'y eut qu'assez peu de temps encore. Est-ce qu'elle pourrait l'entendre ?

"Luna... ! Aide-moi... !"

Il criait au plus fort mais faible comme il fut, il n'était pas sûr d'avoir causé un écho suffisamment audible.

"Luna... "

Il entendit soudainement des claquements de sabot derrière lui qui montaient en crescendo, signe qu'un poney s'approchait. Il tomba toujours plus bas dans l'inconscience et perdit à son effroi l'emprise qu'il avait sur ses blessures. Elles se remirent à couler à flot.

Il prit le temps de se tourner avant de s'évanouir totalement, et peut-être mourir. Étrange. Il observa ce poney s'avancer vers lui. Au sol, il ne vit que les sabots de son potentiel sauveur : des sabots noirs. Mais ça ne pouvait pas être Luna : cet inconnu avançait depuis l'opposé de l'entrée par laquelle la jument lunaire l'eut quitté.

Qui pouvait-ce être, alors ?

 

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Au loin, Luna volait en direction de Silver Shoals. Elle n'avait pas perdu de temps à partir, songeant encore à tout ce qu'elle avait révélé à Selifós, toutes ces pensées qu'elle eut gardées en son cœur depuis maintenant bien trop longtemps.

Tard ainsi dans la nuit, tout était fermé. Prendre le train ne lui aurait coûté que trop de temps car les chemins de fer actifs se raréfiaient à la tombée de la nuit. Voilà la raison qui la poussa à rejoindre sa sœur par les airs, juste en volant. Et elle espérait atteindre sa destination au petit matin, au moment où Celestia prendrait le petit-déjeuner.

C'est une bien belle opportunité que tu as perdue là, Luna, lui fit remarquer Moon

Quelle opportunité ? Pensa Luna en réponse, les regrets hantant encore sa conscience.

La jument de cauchemar fut surprise que sa jumelle n'eut pas immédiatement compris où elle voulait en venir. Celle de gagner un mari.

Tu aurais accepté, toi ? Lui dit-elle alors qu'elle resongeait à son propre choix.

Non merci : je n'ai pas besoin d'étalon pour me sentir plus intelligente. Toi-même tu me suffis. Lui répondit l'autre. Pour ton salut par contre, je pense que oui. Un étalon comme lui aurait tout à fait pu combler cette solitude qui te hantait autrefois. Je sais combien tu te sens bien auprès de lui. Je répugne déjà assez à l'idée de laisser un étalon te toucher. Si un étalon est digne de toi, alors il doit aussi être digne de moi : gagner mon respect. Selifós n'a pas seulement gagné mon respect le plus profond, mais aussi mon admiration. Je pense sincèrement qu'il est l'étalon idéal pour toi, le seul qui a assez de mérite pour nous couvrir. Et... je sais aussi combien tu aimes les enfants, Luna. Et je sais aussi...

...

Que tu souhaites secrètement devenir mère.

Tais-toi, Moon.

Le Nightmare rigola, moqueur. N'aie pas cet air fuyant, Luna. Je te connais mieux que toi-même. Je connais tous tes désirs et tes fantasmes. Je sais combien tu as envie de lui, et je te comprends. Il est beau garçon, bien bâti, sans l'être trop... avec une belle carrure... et il n'a plus cette maigreur depuis qu'il a touché à la cuisine de 'Tia. Il a de la force et de la dignité, de la stature... marche avec une telle assurance... il est entreprenant, protecteur... aimant... attentionné envers toi... pas étonnant qu'il soit parvenu à te séduire avec toutes ces vertus... C'est un étalon. Un vrai.

Luna n'avait pas le cœur à plaisanter. Même si Moon voyait juste en énumérant tout ce qui l'attirait chez Selifós. Si ce dernier n'était pas son oncle, elle se serait peut-être même permise une relation plus aventureuse avec lui.

S'il-te-plaît, Moon. Arrête.

Cette dernière rit une nouvelle fois, et de bon cœur. Ne fais pas attention à ce que je dis. J'aime te taquiner.

Je ne suis pas d'humeur à rire, Moon. Lui répondit Luna avec fermeté. Je ne pouvais pas accepter sa demande : il en aime une autre et il est intéressé par moi uniquement parce que je lui ressemble.

Et alors ? Tu aurais pu juste en profiter, lui susurra sa face sombre.

Certes. Mais ce serait égoïste et malhonnête. Je l'aime et veux lui rendre justice en lui montrant pourquoi il ne peut pas m'épouser.

Oui, oui... mais ce que tu lui as dit... as-tu réfléchis aux effets que ça pourrait avoir sur son mental ?

Selifós est solide comme un roc. Je sais que je lui ai fait mal et qu'il a très probablement pleuré après que je l'ai quitté mais c'était nécessaire. Il y survivra.

Et si non ? douta Nightmare Moon.

Luna stoppa et fit du vol stationnaire, comme interrompue par la défiance de sa jumelle sombre.

Pourquoi il n'y survivrait pas ? Il a survécu dix-mille ans sur la lune, des millénaires dans la pierre et au Tartare, à la mort de ses parents, au massacre de sa famille, à toutes les horreurs des guerres passés et auxquelles il a participé... donc pourquoi il ne survivrait pas à ça ?

La mort de sa femme l'a totalement annihilé à ce que j'ai compris. C'est ce qui l'a le plus détruit. Se justifia Moon. Lui refuser ton sabot et lui rappeler ensuite que sa femme est morte et que tu n'es pas Loulou... à quelqu'un qui a justement vu sa vie s'effondrer à cause de ça... était-ce un choix judicieux d'après toi ?

Luna hésita plusieurs secondes. ... ... ... Il n'y avait aucune solution plus douce.

Et elle reprit sa course aérienne.

 

***************************************************************************

 

Le lendemain, alors que l'échange des astres ne tarderaient plus, les premières lueurs de l'aurore visibles au loin, un étalon qui avait tenté un suicide s'éveilla peu à peu, en plein cœur de son château.

Selifós reprit conscience bien plus vivement quand il réalisa qu'il était toujours en vie. Il n'avait jamais été aussi heureux de ne pas être mort. Il avait changé d'avis et semblait satisfait de voir que malgré sa bêtise, il eut pu s'en tirer encore une fois.

Sur ses pattes se trouvèrent des bandages assez épais, un peu humides à certains endroits à cause de son sang. Et il reprit en compte qu'il avait été sauvé par cet étrange visiteur imprévu. Il releva les yeux et le vit enfin, assis sur un tabouret, l'observant se réveiller, silencieusement.

"Tu as de la chance que je sois arrivée à temps, Selifós", lui dit ce poney avec un sourire bienveillant.

Son visage parut très familier aux yeux de l'ancien Skiá.

"Mais... qu'est-ce que... " Il se pressa pour se relever. L'autre en fit de même pour lui faire face et à son niveau.

"Comment tu te sens ?"

"... ... ... Maman... ?" dit-il éberlué.

Selifós crut halluciner. La jument qui lui fit face, de même taille que lui, une alicorne toute noire de poil et le crin évanescent et profond riche en étoile et nébuleuse, était presque le portrait craché de Luna. Il fallut sans se surprendre, reconnaître que chez les Skiá, à cause de la consanguinité, les poneys possédaient une apparence très homogène. Mais non, il ne rêvait pas. Après avoir vérifié une seconde fois ses sabots pour s'assurer qu'il était dans la réalité, cette jument, qui qu'elle soit, paraissait être sa mère.

"..." Sa « mère » ne disait rien, se contentant de le regarder juste avec un simple sourire, attendant une quelconque réaction de la part de l'étalon.

"Non... tu n'es pas ma mère", dit Selifós tout d'un coup furieux.

"Non, je ne le suis p– " Elle fut violemment agrippée à la gorge.

"Comment oses-tu prendre l'apparence de ma mère, Discord ?!" hurla-t-il, furax. "Moi qui ai pourtant enfin réussi à achever son deuil, comment oses-tu la faire sortir de sa tombe ?!"

Le cou fermement serré, elle se débattit en vain, sans dégager son regard de celui haineux de Selifós.

"Tu... te trompes..." étouffa-t-elle. "Je n... ne suis pas Disc... "

Il la frappa, tel un plaquage, contre les étagères derrière lui. Le choc fut si fort que ces dernières tremblèrent, secouant au passage les livres dont deux tombèrent au sol.

"Menteur !" accusa le fils courroucé. "La seule personne encore en vie, à mon exception, qui a connu ma mère de son vivant, c'est Discord ! Maintenant cesse d'insulter sa mémoire et reprends ta vraie forme !"

Il pressa encore d'avantage sur sa gorge, à un point que la nuque risquerait de se briser. Tordu par la douleur, la fausse jument suffoqua mais ne chercha pas à résister pour autant... bizarrement.

"Toi... et... Dis... cord... n'êtes... pas l... es seuls... à... "

Il desserra un petit peu pour comprendre ce qu'elle essayait de dire.

"Toi et Dis..." toussa-t-elle. "Vous n'êtes pas les seuls à... à vous souvenir de... de l'ancien monde."

Les pupilles fendues de Selifós se dilatèrent... puis s'effilèrent à nouveau. Exactement comme les yeux d'un prédateur nocturne en chasse. Il souleva l'alicorne, toujours en l'empoignant, dans les airs, la pendant ainsi dans son bras comme s'il s'agissait d'une corde. Ce que l'étalon ne comprenait point, ce fut qu'elle ne se défendait pas. Elle se débattait certes, mais ne se défendait pas. Elle n'utilisait même pas sa corne pour lancer un quelconque sort ; que ce soit pour s'échapper de son emprise ou pour riposter. Quelles étaient ses réelles intentions ?

Il se décida enfin à lui donner le bénéfice du doute. Véhément, il la projeta avec vigueur au loin. La force herculéenne des Skiá l'eut envoyée à plusieurs mètres se cogner la tête au sol de pierre taillée. Il n'attendit pas qu'elle se relève pour parcourir rapidement la distance qui les sépara.

"Si tu n'es pas Discord, alors qui es-tu ? Et t'as intérêt à être convaincant !"

L'inconnue se leva difficilement, encore en train de toussoter, et aussi à se tenir la tête là où elle fut percutée. Plus surprenant encore, elle ne semblait pas saigner, malgré la violence du coup contre le sol pourtant fait de brique dure. Elle ne perdit pas de temps à s'expliquer, étant donné que Selifós ne parut nullement apte à la patience.

"Si... si j'ai pris une apparence qui t'était familière... et à laquelle tu étais attaché... c'était pour te mettre en confiance. Désolé, je ne voulais p– "

"Je ne t'ai pas demandée pourquoi t'as pris l'apparence de ma mère ! Je t'ai demandée qui tu es !"

"Daccord... d'accord..." dit-elle rapidement à la limite de la panique.

"Qui es-tu ?" interrogea-t-il plus posément, tandis que l'impostrice se relevait doucement.

"On m'a surnommée de bien des manières au cours du temps et au sein de chaque ethnie et espèce. Aujourd'hui, les rares créatures qui me connaissent un peu plus personnellement me surnomment « l'Arbre ». Mais toi, tu peux m'appeler Harmonie", finit-elle avec un petit sourire, ayant déjà pardonné la violence qui lui fut faite récemment.

Selifós écarquilla des yeux. "Harmonie ? La Harmonie ?" répéta-t-il comme s'il connaissait bien ce nom.

Elle hocha simplement de la tête en signe de confirmation.

"Celle, telle qu'elle était mentionnée dans le mythe des Temps Chaotiques ?" voulut-il se l'assurer

Encore une fois, elle opina de la tête. "Elle-même", assura la jument, sachant très bien de quoi il parlait.

"..."

Selifós n'en revint pas. Harmonie en personne. Et il la rencontrait pour la première fois, celle qui jusque-là n'apparaissait que dans de très vieilles légendes et vieux mythes, vieux même pour lui. Oui, il la connaissait très bien, mais pas autant qu'il ne connaissait Discord. Et il avait également autre chose à lui reprocher. Une autre colère, d'une nature différente à son égard, monta en lui.

"Voilà bien longtemps que j'attendais ce moment, Selifós. Et je te rencontre enf– "

À sa plus grande surprise, il la frappa à nouveau. Le Skiá retint assez de sa force pour ne pas la décapiter accidentellement et elle fut seulement valdinguée en arrière contre le mur un peu plus loin. Supposant d'abord que Selifós l'eut fait parce qu'encore une fois, il ne la croyait pas, elle voulut s'expliquer quand tout d'un coup un étrange javelot bleu la força à fermer son clapet. L'alicorne noir l'avait invoqué, la même arme qu'il eut utilisée contre Cerbère pour s'évader du Tartare, pour la loger juste en dessous de son menton.

"Où étais-tu, Harmonie, pendant ces vingt-deux-mille années ?! Hein ? Où étais-tu ?! Où étais-tu quand les Sept Glorieuses ont été détruites ?! Où étais-tu quand les Lux et les Skiá s'entre-déchiraient ?! Où étais-tu quand je croupissais autrefois sur la lune, dans la pierre ou dans une cellule ?! Où étais-tu quand je luttais contre Discord pour ramener la paix ?! quand je faisais ce qui est censé être ton stupide boulot ?!"

"Si... si tu me laissais seulement le temps de t'expliquer... "

"Et prends une autre apparence ! Cesse d'insulter ma mère comme ça !"

"J'avais pensé que ça te rendrait heureux de la revoir..." confessa Harmonie humblement.

"Seliní est morte et enterrée depuis seize milles ans et j'ai réussi à achever son deuil. La revoir ne peut que me rendre triste ou en colère. Prends une autre forme !"

En accord et avec empathie, elle accepta de changer sa morphologie. Elle fut ensuite comme un étrange poney aux formes et aux couleurs floues, se rapetissa, et prit une apparence qui étonna un peu l'étalon, moins colérique en conséquence : la princesse Twilight, mais en plus petite... en plus jeune, telle qu'elle était il y eut plus de quinze ans.

"Tu préfères cette forme ?" lui demanda Harmonie sans rancune dans la voix.

"Oui... je préfère... mini-Twilight", s'adoucit enfin Selifós.

Harmonie fit un petit rire de candeur alors qu'elle put enfin se lever, l'autre alicorne ayant déjà baissé son arme. Il désinvoqua son javelot magique et s'assit à un siège. Son invitée prit place à son tour sur le tabouret juste à côté.

"Maintenant explique-moi pourquoi as-tu été aussi passive pendant tout ce temps", questionna-t-il en se massant les deux membres bandés qui lui faisaient un mal de chien, après les avoir autant utilisés pour molester sa fausse mère.

La « mini-Twilight » alla droit au but. "Ce n'est pas de ma faute, Selifós. Très peu de temps après avoir détruit les sept empires, Discord fut partis à ma recherche. Il savait que j'étais le seul à être capable d'un tel forfait. Et tu es tout aussi conscient que moi, toi qui connais sa réelle identité et qui l'as affronté à maintes reprises, de combien il est puissant. J'ai été obligée de me cacher. Et en conséquence, je n'ai pas pu prendre part aux évènements des Temps Immortels, et ainsi résoudre les plus tragiques d'entre eux. Et contrairement à Discord j'étais un être immatériel : incapable de prendre une apparence physique. Je n'avais que très peu prise sur le monde en cette période."

"Et voilà que tu apparais comme ça... comme une fleur", nota Selifós un peu incrédule.

"Si l'on peut dire..." répondit Harmonie avec un air gêné. "J'ai été inspirée par tes buts, Selifós. Tu ne t'en es sûrement pas rendu compte mais je t'ai observé pendant très longtemps. Et pendant très longtemps j'ai voulu venir à ta rencontre, et j'en ai enfin l'opportunité. Tu avais vu juste en disant que tout a une fin, que tout est un cycle. La paix et la guerre s'enchaînent comme le beau temps et la pluie, comme le soleil et la lune, qu'il n'y aura jamais de paix universelle et éternelle en dehors d'un rêve, que ce n'est qu'une utopie... Et comme j'ai vu à chaque fois que tu échouais lamentablement dans tes projets, j'ai donc pris ton parti un peu plus à cœur et ai commencé à réfléchir sérieusement sur la question d'un plan."

Cela piqua l'intérêt de l'ancien Skiá à un point même qu'il oublia tous les précédents reproches qu'il avait contre elle. "Et qu'est-ce que tu as fait du coup ?"

"Le plus gros problème, celui qui a été depuis toujours à l'origine de mon inaction, était Discord. Si je ne suis pas assez forte pour le vaincre définitivement, il fallait au moins que je trouve une solution pour arriver ne serait-ce qu'à le neutraliser, à le renvoyer temporairement dans ses derniers retranchements. C'est assez peu de temps après la naissance d'Equestria que j'ai obtenu la réelle opportunité pour débuter mon plan."

Selifós écouta attentivement, silencieusement ce qu'Harmonie avait à lui dire.

"Tu connais ceux que les équestriens appellent les Six Piliers ?"

"Oui. Celestia et Luna m'en ont parlé une fois. J'ai même eu l'occasion de rencontrer quelques-uns d'entre eux."

"Juste avant qu'ils ne se bannissent dans les limbes avec celui qui se faisait appeler le Poney des Ombres, ils savaient déjà qu'en agissant ainsi, Equestria se retrouverait alors privée de héros ; sinon les nouvelles princesses, Luna et Celestia ; pour la protéger des machinations de Discord et d'autres entités malveillantes. Ils ont donc planté un arbre dans lequel ils ont susurré une prière : l'espérance qu'un jour les poneys d'Equestria puissent connaître la paix et l'harmonie, et qu'on les protégera contre les puissances maléfiques. J'ai entendu leur prière et leur espérance et en réponse, j'ai saisi cette jeune pousse pour enveloppe charnelle."

Harmonie se mit à rire

"Les Six Piliers croient encore, Mistmane et Starswirl à titre posthume, qu'ils m'ont créé mais tout ce qu'ils ont fait, c'est planter un arbre. Un simple arbre qui aurait juste été comme les autres si je n'avais pas choisi de m'y incarner."

Elle redevint sobre après cette parenthèse.

"Comme je croissais, je m'épanouissais et gagnais en force. Et quand j'atteignis l'âge adulte, je pus produire des fruits : des artefacts que Twilight et ses amies appelaient Éléments de l'Harmonie. C'étaient des objets... des espèces de joyaux que j'avais spécialement conçus dans le but de neutraliser même quelqu'un comme Discord. Mais pour se faire, j'ai dû y insuffler la plus grande partie de ma force. Si bien que lorsque Luna et Celestia les auront cueillis la première fois pour défaire Discord, je me suis retrouvée très affaiblie.

"Bien sûr j'ai de l'endurance. J'ai tenu sans mes pouvoirs. Mais Discord est quelqu'un de rusé : il avait immédiatement compris que j'étais de retour sous l'apparence d'un arbre et il a profité du moment où j'étais au plus faible pour détruire mon enveloppe charnelle, et ainsi me faire perdre tout lien de contrôle sur cette terre. Ce sont Twilight et ses compagnons qui m'auront sauvé la vie, finalement."

"Où est cet arbre ?" demanda Selifós avec curiosité. "Enfin je veux dire... t'es où en ce moment même ?"

"J'étais sous tes yeux il y a seulement plusieurs mois. J'étais cet arbre que tu avais déménagé pour pouvoir reconstruire le Château des Deux Sœurs. D'ailleurs, au passage, merci de ne pas avoir cherché à me couper ou à me brûler, mais juste me déplacer. Moi qui sais combien ton cœur peut être froid par moment, c'était vraiment gentil de ta part de t'être soucié du ressenti de Sandbar, Yona et leurs quatre autres amis."

"... ... Oh... " réalisa l'étalon qui se sentit un peu bête à l'instant. En même temps, il aurait dû y croire que cet arbre avait un lien avec l'Harmonie du même nom. Il finit par glousser. "De rien."

"À vrai dire, j'avais un autre corps autrefois. C'est juste Sombra, l'ancien roi de Crystal, qui me l'a détruit. Mais malgré ça, j'ai conservé ma force et mon influence sur ce qu'il se passe dans le monde. Je me nourris de la foi et de l'espérance en la paix qui règnent désormais à Equestria pour garder cette forme spirituelle que tu vois sous tes yeux. Et plus cette paix et cette foi grandissent, plus je me renforce. Si ça continue ainsi encore sur le long terme, je deviendrai assez puissante pour rivaliser avec Discord lui-même."

"Donc... tu as... "

"J'ai accompli ton rêve, oui."

"..." Il secoua légèrement la tête, comme s'il y avait quelque chose qui clochait. Harmonie, qui le comprit immédiatement, ajouta.

"Bien sûr, comme tu l'as compris, tout n'est qu'un cycle. Tout a une fin. C'est Discord lui-même qui en a décidé ainsi et moi-même je ne serai jamais au-dessus des lois qu'il a écrites. Ce n'est pas moi le vrai créateur du monde après tout. Donc je ne peux te promettre que cette paix que j'ai bâtie sera éternelle. Il est même très probable qu'elle s'éteigne tôt ou tard. La seule chose que je peux t'assurer, c'est que cette période de paix et d'harmonie ne sera pas comme celles qui l'ont précédée, et je t'encourage vivement à bien en profiter avant qu'elle ne rencontre une fin inéluctable."

"Combien de temps encore ça va durer, selon tes estimations ?"

"Oh... je dirais... quelques siècles, tout au plus ? Mille ans dans les scénarios les plus optimistes ?"

"Mille ans dans les scénarios les plus optimistes ?" Il secoua à nouveau la tête en se levant. Il parut prendre Harmonie au défi. "Désolé, Harmonie, mais mille ans de mon point de vue c'est trop court. Quand je pense à une paix longue, je pense à trois-mille ans, cinq-mille- ans... dix-mille ans même ! Du haut de mon âge, même les siècles semblent passer comme un battement de cil. Mille ans, c'est bien pour les mortels ; mais pour les immortels comme moi, c'est trop court."

"Je suis une déesse, Selifós, pas une faiseuse de miracle !" rétorqua Harmonie. "Si tu n'es pas satisfait, tu n'as qu'à repartir en croisade contre Discord comme tu l'as toujours fait. Ou heu... reprendre tes propres plans et plonger le monde dans un rêve éternel. Mais ça je te le déconseille."

"Mais justement, à propos de Discord... il ne fait rien lui pour briser l'harmonie que Twilight a fondée ?"

"Non", sourit-elle. "Ça va te paraître inimaginable, mais ce que t'a dit Twilight à son sujet est la stricte vérité. Il a complètement changé sa manière de penser après avoir rencontré la petite Fluttershy. Répandre le chaos et machiner des perfidies ne sont plus que le cadet de ses priorités."

"Oui. Fluttershy. Mais lorsque le jour viendra à cette petite pégase de trépasser... qu'en sera-t-il de ses objectifs, alors ?"

Harmonie balança ses yeux un peu partout, comme pour y trouver une réponse. "Je... je ne peux le deviner, Selifós. Discord est trop imprévisible... même pour moi."

"..." Il porta le sabot à son menton, comme pour mûrement méditer.

"Tu n'auras qu'à lui poser la question", lui suggéra-t-elle.

Il opina du chef.

"Toujours est-il que si je suis finalement intervenue pour ramener la paix, c'était en partie pour te rendre honneur", revint la Twilight surnaturelle au sujet principal. "Si ce n'était pas pour ta détermination et ta combativité, je n'aurais jamais eu le courage de relever la tête et apporter un peu plus de bien à ce monde que Discord n'avait créé que pour son malin plaisir.

"Si je t'ai porté secours et évité que tu te suicides, c'est pour que tu puisses savourer cette paix pour laquelle tu as tant lutté. Et c'est moi aussi qui ai donné, l'année dernière, ce problème d'amitié à résoudre à Twilight pour l'inciter à se réconcilier avec toi : pour te donner un petit coup de pouce, pour ne pas que tu te retrouves injustement privé de cette seconde chance. Alors fais preuve de gratitude ; et vis."

Selifós soupira mélancoliquement. "Merci mais... toute paix est fade sans mon beau lys du soir", dit-il faiblement, en allusion à Loulou.

Harmonie inclina la tête, avec un regard et un sourire rempli d'empathie et de bienveillance.

"Et Luna ? Et Celestia ? Ne comptent-elles pas assez pour toi ?"

L'étalon regarda ailleurs, méditatif.

"Tu les aimes bien plus que tu ne le crois, Selifós. Je le lis en ton cœur : tu as envie de veiller sur elles... de les protéger... de leur enseigner tout ce que tu sais... de les rendre heureuses... et tu éprouves de la joie à les regarder sourire. Et c'est bien parce que tu ne veux pas qu'elles souffrent que tu as essayé d'avorter ta tentative de suicide. Tu les aimes comme un père aimerait ses filles, et je suis sûre qu'elles-mêmes nourrissent ce même sentiment à ton égard."

"Luna et Celestia sont toutes deux de très belles juments..." murmurait-il un peu rêveur. "Et tellement adorables quand elles se chamaillent entre elles... J'aime me mettre en leur présence. J'aime les juments de base mais... mais elles... elles sont spéciales. Surtout Luna... "

"Tu l'aimes, n'est-ce pas ?" devinait aisément la mini-Twilight avec un petit rictus amusé et complice.

"Elle ressemble tellement à Loulou", dit l'étalon en se massant le visage avec son sabot. "Je crains qu'elle ait raison, quand elle dit que je ne fais qu'aimer Loulou à travers elle. Je dois parvenir à discerner les deux pour prendre ma nièce en affection comme elle l'attend de moi. Mais elles ont toutes deux cette même lueur dans le regard... comment faire ?"

"C'est à toi, et à toi seul, de résoudre ce problème. Moi, j'ai terminé ce pourquoi je suis venue ici à ta rencontre. Il est temps de nous quitter, Selifós."

"Harmonie. Avant que tu ne partes... pourrais-tu prendre une dernière fois l'apparence de Seliní ?"

Cette dernière fut étonnée de l'entendre le lui demander. Mais sans sourciller, et même en élargissant son sourire, elle accepta sans répondre. Elle se mua de nouveau en la précédente forme, et alors Selifós revit sa mère comme elle était, il y eut moins de dix-sept milles ans... avant que tout ne bascule pour lui et pour elle.

Il saisit Harmonie dans ses bras pour la serrer fortement contre lui. Elle-même s'attendait à ce geste mais ça lui faisait toute bizarre de se faire étreindre ainsi pour la première fois par un mâle, à un tel point qu'elle en fut gênée, et cela se vit sur ses joues.

Quand il la relâcha, l'étalon vit combien la déesse avait les joues blanches comme la lune, avec un sourire étrange et charmé arborant sa face. Après un petit gloussement, encore gênée, elle finit par lui dire.

"Alors ? Ça fait du bien ?"

Selifós lui hocha la tête d'un air tranquille.

"Allez, mon ami", lui annonça Harmonie. "Jusqu'à notre prochaine rencontre."

Et elle partit sur le côté, en avançant droit dans le mur. Elle rentra à l'intérieur, à la manière d'un fantôme passant à travers les objets matériels. Et Harmonie disparut. Le Skiá contempla un instant ses bandages, un peu humides suite aux gestes brusques qu'il eut faits tout à l'heure, et qui avaient probablement réouvert ses cicatrices en dessous.

En regardant au dehors, par la grande fenêtre, il remarqua le soleil qui se montrait enfin. Et la princesse Twilight allait l'élever dans les prochains instants. À l'aide de sa propre magie, Selifós ordonna à la lune de se baisser, et ainsi un nouveau jour put rayonner sur Equestria.

Donc au final, sa préoccupation fut encore et toujours Luna. Il s'était déjà senti stupide d'avoir essuyé un refus suite à sa demande en mariage, mais ce fut pire pour avoir tenté de se suicider juste après.

Devoir abandonner cette prétention au sabot de sa nièce lui faisait un bien grand mal. Mais il dut reconnaître également que Luna avait raison. Ce qu'il eut fait tout à l'heure n'avait absolument rien de raisonnable. Loulou était morte et ce ne sera sûrement pas en épousant sa sosie qu'il arriverait à calmer les tourments du deuil.

Il s'en retrouva du coup complètement perdu, à ne plus savoir quoi faire. Peut-être rattraper ses nièces à Silver Shoals et s'excuser pour son ingérence de tout à l'heure ? Oui. C'était sûrement ce qu'il y avait de mieux à faire. En sortant du château, il déploya ses ailes et bondit en l'air, en direction de sa prochaine destination.

Je dois revoir Luna. Et lui dire que je ne ferai part de plus aucune prétention à son sabot.

C'est la meilleure décision vu les circonstances, j'imagine, commenta Light.

Oui. Répondit-il avec un esprit beaucoup plus clair. Néanmoins, il me sera bien compliqué de me détacher assez de Loulou pour pouvoir offrir à Luna ce qu'elle attend réellement de moi." Il geignit. "Pourquoi est-elle aussi cruelle avec moi ? Elle sait qu'elle est la sosie de Loulou et que je ne me délierai jamais d'elle. Je n'y arriverai pas.

Ce n'est pas de sa faute si elle lui est identique. C'est une chose qu'elle n'a jamais demandé à être.

Une petite larme lui coula du coin de l'œil. Oui. En plus, Luna est une jument splendide et absolument géniale. À mon arrivée à Equestria, elle était la seule à avoir osé me contempler sans peur, sans haine et sans méfiance. Elle a raison d'exiger autant de moi. Elle mérite tellement mieux que ça et je ne peux prétendre pouvoir lui donner, vu les circonstances, ce qu'elle attend véritablement d'un parent. Encore un soupir triste. Il inspira profondément et il rehaussa la tête d'un air déterminé Je dois renoncer...

Renoncer... c'est-à-dire ? lui demanda Light qui n'était pas sûr d'où il voulait en venir. Il eut ressentis à ce moment que quelque chose de fondamental, de profond, avait changé chez son jumeau.

Je veux dire que je dois tout repartir de zéro, tourner la page. Il faut que je me délaisse de cet espoir vain de retrouver ce bonheur que j'embrassais jadis auprès de ma femme. Ma nièce a raison : il faut que je me ressaisisse.

Mais si tu as survécu aussi longtemps, c'était bien grâce à ce but, lui fit remarquer son Nightmare. Sans cela, tu aurais laissé l'ennui te tuer à petit feu. Que vas-tu faire maintenant ?

Comme avant je me suis engagé à aimer Loulou, à veiller et à prendre soin d'elle, je m'engagerai à en faire de même pour mes deux nièces. Je vais les aimer et les chérir. Luna et Celestia deviendront... mon nouveau trésor. Harmonie m'a dit que je les aimais presque comme s'il s'agissait de mes propres filles. Je m'en étonnais un peu au départ quand elle me l'eut affirmé. Mais plus j'y repense, plus j'ai comme le pressentiment qu'elle avait vu juste à mon propos.

Et en dehors de ça du coup ? Ça signifie que tu vas complètement abandonner ce projet de rêve universelle ? Toute ta famille aura été sacrifiée en vain ?

Tout était vain en réalité depuis le début. Ma famille s'est elle-même sacrifiée sur l'autel de sa haine sans limite il y a deux mille ans de cela, tout comme les Lux. Je n'en tire aucune frustration.

Ça ne répond pas à ma première question.

Dans son esprit, Selifós leva les épaules. Je n'en sais rien. On verra bien quand la guerre reviendra. Mais pour l'heure, je vais profiter de cette paix : je me remettrai à écrire, à lire et à composer. Je songe aussi, peut-être, à voyager de par le monde ; juste pour constater à quel point il a changé suite à tous ces cataclysmes du passé.

Je vois. Donc tu passes à autre chose...

Son jumeau prit un air amusé. Il était temps que tu le comprennes.

Selifós... la ferme.

 

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"Il... il a fait ça ?"

"Tu m'as bien entendue, 'Tia : Selifós m'a demandée en mariage."

Celestia resta coite durant un moment. Elle en avait déjà entendu parler, comme quoi ses ancêtres, autant les Lux que les Skiá, pratiquaient l'inceste ; ainsi que les raisons qui les amenaient à le faire. Elle avait remarqué auparavant d'ailleurs que leur oncle essayait délibérément de courtiser Luna par moment, tout ça juste parce qu'elle était la sosie parfaite de son ancienne épouse... quelle tristesse.

"Et... quelle a été ta réponse ?"

Luna se frotta l'œil, repensait à sa discussion avec son oncle avant qu'elle ne le quitte pour rejoindre sa sœur. "... J'ai refusé."

L'aînée hocha légèrement la tête en signe de compréhension. "Je vois. J'aurais fait pareil si j'avais été à ta place. C'est vrai que... épouser son oncle, même si on est séparés par des centaines de générations, c'est indécent."

"Pas exactement, grande sœur", répondit la cadette. "Ce n'est pas vraiment l'aspect incestueux qui m'a poussée à refuser."

"Heu..." fit l'autre perplexe. "Quoi alors ?"

"Il n'a cherché à m'épouser que dans l'unique but de négocier la mort de sa femme. Ce serait malsain d'épouser un étalon autant emporté par ses espérances folles", expliquait-elle, la voix remplie de compassion. "Aucune jument normalement composée n'accepterait une telle demande dans ce genre de circonstance."

"Tu as raison." L'alicorne blanche fronça des sourcils. "Demander sa nièce en mariage à cause de ça... il a franchement exagéré sur ce coup-là."

"Pardonne-le-lui, grande sœur. C'est le deuil qui l'a rendu fou. N'importe qui, après avoir mené une vie aussi dure que la sienne, deviendrait complètement cinglé à mon avis. Il l'aimait tellement, tu sais ?"

"J'imagine", réagit simplement Celestia qui copia le visage de Luna, en se remémorant cette triste histoire autour de l'épouse défunte de Selifós. "J'espère qu'il ne l'a pas trop mal pris... "

"Il fallait le lui dire, 'Tia. Sans quoi il serait resté fou. Je n'avais pas tellement le choix." Luna soupira un coup pour évacuer le remord renaissant. "Ne t'inquiète pas pour lui. Il se relèvera, comme il l'a toujours fait." Elle changea de sujet. "Et pour toi ? Comment va ta relation avec Day Breaker ?"

Celestia garda le silence un petit instant avant de répondre.

"Je n'arrive toujours pas à... elle refuse de faire la paix avec moi", raconta-t-elle. "Elle dit que... que je suis stupide et faible. Elle n'arrête pas de me blâmer pour avoir donné le contrôle du soleil à Twilight. Avec tout le mépris qu'elle m'envoie au visage, je doute qu'elle m'aime vraiment, comme le disait si bien notre oncle. Et elle veut te voir morte : elle n'arrive toujours pas à accepter le fait que tu aies failli me tuer... deux fois."

"Nightmare Moon m'a aussi pendant très longtemps méprisée pour mes faiblesses. Et j'avais trop peur d'elle pour oser lui faire confiance quand je n'étais encore que très jeune. Ça demande des années pour apprendre à bien se familiariser avec nos Nightmare, et à les faire changer dans leur manière de penser." Et elle ajouta pour redonner un coup de fouet au moral de sa sœur. "Mais qu'elle soit en colère contre moi parce que j'ai failli te tuer est une preuve qu'elle tient à toi, tu le sais ?"

"Je... je ne l'ai pas vu sous cet angle", dit l'alicorne solaire étonnée.

"Et aussi, je vais te faire part d'une chose que jusqu'à maintenant je n'ai pas osé te dire, 'Tia. Mais... " Elle confessa. "Quand tu étais sur le point de mourir ; quand je me précipitais à l'hôpital de la ville pour te sauver, et pendant que les médecins t'opéraient, tu as pris l'apparence de Day Breaker."

"V... vraiment ?" eut Celestia les yeux ronds.

"Oui. Selifós l'a dit : nos Nightmare interviennent dans le but de nous protéger. Je crois que si elle a pris ta place à ce moment-là, c'était pour concentrer toute son énergie dans ton corps pour t'aider à survivre."

La jument blanche en resta sans voix devant cette révélation qui lui fut cachée pendant si longtemps, par oubli ou par hésitation peut-être. Quand elle lui eut enfin révélé ce secret, Luna reprit la parole.

"Mieux tu la connaîtras, mieux tu arriveras à faire ressortir ce côté bon en elle. Et ainsi, elle changera sa manière de te voir et là peut-être, tu arriveras à bien t'entendre avec elle, avec toi-même."

Celestia sourit dans les encouragements et le réconfort de Luna. Mais son rictus s'affaissa vite.

"Je crains qu'il me faille bien plus que seulement plusieurs années. Je ne suis pas une rêveuse lucide comme toi, Lulu : rentrer en contact avec Day Breaker est extrêmement difficile pour moi."

"Hélas", comprenait la jument noire. "C'est vrai qu'avec ta magie lunaire atrophiée, tu ne peux voyager dans les rêves... et en conséquence il est plus dur pour toi d'avoir assez d'emprise sur tes propres songes pour parler avec ton Nightmare."

"Au fait, merci de m'apprendre comment en faire."

"De quoi ?"

"Des rêves lucides."

"Oh. De rien", gloussa Luna.

On toqua à la porte.

Elles tournèrent leurs yeux vers cette dernière lorsqu'elles entendirent frapper. L'alicorne lunaire avait une petite idée de qui il pouvait bien s'agir. Celestia alla ouvrir à l'invité. Elle découvrit sans surprise que ce fut juste Selifós qui les rejoignait. Enjouée, elle le baisa sur la joue pour le saluer.

"Bonjour, mon oncle. C'est un agréable plaisir de te revoir."

Selifós lui baisa le front en retour. "Pour moi aussi, Celestia. Luna est avec toi ?"

Alors qu'elle l'observait attentivement de haut en bas, elle remarqua ses deux pattes avant, bandées. Elle se sentit concernée par cet étrange fait.

"Tu t'es blessé, Selifós ? Que t'est-il arrivé ?"

L'étalon avait trop honte pour en parler. Il se contenta juste de dire ceci.

"Pas grand chose. J'ai juste fait l'imbécile."

Et il passa sur le côté pour rentrer à l'intérieur, tandis que Celestia referma la porte derrière lui et partit à sa suite rejoindre Luna. Si son oncle se jugeait comme un imbécile pour ces blessures ; ce qui était rare étant donné qu'il avait toujours eu une très bonne estime de lui-même ; la raison sous ses pansements devait alors être particulièrement embarrassante. Elle n'insista pas, bien que la curiosité la démangeât de l'intérieur.

Ce fut à présent au tour de Luna de notifier ces bandages. Elle garda un air sobre et impassible quand elle rehaussa la tête vers Selifós qui la saluait à son tour. Sans dire bonjour en retour, encore focalisée sur la raison des bandages, elle lui dit d'une voix franche.

"Tu as essayé de te suicider, n'est-ce pas ?"

Celestia écarquilla des yeux, éberluée par la théorie de sa petite sœur. Selifós sourit.

"Luna, j'admire ta perspicacité."

Cette réponse valut comme une validation de la devinette pour les deux juments. L'étalon s'empressa de parler avant même que Celestia ou Luna n'ait le temps de prendre la parole.

"Ce n'est pas de ta faute, Luna. C'est plus compliqué que ça."

"Je sais", répondit l'alicorne noire sans culpabilité dans la voix. "J'ai pressenti que tu serais tenté de te donner la mort... après toutes les souffrances que tu as vécues, et la frustration que tu as dû ressentir après ce que je t'ai dit... Mais tu es quelqu'un de fort, Selifós : je savais que tu ne tomberais pas assez bas pour aller jusqu'au bout de ton suicide. Je savais que tu changerais d'avis au dernier moment."

"C'est vrai ce que Luna raconte ?" demanda Celestia sous le choc. "Tu as vraiment tenté de te... "

L'étalon souffla des nasaux avec regret. "Je ne veux plus en parler... "

Il comprit alors pourquoi Harmonie, en le sauvant, lui eut mis des bandages. Avec ses pouvoirs surnaturels, elle aurait simplement pu guérir la blessure jusqu'à ce qu'aucune cicatrice ne soit visible. Si elle l'eut soigné d'une manière plus... rudimentaire... c'était pour que ça se voyait qu'il avait tenté un suicide. Elle voulait le forcer à reconnaître son action, devant ses nièces, son retournement final à ne pas le faire. En prendre conscience l'énerva un peu, même s'il ne nourrissait aucune rancune à l'égard d'Harmonie pour un coup aussi espiègle.

Au final, il s'avança vers Luna. Il la saisit dans une étreinte forte, et reposa ses lèvres contre son œil, les pressant longuement. La jument se laissa faire. Elle aimait ce genre de signe d'affection de la part de son oncle... se sentir veillée ainsi. Toutes sortes de sensations et d'émotion étranges envahissaient son corps quand Selifós l'embrassait comme ça.

Quand il la relâcha enfin, il lui déclara avec une voix libérée. "Je dois absolument te parler de ce qui m'a traversé, Luna."

"Heu... je t'écoute..." ne comprit-elle qu'à moitié ce qu'il se passait. Selifós vint s'attabler pour se reposer après le vol éreintant.

"J'ai compris que je devais abandonner toutes ces chimères du passé et accepté ce qu'il s'est passé, que je n'aurai souffert que d'avantage en persévérant sur cette mauvaise voix. Dorénavant, je ne m'importunerai plus de ta ressemblance flagrante avec mon épouse d'antan. J'en ai marre de tout ça. C'est terminé : j'enterre définitivement ces sentiments que je porte pour Loulou depuis bien trop longtemps."

Luna en eut la bouche béate de stupeur, et surtout de joie. "Donc... tu as réussi ? Tu es enfin parvenu à te réveiller ?"

Il gloussa. "Oui... d'une certaine manière. Et je te remercie : jamais personne ne me l'a dit avant toi. Et franchement, j'avais besoin que quelqu'un me le dise. Je t'aime, Luna. Tu es une amie vraiment géniale. Et je ne dis pas que je t'aime parce que tu ressembles à Loulou. Non. Là, c'est sincère ma petite-nièce. Vraiment, merci. Je suis enfin en paix grâce à toi. Tu es de loin la jument la plus géniale que je connaisse, et ma meilleure amie."

Comme elle ne se sentit pas tellement concernée par cette affaire, Celestia garda le silence alors que Selifós proclama qu'il eut enfin passé la phase de l'acceptation. Mais elle se réjouissait tout comme sa petite sœur, qui elle, parut profondément enchantée. Elles eurent compris toutes deux que leur oncle était sauvé de ces vieilles ombres du passé.

Pour elles, les prochains jours s'en annonçaient des plus radieux.

 

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