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Chapitre XXI : Marque de noblesse

En pleine jungle, non loin du camp espagnol, à la surface d’une cité cachée de cristal.

« Un vrai hidalgo ne pleure pas, c’est vous qui me l’avez dit señor, coassa Esteban d’une petite voix après sa résurrection miraculeuse.

– Ho gamin…» sanglota l'ancien soldat. 

BANG !

Brusquement un coup de feu retentit dans le lointain, la réalité du monde rattrapa les fugitifs. Une odeur de fumée s'accrochait à l’atmosphère, des échos de bataille bruissaient à travers la canopée. Le camp n’était pas loin et les combats n’étaient pas terminés. 

Avec le recul, impossible de se souvenir qui dans le groupe hurla en premier un "fuyons" retentissant avant de commencer une folle cavalcade à travers les fourrés. Par instinct, toute la bande suivit et on ne sait par quel miracle, personne dans le petit troupeau de six poneys ne se dispersa dans cette sombre forêt vierge.  

La pluie se remit alors à tomber en fine goutte à travers la jungle alors que, dans la nuit, coassements de grenouille et feulements d’ocelot se répondaient. Apres une course effrénée dans le noir, tout le monde était exténué et pour certain blessés, alors quand la troupe réduite arrêta de galoper, tous s’écroulèrent sur place, dormant les uns sur les autres en un tas de fourrure, abrité de l’averse par une grosse souche renversée. Ils étaient tous les six là, Pedro et Sancho se tenaient enlacés l’un l’autre, Hitatsu protégeait de ses ailes les deux poulains Esteban et Tao, tandis que Morales restait dos à dos avec le pégase, face à tout danger qui pourrait surgir des bois. 

Au matin, la pluie avait cessé, il ne subsistait plus aucune trace de la grotte, du camp, des espagnols, d’Alvarez et Garcia ou encore des zèbres, juste la forêt, vierge et impénétrable. Les cris d’une bande de capucins passant dans les frondaisons réveillèrent la troupe. Il y eut quelques gémissements alors que laborieusement l'imbroglio de jambes, de sabots et d’ailes se désassemblait. 

« Je… je … je  me… me.. meurs de... de... f… f… faim ! » se plaignit Sancho en se levant. 

Un profond gargouillis vint ponctuer sa déclaration. Le ventre du terrestre jaune canari ne fut pas le seul à gronder, ce fut tout un concert venant du reste de la bande qui lui répondit.

« Je pourrais manger un bœuf entier, renchérit Pedro en s’étirant. 

– Fais attention maintenant à ce que le bœuf ne soit pas ton voisin, il pourrait te répondre, se moqua Tao.

– Oui, en plus les buffles sont des gens très civilisés, précisa Hitatsu.

– En fait un bœuf c’est pas vraiment un buffle, objecta Tao. 

– Yep, un bœuf c’est un taureau qui a été raccourci, surenchérit Pedro avec un sourire moqueur. 

– Comment ça "raccourci" ? Vous avez fait de la magie sur le taureau pour le rajeunir ou le rapetisser voir un autre truc du genre ? demanda Hitatsu de plus en plus intrigué. Pourtant je croyais que votre race ignorait tout de la magie.

– J’avoue que le veau c’est bon mais non, c’est pas ça. En fait c’est plus couic-couic les roubignoles, expliqua le catalan jamais avare de détail sur ces sujets-là. 

– Heu… laisse-moi t'expliquer, intervint Tao.

… Quelques laborieuses explications plus tard .... 

– Quoi ! vous êtes des monstres ! s'indigna Hitatsu. Pire que des barbares ! Sectionner les coui… 

– Les testicules, oui, coupa Tao qui était passé du jaune au orange pamplemousse. Elles subissent une ablation ou une ligature avant la puberté. Les humains font ça à pas mal d’espèces qu’ils ont domestiquées. Cela donne un bœuf pour les bovins, un hongre pour les équidés…

– Et… et un… un… cha… chapon pour la vo… volaille. Qu’est-ce que… que… que je donnerai pas pou… pour une bo… bo… bonne cuisse de poulet, se languit Sancho avec des étoiles plein les yeux.

Alors que plus de cris d'orfraie ponctuait les récriminations d’Hitatsu, couvrant les pauvres tentatives d’explications de Tao et les ricanements de Pedro et Sancho, Morales grogna en s’écartant du groupe. Il maugréa quelque chose à propos du fait que c’était forcément les autres les barbares et se désolait d’en être réduit à n’être plus qu’un herbivore mais personne ne comprit ni ne prêta réellement attention au sens de ses divagations. Le vétéran fit un effort de volonté et voulut se lever sur deux jambes et non quatre comme lui dictait son instinct, afin de montrer de se prouver qu’il restait toujours lui-même. Le galicien perdit immédiatement l’équilibre et retomba lourdement en arrière au sol, finissant littéralement les quatre fer en l’air. Sa mésaventure et son impressionnante gamelle provoquèrent plusieurs fous rires qui détendirent l’atmosphère. 

Alors que les autres s’agitaient, Esteban, à présent bien réveillé, observa ses compagnons. Il ne pouvait pas le croire, pourtant les aventures de la veille n’avaient pas été un rêve, ils étaient tous des poneys. Voir ses compagnons en tenue d’Adam n’avait rien de choquant, pour le poulain, c’était… naturel. Il les détailla un à un.

Tous sauf lui et Hitatsu étaient les deux seuls pégase, tous les autres étaient des terrestres. Hitatsu, avec son pelage d’un vert passé, était presque aussi terne que Pedro avec sa couleur terre, heureusement pour l’Andalous son crin était d’un vert bouteille satiné lui donnait plus d’éclat. Son ami Sancho, andalous lui aussi, avait retrouvé avec sa métamorphose son aspect bonhomme et rondouillard du départ de Santiago. Ce côté gras et enveloppé, c’était une caractéristique que Sancho partageait avec Hitatsu. Pour la couleur de robe, Sancho et Tao, affichaient un éclatant jaune canaris. On aurait pu les croire apparentés tant leurs teintes étaient proches. Cependant, en les observant bien, on remarquait un léger éclaircissement entre l’un et l’autre, l’adulte avait une nuance légèrement plus claire que celle du jeune. Même sur le crin ces deux-là se arboraient un air de famille, l’étalon présentait un rouge vif alors que le poulain tirait plus dans les oranges empruntés de nuance sanguine. L’ancien indien Taïnos avait cependant pour originalité d’avoir le poil crépu : crinière et queue formaient deux boules frisées. Un trait qu’il partageait avec Pedro : bien que la crinière de l’Andalous soit trop courte pour que ça se voit, sa queue était aussi crépue et épaisse que celle de l’indien. En Espagne cette caractéristique trahissait de lointaines origines africaines, pour une société obsédée par la pureté du sang et du lignage c’était hautement suspect, c’est pourquoi le catalan s’était gardé les cheveux si courts. Les quatre autres affichaient des poils raides et lisses. Le dernier terrestre du troupeau, Morales, n’avait lui pas changé, enfin pas sur sa pigmentation : le galicien avait toujours cette nuance de blanc poivre et sel pour l’intégralité de sa robe, crin compris. Si Esteban devait se présenter, il pouvait dire de lui qu’il était un pégase, son pelage resplendissait d’un blanc pur avec un crin d’un bleu profond et sombre, les deux associées créaient comme un nuage posé entre deux portion d’un ciel de crépuscule d’été. Sa description aurait été incomplète sans l’évocation de la sorte de double tatouage couleur d’or en croissant de lune avec des motifs en zigzag qui apparaissait, comme en miroir, sur ses deux flancs.

Oui, ils étaient tous les six des poneys et en tant que pégase, l’ancien jeune hidalgo voulut immédiatement vérifier quelque chose d'essentiel.

FLAP ! FLAP !

La plupart des poneys présents éternuèrent à l’unisson. Un nuage de feuilles mortes et de poussières venait d’être soulevé par le jeune poulain blanc. Esteban tentait de voler et il y arrivait ! 

« C’est extraordinaire ! s’enthousiasma Hitatsu. Tu arrives à décoller !  Esteban, tu as un vrai don pour le vol !  C’est dingue que tu y arrives aussi vite ! Et sans élan ni aucune autre aide. 

– T’as vu ! lui répondit le poulain enthousiaste. Mes sabots ne touchent même plus terre ! 

– La magie du vol coule en toi si facilement, remarqua le Syyanas. Je ne sais pas si c’est lié, mais tu es le premier pégase que je vois depuis bien longtemps avec une marque de beauté. C’est fantastique que tu en aies une dès ta métamorphose. »

Au prix d'intenses efforts physiques le poulain s'était en effet élevé de quelques pouces au-dessus du sol. Le petit pégase peinait à s’y maintenir, battant ses frêles ailes aussi vite qu’il le pouvait. Il s’épuisait rapidement pour un résultat très limité alors que toujours plus de feuilles et débris partaient en tous sens. 

« Hey pense un peu aux autres ! se plaignit Pedro toujours en train de se couvrir le museau du sabot.

– Et puis c’est quoi cette histoire de marque de beauté ? demanda Tao, un peu jaloux de la réussite de son ami.

– La marque de beauté ? Oh, dans certains écrits anciens qu’on a du mal à traduire c’est aussi appelé une note mignonne, exposa le seul poney natif du groupe. Elle est propre à chaque poney et…

– Tu nous noieras sous des avalanches de détails inutiles plus tard le canasson, coupa Morales. Pour le moment il y a des choses plus urgentes à faire comme trouver de quoi manger et découvrir où l’on est. 

– Hey ! Canasson toi-même ! Je te signale que toi aussi tu es à présent un poney ! réagit Tao, frustré et outré de la grossièreté de l’ex conquistador.

– Écoute, moricaud, répondit l'intéressé d’une voix blanche, même si tu ne m’es plus inférieur par la race, je reste ton aîné alors pour toi ça reste señor et le vouvoiement est de mise. Compris pequeño poulain ?... »

Soudain le visage de Morales se décomposa, la suite de sa réplique cinglante venait de mourir au fond de sa gorge. Sa langue avait glissé sans qu’il ne puisse l’expliquer. Pour une raison inconnue, "poulain" lui était venu alors qu’il pensait "niño". Cette maudite sorcellerie était en train de l’avoir ! Ses compagnons le dévisageaient sans trop comprendre.. 

« En route, reprit l’ancien soldat après ce blanc gênant. Nous n’avons que trop tarder ici.

– M... m… mais j’ai tou… tou… toujours faim… geignit Sancho.

– Pour ça je peux peut être quelque chose », proposa Hitatsu en attrapant d’une aile la sacoche qu’il portait toujours. 

Heureusement que la plupart des herbes médicinales collectées la veille étaient comestibles pour des poney, cela fit un repas passable mais les réserves restaient basses. Mâchonner toute cette verdure crue se releva étonnement goûtu pour les anciens humains. 

Que ce soit à deux pieds ou à quatre sabots, la progression à travers l’enfer vert de la jungle restait un calvaire. Pas de boussole, pas de machette, pas d’outil rien… Ils étaient nus ou presque. La seule solution était de prendre les sentiers tracés par les animaux et de les suivre. Ils en étaient réduits à se comporter comme des bêtes... Morales allait en avant. Il ne cachait pas sa mauvaise humeur, bougonnant et ronchonnant à la moindre sollicitation. Était-il le seul à déplorer son humanité perdue ? Le suivaient Pedro et Sancho qui jacassaient comme des pies, savourant leur retrouvaille. Arrivaient ensuite Tao qui n’arrêtait pas de bombarder Hitatsu de question. Voilà que Morales se reprenait à appeler par leur prénom l’esclave et cet animal par qui le malheur était arrivé ! Et enfin venait le gamin qui ne cessait pas d’agiter ses ailles en tout sens, planant sur de courtes distances plus qu’il ne trottait. Le galicien jura mentalement. Voilà qu’en plus il ne pouvait même plus dire marcher !

Heureusement, que les saints soient loués, leurs sabots les avaient menés jusqu’à un petit ruisseau. A partir de là les quelques lieux jusqu’à la côte furent une formalité. Ils arrivèrent sur le littoral un peu avant le crépuscule.

« Enfin, c’est p… pas… pas trop… trop tôt, soupira Sancho en posant son fessier sur le sable, face à la mer et au soleil couchant. 

– Parce que tu crois qu’on en a fini ! le houspilla Morales. Tu penses que le camp va se monter comme ça ?

– Et avec quoi on va le monter ? Nos sabot nus ? se plaignit Pedro.

– Peut-être que ça pourrait aider, suggéra Hitatsu en sortant le couteau de son étui de sous son aile. 

– Tu avais ceci avec toi depuis le début et tu n’en as rien dit ! » s’indigna Morales.

A la vue de la lame, le blanchi eut des éclairs de meurtre dans le regard. S'il avait encore ses mains, il serait en train d'étrangler ce maudit volatile.

«  Cela doit être ça ma pénitence ! Vous supporter, pesta l’ex-conquistador en tentant de se calmer.

– Ah de suite, ronchonna Pedro, dites carrément que votre enfer, c’est les autres ! 

– Ho ! toi l’incompétent, ne te fais pas philosophe ! Je ne t’ai pas sonné, aboya Morales excédé. Même pas capable de remplir une mission simple.

– Une mission simple ? se défendit le terrestre brun offensé. Quand qu’est-ce que vous m’avez confié une mission ?! 

– Tu avais une seule tâche : traverser le camp DISCRÈTEMENT et ramener le canasson au chevet de ton ami et à le laisser gérer, éructa Morales de plus en plus rouge. Au final, on aurait eu deux poney au lieu d’un, allez on en aurait récupéré un troisième avec le moricaud qui avait déjà commencé à changer. Mais qu’est qui t’a pris de devenir toi-même une de ces choses et nous mettre tout le camps à dos !?! Et comme si cela ne suffisait pas, il a fallu qu’en plus vous vous enfonciez dans ces souterrains à la noix... 

– Sur ce point c’est peut-être un petit peu de ma faute, l’interrompit Hitatsu. Je les ai peut-être un peu poussés à y aller dans ces catacombes. 

– Parlons en oui, de tes fautes, cria l’étalon blanc en se retournant vers le pégase. Tu l’as récupéré quand ce couteau ? Et tu comptais nous le dire quand que tu l’avais ?

– J’ai mis le sabot dessus pendant la bataille dans la cité de cristal et j’avoue ne pas y avoir repensé depuis, se défendit le Syyanas. Juste cela m’était sorti de la tête.

"Juste cela m’était sorti de la tête", répéta Morales au bord de l’exaspération. Allez, donne-moi ça que j’en fasse quelque chose de productif. »

Sans attendre de réponse, l’ancien soldat arracha la lame des plumes du pégase et tenta de s’en servir pour presque immédiatement le laisser tomber, n'ayant réussi qu’à s’entailler l’épaisseur de kératine lui couvrant le bout des pattes.

« Argh ! Et ces sabots qui ne tiennent rien du tout ! pesta le blanchit à présent rouge tomate. 

– Ben oui faut utiliser la bouche, il est bête lui, fit remarquer Pedro à voix basse. C’est ce qu’on fait depuis hier pour utiliser des trucs.

– Oh non la bouche c’est pas obligé, et puis c’est pas super hygiénique, le détrompa Hitatsu. En tant que poney nous avons la possibilité de ramasser avec le sabot. Je ne vous l’avais pas dit ?

– NON ! hurla Morales, exaspéré.

– On peut sé… sé… saisir des zo… zo… z’objets du… du ...sa… sa… sabot ? s’étonna Sancho.

– Attendez, je crois que c’est comme ça qu’il faut s’y prendre, affirma Tao en ramassant sans difficulté le couteau, l’empoignant comme par magie avec la surface plane de l’extrémité de sa patte. Ah zut. Je n'y arrive pas bien. »

Le canif qui s’était collé au sabot du poulain tel un bout de ferraille à un aimant glissait à présent lentement de son énorme ongle. L’objet tombait lentement, comme si de la mélasse le retenait.

« Tu as l’idée, bouge pas je vais te montrer », dit Hitatsu en se rapprochant de son jeune compagnon au pelage jaune.

Le couteau circula de sabot en sabot, tout le monde s’y essaya, même Morales se prêta au jeu après qu’Esteban l’eut enjoint à le faire. Avec ce corps tout mou et guilleret, le vétéran était incapable de rester en colère, son ire était retombé tel un soufflé. Avant, en tant qu'humain, il lui aurait fallu des jours pour se calmer. Là, un simple "s’il te plait" avec la bouille de chaton abandonné du gamin avait suffi à le faire fondre. Il se sentait pire qu’une jument enceinte. 

Une fois les premières appréhensions passées les sensations revinrent vite, en un rien de temps le corps retrouva ses réflexes et une certaine habileté, ça ne valait pas la dextérité manuelle mais ils n’eurent aucun mal à allumer un feu, avec une lame d’acier produire des étincelles était presque trop facile. Esteban et Tao réussirent même à attraper une paire de crabes dans les dernières lueurs du crépuscule. Sancho se surpassa pour le repas du soir, agrémentant les deux crustacés avec de la noix de coco et les dernières herbes médicinales utilisées pour leur valeur aromatique. Le repas fut encore plus savoureux que celui du matin. 

On discuta jusqu’à fort tard dans la nuit autour du brasier. Tao ne cessait de questionner Hitatsu sur les us et coutumes des poneys, leur histoire et leur magie. Quand le pégase avait fini de répondre à l’une de ces sollicitations, c'était Esteban qui l'interrogeait sur le vol. Pedro trouvait la place pour à intercaler son stock de blagues salaces et de jeux de mots foireux au milieu ce ping-pong de questions-réponses. Par un étrange tour du destin, une bonne partie de ceux-ci s’étaient renouvelés par le simple changement d’espèce. Tout le monde riait de bon cœur à ses saillies pas forcément fines. Quand il le pouvait, entre deux sollicitation des poulains, Hitatsu essayait d’en apprendre un peu plus sur les us et coutumes des humains, notamment sur leur habitudes culinaires. Sancho était ravi d’apporter toutes les précisions nécessaires. Seul Morales restait bougon dans son coin, seul et silencieux . Pour lui ce feu était une erreur, il signalait mieux qu’un phare leur position aux zèbres, voire aux espagnols. 

La discussion finit par aller vers la paire d'étranges symboles au flanc d’Esteban. Il était le seul du groupe de six à en avoir une.  

« Ces deux motifs en miroir sont ce qu’on appelle une marque de beauté, expliqua Hitatsu à un auditoire attentif. Autrefois tous les poneys en avaient sauf les plus jeunes. Son apparition marquait la fin de l’enfance. Avec l'arrivée du fléau de la maladie beaucoup de poney ont perdu la leur en même temps que leur magie. 

– C’est pour ça que tu ne peux plus voler normalement bien que tu sois un pégase, demanda Tao.

– Non je ne l'ai pas perdue, je n'en ai jamais eue. J’ignore si le fait que je n’ai jamais eu de marque est lié au fait que mes capacités de vol soient limitées, répondit l’étalon rondouillard. On surnomme flanc vierge les poulains qui n’ont pas encore leur marque. C'est assez péjoratifs comme titre.

– Moi je sais qui n’est plus vierge et qui l’est encore, ricana Pedro à l’oreille complice de Sancho. 

– Mais sachez que pour ceux qui perdent la leur c'est flanc violé qu'on les appelle, continua Hitatsu imperturbable. La marque de beauté est constitutive de l’identité de chaque poney. C’est ce qui nous différencie. Elle lui est propre et unique. Il n’y en a pas deux de pareilles. Elles sont censées signaler le "talent spécial" de chaque poney. La perdre est un vrai traumatisme, moi je n’ai jamais eu la mienne alors c’est moins grave.

– Mais alors que veulent dire ces deux croissants ? s'interrogea Esteban. 

– J’en sais rien, concéda le pégase adulte. Les marques restent obscures. Même les spécialistes de la question ont du mal à les interpréter. J’ignorais même que les humains pouvait en avoir

– J’ai connu plusieurs anciens humains qui en ont eu une, ça remonte à la période de la colonie antérieur au premier siège de Syyanastaclan », intervient Morales. 

Le fait que le vétéran s’exprime sur ce genre de sujet surprit tout le monde, depuis le début de la conversation il était resté en retrait, taiseux et renfrogné. 

« La plus mémorable de ces marques était une main humaine serrant un sabot de poney inséré dans cœur, précisa Morales. Le jeune gamin idiot qui l’a obtenue était persuadé qu’elle symbolisait sa capacité à servir d’intermédiaire entre les humains et les poneys. L’imbécile… Pour ce que ça lui a servi… Remarquez il s’était lui aussi retrouvé à être un piaf. Même que le jour où il l’a eue il nous a gratifié d’un triple looping. 

– C’est marrant, réagit Hitatsu dans un murmure, c’est comme ça qu’il m'appelle, le piaf. 

– Qui ça qui t’appelle le piaf ? demanda Esteban.

– Oh, ce n’est rien, juste un surnom idiot que me donnait Dathcino, mon meilleur ami. J’espère qu’il est encore en vie…»

Un silence gêné se fit autour du feu. Esteban et Tao se rendirent compte que s’ils avaient beaucoup interrogé le poney natif, jamais ils ne lui avaient posé de question personnelle sur son passé, ni sur qui il était. Pedro et Sancho détournèrent ostensiblement le regard. Seul Morales opina du chef, approuvant silencieusement.

« Donc pour résumer la marque de beauté c’est en quelque sorte la signature d’un poney, résuma Tao pour revenir à un sujet plus consensuel et sortir de ce silence.

– Mais pour signer il faut savoir écrire, fit remarquer Pedro.

– Vois plutôt ça comme tes armoiries personnelles, corrigea Morales.

– Mais on n’est pas nobles ! objecta Pedro. 

– Moi si ! contesta Esteban. Je suis fils d’hidalgo de haute et fière naissance, de sang pur de surcroît. C'est pour ça que j'en ai une et vous non.

– Baisse d'un ton gamin, ta naissance te donne des droits mais il faut ensuite les mériter, le rabroua Morales.

– Pourtant Hitatsu dit que tous les poney obtiennent une marque, insista Tao.

– Oui m… m…. mais tu… tu… tu es indien, tu pe… pe… peux pas être noble. 

– Ce que tu étais avant ne change rien, le défendit Morales. J’ai vu un ancien esclave noir devenu poney en avoir une de ces marques du diable. Comme les autres, ça ne l’a pas empêché de brûler.

– Vous ne pouvez pas vous empêcher d’être pessimiste, commenta Tao.

– Juste réaliste, pequeño poulain.

– Moi ce que je retiens c’est que si on obtient une de ces marques de beauté c’est qu’on a nos armoiries et qu’on est anobli, s'enthousiasma Pedro.

– Mais quel crétin, s’emporta Morales. Il n’y a pas plus de noblesse chez les poneys qu’au fond de ton écurie. C’est tous des canassons.

– Ce n’est pas tout à fait exact, précisa Hitatsu. Il existe des nobles chez nous. Seuls les licornes peuvent prétendre à la noblesse. C’est un statut rare et envié car pour dix poneys il y a six terrestres, trois pégase et une seule licorne. Le statut de licorne est héréditaire, il se transmet par le sang, il ne s'acquiert pas. Les prêtres enseignent que les licornes sont nobles et supérieures. La preuve, elles seules peuvent faire de la haute magie. 

– Et comment justifient-ils le fait qu’on ait entendu Alvarez faire de la sorcellerie dans sa tente ?  demanda Tao. Il n’est pas une licorne, il n’est même pas un poney

– Peut-être parce qu’il est noble ? hasarda Esteban.

– Lui de sang noble !?! s’esclaffa Morales, il doit avoir du sang de morisque (1) dans les veines, la traîtrise c’est atavique chez eux.

– Le sang et lignage n’ont rien à voir avec ça ! contesta Tao.

– Enfin pour les licornes c’est ce que disaient en enseignaient mes maîtres de l’école de scribe quand j’étais poulain, reprit Hitatsu. Je ne me souviens plus très bien des détails de leurs explications. Mais je me souviens que ma mère n’était pas très d’accord là-dessus. Tout cela est flou et lointain pour moi, ajouta-t-il avec une note de nostalgie 

– En parlant des Morisques je vous ai raconté la blague du juif, du maure et du curé qui entrent dans un bar ? » demanda Pedro.

Au grand désespoir de Tao qui voulait plus de détail, Sancho lança une autre de ses séries de blague pas fine et la conversation roula vers d'autres sujets.

Le ciel au-dessus des flots était dégagé et la nuit étoilée se refléta sur la mer. La Lune, pleine comme à son habitude, vint illuminer la fin de soirée. Ici la voûte nocturne était si belle et féérique mais aussi si étrange et différente de celle du vieux monde. C'est en admirant le ballet céleste que tous s’endormirent, à nouveau affalés les uns sur les autres en un petit monticule de câlins et de fourrure mignonne face au feu mourant. Seul Morales était resté à part, pour monter la garde et surveiller l’obscurité a-t-il dit. 

Au cœur de la nuit, le vent de mer se leva et le vétéran frissonna. C’était sans doute parce qu’il était nu. Morales pesta sur l’impréparation de cette expédition, pas de vivre, pas de tente ou de couvertures… Le reste du troupeau, tous empilés les uns sur les autres, n'avaient pas l’air de souffrir du froid. Les ronflements de Sancho couvraient les respirations apaisées des quatre autres. Une rafale plus forte que les précédentes fit éternuer l’ancien soldat. Il ne faudrait pas qu’en plus il tombe malade… Oui cela ralentirait l’expédition... C’est pour la bonne marche du groupe qu’il devait le faire… Au matin, les six poneys se réveillèrent tous ensemble, agglutinés en un seul tas.

 

Note de l'auteur

(1) Les morisques sont des musulmans espagnols qui ont été contraints de se convertir au catholicisme à la fin de la Reconquista. Ils ont gardé de nombreux trait de la culture arabe et certains ont continué à pratiqué en secret leur religion d'origine. Ils subissent de nombreuses discriminations et violences avant d'être officiellement expulsés du royaume en 1609. Ils vivaient souvent entre eux dans leur propre quartier ou village. Ils restent suspects aux yeux du reste de la population et furent, avec les juifs, une cible régulière de l'inquisition.

 

Un gros merci à Alteis pour ses avis et retour.

Au départ ce chapitre était moins détaillé et plus long car il comprenait une partie du chapitre 23. Il n’y avait presque aucun dialogue, tout était rédigé au style indirect. Suite aux remarques de mon relecteur je suis passé à un style plus direct et moins de discours rapporté, j’ai enrichi les échanges et ajouté plus de "vie" dans le groupe. Cela rallonge considérablement le récit. J’ai coupé la narration au milieu, j’espère que ça passe car les dialogues à plus de deux intervenants c’est pas mon truc.

J’ai également remis une description complète des six personnages. Leur présentation était dispersée sur trois chapitres et il fallait remonter au tout premier pour retrouver une description de Hitatsu. Comme je fais des renvois fréquents à leur province d'origine ou à certaines de leurs caractéristiques pour éviter les répétitions je me suis dit que c’était nécessaire.

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