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Chapitre XXIV : Les copains d'abord

Le long d’une portion de route impériale qui quitte la vallée de la forteresse de la porte de la Lune

 

Les voies impériales étaient des routes dallées qui allaient aussi droit que possible que ce soit à travers la jungle où les cordillères. Véritable veine de l’Empire des Quatre Quartiers, ce réseau convergeait vers Syyanastaclan, la capitale. Depuis l'arrivée des envahisseurs, leur entretien était tombé en désuétude. Les premiers éléments à souffrir de cet abandon furent les nombreux ponts suspendus faits de lianes et de cordages, fruit de la collaboration entre terrestres et pégases. Pour ralentir les envahisseurs ils furent coupés presque partout. En montagne, il s’y ajouta de nombreux glissements de terrain, qu'ils soient naturels ou non. En forêt, l’enfer vert n’avait pas eu besoin de beaucoup d’encouragement pour réintégrer cette mince bande de terre dallée qui serpentait en son sein. Dans l’empire, les routes se résumaient à présent à des bandelettes en pointillés dispersées et éparses. 

Pour ce troisième siège de la capitale impériale, les conquistadors avaient avancé avec prudence et méthode en remontant une de ces routes, la remettant en service au fur et à mesure de leur progression. Une véritable armée d'esclaves se déployait à l’arrière de l’armée pour ce travail. Le duo de fugitifs avait fait un large détour pour éviter ce triste cortège de captifs contraints aux travaux forcés. De l'avis du doc’, les gardiens seraient bien moins crédules que des caravaniers. Dathcino n’avait pu deviner que de loin les travaux de réfection. À part ça, la route avait été déserte.

L'après-midi du troisième jour de marche touchait déjà à sa fin et avec les ombres projetées par la montagne, la lumière avait déjà quitté le fond de vallée encaissée. Les coteaux autrefois densément peuplés étaient à présent déserts. Les cultures en terrasse étaient progressivement noyées sous une épaisse couche de végétation folle. La guerre et la maladie n’avaient laissé que des fantômes. Dans moins d’une génération la jungle aurait tout envahi.

Une caravane humaine s'était installée dans les ruines d’un village. Ici en montagne, les anciennes maisons des villageois étaient en pierre, comme la plupart des constructions de la région. Le toit de chaume avait disparu depuis bien longtemps mais les murs étaient encore là pour donner un abri bienvenu. 

En plus du point rougeoyant du foyer, un léger panache de fumée montait droit au ciel. À des lieues à la ronde, des éclats de voix se faisaient entendre en écho. Ces voyageurs devaient se sentir en sécurité car ils n’avaient nulle crainte d’être vus ou entendus de loin. Pour Dathcino, l'orphelin réfugié de guerre, tant de négligence sur la sécurité, ça en était presque choquant.

En se rapprochant, une forte odeur de crottin vient lui titiller les narines. Elle montait de l’ancienne salle commune, la plus vaste des ruines et transformée en coral improvisé. Une trentaine de mules s’y reposaient. Des animaux stupides et dénués de paroles, importés d'outre-mer. Les bêtes bien que bruyantes avaient du mal à rivaliser avec le boucan de leurs maîtres. Des notes de musique étaient maintenant discernables dans le tintamarre des éclats de voix. Dathcino réalisa, surpris, qu’en fait de brouhaha c’étaient des chants. Le chant étant quelque chose de naturel chez tous les équestres, pour l’ancien poney, le manque de mélodie des envahisseurs était d’autant plus criant. Si Dathcino devait se fier au sens des paroles qu’il entendait, c’était en plus une chanson paillarde. Et par les sœurs princesses, il y avait de quoi faire frémir la plus dévergondée des juments tarifées des bidonvilles.

 

« ¡Parada! Quién está ahí ? » aboya un factionnaire dissimulé à l’ombre d’un muret à moitié effondré. L’homme sorti des ombres le braqua avec une arbalète chargée. Il était étonnement bien dissimulé. Autant pour le manque de sécurité, ils avaient au moins laissé une sentinelle. L’ancien poney devenu humain leva bien haut les mains et se fit connaître. Il recracha le bobard mis au point par Cabaleron, à savoir qu’il était une estafette attaquée par les impériaux.

« Et ils étaient combien ces bâtards de canassons ? demanda la sentinelle, méfiante. 

- Je t’avoue que j’ai pas trop pris le temps de les compter, expliqua Dathcino. J’étais plus concentré sur éviter les rochers et éboulis qu’ils m'envoyaient. Les indigènes m’ont pris en embuscade sur la route, à trois lieues d’ici. Tu vois, c'était au niveau de la portion qui passe au-dessus de la rivière, à flanc de falaise. 

- Ouai je vois, on y est passé ce matin, concéda le soldat. C’est bizarre d'ailleurs qu’on n’en n’ait pas vu un seul.

- Ils savent se dissimuler ces bâtards, se défendit le faux messager.

- Hum, admettons et pourquoi nous on ne s'est pas fait attaquer mais toi oui ? questionna l’Espagnol, toujours sur ses gardes.

- Qu’est-ce que t’y veux, vous vous êtes toute une troupe et moi je suis seul, se justifia l’ex-équestre. Il est évident que ces couards n’allaient rien oser contre vous. 

- Hum… C’est pas faux que ces lâches n’attaquent jamais à découvert. Et comment t’as fait pour t’en sortir ? insista la sentinelle, décidément bien méfiante.

- J’ai sauté du haut de la falaise et je suis tombé dans le cours d’eau.

- T’as eu un sacré coup de bol de ne pas avoir fini fracassé sur un rocher, fit remarquer l’envahisseur. 

- J’ai eu de la chance et un cheval sous moi. Je m’en suis sorti, ma monture non, ironisa Dathcino.

- Bah c’est à ça qu’ils servent non ? Les canassons, les vrais.

- Hum… C’est pas faux, répondit l’ex-voleur en reprenant la formule et le ton de son interlocuteur.

- Ah ! Ah ! Tu me plais mon gars ! Allez viens là on va t’offrir un coup à boire. »

Le factionnaire reposa son arbalète sur l’épaule et lui mit une claque fraternelle dans le dos. D’un geste il l’invita ensuite à le suivre vers l'intérieur de la ruine la mieux préservée, il y restait même un bout de toit. 

« ¡Hola compañeros! Regardez ce que je nous ramène : un compère perdu et isolé. »

 

À l'intérieur, autour du foyer, se pressaient quatre humains. Ils dégageaient une forte odeur de sueur, de crasse et de fumée. Pour Dathcino, ces hommes lui paraissaient tous être les mêmes. Comment les distinguer avec des teintes de peau et de poil si semblables ? Leur visage même étaient identiques, noyés dans des barbes épaisses et broussailleuses. 

Sur les braises un quartier de viande de brousse finissait de griller. Poulain, Dathcino avait vu de loin à l’occasion des carnivores comme des griffons, mais jamais de près. Comme tout poney, l’odeur de la chair morte l’avait toujours au mieux incommodé, là il la trouvait presque appétissante. Une marmite remplie de légumes secs, sans doute des fayots, mijotait à côté. Une outre de cuir remplie d’un liquide qui n’était pas de l’eau circulait. 

Le factionnaire présenta rapidement le nouveau venu au quatuor de barbus et leur résuma brièvement la conversation précédente. À présent qu’il les voyait de près Dathcino pouvait discerner des détails et des nuances dans la physionomie de ces humains, suffisamment pour pouvoir les différencier. Le grand à droite c’était Juan, le petit au milieu Carlos, celui avec une dent en moins sur le devant Domingo et le dernier à gauche, celui avec la voix de ténor était Miguel. La sentinelle qui l’avait intercepté avait un mono sourcil épais et se nommait lui Pacôme.

« Bon les donzelles je vous laisse, j’ai mon quart à terminer, dit Pacôme en repartant. 

- Alors comme ça tu as été attaqué par les bêtes du diable ? l’interrogea Carlos

- Hum... Oui, confirma Dathcino. Ils m’ont raté de peu.

- Ah ces maudites bêtes parlantes ! Si c’est pas pitié… Lança Miguel. On vient civiliser leur pays et voilà ce qu’on en récolte ! Mon gars... Tu me permets que je t'appelle mon gars ? [Dathcino hocha la tête d’approbation] Mon gars, je suis désolé pour ton cheval. Les bonnes bêtes coûtent si chères ici. 

- S’il n’y avait que les bêtes qui coûtaient cher, protesta Domingo. Ici tout coûte cher ! »

Carlos donna un coup de coude à Domingo et lui murmura tout bas

« Gaffe on ne sait pas qui c’est, dit-il d’un ton méfiant.

- T’as vu sa tête ? Il ressemble pas à un cafard des hommes en noir, commenta Juan. À tous les coup c’est un colon qui vient de débarquer. Je lui presse le nez que du lait en ressort. 

- Les hommes en noir ne supportent pas le lait ? demanda Dathcino

- Ils supportent pas le lait ? » répéta Carlos incrédule avant que toute l'assistance éclate d’un rire franc.

L'explosion d’hilarité avait abattu une barrière invisible : les visages fermés s’ornaient à présent de large sourire et les regards mis clos étaient maintenant brillants de malice et de complicité alors que les fous rires continuaient.

« Non franchement ce petit gars ne peut pas être un cafard, arriva à déclarer Juan entre deux ricanements. 

- Mon gars, reprit Miguel en plongeant son regard dans celui de Dathcino, en vérité je te le dis ce pays ne vaut pas tout le mal qu’on se donne. Attention hein, bien loin de moi l’idée de critiquer l'œuvre de notre bienheureux Capitan, que Dieu le garde.

- Que Dieu le garde, chorèrent en cœur les autres.

- Non, si on s’en sort c’est grâce à lui, le Capitan Albatriso, reprit Miguel. Un grand homme. Mais c’est à cause de son entourage, ses officiers, si tout va mal. Avant, il n’y avait pas toutes ces histoires d’inquisition et d’hommes en noir. 

- Ça y est y a le vieux qui radote, lança Carlos avec ironie.

- Ce que Miguel veut dire c’est que la fortune promise met du temps à arriver, insista Juan. J’espère que tu n’avais pas encore trop d'illusions.

- On trouve l’or au fond des ruisseaux qu’ils disaient, soupira Domingo. Vous en ramènerez plusieurs lingots qu’ils disaient.

- Ouaip’ on connait tous la chanson, on a tous eu gros en doublant les feux de La Corogne. Promesse de richesse et de gloire faciles mais une fois sur place rien, nada ! approuva Carlos. Il parait que les vieux, ceux qui sont là depuis le début, ils ont bien trouvé un peu d’or et d’argent mais rien qui ne vaille le Pérou.

- Tu exagères, il y avait du butin à se faire sur les licornes, rétorqua Juan. Elles se baladent toutes surchargées de richesses.

- Ce qui est important dans ta phrase c’est le “avait”, s’emporta Carlos. Aujourd’hui y plus rien qui ne vaille la peine. Et puis des licornes y en a pas tant que ça. Les autres, ceux avec des ailes ou sans rien… 

- Les pégases et les terrestres corrigea Dathcino,

- Ouai, eux, continua Carlos et bien des métaux précieux y z’en ont pas tant que ça. Quand ils en ont c'est plutôt bronze, cuivre ou étain. Encore heureux qu’il y ait les gemmes. Ça ils en mettent partout, des pierres précieuses.

- Hum, j’avoue que les mines d’or et d’argent on les cherche encore, commenta Miguel. Les pierres précieuses par contre… Tu ne peux pas dépierrer un champ sans en trouver des tombereaux. Et il y a de tout et pêle-mêle. Diamant, saphirs, émeraude, lapis lazulis… T’en a pour tous les goûts et toutes les couleurs. À croire qu’elles poussent toutes seules. Je vais finir par croire ces histoires que ça pousse comme les truffes.

- Tu ne crois pas si bien dire, murmura une voix désincarnée, perceptible du seul Dathcino.

- Et comme d’habitude ce sont les mêmes qui s’accaparent tout, pesta Carlos. Sous prétexte que les pierres précieuses sont porteuses de la maladie des couleurs il nous est interdit de les récolter et de les polir, d’en faire le commerce je ne t’en parle même pas.

- Il n'empêche, objecta Domingo, Ignacio, le gars qui venait de Barcelone, il avait commencé à en ramasser et il a été infecté. Cela l’a emporté en moins de deux semaines. Il pouvait même plus tenir sur deux jambes quand ils l’ont emmené au bûcher.

La petite assemblée frissonna à ce terrible souvenir.

- Tu ne m'enlèveras pas le fait que les hommes en noir eux ils en ont des gemmes et puis des trucs en or ou en argent aussi, reprit Carlos d’un ton acerbe.

- Oui mais eux ils ont des protections, tenta de justifier Juan.

- Des protections, des protections… Mon cul oui ! s’emporta Carlos, plein de colère.

- Il y a une chose que je ne comprends pas, l'interrompit Dathcino, si c’est si dangereux et si peu rémunérateur, pourquoi venez-vous dans ce pays ? Pourquoi même y restez-vous ? 

- Mais parce que c’est le destin des fils de la couronne d’Espagne ! s'exclama Domingo. Conquérir des terres pour notre roi.

- C’est notre dû de race noble et pure, renchérit Juan. En plus c’est notre devoir de loyaux sujets et de bons chrétiens, gagner ces terres à la barbarie et aux cultes païens pour que la seule vraie foi triomphe.

- Notre rêve à tous c’est de rentrer une fois fortune et gloire faites. On ne souhaite pas plus que ça faire souche ici, insista Miguel, le climat n’est pas fait pour nous.  

- Et surtout ça manque de femmes par ici ! N’est-ce pas Domingo ? suggéra Miguel, plein de sous-entendu avec un air goguenard.

- Oh laisse-le avec sa Margot, le défendit Juan. On le sait tous qu’il l’a laissée au pays.

- Et un jour je reviendrai plein de cadeaux et à son doigt je lui glisserai l’anneau, approuva Domingo plein d’espoir.

- Oh j’espère bien que c’est plus que l’anneau que tu vas lui glisser ! Trois ans sans tirer son coup sous prétexte que t’es fiancé, moi je n'appelle pas ça être humain. 

[rire gras des autres]

- Ça c’est de la fidélité Carlos, mais tu ne peux pas comprendre, rétorqua Domingo, vexé. 

- En fait, ça va faire quatre, fit remarquer Juan.

- Bordel ! Quatre ans ! Mais qu’est qu’on a foutu dans ce fichu pays de merde !?! cria Carlos indigné.

- Comme nous tous ici, tenter de trouver la fortune, philosopha Juan.

- Faire fortune ? demanda Dathcino.

- Oui, accumuler suffisamment de richesse pour pouvoir se payer un ticket de retour et pouvoir s’établir au pays une fois revenu, expliqua Miguel. 

- Cela coûte si cher que ça de repartir ? questionna Dathcino.

- Les départs sont strictement encadrés par les hommes en noir. Malheur à qui tente de gruger, précisa Juan.

- C’est à croire qu’ils ont des moyens surnaturels de savoir qui s’embarque, précisa Carlos. Même caché en fond de cale ils te trouvent.

- Oh il est bien permis aux vétérans de repartir, compléta Miguel. Mais c’est un attrape-nigaud, déjà il faut justifier de sept ans de service, excusez-moi du peu. Et en plus, comme si ça ne suffisait pas, ils te prennent tous tes arriérés de solde comme paiement. À ce tarif, autant prendre la concession. 

- Dis plutôt que c’est la dotation “spéciale” qui va avec la concession qui motive les vétérans à rester, objecta Carlos avec ironie.

- La dotation “spéciale” ? interrogea Dathcino.

- Les vétérans qui peuvent justifier de sept ans de service se voient offrir le choix entre rembarquer pour la métropole avec un dixième de leur solde ou rester ici en Nouvelle Cantabrie, détailla Miguel. Ceux qui restent se voient offrir une terre avec du matériel agricole, bêtes et semences.

- T’oublies le plus important ! l’interrompit Carlos

- J’y viens, laisse-moi le temps d’expliquer ! répondit Miguel. À tout cela, lopin de terre et outil, le Capitan y ajoute une femme, en principe directement importé d’Europe. Tâche au nouveau colon de lui faire au moins un enfant dans les trois ans qui suivent sinon son mariage est cassé et son épouse confiée à un autre. C’est qu’il faut des gosses pour développer une colonie.

- Croissez et multipliez a dit le seigneur, ajouta Juan d’un ton docte. 

- Les juments… Je veux dire les femmes se laissent faire ? s'indigna Dathcino. Elles sont traitées pire que…

- Que des bêtes oui. La plupart sont achetées au pays à des trafiquants. Elles sont la lie de la société du vieux monde, anciennes putes ou voleuses voire pire quand ce ne sont pas des esclaves indiennes ramenées des Amériques. Venir ici c’est une sorte de nouveau départ, mais les candidates restent rares.

- Et ce qui est rare est cher, fit remarquer Carlos. Une simple pute est inaccessible pour nous. Les rares vraies femelles qui font commerce de leurs charmes sont réservées aux seuls officiers, comprendre les hommes en noir. Pour nous pauvres peones il ne reste au mieux que les coloradores. Enfin celles qu’on met à faire le tapin.

- Compagnon, là tu deviens sordide, se plaignit Domingo

- Les coloradores ? 

- Oui c’est comme ça que l'on appelle les anciennes bêtes parlantes une fois qu’elles ont pris un aspect à peu près humain. Même les Taïnos font de meilleurs esclaves. Tu me diras la différence reste minime, ils crèvent tout aussi vite, objecta Juan.

- Anciennes bêtes parlantes ?... Hoqueta Dathcino.

- Oui les canassons, les autochtones quoi, expliqua Carlos. Quand on les attrape ils finissent par se changer en humains, pardon en un truc qui ressemble à un humain. Mais ne dis jamais qu’un canasson devient un humain devant un homme en noir, t’aurais des problèmes.

- Enfin là on te cause de ceux qui ne crèvent pas dans le processus. C’est l’inverse de la maladie des couleurs, dit Miguel avec un air navré.

- Mais les poneys… Vous ne les tuez pas tous… couassa Dathcino.

- Il est vrai que pour dix captifs il y en a moins de deux qui survivent à leur première année que l’on puisse appeler coloradores, objecta Miguel. Bien que à ce sujet j’ai bien connu un gars du côté de la mission des bénédictins…

- Oh non... quand il commence par “j’ai bien connu un gars du côté de... “ ça veut dire que vous l’avez mis en mode vieux père qui raconte ses histoires ! se plaignit Carlos en murmurant.

- Hum on avait déjà eu une première alarme tout à l’heure, indiqua Juan.

- Quand ça, demanda Domingo. 

- Quand l’autre est arrivé et qu’il l’a appelé mon gars, précisa Juan.

- Là, il est parti pour au moins une demi-heure à nous raconter sa vie, soupira Domingo encore plus bas. 

- Et vous ne m'interrompez pas ? s’inquiéta Dathcino.

- Nan !  Si on le fait, il s'offusque et il devient invivable pour au moins trois jours, expliqua Carlos. La seule chose à faire est de le laisser parler tout seul. Au bout d’un moment plus ou moins long, il se rend compte qu’il jacte dans le vent et s’en trouve si ridicule qu’il n'ose pas se fâcher et on peut passer à autre chose.

- La dernière fois, il a tenu plus de deux heures. Le pauvre Pacôme s’était même endormi, ajouta Juan dans un fou rire. 

- Mais les poneys, vous ne les mangez pas ? demanda Dathcino toujours pas rassuré.

- Et pourquoi diable ? Déjà que le cheval c’est pas terrible comme viande et en plus il parait que leur chair refile la maladie des couleurs, indiqua Domingo. Dis donc les canassons c’est une fixette chez toi.

- Y pas de doute tu viens bien de débarquer mon pauvre gars, constata Juan. Il faut tout t’expliquer

- Dis-moi tu n’es pas vraiment une estafette en service, demanda Carlos d’un air inquisiteur.

- Euh…hésita Dathcino.

- Ah ah ! En fait, tu es un déserteur ! conclut Carlos en le pointant du doigt avec un air de triomphe.

- C’est bon lâche-lui la grappe, le défendit Juan. Je te signale que toi aussi tu as déserté ton unité en première ligne au bout de même pas trois mois. À ce compte-là on est tous des déserteurs.

- Mais vous n’avez pas de problème ? s’inquiéta l’imposteur à présent découvert.

- Tant que tu trouves à te rendre utile pour la colonie tu ne risques rien, le rassura Domingo. 

- Non, crois-moi les officiers sont bien trop contents quand ils trouvent un ou deux volontaires pour rejoindre notre corps, ajouta Juan. Nous autres les muletiers on attire pas trop les foules. S'il n’y a que ça qui t’inquiète, on n’aura pas trop de mal à convaincre un ou deux ronds de cuir pour te signer ton ordre d’affectation à notre unité. Par contre attends toi à un boulot de merde, à être toujours sur les routes et être payé des clopinettes.

- C’est pourquoi on trouve toujours moyen à s’arranger sur les bords », renchérit Carlos

Devant le feu, indifférent aux messes basses de ses compagnons, Miguel continuait son monologue, bercé par le propre son de sa voix.

« J’ajoute de plus que ce gars de la mission, il arrive à faire survivre presque la moitié de ses arrivages. Il en a même fait son métier. Bon il ne prend ni pégases ni licornes dans les canassons qu’il transforme en coloradores, trop fragiles dit-il. Pour se fournir, il suit les armées en campagne. Au moment du partage du butin il rachète les canassons captifs de guerre pour une bouchée de pain et les ramène à son domaine. Je l’ai connu à l’une de ces occasions, nous venions d’investir une ancienne ville fédérée, Caotopèc ou un truc imprononçable du même acabit. C’était pas loin de la côte. La révolte de cette cité faisait suite au soulèvement général des villes fédérées après notre débâcle au deuxième siège de Syyanastaclan. Il a fallu toutes les mettre au pas. Plus d’une douzaine. Enfin procéder à leur pillage et destruction complète devrais-je plutôt dire. Des cités rebelles, on en a pillées sur cette campagne. On avait ordre de massacrer tous les prisonniers griffons qu’on avait faits. Non qu’on en eut beaucoup. Il faut dire qu’à cause de ces satanés mercenaires les combats avaient été particulièrement rudes. Il faut au moins reconnaître à ces piafs un certain goût du sang qui fait défaut à la plupart des canassons. Je crois que c’est là que j’ai décidé de me retirer des tercios et des unités de première ligne. Bref ce gars de la mission bénédictine, il voulait me racheter ma part de butin, c'est-à-dire le jeune poulain auquel j'avais le droit après le pillage de la ville. Il avait déjà racheté une douzaine d'autres poulains. Je m’étonnais pourquoi il voulait le mien qui était tout petit et pas celui d’un de mes collègues plus grand et plus imposant. Il m’a dit qu’il prenait que les juvéniles, les adultes s'adaptent trop mal, ils se laissent mourir alors que les enfants avec un peu de brusquerie on peut les forcer à s’adapter. C’est plutôt étonnant quand on y pense non ? Les adultes sont censés être plus robustes et résistants et là ce gars me dit que mon poulain allait mieux survivre. Peut-être étais je trop ivre car avec ces paroles je me suis mis dans la tête de le garder ce poulain. Si ce gars arrivait à en faire des coloradores, pourquoi pas moi ? Tout le monde me disait de céder ce poulain car il allait tomber malade comme tous les autres et mourir dans le mois qui allait suivre. La suite a prouvé qu’ils avaient tort. Notez que je n’y serais jamais arrivé sans les conseils de ce gars. Malgré le fait que je ne lui ai pas vendu, il a bien voulu me conseiller. Lui il arrive à en faire des coloradores en à peu près six mois avec un taux de perte de presque deux pour un. Moi ça m’a pris presque un an. Il parait même que ce gars est arrivé à rendre la parole à certaines de ces créatures, un vrai miracle. Enfin, ce qui est un vrai miracle, c'est qu’il fait tout tout seul. Il faut dire qu’il se plaint tout le temps de ne pas pouvoir trouver de collaborateurs qui durent, tous les associés qu’il prend finissent par chopper la maladie des couleurs. Tu me diras, côtoyer ces satanés animaux chargés de malédiction, ça doit finir par porter. Je ne sais pas pourquoi, lui, il s’en sort sans dommage. Mais j’avoue qu’il a un avantage indu, il est roux, les roux c’est bien connu ça n’a pas d’âme, pas risque pour lui qu’il soit damné par la maladie des couleurs, puisqu’il l’est déjà. Y en a même pour dire qu’il a épousé chrétiennement une coloradora et qu’il lui a fait des enfants. Qu’il ait pas fini avec la maladie des couleurs avec un tel comportement c’est à n’y rien comprendre. Il faut dire qu’il n'a même pas un nom de vrai chrétien ce gars. Cadmire ou Cadwir un truc comme du genre… En parlant de ça, dis-moi mon gars quel est ton nom de baptême ? Oh mon gars je te parles ! Oh ! C’est quoi ton nom ?!? »

Tout le monde fut surpris que Miguel sorte de lui-même de son monologue. Dathcino resta un moment interdit la bouche grande ouverte tel un poisson hors de l’eau. Il ne pouvait pas leur donner son vrai nom, trop connoté. Dans sa tête le docteur s'excitait pire qu’un poulet sans tête. Depuis le début de la conversation l’ex malfrat n’avait cessé de le bombarder de remarque et d’avis, paralysant complètement l’ancien poulain par son jactage incessant. 

Tenir une fausse identité, suivre une double conversation à la fois orale et mentale, nier tous ses anciens instincts d’herbivores qui te hurlent de fuir et enfin résister à une véritable tempête mentale d’injonctions venant d’un vieil étalon manipulateur, le tout en même temps au bout d’un moment ça sature. Le naturel fonceur de l’ancien terrestre repris le dessus.

« HO BORDEL DE QUEUE A NOUILLE D'ÂNESSES BÂTÉES EN CHALEUR ! Vos gueules à tous ! hurla le jeune homme. Je ne m’entend même plus penser. »

Tout le monde resta interdit une fraction de seconde devant cette explosion de violence verbale. Le premier à réagir fut Juan :

« T’es sûr que ça va ? 

- Non mais il est pas bien ce type ! s’indigna Carlos.

- Regardez ses yeux ! Ils sont comme vitreux, s’alarma Domingo.

- Doc’ le type que vous avez clamsé sur le champ de bataille, celui à qui j’ai chouré les fringues c’était quoi son nom ?!? La pensée de Dathcino était incisive et claire.

- Si tu crois que j’ai pris le temps de détailler ses pensées… se défendit Caballeron

- Et mec, t'es avec nous ? s'inquiéta Carlos à présent alarmé par le regard vide de Dathcino.  

- SON NOM !! La pensée de l’ex poney s’était faite impérieuse et sans réplique. Doc, t’es allé voir pour trouver ses pires peurs et jouer avec. 

- Mais qu’est que j’en sais moi !?! se défendit Caballeron.

- Ho mon gars ?!? Hum il a l’air de nous faire une crise, jaugea Miguel.

- Une crise ? hoquetèrent en cœur les trois autres. 

- Oui j’ai connu un gars qui après une bataille nous a fait ce…

- Miguel c’est pas le moment ! l’interrompit Juan

- Assassin ! Le nom de ta victime ! ordonna le maître

- Il me semble, maître, que c’était Pascal mais… souffla le spectre servant contraint à la servilité

- Il a quoi le nouveau ? s'inquiéta Domingo

- Je suis sûr qu’il va nous claquer dans les doigts ! paniqua Carlos à présent à la limite de l'hystérie.

- PASCAL ! Mon nom est Pascal, cria Dathcino. Pascal de Cartas

- Et bien t’es bizarre toi, commenta Juan. 

- Qu’est qui t’es arrivé mon gars ? s’enquit Miguel.

- Désolé, j’étais… perdu dans mes pensées, se justifia l’ex-poney

- Et bien Pascal, bienvenue dans la bande, toi et tes pensées annonça Juan en lui tendant la main. 

- Bienvenue parmi nous Pascal, dit Miguel en lui claquant le dos.

- Bienvenue, répéta Domingo. 

- Eh. Merci les gars lâcha Dathcino en serrant les mains tendu sans trop savoir ce qu’il faisait. Mais ça ne vous inquiète pas ce que je viens de faire ?

- Oh penses-tu, relativisa Carlos, tu ne dénotes pas tant que ça, entre Miguel qui radote, Pacôme qui dort les yeux ouverts, Domingo qui est plus chaste qu’un curé, Juan qui chante tout le temps…

- Et Carlos qui affabule la moitié de ce qu’il raconte, ajouta Juan. On est tous une belle bande de branques. 

- Ouai, bienvenue dans la bande Pascal, conclut Carlos. Essaye juste de ne pas penser trop fort la prochaine fois

- J’essayerai… promit le prétendu Pascal

- Tu verras ici c’est les copains d’abord, annonça Domingo.

- En parlant de ça, il faut qu’on te montre la mascotte du groupe, annonça Miguel ¡Hoy! ¡Rojo ! Viens ici fils de chienne que tu es ! » 

De vagues gémissements venant de la salle commune où étaient les mules répondirent à l’interjection. Une créature humanoïde s'approcha. Elle ressemblait à un jeune garçon humain de douze/treize ans mais il était bossu et difforme. Son pied gauche mal formé l’obligeait à traîner la jambe pour se déplacer. Son œil gauche, mis clos, était deux à trois fois trop gros et sortait presque de son orbite. Son nez avait un évasement au niveau des narines trop prononcé, comme si on le lui avait coupé. Mais surtout c'était sa couleur de peau qui jurait, d’un rouge brique délavé presque rose. Dathcino trembla. Sa ressemblance avec les monstres sortis avec lui des caves de Syyanastaclan était choquante. Il était juste plus jeune et moins musculeux. Ce n’était pas un monstre de guerre, juste un monstre tout court.

« C’est Rojo, l’esclave de Miguel, précisa Juan. Il l’a gardé depuis qu’il est un canasson ; et en a fait un coloradore. 

- Oui et j’en suis assez fier, commenta Miguel. C’était pas évident d’y arriver.

- Oh ne t’inquiète pas il n’est pas dangereux, ajouta Domingo. Pour un coloradore, celui-ci est étonnement autonome. Il sait marcher, utiliser ses deux bras et ses deux mains et il comprend ce qu’on lui dit, il ne lui manque presque que la parole.

- Allez Rojo dis bonjour à Pascal. » 

La créature se rapprocha du feu et du quintette assis autour. Elle dévisagea Dathcino et se mit à gémir de terreur à la vue de son visage. Non pour être plus exact elle dévisageait celui qui se tenait appuyé sur son épaule et que personne ne pouvait en principe voir.

« Ho plume de licorne ! » pesta l'intéressé.

 

Note de l'auteur

C’est la suite directe du chapitre 22 que j’ai séparé en deux. J'ai dû réécrire le dialogue avec les muletiers au moins trois fois, c’est pourquoi j’étais bloqué dessus pendant plus d'un mois. Au départ je voulais faire intervenir les saillies mentales du bon docteur Caballeron mais j'ai abandonné l'idée, trop complexe à mettre en place et cela alourdissait les dialogues pour pas grand-chose.

Bon ce site ne prend pas en compte les différentes tailles de caractère du coup tout mon travail de mise en page sur le monologue de Miguel est bon pour les oubliettes… À quand une vraie mise à jour ?

Sur la version originale la taille de caractère de ce monologue devient de plus en plus petite au fil des lignes jusqu'à devenir illisible, du coup le lecteur est invité, comme le héros, à sauter les détails de l'explication de Miguel. Mais brusquement la question "quel est ton nom" revient en taille énorme ce qui ramène l'attention sur ces derniers mots. J'espère que sans ça ce gros pavé reste lisible.

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