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One Shot

Il existe une infinité d'univers, ça, tout le monde le sait. Des multivers. Et même une infinité de multivers. Des multivers de multivers. Et ainsi de suite. Là-dedans, tout ce qui a la moindre chance d'exister, même la plus minuscule, existe forcément quelques part. Et même les choses impossibles, en fait, car un truc impossible ne l'est généralement que dans un seul univers, et pas dans les autres. C'est leur côté snob, ça, aux univers. Chacun tient absolument à avoir son propre truc impossible à lui, qui n'est impossible que chez lui et pas chez les autres.

Quand tout se goupille comme il faut, il est aussi possible que des choses passent d'un univers à l'autre. Ça ne peut se faire qu'à certaines conditions et dans des configurations bien précises, mais c'est plus fréquent qu'on ne le pense. Ce sur quoi la plupart des gens se méprennent, c'est surtout la nature des connexions qui s'établissent entre les univers quand ils passent à portée les uns des autres…

 

***

 

Il arrivait en ce moment à Twilight quelque chose qu'elle n'aurait jamais cru possible. Pas à elle. Pas ici. Mais c'était en train d'arriver, et la panique la gagnait.

Elle était perdue. Dans une bibliothèque. Elle. Perdue. Dans une bibliothèque. Le couloir dans lequel elle errait, elle savait qu'il n'existait pas. Les rayonnages autour d'elle, elle ne les avait jamais vus. Les livres alignés dessus, elle ne les connaissait pas. Et pourtant, elle était chez elle, dans SA bibliothèque, dans SON château.

 

Tout avait commencé environ un an plus tôt. Elle régnait seule sur Equestria depuis trois ans, alors. Les premiers mois avaient été intenses. Il avait fallu gérer les conséquences de "l'incident" du trio infernal, d'abord. À sa grande surprise, une pétition avait rapidement vu le jour pour réclamer que Cozy Glow, "innocente et adorable pouliche forcément victime de la mauvaise influence des deux autres affreux", soit dépétrifiée et libérée. Etonnamment, les parents de la pouliche ne figuraient pas parmi les signataires. Moins étonnamment – pour Twilight en tout cas –, les premiers mots qu'avait prononcés la petite pégase, avant même que tout son corps soit entièrement libéré de la pierre, avaient été "Je vais tous vous étriper, misérables limaces". On l'avait dare dare réinstallée sur son piédestal, aux côtés de ses deux comparses.

Ensuite, il avait fallu reconstruire le château. C'était allé surprenamment vite. En un an à peine, tout était à peu près fini. D'un commun accord, il avait été décidé de le rebâtir tel quel, à quelques aménagements près. Même les quelques ronchons de Canterlot qui jusque-là s'étaient toujours plaints que le château leur bloquait le soleil s'étaient joints à l'effort, un peu comme quand on rouspète qu'un nid de poule ait enfin été rebouché parce que maintenant, il va falloir s'habituer à ne plus freiner à son approche.

Autre choses étonnante, Discord n'était même pas venu jouer les trouble-fête et perturber le chantier. En fait, il se montrait inhabituellement discret depuis "l'incident". Cela n'était sans doute pas étranger au fait que, quelques semaines plus tard, le vrai Grogar s'était présenté en personne – et en pleine nuit – devant Twilight, exigeant des explications sur, selon ses propres termes, "tout ce bordel". Twilight, passé un bien compréhensible pic de panique totale, avait vite compris qu'il était surtout très mécontent qu'on ait osé usurper son identité et s'être servi de son nom sans sa permission, écornant ainsi sa réputation, et qu'il voulait surtout savoir où se trouvait le coupable, histoire de lui refaire le portait. Pour le reste, il se disait "bien trop vieux pour toutes ces conneries" et que "s'ils avaient trouvé sa cloche, tant mieux pour eux, qu'ils la gardent". En partant, il avait même laissé son collier à Twilight, "pour qu'elle se l'accroche, si ça lui chante". Depuis, le draconequus rasait les murs.

Le château reconstruit, l'harmonie revenue dans le pays, les alliances avec les peuples voisins renouvelées, les choses s'étaient beaucoup calmées. Twilight s'était alors rendue compte, au fil des jours, que quelque chose lui manquait.

Un beau soir, elle s'était fait la réflexion, comme ça en se couchant, qu'elle avait fait ce jour-là exactement la même chose que le jour précédent, presque à la minute près. Et la semaine d'après, que celle d'avant. Et le mois d'après, pareil. Hors période de crise, régner sur Equestria, c'était du boulot, mais c'était surtout de la routine.

Mais elle ne manquait pas de ressources, ni d'amis à qui demander conseil. Et c'est Pinkie, le poney au monde le moins susceptible d'un jour tomber dans la routine, qu'elle était allée consulter. Ça avait été long, et elle n'était toujours pas sûre que la terrestre rose ait vraiment saisi le problème, mais elle était parvenue à dégager, dans le flot de paroles de son amie, l'essence de sa recette contre l'ennui.

Dans la vie, il faut avoir des projets. N'importe lesquels, grands ou petits, à long ou à court terme, peu importe ; ce qui compte, c'est d'avoir quelque chose dont on peut constater l'avancement. Pinkie considérait chaque fête qu'elle organisait comme un projet distinct, avec un point de départ, un point d'arrivée, et entre les deux une progression étape par étape. Elle ne le présentait pas comme ça, évidemment, mais c'est comme ça que Twilight l'aurait résumé.

Twilight s'était alors rendue compte qu'en effet, sa vie, du moins jusque-là, avait été une succession de projets. Entrer à l'école de magie de Célestia. Réussir chacune de ses années scolaires. Ouvrir le coffre de l'Arbre. Convertir Starlight à la magie de l'amitié. Ouvrir son école. Succéder à Célestia et Luna. Reconstruire le château. Elle avait toujours eu dans sa vie un objectif, un horizon à atteindre. Et quand elle l'atteignait, un autre, différent, se présentait à elle.

Mais plus maintenant. Elle n'avait plus d'horizon à atteindre. L'école, d'autres se chargeaient de la faire fonctionner. Le pays, il se gouvernaient tout seul la plupart du temps. Le château, il était reconstruit.

Le château…

Elle avait désormais à sa disposition un château flambant neuf mais à moitié vide, une partie de ce qu'il contenait lorsque le trio infernal l'avait pulvérisé n'ayant pu être retrouvé ou remplacé. Sans compter les multiples cavernes, caves et autres souterrains plus ou moins secrets et oubliés qui s'enfonçaient dans la montagne et auxquels son statut d'unique princesse régnante lui donnait désormais un accès total. Les anciennes mines de cristaux, les cachots pleins de reliques mystérieuses, la bibliothèque cachée de Célestia…

Et là, ça l'avait frappée. Elle savait ce que ce serait, son nouveau projet. Elle en avait encore des frissons.

Elle allait faire des salles vides du château, de ses caves inoccupées et de ses halls souterrains déserts la plus grande, la plus vaste, la plus IMMENSE bibliothèque du monde. Plus fournie que celle de l'École Royale de Magie, plus complète que celle de l'Empire de Cristal, plus remplie encore que celles de l'ancien château des deux sœurs et de son propre château réunies. Ça. Allait. Être. Énorme.

D'abord, faire de la place. Elle avait fait vider des salles, abattre des murs, en élever d'autres, percer des fenêtres et des portes, en boucher d'autres, relier des pièces entre elles, réhabiliter d'anciens halls pour les connecter au reste, et creuser encore quelques nouveaux tunnels, par-dessus le marché. D'après ses estimations, la Nouvelle Bibliothèque Royale occuperait environ un quart de toute la surface habitable du château.

Ensuite, l'aménagement intérieur. Étagères, rayonnages, tables, chaises, fauteuils, bureaux, éclairage, décoration… Mille corps de métiers s'étaient succédés dans une synchronisation parfaite ; forcément, puisqu'elle gérait elle-même tous les emplois du temps. Et pour finir – elle s'en était frotté les sabots jusqu'à presque pouvoir faire du feu avec : le catalogue.

Sa nouvelle bibliothèque devait contenir un exemplaire de chaque livre jamais édité à Equestria, et autant que possible de livres étrangers. Elle avait envoyé des missions spéciales dans chaque bibliothèque du pays, même dans la plus petite bourgade de province, pour dresser la liste de tous leurs ouvrages et négocier l'acquisition de ceux qu'ils auraient en double. Elle avait demandé à chaque maison d'édition du pays la liste de tous les livres mis sous presse depuis leur fondation. Elle avait même hésité à faire passer une loi décrétant que tout livre non répertorié lui reviendrait de droit, mais ses conseillers l'en avaient dissuadée.

Ainsi, au fil des mois, la bibliothèque s'était remplie, caisse pas caisse, rayon par rayon, jusqu'à dépasser en nombre de volumes toute autre bibliothèque connue.

Et c'est là que les choses bizarres avaient commencé.

D'abord, les virgules et les points. Des signes de ponctuation, la plupart du temps des virgules, avaient commencé à apparaître là où ils n'auraient pas dû, mais aussi parfois à disparaitre. Tantôt ça passait inaperçu, tantôt non. On va manger les enfants ; vous voyez le genre.

Puis pareils avec les lettres, puis les mots entier. Vous lisez tranquillement un livre sur l'histoire de l'architecture puis ornithorynque soudain vous tombez sur un mot qui n'a rien à voir, placé n'importe où, et parfois même pas imprimé dans la même police.

Puis des bouts de phrases, puis des phrases entières. Frank avait déjà écrit à Enscombe pour obtenir l'autorisation de prolonger sa visite de quelques jours, et l'on ne pouvait sûrement pas lui refuser cette permission. Ce serait un bal merveilleux.

Puis des pages entières, puis des chapitres entiers. Puis, enfin, des livres inconnus, venus de nulle part, avaient colonisé les rayonnages de sa bibliothèque, tandis que d'autres se faisaient la malle pour ne jamais réapparaître.

Personne ne les amenait – Twilight vérifiait elle-même le contenu de chaque caisse livrée, supervisait la mise en rayonnage, et s'était même mise à faire surveiller les lieux par les gardes. Ils apparaissaient juste comme ça, c'est tout.

Mais là où Twilight avait vraiment commencé à perdre les pédales, c'est quand elle s'était aperçue que beaucoup de ces livres étaient des grimoires. Pas de ces ouvrages de magie écrits par de doctes praticiens des arcanes, avec structure, clarté et une vraie table des matières, non. De vrais grimoires, comme dans les contes de fées : des machins sans âge, reliés avec un cuir dur comme du bois, pleins de feuillets de parchemin jaune couverts de taches d'encre et d'on ne sait qui encore, et noircis d'une marge à l'autre de formules écrites de travers, de cercles dans des pentagrammes, de bêtes à cornes avec beaucoup trop d'yeux et de bouches et d'avertissement du genre "ne jamais prononcer à haute voix la nuit" avec cinq points d'exclamation et soulignés trois fois. Et surtout, une indécollable odeur de soufre, qui vous restait dans le nez jusqu'au lendemain. En bref, des trucs aussi éloignés que possible de ce qu'un vrai magicien licorne écrirait.

Mais c'étaient de vrais livres de magie, aucun doute là-dessus. Ils empestaient la magie. Pas la magie noire, cependant. La magie noire pue, tout simplement. Ça, ça avait une autre odeur, une odeur qu'elle ne connaissait pas et qui la dérangeait.

 

De son côté, Pinkie, constatant que Twilight avait pris ses conseils à cœur – enfin, surtout contente que Twilight soit venue lui demander conseil, bien qu'elle ne soit toujours pas sûre d'avoir vraiment saisi ce que Twilight voulait –, venait de temps en temps lui rendre visite et constater l'avancement du projet. Quand Twilight lui avait montré l'étrange phénomène, Pinkie avait éclaté de rire. Non pas parce qu'elle trouvait le phénomène drôle en soit, comme l'avait cru Twilight ; simplement parce que, sur la page que Twilight lui avait mise sous les yeux pour le lui montrer, le mot "turlututu" était apparu en plein milieu d'une phrase très sérieuse sur la taxation foncière.

En ce jour donc, bondissant comme à son habitude dans les couloirs du château, elle rendait visite à sa royale amie pour voir comment ça allait. Elle s'en fichait un peu, des livres, elle avait juste envie de la voir, et c'était largement suffisant à ses yeux. Sans faire plus attention que ça, elle entra donc dans la nouvelle bibliothèque et s'enfonça entre les rayonnages.

 

Twilight, donc, était perdue. Chez elle. Dans SA bibliothèque, dont elle avait dessiné elle-même les plans. Sauf que le couloir où elle se trouvait ne faisait pas partie de ses plans. Après avoir fait apparaître des virgules, des mots, des phrases, des chapitres en plus dans ses livres, et des livres en plus, et des rayonnages en plus, voilà que c'était des pièces en plus. Et les rayonnages, dans un bois presque noir d'âge, gras de suif et de suie de bougie, débordaient de grimoires, qui sentaient la magie. Et qu'elle entendait. Par ici. Plus près. À gauche. Par là. Tout droit. Approche…

Il était là. Sur un présentoir. Enchaîné à un présentoir, au bout d'un couloir apparu spécialement pour lui. Énorme, avec une couverture brune veinée de noir et des bords en métal renforcé, genre somme si on le cognait souvent, franchement. Sur la couverture, gravé dans un octogone doré, il y avait une sorte d'entremêlement de tentacules ou de serpents qui avait l'air de bouger quand on le regardait du coin de l'œil. Et ça l'appelait, et ça embaumait la magie, et ça irradiait d'une couleur impossible. Allez, ouvre, ouvre !

Et elle l'ouvrit. Et quelque chose lui sauta au cerveau. Et ce fut le noir, et elle tomba par terre.

 

***

 

Et puis ce fut le rose. Penchés sur elle, un museau rose, et les boucles d'une crinière plus rose encore. Et deux grands yeux bleus rieurs et pétillants.

– Tout va bien, Twilight ?

« Au commencement… »

– Quoi ?!

La jeune princesse se remit sur ses pattes comme un ressort. Elle était toujours au même endroit, mais avec Pinkie devant elle, et une impression de vide dans son esprit. Non, pas vraiment de vide, plutôt comme si on avait sorti tous les meubles d'une pièce pour en mettre un autre, énorme, à la place, en plein milieu, là où c'est le moins pratique.

– Qui m'a parlé ?

– Mais c'est moi, maligne !

« Était le verbe… »

Il faisait sombre, il manquait de bougies ; encore bien la preuve que cet endroit n'était pas sur ses plans, sinon elle aurai prévu un éclairage adéquat. Elle voulut allumer sa corne pour faire de la lumière, et…

Rien. Juste rien. Pas d'étincelle, pas de scintillement, nada. Plus de jus. Que dalle.

Et là, elle paniqua pour de vrai.

Ce n'était pas comme quand Discord avait fait disparaitre sa corne ; là, elle avait encore de la magie en elle, elle ne pouvait juste plus la faire sortir. Ici, il n'y avait plus rien. Sauf cet énorme meuble encombrant, au milieu du salon de son esprit.

« Et que la lumière soit… »

– Qui êtes-vous ?!

– Mais c'est ta vieille tata Pinkie, voyons !

« Et du chaos primordial… »

– Mais non, pas toi, ça !

« Du néant surgit la… dites, ça vous tuerait, un peu de solennité ? »

Pinkie voulut répondre, mais Twilight lui enfonça le sabot dans la bouche pour la faire taire.

– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Enfin, dans ma tête, ou peu importe !

Elle promena le regard sur ce couloir inconnu surgi dans son château, sur cet intriquant livre enchaîné à son chevalet.

– Et qu'est-ce que c'est que cet endroit ? Ce n'est pas sur le plan !

« Oh, ça, c'est juste l'espace B. »

– Le quoi ?!

« Oh, vous ne connaissez pas ? Bon, je vais vous expliquer, alors. Vous connaissez cette théorie moderne qui dit que l'univers, c'est comme un drap tendu à l'horizontale, et que les planètes et les trucs comme ça… »

Que les planètes et les trucs comme ça – oui, on va abréger – sont comme des poids posés sur ce drap, qui le déforment plus ou moins fortement en fonction de leur masse ? Genre un truc léger va faire un petit creux, alors qu'un truc lourd va faire un creux plus profond, surtout s'il est de petite taille ? Et que si on fait un creux assez profond, on peut même se retrouver dans le drap – je veux dire l'univers – d'en dessous ?

Et bien oui, c'est vrai, et c'est comme ça que des trucs peuvent passer d'un univers à un autre ; si leurs draps sont assez proches et si l'un des deux se déforme assez pour toucher l'autre. Sauf que ce qui déforme les draps, ce n'est pas la masse des choses posées dessus. En fait, c'est…

– Les livres ?!

« En fait, ce sont les mots. Les mots, ça a du pouvoir, et même un sacré pouvoir, s'il s'agit de mots magiques. Et toi, ma grande – tu permets que je te tutoie ? Je suis littéralement dans ta tête, j'ai accès aux plus profonds et aux plus secrets de tes désirs et de tes souvenirs, personne n'aura jamais de toi une connaissance aussi intime que celle que j'ai en ce moment – toi donc, ça fait des mois que tu accumules ici la plus grande concentration de mots à plusieurs multimultivers à la ronde. Du coup, ça fait des fuites. »

– Des fuites ?

« Ouais. C'est ça, l'espace B. L'espace bibliothèque. Deux grosses bibliothèques, deux concentrations de mots, qui déforment leurs draps l'une vers l'autre jusqu'à se rejoindre. Et voilà, félicitation, ta bibliothèque est maintenant assez grande pour avoir ouvert un passage à travers l'espace B vers la mienne ! »

Twilight resta coite. Pinkie, qui observait avec curiosité cette conversation muette, souriait toujours jusqu'aux oreilles. Enfin, la jeune princesse secoua la tête.

– Mais alors, vous venez de cette autre bibliothèque ?

« Mhh, on peut dire ça comme ça. Mais je ne suis pas réellement quelqu'un, et de toute façon les gens ne peuvent pas vraiment passer, sauf si le passage est vraiment large. Mais les idées peuvent passer, et du coup les livres aussi. »

Le regard de Twilight – et celui de Pinkie, bizarrement – fut aussitôt attiré vers le livre enchaîné à son pupitre. Elle voulut l'ouvrir à nouveau avec sa magie, mais elle était en était toujours incapable.

« Ah, oui, ça. En fait, c'est à cause de moi. Tes autres sorts se sont enfuis. Ils ont eu peur de moi. »

– Quoi ?!

– Oui, quoi ?! crut bon de renchérir Pinkie.

« Oui, je suis moi-même un sort – et Twilight crut deviner une pointe d'orgueil non dissimulée. L'un des Huit. L'un des Primordiaux. Tu vois ce bouquin ? Ce n'est pas n'importe quel livre, c'est Le Livre. L'Octavo. »

Twilight se pencha à nouveau vers le fameux livre.

– Pourquoi est-il enchainé ?

« Pour ne pas qu'il se barre. »

– Non, sérieusement.

« Oui, sérieusement. »

– Et qu'est-ce qu'il contient ?

« Jusqu'il y a cinq minutes, les huit sorts primordiaux. Ceux qui ont donné naissance au monde. Enfin au mien, du moins. »

– Des sorts ?!

« Ouais, t'as pas écouté, tantôt ? "Au commencement était le verbe", "Que la lumière soit", "Et du chaos surgit le monde", "Bang"… Tout ça, c'est nous. Moi, je suis le huitième. Et quand tu as ouvert le livre, ça m'a fait sortir et j'ai été projeté dans ta caboche. Ça arrive, des fois ; les bouquins de ce genre, c'est pas vraiment fait pour être ouvert. C'est aussi pour ça que tes autres sorts ont foutu le camp. Je suis vachement balèze, du coup ça leur a flanqué la trouille. »

– …

« Ouais, balise pas trop, c'est pas la mort non plus. »

– Vous voulez dire que j'ai dans la tête un sort de création de monde venu d'un autre univers et qui s'est retrouvé là parce que ma bibliothèque est trop GRANDE ?!

– Oui, c'est vrai que dit comme ça… fit remarquer Pinkie.

« C'est à peu près ça, mais t'y habitue pas trop. Il faut que tu me ramènes chez moi, et vite. Ça doit déjà être une sacrée pagaille, et plus ça dure, pire ce sera. Et s'ils se rendent compte que c'est à cause de l'espace B, ils sont bien capables de vider la bibliothèque de leur côté exprès pour le rompre, et là bonjour les emmerdes. »

– Et comment je fais, pour vous ramener ?

– Oui, comment ?

Le sort eut l'air de prendre le temps de réfléchir, avant d'enfin répondre.

« Bon, l'espace B est assez distendu pour te faire passer, si les autres te donnent un coup de pouce. Il faut que tu réouvres l'Octavo. »

– Le rouvrir ? Mais si un autre sort me saute à la figure ? Et quels autres ?

« Les sept qui sont encore dedans. Et non, comme je suis déjà là, ils ne pourront pas. Allez, ne perdons pas de temps ! »

– Le rouvrir quoi ? Ce bouquin-là ?

Twilight tourna la tête avec horreur vers Pinkie, dont le sabot soulevait la couverture de l'Octavo. Et ce fut le blanc, puis le noir, et elle tomba, mais pas par terre, cette fois. À travers par terre, d'un drap vers l'autre, traversant l'escape B comme un vaisseau spatial son trou de ver.

 

***

 

Ça sentait les livres, mais pas pareil que chez elle. Ce n'était pas ce parfum riche bien qu'un peu sec de papier, de bois, de toile et de juste la pointe qu'il faut de poussière qui l'enchantait d'ordinaire à chaque fois. Là, c'était une odeur lourde de vieux cuir et de sciure fossilisée, grasse et pesante.

Elle ouvrit les yeux. C'était bien une bibliothèque, mais pas la sienne, vraiment pas. De gauche à droite, les rayonnages s'étiraient comme les rayons d'une roue, pour disparaître dans les ombres. Et elle sentait que certains de ces livres l'observaient, la surveillaient, certains avec curiosité, d'autres avec une franche hostilité.

Mais bon, c'était quand même une bibliothèque, elle restait dans son élément. Il ne pouvait rien lui arriver de mal dans une bibliothèque, non ? Non ?

« Bon, reste pas là, lève-toi. Il faut me ramener, maintenant. »

Ah, oui, le sort. Twilight se remit sur ses pattes et chercha du regard l'Octavo, qui gisait à côté d'elle, libéré de ses chaînes. Instinctivement, elle voulut activer sa magie pour le soulever, avant de se rappeler.

– Et comment je fais, précisément, pour vous ramener ?

« Bah, tu le prends dans tes… Ah oui, zut. J'avais pas prévu ça. »

 

***

 

Pinkie aussi s'était remise debout, au milieu d'une rue pavée et animée. Elle aussi, c'était l'odeur qui l'avait réveillée. N'importe quel nez un peu délicat aurait aussitôt supplié qu'on le bouche à jamais, mais on pouvait difficilement qualifier le nez des locaux de délicat – on ne pouvait d'ailleurs appliquer ce terme à aucune partie de leur personne, pour la plupart. Des gens plus ouverts d'esprit auraient diplomatiquement qualifié l'air ambiant de riche, de mélangé, d'intense, d'invitation à la découverte, bien qu'à distance dans certains cas. Pinkie faisait évidemment partie de cette seconde catégorie.

Ça ressemblait à un quai de port, à une rue commerçante, à un marché, à l'allée des restos, au coin des orateurs, au quartier des tavernes, tout ça en même temps. Et ça s'étalait dans toutes les directions, sur des centaines de rues, se répandant sur les deux rives du fleuve, débordant de son mur d'enceinte depuis longtemps déclassé. La plus grande ville du Disque. La Tentaculaire. La Grosse Youplà. Ankh-Morpork.

Et déjà, elle était partie, gagnée par l'enthousiasme qui imprègne tout nouvel arrivant dans cette ville merveilleuse. Et les gens se retournaient à peine sur son passage. Pour la plupart, ils avaient déjà vu plus bizarre, beaucoup plus bizarre.

 

***

 

« Ouais, tu vas avoir besoin d'aide. Demande-lui. »

– Lui ?! Mais c'est un…

« Un bibliothécaire, et un des meilleurs, crois-moi. Allez, il ne va pas te manger ! »

– Euh…

Lui, en tout cas, ne la quittait pas des yeux. Difficile à dire à quoi il pensait, avec un visage pareil. Il était resté figé dans la position dans laquelle il était quand il l'avait aperçue, un livre dans chaque main, une banane dans la troisième et accroché à une poutre du plafond par la quatrième. Enfin, il ouvrit la bouche.

– Ook ?

 

***

 

– Fait à la main, selon une technique ancestrale authentiquement traditionnelle par les moines chat-ô-line dans un temple reculé des confins du Bélier. Authentique ! Traditionnel ! Pittoresque ! Et à ce prix-là, autant dire que je me tranche la gorge.

– D'accord, j'en prends quinze !

– Euh… quinze ?

Il en fallait beaucoup pour décontenancer Planteur JMTLG. Plus qu'un poney rose qui parle, en tout cas. Mais un poney rose qui parle et qui veut lui acheter quinze Authentiques et Pittoresques Souvenirs Officiels d'Ankh-Morpork (TM) en une fois, ça…

– Bah oui, un pour chacune de mes amies, pour mes trois sœurs, pour papa, pour maman, pour Monsieur et Madame Cake et leurs deux enfants, et un pour Spike !

– Topez la ! Enfin, si c'est possible pour vous. Ah oui, comme ça, tiens… Alors ça fera…

– Halte-là !

– Oh non…

Ce que vit arriver Pinkie brillait comme un soleil sous son armure impeccablement astiquée, fendant la foule sans pour autant toucher personne, les gens s'écartant sur son passage avec un ordre et une harmonie qui auraient rendu jaloux tout metteur en scène de ballet, ses pieds claquant sur les pavés sans jamais effleurer la moindre saleté – un exploit dans une rue pareille, mais qu'il semblait accomplir le plus naturellement du monde. Ce colosse brillant brandissait un petit carnet débordant de signets et de marque-pages, dont il entreprit aussitôt de faire la lecture.

– En vertu de l'article seize paragraphe cinq alinéa trois du code sur la circulation urbaine, il est interdit de se prêter à une quelconque activité de marchandage, démarchage ou brocandage sur une voie publique large de moins de vingt-cinq pieds, à moins d'être enregistré auprès de la Guilde des Mendiants, auquel cas l'activité ne peut se faire à plus de cinq pieds du mur. Vous n'êtes pas enregistré auprès de la Guilde des Mendiants, monsieur Planteur, et vous êtes au milieu de la chaussée.

– Ah, justement, Capitaine Carotte, je…

– Je crois que nous allons prendre la direction du poste.

– C'est que j'ai un rendez-vous important et…

– Oh, moi je veux voir le poste ! On y va ?

Tous les regards se baissèrent vers Pinkie, qui souriait de toutes ses dents.

– Alors, on y va ?

 

***

 

Les mages avaient été très clairs avec lui. Pas touche à l'Octavo. Tous les livres de la bibliothèque, tous ceux de l'Université, même, s'il voulait, mais pas l'Octavo. Ça, c'était interdit. Pour un bibliothécaire de classe mondiale comme lui, c'était difficile à entendre, mais quelques régimes de bananes et quelques sacs de cacahuètes avaient finalement eu raison de ses réticences.

Il avait donc fini par ne plus guère s'intéresser à ce qu'il advenait de cet antique et crucial grimoire. Il avait de toute façon trop à faire, ces dernier temps. L'espace B s'était encore ouvert. Ça arrivait parfois, et en général il ne s'en inquiétait pas trop. Quand les ouvertures étaient assez larges, il s'amusait même parfois à aller refaire les rangements de la bibliothèque de l'autre côté pendant la nuit, histoire de leur montrer un peu comment un vrai bibliothécaire doit faire son travail.

Mais là, c'était plus sérieux. Au cours de leur lente révolution dans l'espace des espaces, deux univers particulièrement chargés en magie – dont le sien – étaient passés tout près l'un de l'autre, la trajectoire de l'un déviée par une accumulation dangereusement critique de savoir magique dans l'autre. Un peu comme la masse d'une étoile dévie la trajectoire de la lumière qui passe à proximité, toujours selon la théorie des draps. Les livres s'étaient mis à voyager de l'un à l'autre, et les couloirs à s'étirer au-delà des limites normales de leurs dimensions, comme un rameau s'étire vers la lumière.

Et un des livres qui s'étaient envolés, c'était l'Octavo. Et depuis, c'était la panique dans toute l'Université. C'était d'ailleurs ce qui expliquait que la bibliothèque soit présentement déserte ; quand c'est la panique, les gens ont rarement le réflexe d'aller à la bibliothèque, alors que c'est souvent là qu'on trouve les informations les plus pertinentes, pourtant. La preuve.

Mais voilà qu'il était là, l'Octavo, et qu'on lui demandait d'aller le remettre à sa place.

« Mais attention, les mages ne doivent surtout pas nous voir, sinon imagine la pagaille ! »

– Mais donc, euh… les mages ne doivent surtout pas nous voir, sinon imaginez la pagaille, répéta Twilight.

L'anthropoïde fit mine de prendre le temps de réfléchir.

– Ook ?

« Oh là là… Bon, tu n'aurais pas une banane sur toi ? »

– Quoi ?

« Ou des cacahuètes, à la limite. »

– Évidemment que non !

« Ça risque d'être compliqué, alors. Il est dur en affaires. »

Twilight considéra avec tristesse sa situation, l'orang-outang campé bras croisés devant elle, puis les rayonnages infinis de la bibliothèque.

– Écoutez, je sais que nous ne nous connaissons pas, mais vous êtes bibliothécaire, non ? Votre métier, c'est de protéger les livres, de veiller à ce qu'ils ne leur arrive rien, pas vrai ? Et ça, on ne peut le faire que si on les aime, les livres. Moi, en tout cas, je les aime, et je ne veux pas qu'il leur arrive du mal. Et ce livre-ci – elle pointa de la patte l'Octavo, qui gisait toujours par terre – est en danger. Il n'est pas à sa place, et il faut qu'on l'y remette. Vous voulez bien m'aider ?

Le bibliothécaire fit à nouveau mine de réfléchir. Puis, lentement, le réseau de rides qui composait son visage se déforma en quelque chose qui ressemblait à un sourire. Il tendit alors une de ses quatre mains vers Twilight. Elle hésita, puis donna un petit coup de sabot contre le poing fermé du primate.

– Merci, répondit-elle, émue.

Puis, sans prévenir, il la souleva de terre d'un bras, attrapa l'Octavo d'une jambe, et ils décollèrent.

 

***

 

– Alors, déposition ?

– Non, je n'ai rien à déposer, merci.

– C'est que…

Mais la ponette rose avait déjà quitté sa chaise, bondissant d'un bout à l'autre du commissariat comme si elle visitait un musée. Le commissaire Vimaire soupira et remballa ses papiers.

– Était-ce vraiment utile de l'amener ici, Capitaine Carotte ?

– Mh, quoi ? répondit distraitement le capitaine, occupé à admirer son tout nouveau Authentique et Pittoresque Souvenir Officiel d'Ankh-Morpork (TM).

Le commissaire soupira à nouveau.

– Bon, vous êtes libre de circuler, adressat-il à Pinkie. Bonne journée.

– Mhmh, d'accord.

Elle continuait cependant à faire avec curiosité le tour de tout ce qui se trouvait dans le commissariat, faisant visiblement partie de ces gens qui ne comprennent pas que "bonne journée" signifie la plupart du temps "maintenant, débarrasse le plancher". Sous le regard perplexe des membres du Guet municipal, elle bondissait de l'un à l'autre pour leur dire bonjour. En arrivant devant une des agents, elle s'arrêta soudain, un frisson ancestral lui parcourant l'échine.

Pinkie elle-même n'avait – soyons honnêtes – quasiment aucun instinct d'auto-préservation. Elle-même en tant qu'individu, s'entend. Mais il y a des instincts qui ne sont pas ceux des individus, mais de leurs gènes, de leur espèce, et de la marque que l'histoire de leur espèce a laissée dans leurs gènes. Et un de ces instincts venait de se réveiller.

L'agent Angua s'était tenue volontairement à l'écart de Pinkie depuis la seconde où Carotte l'avait ramenée. Elle sentait la présence de cet instinct chez cette créature. Les prédateurs sentent les gènes de la peur chez leur proie, c'est d'ailleurs parfois à ça qu'ils les débusquent. Mais là, elle était trop près, vraiment trop près. Dans son inconscient à elle,  il y avait des images de course effrénée dans les steppes, de dents, d'yeux injectés de sang, et la silhouette du loup poursuivant le cheval sauvage, telle que tracée au charbon sur les murs des cavernes…

Mais Carotte aussi avait senti, et il avait bondi, s'interposant entre l'agent et la ponette. Les images disparurent et la réalité reprit ses droits.

– Hum.. Peut-être vaudrait-il mieux que je l'escorte jusque chez elle.

Angua hocha silencieusement du chef, soulagée.

– Oh mais attendez, il faut encore que je retrouve Twilight ! objecta Pinkie. Je ne sais pas où elle est, et elle parlait d'un truc important à faire.

– Qui ça ?

 

***

 

Il n'y avait pas de fenêtres dans la bibliothèque de l'Université de l'Invisible, Twilight dut donc attendre d'en croiser une au détour d'un couloir pour voir à quoi ça ressemblait dehors. Elle écarquilla les yeux et fronça les naseaux.

Une ville immense, qui semblait s'étendre jusqu'à l'horizon, s'étalant comme un flaque sale – sale, c'était le mot – sur les deux rives d'un fleuve boueux. Ici et là, des tours, les clochers, des beffrois, des cheminées, des pigeonniers se dressaient parmi les toits. En face d'elle, une de ces tours surgissait du bâtiment voisin, mais bien plus haute et de toute évidence bien plus ancienne. Même en se dévissant le cou, elle ne pouvait en distinguer le sommet.

– Ook.

« La Tour de l'Art, le centre de l'Université, et de la ville aussi, en principe. Mais ce n'est pas là qu'on va. Nous, on descend. »

– Il a vraiment dit tout ça ?

« J'ai paraphrasé. »

– Et donc, nous sommes dans une sorte d'école de la magie ? demanda Twilight, s'accrochant comme elle pouvait à ce qui lui était familier.

« Oui, mais ne t'excite pas trop. On en fait des caisses, mais en fait, ça pourrait être une école d'élevage de palourdes, ça ne changerait pas grand-chose. Mais la bibliothèque est bien », ajouta-t-il prudemment tandis que les phalanges du bibliothécaire claquaient avec discrétion sur les marches de pierre.

Les mages de l'Université, ils en avaient croisés. On pouvait d'ailleurs difficilement les louper ; ils étaient habillés comme s'ils tenaient absolument à ce que la terre entière sachent qu'ils étaient des mages. L'un d'eux avait même le mot "maje" écrit avec des paillettes sur son chapeau. À côté d'eux, les panoplies de Sunburst et Starswirl passaient pour les plus sobres des costumes de ville.

À leur passage, ils s'étaient silencieusement plaqués contre le mur, mais les mages étaient si pressés qu'il ne les auraient pas vus même s'ils avaient tiré un feu d'artifice. En effet, une atmosphère de panique s'élevait.

Ils étaient présentement en route vers les sous-sols de l'antique et vénérable institution. Ils étaient déjà sous le niveau de la rue, il n'y avait plus de fenêtres. Entre les mains du bibliothécaire, l'Octavo commençait à frémir.

 

***

 

– Une autre comme toi, hein ?

– Oh, non ! Elle, c'est une princesse, s'il vous plait !

– D'accord, une princesse…

Carotte croisa le regard d'Angua, perplexe.

– Si elle est de la même espèce, tu crois que tu pourrais… tu sais, la flair–

– Oui, je pourrais, le coupa-t-elle à voix basse, bien qu'ils se soient déjà isolés pour qu'on ne les entende pas. Mais là, en plein jour…

Ils regardèrent à nouveau la trogonne bouille de ce craquant petit poney, qui leur souriait candidement.

– Bon, d'accord, mais soyons discrets.

– D'accord, répondit Carotte.

– Ce que je veux dire, c'est que je vais avoir besoin de discrétion, là, maintenant.

– Oh.

Carotte sortit alors du placard à balais, légèrement rouge. Ils avaient beau être intimes, désormais, Angua refusait toujours que qui que ce soit assite à ses transformations. Il prit alors la posture réglementaire numéro quatre et monta la garde devant la porte.

Dedans, Angua considéra un bref moment Pinkie, puis la porte fermée du placard, puis la bougie qui les éclairait.

– Bon, écoute, ça va être un peu gênant, alors on va éteindre la lumière. Toi, quoi qu'il arrive, tu ne bouges pas, compris ? Pas. Un. Geste.

– Croix de bois, croix de fer, si je mens je mange mon fer !

– Si tu veux.

Angua souffla alors la bougie, les plongeant dans l'obscurité. Pinkie entendit le bruit de ses vêtements, puis sentit quelque chose bouger près d'elle, tout près. Quelque chose de touffu, qui huma longuement. À nouveau, l'instinct ancestral s'éveilla en elle, mais elle avait promis de ne pas bouger. Elle en avait pourtant furieusement envie. Trop pour résister. Beaucoup trop. Pendant encore d'interminables secondes, elle attendit que le humage cesse, puis, n'en pouvant plus, elle fit ce que chaque fibre de con corps lui ordonnait de faire.

– Tut !

Il y eut un infernal vacarme de balais et de seaux qui s'effondrent en avalanche, d'éclats de rire et de jappements affolés.

 

Cinq minutes plus tard, Pinkie et Carotte remontaient la rue vers l'une des collines qui dominaient la ville, où se dressait par-dessus les toits une tour de pierre invraisemblablement haute et mince dont le sommet se perdait dans les nuages. Par moment apparaissait brièvement devant eux le panache touffu d'une queue d'animal. Il les précédait toujours de plusieurs intersections, les guidant à dessein à travers les ruelles les moins fréquentées.

– Elle est toujours fâchée ? demanda Pinkie à Carotte d'une petite voix.

Ne jugeant plus utile de jouer la comédie, celui-ci soupira.

– Probablement. C'est un endroit sensible, chez les lou– chez elle. Et c'est son outil de travail, après tout. Ça ne se fait pas.

– Mais elle va quand même retrouver Twilight, hein ?

– Évidemment. C'est la meilleure.

Et quand Pinkie vit la flamme dans les yeux du capitaine, elle ne se fit plus de soucis.

 

***

 

« Voilà, c'est là. »

Effectivement, il n'y avait aucun doute. Derrière une porte de fer épaisse comme un mur de banque, au milieu d'un cachot aux pierres rendues lisses par l'usure et gravées des symboles étranges (bien que pour la plupart purement décoratifs), un pupitre de bois noir quasi-minéralisé, avec chaînes assorties pour attacher le livre. La porte était grande ouverte, personne ne montait la garde ; forcément, il n'y avait plus rien à garder. Le livre frémissait, bondissait presque entre les mains du bibliothécaire.

– Mais qu'est-ce qu'il a ?

« Qu'est-ce qu'ils ont, plutôt. Ils sentent que le moment approche. Il va falloir que tu me prononces. C'est le seul moyen de me faire sortir de ta tête et de me remettre dans le livre. »

– Mais ce n'est pas… dangereux ?

« Oh, si peu. Et avec un peu chance, ça te renverra chez toi. »

– Et ma magie reviendra ?

« Normalement. »

– Bon…

Avec un peu de chance, ça la renverrait chez elle, disait-il. Mais elle n'avait pas vraiment le choix. Elle et…

– Pinkie !

« Qui ça ? »

– Ook ?

– Pinkie, je l'ai complètement oubliée ! Elle n'est pas apparue avec nous ! Où est-elle ?!

Mais elle n'eut pas le temps de paniquer davantage. Dans un raffut invraisemblable, une avalanche de bruits de pas descendit les escaliers en trombe.

– C'est interdit aux non-mages ! braillait, hors d'haleine, un des enrobés en robe.

– Le Guet est en mission ! Laissez passer !

– Grrrrrrr !

– Oh, salut Twilight !

– Ook ?

Tout le monde se figea en arrivant en bas. Le bibliothécaire, l'Octavo à bout de bras, prêt à le poser sur le pupitre. Twilight, à côté de lui, les yeux ronds comme des assiettes. À une longueur de museau d'elle, un loup au pelage lustré, babines retroussées, la truffe alerte, bien qu'un peu rouge. Derrière lui, en armure étincelante, un colosse à tignasse rousse, l'incarnation de la force publique dans toute sa droiture. Derrière tout ça, un amas de mages débraillés et hors d'haleine – les mages fument beaucoup et font peu d'exercice, que voulez-vous ? Et perchée sur l'épaule du Hercule en plastron, Pinkie, qui faisait joyeusement signe à son amie.  

Dans la tête de Twilight, le sort hurlait.

« Prononce-moi ! Maintenant ! »

– Mais comment ?!

« Lis-moi ! LIS ! »

Et les mots s'affichèrent en lettres dorées sur l'écran de son esprit. Des signes qu'elle ne connaissait pas, dans une langue qu'elle ne connaissait pas, mais elle les lut. Ensuite, tout s'envola, tout tournoya. Le bibliothécaire lâcha l'Octavo palpitant sur le pupitre. Les chaînes bondirent comme des serpents pour l'emprisonner à nouveau. De l'esprit de Twilight, le sort surgit en rugissant et replongea dans son livre, rejoindre ses sept frères.

Dans cette tornade de couleurs et de sons, Pinkie bondit par terre et fit un gros câlin à Twilight.

– J'ai l'impression qu'on est arrivés juste à temps, pas vrai ?

– Euh…

Avant d'avoir pu chercher quoi dépondre, Twilight sentit une des mains du bibliothécaire se poser sur son épaule.

– Ook !

Il fit un signe du pouce vers le tourbillon d'énergie qui rugissait autour de l'Octavo.

– Il dit qu'il est temps d'y aller ! traduisit Pinkie. Et aussi qu'il t'a laissé quelques conseils pour mieux organiser ta nouvelle bibliothèque, histoire que ça n'arrive plus.

– Laissés où ?

– Il dit que tu trouveras !

L'anthropoïde lui adressa un autre de ses étranges sourires, puis lui tendit à nouveau la patte. Twilight donna un coup de sabot dedans, puis sauta dans le vortex.

De son côté, Carotte adressa à Pinkie le salut officiel numéro deux.

– Le Guet municipal d'Ankh-Morpork est heureux d'avoir pu vous assister.

Sa carrure massive bloquait toujours l'agglutinement de mages affolés qui se pressait derrière lui. La louve, quant à elle, s'approcha de la ponette et, son instinct de prédateur oublié, lui donna une léchouille sur la joue.

– Hihi, merci ! gloussa Pinkie. Et ne le lâche pas, celuilà. C'est le bon ! ajouta-t-elle en désignant Carotte du sabot.

Et elle sauta à son tour dans le tourbillon. Une seconde plus tard, celui-ci disparut, l'Octavo cessa de vrombir et de briller et le calme revint. Le bibliothécaire ouvrit un sachet de cacahuètes, Carotte cessa de saluer, et les mages purent enfin passer.

– Mais qu'est-ce qui s'est passé, ici ? demanda celui qui semblait être le chef.

– Pour obtenir une copie du procèsverbal, merci de faire une demande écrite au siège du Guet.

– Eh mais attendez, il n'y avait pas un loup, aussi ?

Mais l'animal s'était déjà éclipsé, sans que personne ne le remarque. Personne sauf Carotte, qui avait senti sa douce queue effleurer ses chevilles, un sourire aux lèvres.

 

***

 

En effet, le bibliothécaire avait laissé ses instructions bien en évidences sur une des tables, mais il suffisait de suivre la piste de pelures de cacahuètes et de peaux de babanes pour la trouver. L'ennui, c'est que tout était en oook.

– Oh, ne t'en fais pas, je traduirai, l'avait rassurée Pinkie. Oh, et tiens, j'ai acheté ça pour toi ! Je dois aller voir les autres pour leur donner les leurs, maintenant. À plus tard !

Et elle repartit en bondissant.

Twilight, désormais seule dans son immense bibliothèque, considéra un moment l'objet que Pinkie venait de lui remettre, puis haussa des épaules et le plaça sur le bureau d'accueil, à côté du pot de fleurs et du panneau "silence". Les futurs usagers de sa nouvelle bibliothèque auraient ainsi le bonheur d'être accueillis par un Authentique et Pittoresque Souvenir Officiel d'Ankh-Morpork (TM).

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