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Épilogue - Reconstruction

Ce fut comme une nouvelle ère qui débuta pour Luna et Celestia, après toutes ces péripéties. Selifós, leur oncle, jadis, s'était laissé empêtré dans de bien mauvaises aventures. La guerre, le décès de sa femme, le massacre de sa famille, tous ses temps en détention en divers lieux, tout comme le traitement en paria par tous dont il fut l'objet durant toutes ces années de cavale... tout cela l'aura fait bien changer, et en bien mal.

Toutes ces souffrances, toutes ces dures expériences l'avaient changé en un poney froid habité par la folie, peu doué pour les relations sociales. Et en dehors de ses deux petites-nièces qui avaient bien voulu lui laisser une seconde chance, il eut de grosses difficultés à gagner la confiance de son nouvel entourage.

Mais grâce à Luna et Celestia, surtout Luna, il sut redevenir l'étalon heureux qu'il fut du temps d'avant la deuxième grande guerre alicorne, quand il avait encore une famille, une vie, et surtout une jument à aimer. Sauf que cette fois-là, maintenant qu'il avait tourné le dos à ce passé bien trop tourmenté, il avait jeté son dévolu sur ses deux nièces, la dernière famille qui lui restait.

Après avoir écoulé un séjour à Silver Shoals auprès de Celestia, ils rentrèrent au château tous les trois la semaine suivante. Ce dernier ayant connu la fin des chantiers depuis qu'assez peu de temps encore, il restait encore de nombreuses salles un peu vides qui mériteraient de la redécoration. Selifós avait pris l'initiative de partir à la recherche de nouvelles tapisseries ou tableaux pour embellir les couloirs et les antichambres.

Et justement, L'ex-princesse solaire, en voulant passer du temps avec son oncle, le retrouva en face d'une tapisserie aux dimensions monumentales qu'il avait commandée chez Rarity. Il en avait fait orner les façades du grand hall qui fut jadis la salle du trône. Elle s'interrogea donc sur cet étrange œuvre d'art.

La jument blanche contemplait, curieuse, cette tapisserie à l'apparence tout à fait inédite à ses yeux. Les motifs représentaient une pleine lune d'une taille titanesque ; illuminée, et illuminant de toute sa gloire ce qui fut dans sa périphérie. L'astre était comme couronné par les vingt-sept autres phases de la lune à différent moment du cycle. Ces vingt-sept phases étaient divisées en trois groupes de neuf, chacun formant comme le côté d'un triangle pointant vers le haut et qui enceintait la grande lune. L'arrière-plan fut comme un ciel bleu nocturne, ponctué çà et là d'étoiles cousues avec des étoffes d'argent. Trois étoiles se distinguaient de par leur taille et leur rougeoyance écarlate, et qui constituaient les trois sommets de ce même triangle.

"Qu'est-ce que ceci, mon oncle ?"

"C'est le blason de la famille Skiá. Tout simplement", répondit le vieux doyen. "Je sais que ce château est très important pour toi et ta sœur, ma petite-nièce. Mais j'ai envie que cet endroit me rappelle également mon bon vieux temps à moi."

Celestia contempla encore un instant ce qui fut jadis la bannière de la famille ancestrale de sa petite sœur. Et cela l'amena à se poser une autre question.

"Et le blason des Lux ? À quoi il ressemblait ?"

De cela, Selifós s'en rappelait un peu moins. Il réfléchit un petit moment.

"Je ne sais plus trop. Les lux avaient un truc qui ressemblait un peu au nôtre. À la différence près que les divers symboles se rapportaient tous au soleil et au jour, plutôt qu'à la lune et à la nuit."

Les oreilles de la jument blanche tombèrent, comme mélancoliquement. Elle dit.

"J'aurais aimé qu'un ou une Lux sortît de l'ombre du passé, comme toi. J'aurais pu me familiariser ainsi à ce que fut jadis ma propre famille ancestrale."

Il s'approcha d'elle et la baisa sur le front pour lui remonter le moral.

"Je te comprends, Celestia. Mais tu sais, dans le fond, tout ce passé, il vaut mieux que tout ça reste enterré."

"Pourquoi ?"

"Les mortels croient souvent que les alicornes sont des êtres surpuissants... parfaits... vertueux. Mais ça avait été rarement le cas. Les alicornes de l'ancien monde ; autant de ma famille que celles des Lux ; étaient orgueilleuses, arrogantes, imbues d'elles-mêmes ; et du haut de leur puissance, elles se croyaient intouchables et éprouvaient parfois même du plaisir et de la fierté à se montrer belligérantes. Comme si... c'était une façon pour elles d'exposer avec vantardise toute l'étendue de leur force. Et plus j'y repense, moins ça m'étonne qu'ils aient tous fini par s'auto-détruire.

"Non seulement nous ne sommes pas tout-puissants ; puisqu'il existe des entités supérieures à nous ; mais en plus on était bien loin d'être vertueuses. Au contraire : à cause de leur puissance et de leur prestance, elles trébuchaient facilement dans la décadence... en se sentant impunies et au-delà de tout jugement. Ce serait une grossière erreur de penser que les alicornes avaient toutes été des saintes. Beaucoup d'entre elles étaient sensibles au mal. Même moi je ne suis pas parfait."

"Et dans ce cas, quel est ton plus grand défaut, mon oncle ?" lui demanda-t-elle de se justifier.

"Mes plus grands défauts, tu veux dire ?" répliqua-t-il. "Je suis orgueilleux... très fier de moi-même, de mes idéaux et de mes racines. Je suis très rigide aussi... pour na pas dire trop. Je déteste perdre. Et j'ai horreur d'avoir tort. À un tel point qu'il m'arrive d'être de mauvaise foi, bien que ce soit un vice que je méprise.

"Et justement, maintenant que je mentionne tout cela, je dois reconnaître que malgré tous mes efforts pour m'être montré aimant à votre égard les premières semaines passés ensembles, je n'ai pas toujours su me montrer agréable. Désolé. J'imagine que cette mauvaise nature m'aura poursuivi jusqu'au bout.

"Et pour finir, sur le côté de la luxure... je n'irai pas jusqu'à dire que j'étais un pervers ou un coureur de queue, mais plutôt que... j'éprouve juste une certaine admiration pour le beau sexe." Et il lui dit franchement. "Tu sais, Celestia, il est vraiment très facile de tomber amoureux de toi. Tu es vraiment une très belle jument."

L'ex-princesse joua la jument charmée. Même si elle se reconnaissait que ce genre de compliment lui était très agréable de base. "Oh. Merci. Toi aussi tu es un bel étalon. Je te trouvais un peu trop maigre à notre rencontre, mais après une année écoulée, tu as retrouvé des formes bien plus raisonnables."

"Et ça grâce à ta cuisine, Celestia", dit-il amusé. "Ma maigreur était la conséquence de toutes ces années passées en prison. Je reconnais que goûter à tes gâteaux m'ont bien aidé à reprendre de l'énergie. Ils étaient tous délicieux, même si... je n'en suis pas un aussi grand amateur que toi... tout comme ta sœur."

Le sourire de Celestia s'approfondit pour le remercier de ce nouveau compliment. Mais elle voulut en revenir au sujet initial. Il s'écoula un long silence avant qu'elle ne reprenne la parole et donc que son rictus ne se défasse. Elle redirigea ses yeux vers la fresque de soie.

"Mais si c'est un passé qu'il vaut mieux enterrer pour ses erreurs, comme tu disais tout à l'heure, alors pourquoi avoir commandé une tapisserie représentant le blason de ta famille ?"

"Heu... et bien... disons que c'est plus par caprice et nostalgie que par fierté", répondit l'ancien en renvoyant des yeux hantés par le deuil vers la tapisserie. "Ma famille avait énormément de défauts, c'est vrai, mais... je l'aimais énormément. C'est auprès de ma famille que j'ai grandi et écoulé ce que je considère comme la partie la plus importante de ma vie. Ça me fait toujours mal au cœur de savoir les miens, comme les Lux, morts et éteints depuis longtemps." Il eut un soupir et un sourire heureux. "Non, non... c'était aussi le bon temps. Père, mère... mes frères, mes sœurs... mes neveux, mes nièces... mes cousins, mes cousines... c'est vrai que je vous ai tous tourné le dos mais... vous me manquez. Énormément." Une larme s'échappa de son œil droit. "Et toi aussi, Loulou... tu me manques beaucoup. J'aurai bien aimé tous vous rejoindre dans les limbes mais... contrairement à vous je suis encore en vie. Et j'ai encore à faire."

Et en délaissant derrière lui tous ces fantômes d'un âge maintenant révolu, il réprima quelques sanglots. Celestia s'avança et l'étreignit dans son aile pour le réconforter. Et pour l'aider à se consoler, elle le fit penser à autre chose.

"Tu crois qu'il y a un Lux encore en vie ? Quelque part ?"

Les sanglots se turent progressivement. "C'est très peu probable", répondit Selifós après s'être calmé. "S'il y en avait un encore en vie, il aurait eu la régence du soleil devant toi, puisqu'il serait ton aîné dans la magie solaire. Et comme c'est Twilight qui le contrôle grâce à ta magie... à moins que ce théorique survivant ait été envoyé dans la pierre, sur la lune ou au Tartare comme moi, tous les Lux ; à l'exception de toi et ta sœur ; sont bel et bien morts."

"Tu peux me parler des Lux, s'il-te-plaît ? Tu as beaucoup parlé des Skiá, mais jamais des Lux. Que peux-tu me dire à leur sujet ?"

Il sourit. Il n'avait plus trop envie de replonger dans ces multitudes de souvenirs abyssaux et parfois douloureux. Mais pour la curiosité de sa petite-nièce, il se permit de lui apporter le peu qu'il savait.

"Je ne sais pas grand-chose des Lux. Tout comme ma famille, la leur vivait un peu recluse sur elle-même ; et ils étaient également très secrets. Mais ce que j'ai retenu le plus de cette famille ; ou devrais-je dire ta famille ; c'est combien leur magie était puissante et redoutable."

Comme Luna avait ressentis de la fierté et de l'appartenance quand Selifós lui parlait des Skiá, il en fut de même pour Celestia vis-à-vis des Lux. Son oncle continua.

"La magie solaire est extrêmement puissante et elle pouvait avoir des conséquences absolument dévastatrices une fois employée au combat. Les affronter revenait à faire face à toute la fureur et au feu ardent du soleil lui-même. Ils étaient des adversaires très redoutables pour les Skiá car la magie lunaire leur était inférieure. Le seul moyen qui existait pour moi comme pour les miens afin de rivaliser avec eux, c'était de faire appel à nos Nightmare, pour qu'ils puissent nous apporter tout leur soutien."

"Et comme les Skiá avaient le pouvoir de voyager à travers les rêves, quel était celui des Lux ?"

"Toi qui as hérité de leur magie tu devrais le savoir, non ?" se moqua-t-il un peu. "Dis-moi de quoi tu es capable, ma petite-nièce. Impressionne-moi."

"Oh heu... " L'alicorne blanche chercha ce qu'elle pourrait bien lui dire sur ses propres pouvoirs. Mais sans savoir précisément quelle était la réelle spécialité des Lux, elle ne parut point sûre d'elle par rapport aux réponses qu'elle pourrait donner. "Je suis... comment dire... douée d'omniscience ?"

"Bonne réponse", dit-il à raison, puisqu'il connaissait le réel pouvoir des Lux. "Les Lux avaient cette fameuse capacité de voir à travers le temps et l'espace. Ils étaient doués de ce qu'eux appelait le Sixième Œil. S'ils avaient une petite idée d'où, et surtout quoi, ils voulaient regarder, ils... je ne sais pas exactement comment ils procédaient. Mais ils peuvent voir des choses dont le commun des mortels est incapable."

"En fait... ", lui expliqua Celestia qui avait hâte d'apprendre quelque chose à son oncle, et non l'inverse. "Quand j'utilise ce... Sixième Œil, comme tu dis, je me retrouve sur un chemin de lumière. Et toutes les images que je désire regarder se défilent alors sous mes yeux. Des images qui montrent des choses qui se sont déroulées, ou qui se déroulent actuellement, et ce peu importe la localisation. Cependant, je n'ai jamais d'images du futur."

L'étalon était fasciné par les explications. Jusqu'à maintenant, aucun Lux n'eut eu la générosité de partager avec lui ce type de connaissance en détail. Il ignorait totalement que ça se passait comme ça. Au final, le pouvoir de ces deux antiques familles étaient très similaires. Autant dans l'une que dans l'autre, cela commençait par un chemin étoilé.

"Et... est-ce que tu es aussi capable de... d'avoir des rêves prémonitoires ?"

"Oui. Je peux avoir des rêves prémonitoires", affirma Celestia avec un sourire fier. "Je peux rêver de choses capables de se dérouler dans l'avenir. Mais seulement un futur proche. Jamais un futur lointain. Et... ça ne m'arrive que rarement... et sans que je puisse le décider. Tu penses que... si ça ne m'arrive que rarement c'est... c'est normal ou c'est parce que ma magie est plus faible que celle de mes ancêtres ?"

"Je ne sais pas grand-chose des Lux, donc je ne peux te répondre. Mais que tu sois une alicorne de sang-mêlé pourrait expliquer pourquoi tes rêves prémonitoires sont rares ; s'ils étaient censés être plus fréquents, bien entendu." Et il ajouta. "Ce pouvoir parait bien singulier comparé à toutes les capacités que les Skiá possédaient. Mais en réalité, ce don de clairvoyance et de prémonition ; bref, ce Sixième Œil ; offrait un énorme avantage aux Lux car ça leur permettait d'anticiper absolument tout."

Puis une vieille rancune naquit dans son esprit. "D'ailleurs, c'est à cause de leur Sixième Œil que les Lux sont parvenus à tuer ma tentative de créer mon rêve éternel dans l'œuf. L'un d'eux a dû faire un rêve prémonitoire où je revenais lancer le sort du rêve universel. Ensuite, la doyenne, en compagnie d'une douzaine de Lux, a directement atteint ma position qu'elle eut découverte évidemment grâce aux pouvoirs de sa famille. Et après l'affrontement, ils m'ont vaincu et changé en pierre.

"Ils auraient pu profiter que je fus bloqué dans la pierre pour m'exécuter et ainsi se débarrasser de moi définitivement mais au final, ils m'auront épargné. Les Skiá voulaient me récupérer dans l'espérance de me tuer, évidemment. Mais j'avais entendu la doyenne leur dire que j'étais leur prisonnier et que c'était à eux seuls de décider si je devais mourir ou non. Et finalement, ils m'ont gardé au chaud dans ma statue pendant près de mille cinq cents ans sans chercher à me tuer ; quitte à me défendre de ma propre famille. Et voilà comment les Lux, les rivaux jurés des Skiá, m'auront fait éviter le pire. Ironique... "

Et de cette ironie, il en grimaçait. "Ouais... la doyenne était sympa... en plus d'avoir une très jolie croupe. Elle te ressemblait même beaucoup, maintenant que je m'en rappelle."

Tandis qu'ils discutèrent, Luna arriva à son tour. Elle avait vu de loin la nouvelle tapisserie quand elle fut entrée dans le grand hall. Selifós ne l'avait pas prévenue qu'il avait eu l'intention d'installer cet ornement-là pour les parois. Et ainsi elle put découvrir le blason de cette famille vieille et quasi-éteinte. Elle eut apprécié cette initiative : la tapisserie lui plaisait vraiment.

Elle fut venue à l'origine pour écouter son grand-oncle jouer de la harpe, maintenant qu'il en avait acheté une récemment ; en plus de la tapisserie. Elle-même avait passé énormément de temps sur son orgue après l'avoir réparé. Oui, Luna était tout en liesse devant chaque petit détail, même ceux qu'on pourrait qualifier des plus insignifiants, à présent heureuse et le château reconstruit. Effectivement, C'était bel et bien le début d'une nouvelle ère qui commençait pour elle et sa sœur ; ainsi que Selifós qui fut contraint de tourner la page.

Selifós n'avait plus pratiqué de la harpe depuis extrêmement longtemps. Il avait oublié la plupart des morceaux qu'il avait autrefois l'habitude de jouer autrefois ; et avait même perdu beaucoup de sa pratique d'antan. Cependant, sa mémoire semblait avoir conservé une partition plus ou moins par cœur : la mélodie préférée de sa mère. Il s'en était toujours souvenue, bizarrement, comme dansante dans son passé nostalgique grisé par le temps.

Ayant bien peiné pour mettre ce dernier de côté pour mieux aller de l'avant, il écoula une plus grande partie des jours qui suivirent à composer de la musique, lire, ou écrire. Jadis, il n'écrivait que de la poésie. Aujourd'hui, son inspiration ne cessait de le revirer sur les jours anciens, lui incitant à garder une trace écrite de cet ancien monde qui avait maintenant sombré dans les abysses du passé.

Son plus grand réconfort fut Luna et Celestia qui elles demeurèrent enchantées à avoir un oncle, un parent encore en vie. Elles qui avaient quasiment vécu seules sans l'aide de personne, avoir un aîné qui les traitait presque comme ses filles leur offrait des ressentis qu'elles n'avaient jamais expérimentés et qui leur convenaient agréablement dans leur retraite. Oui, elles n'étaient pas encore parvenu à totalement se défaire de ce choc malgré l'année passée.

Mais la plus aux anges fut Luna. La découverte de ses racines et des nombreuses vérités sur sa propre personne l'eut changée à jamais. Non seulement elle avait pu revenir sur ses opinions par rapport à son propre passé et ses erreurs, et ainsi de pouvoir reconnaître ses réelles erreurs ; gagner une amie imprévue : Nightmare Moon ; mais en plus elle reçut la joie de se retrouver avec un parent qui la traitait, à la pareille de sa sœur, avec un amour très proche de celui qu'il donnait à son ancienne épouse. Celui-ci lui avait promis que s'il l'aimait, ce n'était plus à cause de Loulou, mais bien parce qu'il l'affectionnait en tant que parent et qu'il agréait de la chérir comme sa nièce. Il l'aimait d'un tout nouvel amour.

Et la belle jument nocturne, par ailleurs, avait envie d'en profiter bien particulièrement. Un matin, elle vint voir Selifós alors qu'il abaissait la lune. Elle se sentit audacieuse pour oser lui proposer une telle chose. Elle paraissait même un petit peu timide, avec ses joues légèrement blanchies.

"Bonjour, Seli'", le saluait-elle depuis l'arrière, alors qu'il était en plein accomplissement de son devoir de doyen.

Sans se retourner, il eut un rire léger... presque inaudible. "Seli'... "

"Qu'y a-t-il ?"

"C'est comme ça que mes frères et sœurs me surnommaient jadis. C'est plus court, qu'ils disaient."

Quand il en eut fini avec l'astre nocturne et que le soleil avait déjà initié son ascension dans le ciel, il se retourna pour faire face à Luna. Celle-ci s'approcha un peu plus de lui avec un petit air cachottier. Elle n'osait toujours pas le lui demander.

"Je souhaite te parler d'une certaine... tradition ; à laquelle 'Tia et moi on a l'habitude de s'adonner de temps à autre."

L'étalon l'écouta attentivement alors que progressivement, elle parvint à sortir le sujet de discussion de sa coquille. Elle lui confia du coup.

"Vois-tu, quand ma sœur et moi voulons passer du temps en toute intimité, il nous arrive à l'occasion de dormir ensemble dans le même lit, où nous en profitons pour se câliner, discuter, se faire des confidences, se partager nos soucis, nos craintes, nos problèmes, pour se soutenir, ce genre de choses... Tu vois où je veux en venir ?"

Son oncle hocha simplement de la tête. Elle continua. "C'est grâce à ça, notamment, si nous avons pu coudre des liens extrêmement forts entre nous. Et je te propose qu'on fasse ça ensemble aujourd'hui. Si ça t'intéresse, bien entendu."

Il avait un sourire à la fois gêné et attendri. "J'apprécie l'idée mais je ne suis pas sûr que ce soit raisonnable, ma nièce."

"Comment ça ?" demanda Luna alors qu'elle était de moins en moins sûre de ce qu'elle était en train de faire. Son cœur vacillait alors qu'elle s'interrogeait elle-même sur son comportement.

"Écoute, Luna. C'est vrai que c'est mignon, c'est adorable. Mais du temps que c'est entre sœurs, bien entendu. Par contre moi, je suis un étalon, au cas où tu l'aurais oublié."

"Hein ?!" blanchit Luna, surprise de sa réplique. Prise de panique, elle balaya immédiatement toutes ses pensées intimes et cachées. "Mais qu'est-ce que tu insinues ? Je parlais seulement de partager des confidences et d'autres choses intimes, afin que nous ayons toi et moi une connexion plus forte. Tu croyais réellement que j'étais en train de t'offrir l'hospitalité de mon lit ? Idiot !"

Selifós haussa bêtement des épaules et roula comiquement des yeux. De toute façon, il n'avait jamais eu l'intention de toucher sa nièce, quoiqu'il advienne. Après avoir fait une croix sur son passé et sur Loulou, il aurait été franchement stupide d'oser ce genre de chose avec sa sosie. En revanche, cette « tradition » l'intéressait beaucoup. Pourquoi pas ? Se prêter seulement à ce jeu pourrait être amusant. Et puis si ça pouvait faire plaisir à sa nièce adorée...

"Je plaisantais. Pourquoi tu désires ce genre d'échanges tout particulièrement avec moi alors que jusqu'à maintenant tu ne l'as fait qu'avec ta grande sœur ?"

Luna se calma alors rapidement ; se débattit du sentiment amoureux qu'elle cultivait pour lui et qui, même si elle avait décidé de l'ignorer pour son bien et celui de Selifós, persistait toujours dans son esprit ; et reprit d'un ton partagé entre le doute, et la cachotterie encore une fois. "Et bien... la raison est assez simple. Tu es mon arrière grand-oncle. Nous avons énormément en commun. Mais la plus grosse raison c'est que... contrairement à 'Tia, tout comme moi, toi, tu sais ce que c'est que d'être isolé et méprisé pendant des siècles... "

L'étalon s'interrogea alors dans quel type d'échange elle cherchait à le mener. Si elle faisait référence à cette vie de paria et ce temps d'emprisonnement sur la lune, il se pourrait qu'il y ait des peines que Luna n'eut toujours pas réussi à partager, même avec Celestia.

"Et bien, soit. Dans ce cas qu'attends-tu de moi ?"

À sa surprise, Luna se précipita vers lui pour se blottir. "Je veux un câlin, Seli'", demanda-t-elle gentiment. "étreinte-moi."

Il l'enlaça dans sa patte, avec toute la force de son affection. Quelle sensation étrange... cette même émotion qu'il eut connue quand il câlinait Loulou autrefois fut revenu frapper le glas de ses souvenirs. Rien que cela le rendit heureux, et son étonnement devint bien vite éphémère.

"Et... c'est tout l'art de cette... tradition ?" dit-il un peu bêtement.

"Pas seulement", lui expliqua Luna la suite de cet étrange rituel. "Raconte-moi aussi ce qu'il pourrait te passer par la tête, mon oncle . Ce serait le meilleur moment pour le faire. Et si tu n'as rien à raconter, alors échange les gestes de tendresse. C'est comme ça que 'Tia et moi avons toujours fait."

"Et moi qui croyais que c'était surtout toi qui demandais un soutien moral", lui qui s'attendait à ce que Luna élonge son besoin de vider son propre sac.

À ces dires, cette dernière ne donna aucune réponse et observa son visage avec attention, le sien insinuant qu'elle lui laissait en premier la parole. Alors, hébété et dépourvu, il se mit à réfléchir, tout en caressant l'oreille de la jument noire. Et il se rappela d'une chose qu'il couvait dans son cœur. Il en profita donc, comme sa nièce l'eut suggéré, pour lui en parler.

"Je te dois beaucoup, Luna."

Le sourire de celle-ci s'allongea. "À quel sujet ?"

"Pour tout ce que tu m'as dit... pour m'avoir tendu la corde... ", continua Selifós qui humait le parfum qui imprégnait le crin de Luna. "C'est si agréable de ne plus avoir à faire tous ces cauchemars chaque jour."

Elle savait clairement de quoi il parlait et lui offrit un autre sourire : un sourire enchanteur, aimant et plus que magnifique. Un sourire qui invitait à la paix. Il ne lui avait en revanche jamais porté témoignage de tous les cauchemars en lien à ces traumatismes et ces crimes, mais elle ne se surprenait pas de l'entendre le lui avouer

"Tu te sens mieux, n'est-ce pas ?"

Il fit un baiser d'ange à sa nièce, alors qu'il passa sur son côté pour la voiler de son aile au niveau de la taille. "Je n'aurais jamais imaginé parvenir à oublier tout ça un jour. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, Luna. Je ne fais plus un seul de ces horribles cauchemars depuis que tu m'as dit tout ça."

"Alors... ? Tu crois toujours que la garde des rêves est inutile ?" approcha-t-elle sa tête de la sienne avec un petit rictus narquois de victoire.

Il eut un petit gloussement de défaite. "Oui. Je le crois toujours."

Luna fit un petit rire joueur. "Menteur", eut-elle dit un peu moqueuse. L'étalon ne put s'empêcher d'esquisser un sourire particulier quand elle eut pris ce petit air espiègle.

"J'ai appris à vivre avec ces cauchemars depuis extrêmement longtemps. Mais je reconnais que... ça fait du bien de ne plus avoir à les faire."

"C'est vrai. On peut vivre avec nos cauchemars. Après tout, ça ne reste que des mauvais rêves. Mais c'est tellement mieux de juste ne pas en faire, tu ne trouves pas ?"

"Si. Et du coup ? Tu vas continuer de garder les rêves ? Tu vas donner un peu de ta magie à Twilight, finalement ?"

Luna fit mine de réfléchir, avec un sourire un peu farceur. "Quand l'envie m'en prendra, oui. Mais hors de question que je redonne ma magie à Twilight. Si ça doit être fait, alors je préfèrerais m'en occuper personnellement : c'est plus plaisant de le faire soi-même. De plus, Nightmare Moon le prendrait pour de la trahison."

Les yeux de l'étalon brillaient d'une joie calme. "Finalement, il y a une différence entre toi et Loulou qui me permet de vous distinguer."

"Et c'est laquelle ?"

"Loulou ne gardait les rêves de personne, elle."

"Ça fait donc de moi un meilleur poney qu'elle ?"

"Pas forcément. Et ce n'est pas une raison pour te vanter", réprimanda-t-il gentiment en appuyant un coup sur son museau.

Luna rit joyeusement, comme une petite pouliche qui s'amusait follement. Elle se blottit un petit peu plus contre son corps. À son tour, son oncle avait envie de lui poser quelques questions à son sujet, histoire d'en apprendre encore d'avantage sur sa nièce ; et aussi pour découvrir ce qui l'avait amenée vers lui ce matin.

"Quant à toi, Luna ? Quel a été ton pire cauchemar ?"

"Mon pire cauchemar ? Et bien... " Elle évita de perdre son sourire apaisé quand Selifós lui baisota le crin, alors que sa plus grande crainte revenait dans son esprit. "J'ai... "

"Oui ?"

"J'ai peur d'être seule... de me sentir comme... abandonnée... comme négligée... délaissée... comme si tu n'existais pas... comme si tu n'avais de valeur pour personne... oui : j'ai peur d'être seule. Et aussi, chose qui va peut-être te surprendre mais... je me souviens qu'étant pouliche... j'avais peur du noir. Et de n'avoir personne à mes côtés pour me rassurer."

Progressivement, des larmes lui montaient. Un affreux traumatisme revenait à elle, alors que pour se rassurer, elle colla sa tête contre le bas de sa joue.

"Je me sentais si seule... si seule... abandonnée... sans personne pour qui m'aimer, et dont le seul poney à qui je dévouais toute ma confiance m'aurait, parait-il, trahie... et abandonnée, comme les autres... "

"Shh... ", consola-t-il, en entendant les sanglots naissants de sa petite-nièce, tellement recroquevillée contre lui qu'il pourrait littéralement la soulever rien qu'avec son aile si elle était aussi légère qu'une plume. Mais dans le fond, ne l'était-elle pas déjà ?

"Tu te souviens, Selifós ? de la solitude ? de ce sentiment d'abandon ? de ce délaissement éternel ? dans ce désert sans fin, de roche et de glace ? avec les étoiles pour seule compagnie ? et de voir... le monde tourner sans toi ? de prendre conscience combien... combien le monde n'avait pas besoin de toi pour tourner ?... qu-que... que tu n'as aucune valeur à leurs yeux ? que tu peux parfaitement souffrir, mourir et disparaître dans une totale indifférence ? comme si... tu n'avais jamais existé ? comme si... tu n'étais rien ?"

"Comment ne pas l'oublier ?" se rappelait-il avec compassion.

"Comment as-tu fait pour tenir dix-mille ans ?"

"Je n'ai jamais tenu. J'ai craqué dès les premiers jours."

Étrangement, Luna retrouva le sourire.

"Moi aussi."

"Si nos Nightmare n'étaient pas là pour nous soutenir... on se serait suicidés bien avant la fin de notre peine."

"Le suicide... combien de fois y ai-je pensé quand j'étais là-haut ? Et combien de fois, Nightmare Moon, m'avait retenue de le faire ? Combien de fois, véritablement, Moon, m'a-t-elle sauvé la vie ? Moon... Je suis tellement désolée, Moon."

Ça ira, lui dit doucement l'intéressée avec une voix bienveillante, mais ferme. Épargne-moi tes jérémiades.

Il la délassa afin de lui faire face, et lui offrit un léger baiser paternel pour l'aider à sortir de son trouble de stress post-traumatique. Et petit à petit, le baiser touchant l'aida à quitter les tremblements de ses confessions, ses peurs qui l'eurent marquée à vie par le feu. Elle se remit à sourire.

"N'aies plus peur, Luna. Ce n'est qu'un mauvais rêve. Et comme tous les mauvais rêves, c'est passé maintenant."

Elle le fixa droit dans les yeux d'un air implorateur.

"Toi, tu ne m'abandonneras pas, n'est-ce-pas ?"

"C'est mon devoir en tant que parent, Luna. Qu'on me calomnie si je devais te délaisser."

Luna eut un profond sourire confiant et apaisé. Des étoiles d'argent semblaient scintiller dans le creux de ses pupilles effilées et béates.

"Seli', je te remercie d'être là à nos côtés. Merci de m'avoir consacré cet instant."

Les longues minutes qui suivirent s'écoulèrent dans le silence monacal des diverses pièces du château. Selifós eut souhaité un doux rêve à sa nièce, alors qu'elle s'en alla dormir avec l'esprit extrêmement léger. Et à son tour, le vieil alicorne s'en retira à son tour vers sa chambre.

 

Note de l'auteur

Ça y est. On en arrive enfin à l'épilogue ! Mais la fiction ne s'achève pas vraiment ici. Suite à l'épilogue adviendront une série de cinq appendices catégorisés de A à E qui serviront à détailler les points de cet univers background que j'ai survolés dans le scénario principal afin de rester concentré sur l'intrigue, le développement de personnage, etc. Sans me montrer exhaustif, je n'y ai exposé que ce qui est le plus important à retenir pour suivre l'histoire.

Mais si ça vous fascine, que ça vous intrigue et qu'il y a bien d'autres questions que vous vous posez sur tout ce que j'avais relevé dans le scénario sans pour autant aller en profondeur, alors vous serez certainement intéressé par les appendices ; qui au passage parleront même de choses que je n'ai jamais abordées dans l'histoire principale.

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