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Chapitre XX : Hocus Pocus

Champ de bataille au pied de la forteresse de la porte de la Lune

 

La peur donne des ailes. Courir sur deux jambes avait été naturel. Dathcino n’avait pas eu à se poser de question, il avait juste couru, une enjambée après l’autre. La fuite à travers la brume n’avait pas duré bien longtemps car il était exténué. Depuis son jugement expéditif, il n’avait pas vraiment eu l'occasion de se reposer. Quand enfin le jeune homme se posa, à bout de souffle, il constata une douleur au flanc, elle était située dans le bas du ventre juste à gauche du nombril, au-dessus du bassin. La douleur était sourde comme un pincement dans son corps. Avait-il été (encore !?!) maudit ou ensorcelé ? Respirant à profondes goulées et cassé en deux par la gêne, l'ancien poney s’assit au sol. 

Soudain, telle une corne, une longue complainte se fit entendre à travers la brume de plus en plus fine. "Nooooooooooooooooooooon !"

L’étalon sous forme de spectre qui avait fui en même temps que Dathcino revenait vers lui. Pourtant ils avaient tous deux fui dans deux directions différentes. Le revenant arrivait comme un aimant attiré par une masse ferreuse. Mais le moins que l’on puisse dire était qu’il n’y mettait pas du sien : le fantôme luttait de tout son être contre cette attraction. Le malheureux tentait de s’accrocher à chaque parcelle de décor sur son chemin mais son immatérialité jouait contre lui. Le même manège se répétait tous les trois ou quatre mètres : l’ectoplasme brillait légèrement, devenant moins translucide, il s’accrochait alors à un élément, branche ou rocher, mais pas plus de quelques instants avant qu’il ne redevienne terne et quasi transparent et passe alors au travers. 

Dathcino se releva, interdit, ne sachant au départ pas trop comment réagir. Cette chose hurlait à s’en décrocher la mâchoire. S’il y avait quoique ce soit dans les alentours alors c’était à présent alerté et ce malgré le brouillard. Le premier réflexe de Dathcino fut de fuir mais ce machin était manifestement attiré par lui car chaque fois que le jeune se déplaçait, cela le suivait. En plus, la douleur au flanc ne voulait pas partir, chaque effort l'amplifiait.

L’ancien poney attrapa une pierre au sol et se prépara à faire face. Disposition inutile car le fantôme arriva droit sur lui et le traversa littéralement de part en part. Le contact du spectre était spongieux et froid : c’était comme se plonger dans un bain moussant gelé. L’ectoplasme ne ressortit pas immédiatement mais resta en lui pendant deux, peut être trois secondes avant d’être brutalement expulsée. Il avait à présent un peu plus de couleur et était moins terne. Ses yeux avaient viré dans un vert profond qui contrastait avec son pelage gris pierre. Son crin était noir avec une ou deux mèches anthracite. Sa marque de beauté avait pris une teinte jaune doré, la pierre dans l’orbite du crane était à présent d’un rouge rubis. Sa chemise restait elle dans une teinte indéfinie tandis que le foulard autour du cou était d’un rouge sang avec des pois blancs. Une barbe négligée d’une semaine complétait le tableau.

L'individu bredouilla quelques phrases pour lui-même, comme s’il pensait à voix haute. Bien que Dathcino ne connaisse pas ce langage, il y reconnut de l’équestre, la langue de la grande puissance isolationniste du nord. Peu avant la crise ils avaient commencé à s'ouvrir au monde suite à un changement de régime mais quand l’épidémie est arrivée ils avaient fermé tout contact. Il parait qu’ils avaient été encore plus durement touchés. Hitatsu saurait ce genre de truc. Dathcino soupira. Au moins avec son changement d’apparence l'attraction du fantôme avait-elle cessé. 

« Si au moins tu jactais un truc que je peux piger… soupira le jeune homme.

– Vos désirs sont des ordres, maître, répondit aussitôt le fantôme.

– Hein quoi tu comprends ce que je dis ! s'étonna Dathcino. Tu viens d’où ? Et puis t’es qui toi ? Pourquoi tu m’appelles maître et pourquoi j’ai mal comme ça ? Tu m’as maudit ? il enchaînait les questions sans respirer ou presque.

– Je vais répondre en commençant par la dernière question, le coupa Caballeron ; son ton était posé et docte mais son débit rapide. Non je ne vous ai pas maudit. La raison de votre douleur est ce qui s’appelle un point de côté. Généralement c’est quand suite à un gros effort les poumons des humains appuient sur un autre organe interne comme le foie ou la rate. Je vous appelle maître car c’est ce que vous êtes : mon maître, c’est à vous qu’a été transféré mon lien de servitude. Actuellement je suis ce que l’on appelle en langue commune un spectre servant mais par le passé j'étais archéologue, le grand et renommé Docteur Caballeron de l’université de Marexicolt, la plus méridionale des villes d’Equestria. Et enfin oui je comprends ce que vous dites, votre langue n’est qu’un dérivé abâtardi d’autres plus anciennes que j’ai apprises dans l’exercice de ma profession.

– Whoo ! Whoo ! Moins vite ! s’exclama Dathcino.

– Je m'excuse si les faits simples que je vous expose sont trop complexes pour vous, le mépris dans la remarque dégoulinait. 

– Alors deux choses, tête de courge, d’un tu arrêtes de me donner du vous ça me fatigue et de deux cesse de me prendre pour un teubé ou je te bute, réplica Dathcino avec colère. Ce n’est pas parce que je n'ai que deux mots de vocabulaire que je suis un débile.

– Si je dois en juger par ta dernière remarque sur tes projets meurtriers à l’aune de mon état actuel, alors oui, je me permets d’avoir cette opinion de vous.

– Mais qu’il me gonfle cette tronche de polenta ! Soit plus simple dans ton blabla et arrête de mettre des mots compliqués juste pour te la péter. C’est assez clair comme demande pour toi, monsieur le docteur ?!? 

– C’est entendu maître. » 

Le ton neutre et détaché du spectre tranchait avec l’exaspération du jeune homme. Le fantôme avait un accent qui roulait les R. Après s’être pincé le nez et poussé un long soupir pour se calmer, Dathcino repris. 

« Et stoppe donc le maître, c’est tout aussi gonflant.

– Comment faut-il alors te nommer, celui que je sers et qui ne s’est pas encore présenté ?

– Ah ah, très drôle ! Appelle-moi Dathcino comme tout le monde ou juste Dath.

– Et au-delà du nom, quelles sont tes qualités Dath ?

– Mes qualités ?

– Oui, tes origines, ton parcours… Comment en es-tu arrivé là ?

– Beh !? En quoi ça te concerne Doc’ ?!?

– Tout d’abord par politesse, après t’avoir donné ma carte de visite détaillée la moindre des choses c’est que tu me retournes la pareille ; ensuite vois y un aspect pratique : je pourrai mieux te servir si je sais ton parcours et tes capacités. » 

L’ex voleur prit le temps de jauger l’ancien archéologue. C’était dit avec beaucoup trop de sérieux et d’aplomb pour être une autre moquerie. 

« Juste me servir hein ? s’enquit Dathcino un brin méfiant.

– Hum, je t’avoue aussi une certaine curiosité quant à ce que tu es.

– C'est-à-dire ?

– Et bien tu es pour le moins étrange. Physiologiquement tu as tout d’un humain natif parfaitement formé. Pourtant tu n’as aucune trace des ombres ou de disharmonie en toi. C’est même l’inverse, tu es presque aussi chargé en magie de l’harmonie qu’un porteur d’élément, précisa Caballeron en détachant chaque syllabe et en ralentissant considérablement sa vitesse d’élocution, comme s’il s’adressait à un jeune poulain.

– Doc’, tu m’as encore perdu... Et juste parle normalement. 

– En gros t’es un humain sans tare alors que t’es un ancien poney et que tu devrais être tout déformé et tordu, répondit le docteur avec une âme en miette. Cela m’intrigue.

– Et c’est juste ça, de la curiosité, t’as pas une autre raison derrière ? insista Dathcino à présent plus inquisiteur et méfiant.

– Dathcino... Tu es… ennuyant avec tes questions, mais puisque je me dois d’y répondre… Non j’ai d'autres intérêts, réplica Caballeron avec un ton où l'agacement commençait à poindre.

– Ah je le savais ! Tu m’espionnes pour leur compte ! Tu es un de leur agent ! Avoue !

– Non pas du tout ! se défendit l’ex archéologue avec ardeur.

– Tu ne me feras pas croire que tu n’es pas au service des sorciers, persista Dathcino.

– Présentement non, je ne suis plus au service d’un sorcier mais au tien. Je te l’ai dit, je suis ton spectre servant, cet aveu coûtait au docteur.

– Et c’est quoi un "spectre servant" si ce n’est un serviteur des sorciers ? insista le jeune homme d’un ton inquisiteur.

– Oui, certes, je suis une de leur création, j’étais obligé d’en servir un mais pour une raison qui m’échappe mon obligation de service s’est transférée à toi, je te suis tout dévoué. Je ne lui dois plus rien, il ne peut plus rien me faire. En tout cas à ma connaissance, la gêne se le disputait à la honte dans ce dernier aveu.

– Et du coup c’est quoi tes "autres intérêts" ? demanda Dathcino en croisant les bras.

– Et bien vois-tu la situation de spectre servant n’est pas très enviable. 

– Sans rire ! 

– De ce que j’en juge, ton cas aurait dû être aussi peu enviable que le mien, Caballeron avait repris son ton docte et sentencieux. Comprendre que ton parcours pourrait me donner des billes pour trouver un moyen pour me libérer de ma condition.

– Ta condition ? Tu es quoi ? Une sorte d’esclave ? s’interrogea l’ancien voleur en pointant son interlocuteur du doigt.

– Tout à fait, je me dois d’obéir aux ordres de mon maître et de répondre à la moindre de ses requêtes. 

– Bah s’il n’y a que ça, je te libère. Les esclaves c’est vraiment pas mon truc. Si c’est moi ton maître je te l'ordonne : sois libre mon pote !

– Hélas, il n’est pas dans tes attributions de m’affranchir.

– Crottin ! Et qu’est qui m’en empêche ? 

– Je l’ignore. Je ne comprends même pas comment le transfert de servitude a pu se faire ni comment j’ai pu retrouver un tel degré d’autonomie voir de libre arbitre.

– Mon gars, l’interrompit Dathcino, il va falloir que t’arrête de partir dans tes délires, tu m’as encore paumé. Tu l’as pas volé ton titre de docteur. T’es encore pire qu’Hitatsu quand je l’ai rencontré et pourtant dans la catégorie tête d’intello il était pas mal le crâne de piaf. 

– Ha les malheurs et servitudes de l’éducation… Tu me rappelles mes anciens sbires. Pour faire simple je ne comprends pas comment je me retrouve à te servir toi. Cela ne devrait même pas être possible. J’étais enchaîné de toute éternité à celui qui m’a fait revenir d’entre les morts. Obéir à un autre n’était même pas envisageable. J’étais réduit à l’état de simple exécutant, un pantin dénué de toute conscience à qui on n’avait laissé que quelques bribes de souvenir et de personnalités pour mieux me morfondre et me tourmenter, et là je retrouve la mémoire et même une certaine liberté de pensée – une tristesse sans fond imprégnait ces quelques mots. Saisir ton expérience me permettra de mieux comprendre la mienne et peut-être, à terme, me libérer.

– Ouai c’est pas glop. Bah voilà, il suffisait de me le dire Doc’. Là je veux bien tout te dire et même t’aider.

– Tu ferais ça pour moi ? Alors qu'on ne se connait même pas ? s’étonna Caballeron.

– Manifestement t’es dans la même galère que moi, expliqua Dathcino avec simplicité, t’en chies grave pris en sandwich entre ces envahisseurs et les prêtres sorciers, alors si on peut se serrer les.. heu... coudes. Et puis p't'être qu’en route tu trouveras le moyen de me faire redevenir poney. T’as l’air d’en connaitre un rayon sur cette merde dans laquelle on nage.

– Bien que la magie ne soit pas une des majeures du parcours en archéologie, je n’ai pas été le plus grand explorateur de ruines du continent sans acquérir un peu d’expérience dans le domaine. De plus, on n’est pas l’âme damnée d’un terrible sorcier pendant trois ans sans en apprendre un minimum sur la sorcellerie et les sombres savoirs. Mais mes obligations contractuelles m’obligent à te dire que je suis heureux de ta coopération car cela m’évite de devoir te manipuler et te mentir par omission pour arriver à mes fins.

– Heu… Merci je suppose… Dathcino ne savait plus trop si c’était du trèfle ou de la luzerne.

– Bien, raconte-moi à présent tout ce qui t’es arrivé. Sois précis, chaque détail peut avoir son importance. »

 

Un long récit plus tard, le docteur Caballeron avait bien quelques réponses mais elles avaient apporté encore plus de questions. Le duo avait fini sa course dans un creux de vallon encaissé. La brume avait fini de se lever, l'après-midi tirait sur sa fin. Un grand boum avait retenti et depuis le staccato régulier de l’artillerie s’était tu alors que le tumulte des combats déclinait. Les étendards de l’Empire des quatre quartiers flottaient toujours sur la citadelle. 

« Bon, quel est le plan ? demanda Dathcino.

– L’idéal serait de retourner dans le labo secret ou tu as subi ta métamorphose mais ce n’est matériellement pas possible pour le moment, répondit le Docteur Caballeron avec son ton docte.

– On est d’accord Doc’. 

– Je dois en apprendre plus sur ce qui m’est arrivé, comment j’ai été enchaîné à la non vie et contraint à la servitude, pour cela il me faut me rendre sur les lieux de mon invocation, expliqua l’ancien pilleur de temple.

– Et c’est où ce charmant endroit ? questionna le jeune homme avec entrain. 

– Nueva Isabella, la capitale de la colonie des Espagnols… lui répondit avec gêne le spectre.

– Mais t’es pas fou ! s’emporta l’ex voleur. Hors de question ! Je viens à peine de me débarrasser des cinglés de cornus, c’est pas pour me jeter dans les bras de la concurrence ! Je préfère tenter ma chance dans l’empire.

– Dans ton état ? Tu es humain je te rappelle, le moindre équidé qui te voit va au mieux fuir en courant s’il ne cherche pas plutôt à te trucider, fit remarquer l’ex docteur en archéologie sur un ton pince sans rire.

– Hum c’est pas faux, dut concéder Dathcino à regret. Il n’empêche je ne connais même pas leur langue à ces "Espagnols" répliqua-t-il avec mordant. 

– Pour ça je m’en charge, je t’apprendrai, affirma le docteur avec assurance.

– Je ne remets pas en cause tes talents de prof’ Doc’, mais je doute que le voyage soit assez long pour que t'aies le temps de m’apprendre plus que quelques rudiments.

– Laisse-moi te posséder et ce sera réglé en une nuit.

– La possession… Très peu pour moi, mec, le détrompa Dathcino. N’y vois pas d'offense mais je te fais pas encore assez confiance. 

– Nulle offense. Tu n’as qu'à me donner un ordre très précis sur ce que tu m'autorises à faire et j’y serai contraint. 

– Je peux t’ordonner vraiment tout ce que je veux et tu dois le faire ? 

– Oui.

– Absolument tout ce que je veux ? insista le jeune homme avec une lueur malicieuse dans le regard.

– Oui, répéta le docteur un peu inquiet.

– Dis que tu es un crétin, ordonna Dathcino avec empressement.

– Je suis un crétin, ânonna Caballeron avec ennui.

– Dis que je suis le plus intelligent ! rajouta le jeune homme avec l’enthousiasme d’un poulain.

– Tu es le plus intelligent... Dathcino ! Cesse ces enfantilla…

– Danse en chantant "je suis une tête d'œuf qui me la pète" ! » le coupa son maître de plus en plus excité.

Le docteur Caballeron se mit à se trémousser et à chantonner alors que Dathcino roulait au sol, cassé de rire.

« Lalala je suis une tête d'œuf. Lalala et je me la pète. Lalala je suis une tête d'œuf. Lalalala… Voilà ! Satisfait ? s’emporta le fantôme, son teint blafard était rosi de colère.

– Désolé c’était trop drôle, fallait que j’essaye, s’excusa l’humain en se relevant. Bon t’es sûr qu’y aucun risque avec la possession ?

– Ce ne sera pas vraiment de la possession, on va utiliser la marche des rêves pour cet apprentissage, détailla le spectre servant.

– Les rêves ?

– Oui, le langage est une chose inconsciente qui une fois acquise se fait sans réfléchir, au contraire de choses plus précises et concises comme un savoir livresque. C’est pourquoi je peux passer par les rêves pour te l'enseigner, précisa le docteur comme si c’était une évidence. Le subconscient a une plasticité remarquable.

– Et il n’y aura aucun effet secondaire ? s’enquit l’ancien poney avec inquiétude.

– Si, il y en aura un, tu rêveras ensuite en espagnol. 

– Bon si ce n’est que ça, relativisa Dathcino. Et t'as appris à faire ça comment ?

– Entrer dans les rêves des gens pour leur mettre des suggestions faisait partie de mes attributions, précisa le fantôme. On m'a hélas ordonné de pousser au suicide plus d’une personne. Cela fait partie des choses qu’un être de cauchemar sait faire. Ce n’est pas quelque chose dont je suis fier, dit-il avec regret.

– Un être de cauchemar ? Attend Doc’, t’es quoi au juste ? Un fantôme ou un cauchemar ?

– En tant que spectre servant je suis un peu des deux. C’est grâce à une magie tirée des ombres et du cauchemar que j’ai été créé mais je suis avant tout l'âme d’un être décédé contraint à revenir en ce monde pour servir son créateur, détailla Caballeron d’une voix neutre et morne.

– Donc t’es mort.

– Oui, on m’a tué, répondit le docteur d’un ton toujours aussi éteint.

– Et c’était comment ? 

– Quoi donc ?

– Ben la mort.

– Le passage de vie à trépas ? Juste on vit et l’instant d'après on ne vit plus. Non c’est tout ce qu’il y a avant qui est horriblement douloureux. 

C'était dit de façon si détachée que s’en était presque malsain.

– Et t’es revenu direct comme fantôme ? Genre on t’a tué pour ça ? demanda Dathcino surpris et choqué.

– Non, je n’ai clairement pas été occis dans ce but. J'ai pu reposer pendant au moins quelques années avant ça. Si mes calculs sont bons on m’a laissé en paix durant à peu près trois ans.

– T’as pas souvenirs de cette période ? 

– De quoi ?

– De ce repos, de cet au-delà ?

– Non, aucun souvenir. Juste je n’étais plus.

– Ah… »

La déception était palpable sur le visage de Dathcino et se le disputait au malaise. Caballeron dut le sentir car il compléta son explication de façon précipitée.

« Crois-moi, en comparaison à la servitude dans un état d'abattement permanent, la non existence est préférable. Peut-être ai-je vécu autre chose sur ce laps de temps mais je l’ignore. 

– Bon admettons que tu m’enseignes la langue, enchaîna le jeune homme pour passer rapidement à autre chose. Pour tout le reste je reste ignare, je vais directement me faire griller. Ils vont voir que je ne suis pas un humain.

– Mais cesse donc de t'inquiéter, je serai là pour te guider et te conseiller, relativisa son aîné. Cela fait plus de quatre ans que je les côtoie ces humains, je sais comment ils fonctionnent.

– A parce qu'un type qui se balade avec un fantôme pour conseiller c’est mieux ? ironisa le cadet.

– Nul à part toi ne peux me voir ou m'entendre, répondit du tac au tac Caballeron avec un ton sec. 

– C’est pour ça que personne ne t’a entendu quand t’es passé en hurlant tout à l’heure ? demanda Dathcino avec une lueur de compréhension.

– Tout à fait. 

– Bonjour le schizo ! ricana le jeune.

– Pardon ? s’étonna l’ex archéologue.

– Ben oui Doc’, je vois la scène d’ici : tu me causes et comme personne y te voit y vont tous croire que je parle tout seul, que j’ai des amis imaginaires. 

– Tu sais que tu peux me répondre mentalement, rétorqua l’archéologue agacé, comme si cela allait de soi.

– Non !?! Et t’en as encore beaucoup d'autres des trucs importants comme ça que t’aurais oublié de me dire ? s’emporta Dathcino outré.

– Et bien laisse-moi y réfléchir… Je suis incapable de m’éloigner de toi de plus de quelques pas sauf si tu m’en donnes l’ordre express et encore uniquement dans le cadre d’une quête bien précise. 

– Tu vas vraiment devoir me coller aux basques en permanence ? Tu ne peux vraiment pas me lâcher ? questionna le jeune homme, préoccupé pour son intimité.

– Non, sauf si c’est dans le cadre d'une requête.

– Genre "laisse-moi chier tranquille" ça marche ?

– Non. Il faut que ce soit plus précis que ça.

– Ben désolé je vois pas ce qu’il te faut de plus…

– Je ne peux interagir sur le monde physique que si tu m’en donnes l’ordre express, coupa le docteur avec son ton sentencieux habituel. Et là encore ce doit être dans le cadre d’une mission. Et la force que j’aurais pour interagir sur ton monde sera le cumul de mon empressement à exécuter cet ordre et ton désir de le voir exécuté. Oh une dernière chose, au service de mon dernier maître je pouvais posséder un cadavre ou un objet mais cela avait tendance à le détruire, le consumer. Par contre, impossible de le faire sur un être vivant sans son consentement.

– Autre chose ?

– Non je ne vois rien d’autre qui mérite d’être relevé.

– Bon et bien en route alors, vers l'infini et l'au-delà ! »

 

Au camp des conquistadors, quelques heures après la tombée de la nuit.

 

Les Espagnols évitaient leur maître, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que le Capitán était d’une humeur massacrante. Un échec, encore un échec ! Décidément il ne serait jamais l’équivalent de cet arriviste de Cortez ou de cette brute de Pizarro. Cette conquête ne cessait de lui échapper. Albatriso fulminait. Il avait été joué encore une fois. L’attaque sur son centre n’avait été qu’une diversion : pendant qu’il intervenait avec sa cavalerie, ces sales quadrupèdes avaient chargé ses canons depuis les cieux. Il avait pourtant disposé ses réserves autour des pièces d’artillerie mais ces rusés d’animaux n’avaient pas attaqué directement les fûts, non, ils s’en étaient pris au train de munition. Avec leur magie impie ils avaient eu recours à quelques effets pyrotechniques et bouté le feu à ses réserves de poudre. L’explosion avait fait trembler toute la vallée. Il allait falloir plus d’une semaine pour faire venir de Nueva Isabela la quantité suffisante de poudre. Entretemps ces maudits équidés allaient encore renforcer leur citadelle… Entretemps il donnerait les ordres pour investir la forteresse à l'ancienne : sapes, tranchées et contre-enceintes... Cela allait être long, tout ce temps de perdu…

Mais il y avait plus préoccupant : d’une manière ou d’une autre ces sales sorciers de pacotille lui avaient volé un de ses neuf spectres servants. Il n’osait imaginer de quoi ces damnés prêtres licornes allaient être capables avec un tel outil entre les mains, enfin sabots pour eux. Tous ses protocoles d’invocation et de conjuration allaient devoir être revus. S’ils avaient pu lui en prendre un, ils pouvaient lui prendre les autres. Cela allait ralentir toute ses opérations. 

Et si cela ne suffisait pas, ces chiens avaient réussi une transformation parfaite. Passe encore que ces minables tentent de contrefaire la création divine, venant d’eux c’est le contraire qui l’eut étonné. Non ce qui était grave c'était qu’ils l’aient réussie, et sur l’un d’entre eux en plus. Ça ne pouvait être que ça, un sorcier métamorphosé, sinon jamais ce voleur n’aurait réalisé cet exploit : lui subtiliser un de ses servants et s'y lier. Le niveau de pouvoir que cela impliquait l'inquiétait et l'impressionnait. Il devait cependant leur reconnaître un certain cran et une bonne dose de ruse. Même à froid, il n’arrivait toujours pas à comprendre comment ce coquin avait réussi à se dissimuler au milieu de leur horde de pantins contrefaits. Il aurait dû le ressentir de suite, ses charmes auraient dû s’activer… 

Ce soir l’archange Gabriel restait sourd à ses suppliques. Pas de conseil ou d’avis sur ce qui venait de se passer. Par rapport au reste, c'était presque bénin. Il allait lui falloir faire sans.  

Enfin, il y avait au moins une bonne nouvelle au milieu de tout ça, ils l'avaient trouvée… La cité de cristal...

 

Note de l'auteur

Merci à Atleis pour ses retours et avis

Près de cinq pages pour un seul dialogue, je crois que c’est mon record. Au début j’ai volontairement fait très peu d'incises pour indiquer qui parle, comme il n’y a que deux intervenants il m’a semblé que les indications internes au dialogue suffisaient pour savoir qui parlait. Les incises m’ont semblé inutiles puis mon relecteur m’a demandé d’en rajouter et d’insister sur le ressenti des participants. J’espère que ça ne fait pas trop long et que ça reste digeste.

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