Discord icon

Partie 3

Plusieurs minutes s'écoulèrent. Alors que chaque pouliche s'affairait à sa tâche, le temps passait dangereusement vite. Les nuages s'étaient légèrement décalés, laissant la lumière de la Lune aider les petits sabots travailleurs.

Rudolph les observa. Un étrange sentiment s'emparait de lui, alors qu'il voyait son village retrouver un semblant de forme. Après avoir passé une année à le regarder se détériorer, c'était étrange d'assister au processus inverse.

Apple Bloom avait déblayé les devantures de cinq maisons, ainsi que leur toiture. Elle était réellement efficace pour ce genre de travaux manuels demandant de l'endurance.

Sweetie Belle accrochait une cinquième guirlande. Les lumières n'étaient pas aussi intenses qu'à l'époque, ni aussi nombreuses, mais elle avait trouvé un bon compromis en décidant d'en mettre moins, pour les espacer davantage.

Et enfin, Scootaloo attaquait la dernière partie de son sapin. L'ouvrage restait un peu grossier, mais la forme suffisait à rappeler bien des souvenirs au renne.

"Au moins c'est pratique qu'il fasse aussi froid", tenta la petite pégase pour se rassurer malgré ses grelottements. "La neige gèle bien en place."

"Votre pelage n'est pas fait pour ce genre de froid, n'est-ce pas...?" remarqua enfin le grand ongulé.

"Ça ? Pff", fit-elle en agitant un sabot désinvolte, avant de vite le ramener contre elle. "C'est absolument rien !"

Rudolph se leva, venant à ses côtés, regardant le sapin en neige. Il était bien moins grand que l'ancien, mais cela lui importait peu. Posant un sabot sur l'épaule de la pégase, sans quitter des yeux l'ouvrage, il finit par dire :

"Merci..."

La pouliche leva les yeux vers lui, un peu surprise par sa réponse. Il était ému, cela se voyait dans son regard.

Elle s'apprêta à répondre, mais quelque chose la coupa. Un son, lointain. Un hennissement glacé.

Les nuages envahirent à nouveau le ciel. L'obscurité retomba et un vent puissant souffla sur toute la vallée. Scootaloo dû se cacher les yeux avec les pattes pour éviter que ceux-ci ne gèlent définitivement.

Le renne serra les dents. Si le cri n'était pas clair, il reconnut le bruit qui l'accompagnait. Un long vrombissement, le son d'un esprit fendant l'air.

"Continue ce que tu fais, petite !" ordonna Rudolph en se mettant devant elle en protection. "Finissez cet arbre, finissez de redonner à ce village son apparence d'antan !"

"Mais et-"

"Je vais le retenir ! Il est seul pour l'instant, et Comet ne me fait pas peur !"

Les bois du renne s'illuminèrent de rouge et de vert, alors que celui-ci donna un coup de sabot au sol. Le cri retentit à nouveau, plus près, et les quatre aperçurent la lueur blanchâtre, intense. Bien plus grande qu'un windigo normal. Comme une aura.

Rudolph mit ses rameaux en avant. Fléchissant les pattes, il poussa dessus pour bondir. Mais la douleur lui rappela sa blessure faite plus tôt. Il vacilla un peu, sous le regard inquiet de Scootaloo, trébuchant, avant de se reprendre au dernier moment, parvenant à donner une impulsion suffisante pour décoller.

S'élançant dans les airs, il fonça droit vers la lueur. Celle-ci approchait, rapidement. Dangereusement. Bientôt, il distingua la forme équestre cachée derrière cette aura de gel. Sous cette forme, les windigos n'étaient pas différenciables physiquement, du moins pour des poneys. Mais Rudolph reconnut bien son ancien ami.

Les bois du renne formèrent un halo rougeâtre, l'englobant, le protégeant. Sa magie était affaiblie, mais il pensait pouvoir le faire. Il n'avait pas vraiment le choix.

Les trois pouliches regardèrent le ciel, alors que le froid était de plus en plus présent. Scootaloo se souvint des mots de Rudolph et alla voir ses amies pour leur dire de continuer à travailler. À peine fut-elle à mi-chemin de la licorne qu'un grand bruit de fissure retentit.

La pégase tourna à nouveau la tête vers les deux formes dans le ciel. Celles-ci étaient face à face, s'opposant, provoquant de petites étincelles colorées jaunes et un son semblable à de la glace qui se fissure.

Rudolph balança ses bois en avant, flanquant un grand coup à la silhouette devant lui. Celle-ci fut projetée en arrière, atterrissant dans la forêt et disparaissant de la vue des pouliches. Le renne s'élança à sa poursuite.

Scootaloo se reprit et alla vers Sweetie Belle, la pressant :

"Dépêche-toi ! Il faut tout finir avant que les autres arrivent !"

"Je voudrais bien !" répondit la licorne en la regardant. "Mais il y a un souci."

Elle présenta à son amie une vingtaine de sphère auxquelles il manquait bien des morceaux, expliquant :

"Je peux réparer celles dont la magie s'est épuisée, mais pas si elles sont cassées."

La pégase regarda ça, réfléchissant à une solution. Si elles avaient été chez elles, une simple demande à Rarity aurait suffi à obtenir les matériaux nécessaires. Mais elles étaient bien loin de Carrousel Boutique, plus au nord que là où n'importe quel poney avait jamais été, et Rarity dormait sûrement à cette heure-là.

"Peut-être qu'ils en ont de rechange ?" suggéra finalement Scootaloo. "Je me demande comment ils les fabriquent."

"Hm, pas bête. Je vais aller voir dans les maisons."

Alors que la licorne retournait vers un chalet pour aller l'inspecter, la pégase s'élança à son tour pour aller voir son autre amie. Celle-ci regardait vers la forêt, inquiète.

Au même moment, un vrombissement secoua les arbres. Un puissant blizzard souffla d'un seul coup sur la vallée, amenant neige et vent à la rencontre des pouliches.

"Rudolph !" s'exclama Apple Bloom, inquiète de ce que cela pouvait signifier.

Une violente bourrasque balaya soudainement les deux pouliches. Apple Bloom s'accrocha à la pelle qu'elle utilisait pour déblayer, la plantant dans le sol pour ne pas s'envoler.

Scootaloo n'eut pas cette chance. Le vent la décolla du sol, l'emportant dans les airs dans un courant ascendant, lui arrachant un cri de surprise et de terreur.

"Scootaloo !" hurla la fermière en tendant un sabot désespérément trop court vers elle.

"Apple Bloom !"

La pégase prit de la hauteur malgré elle, portée par la mini-tornade alors qu'elle agitait ses petites pattes et ses ailes en vain, tentant de se diriger.

Puis, tout cessa. Le sifflement de ses oreilles s'interrompit, la neige envoyée à son visage cessa. Le calme revint aussi vite qu'il était parti. Scootaloo secoua la tête, avant de sentir son cœur s'échapper de son torse.

Elle était suspendue dans le vide. À plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Les nuages juste au-dessus de sa tête, et le silence de la nuit pour compagnon.

Puis vint la chute.

Dans un cri déchirant, la pégase tomba vers le sol. Ou plutôt, vers la forêt sous elle. Le vent l'avait emportée loin du village. Après d'interminables secondes, dont elle aurait pourtant aimé qu'elles ne s'arrêtent jamais, le premier choc vint.

Une branche. Puis une autre. Heureusement, la neige dessus évita aux branches de l'entailler. À la place, elle eut davantage la sensation de faire une suite de mauvaises chutes sur plusieurs piles de coussins.

Ses innombrables cascades à trottinette lui avaient appris à amortir convenablement les chocs également. C'est donc dans un bruit sourd de neige tassée qu'elle entra en contact avec le sol, disparaissant sous une couche de poudreuse.

 

Apple Bloom l'avait perdue de vue. Impossible de savoir dans quelle direction le vent l'avait emportée. Elle était terrifiée. Allait-elle bien ? Où était-elle ?

Un nouveau bruit sourd se fit entendre, venant de la forêt. La terrestre tourna désespérément la tête vers le son, s'attendant au pire.

De la lumière émergea d'entre les arbres. La silhouette de Rudolph s'éleva dans les airs. Il avait l'air épuisé. Ses attelles n'étaient plus là, boitant dans le vide pour revenir vers le village. Ses bois brillaient encore, mais bien moins fort, et d’une lueur bleutée.

Après quelques secondes à flotter dans le silence, il s'effondra au centre de la vallée, près de l'arbre en neige.

La fermière se précipita à sa rencontre, inquiète. Comment cette soirée pouvait-elle aussi mal tourner !?

Le renne bougeait encore, faiblement. Il entendit Apple Bloom arriver plus qu'il ne la vit, soufflant rauquement :

"Il n'a pas voulu m'écouter..."

"Vous vous êtes battus !?" fit la pouliche en arrivant à son chevet, paniquée, l'examinant.

"Je n'avais pas le choix... Il allait vous faire du mal..."

"Mais c'est votre ami et-"

"Et je ne serais pas un vrai ami si je le laissais faire quelque chose qu'il regretterait... Ne t'en fais pas, il va bien... Il faut que vous finissiez ce que vous avez commencé plus que tout... Sinon..."

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Un nouvel hennissement le coupa, avant d'être répété plusieurs fois. Rudolph grimaça.

"Trop tard... Ils sont là."

Apple Bloom se tourna lentement, craignant ce qu'elle allait voir.

Quatre silhouettes éthérées flottaient dans les airs, au loin. Elles descendaient vers eux, lentement, les fixant de leurs yeux blancs.

"Va te cacher", souffla le renne. "Vite !"

"Mais j-"

"S'ils vous voient, ils seront furieux ! Va chercher ton amie !"

La pouliche le regarda, tiraillée intérieurement. Devait-elle l'abandonner ici, s'il lui demandait...? Celui-ci décela son inquiétude et fit :

"Je pourrai m'en charger. Va-t'en ! Dépêche-toi !"

Apple Bloom le fixa quelques instants dans les yeux, avant de s'enfuir, la peur au ventre. Où pouvait-elle bien aller ? Elle allait se perdre dans la forêt. Et si les windigos la voyaient avant qu'elle ait le temps de l'atteindre ? Non, elle n'avait pas le temps d'y aller.

Finalement, elle choisit la maison la plus proche comme lieu de refuge. Au moins pourrait-elle y observer la scène en silence.

Après s'être cachée derrière la porte entrouverte, elle porta son attention vers le centre du village. Les quatre équidés fantomatiques étaient déjà au niveau de Rudolph.

Celui-ci se remit difficilement sur ses pattes, leur faisant face avec la droiture et les forces qu'il lui restait.

Les windigos se posèrent juste devant lui. Ou plutôt, ils restèrent à flotter juste au-dessus du sol, le fixant froidement, littéralement.

"Voilà donc le lâche", fit soudainement la première silhouette.

Apple Bloom sursauta. La créature était lointaine et pourtant, le vent portait chacune de ses syllabes à ses oreilles comme un coup de tonnerre. Le ton était méprisant, sec, cachant en lui une haine à la fois dirigée contre Rudolph lui-même, mais aussi un autre plus passive, plus profonde. Ce son donnait l'impression qu'aucune parole bienveillante ne pouvait sortir de cette chose.

"Ils peuvent parler...?" s'étonna la pouliche à voix basse.

"Vous êtes les lâches, Blitzen", répondit Rudolph en le dévisageant. "À laisser votre cœur noircir ainsi."

"Ooh, regardez-le, le petit rouge !" critiqua vicieusement une autre silhouette. "Tu veux nous donner des leçons après ton cycle passé dans la glace !? Ou bien tu es venu nous demander d'y retourner !?"

La voix sifflait horriblement aux oreilles de la pouliche. Comme si chaque mot prononcé était une stalactite piquant ses tympans. Elle dû se couvrir les oreilles. Si le fait de les entendre parler était une surprise, Apple Bloom regrettait déjà cette découverte.

Cela dit, la remarque sembla toucher Rudolph. Il est vrai qu'il semblait plus petit que les autres, maintenant qu'il se trouvait face à eux. Celui-ci serra les dents, se retenant de répliquer, préférant se concentrer sur sa diplomatie :

"Je ne suis pas venu pour ça, Prancer. J'espérais juste réussir à vous convaincre tous, une dernière f-"

"La ferme !" coupa sèchement le dénommé Prancer. "T'es énervant quand tu parles !"

Un violent courant d'air manqua de claquer la porte au museau d'Apple Bloom. Mais elle parvint à la rattraper à temps, continuant d'écouter.

"Inutile de t'emporter", temporisa une troisième voix, au ton lent et sadique. "Rudolph a toujours été ainsi, ce n'est pas aujourd'hui que cela changera. Une cause perdue."

Comme pour les précédentes, cette créature avait aussi cette particularité dans sa façon de parler. Et la terrestre pensa que c'était sûrement la pire qu'elle ait entendue jusqu'à présent. Les paroles perçaient son être comme pour en retirer toute la chaleur.

"Au moins tu nous auras rendu le traîneau", continua l'étrange voix. "Ce genre de chose n'a rien à faire entre les pattes de quelqu'un comme toi."

"Suffit !" tonna Rudolph en tapant du sabot, ses bois lâchant une impulsion de magie rouge qui l'entoura.

Trois windigos reculèrent, légèrement surpris par sa réaction. Mais le premier, Blitzen, poussa un long cri strident, et un éclair s'abattit violemment sur le renne, éblouissant la pouliche.

Quand elle rouvrit les yeux, Rudolph était toujours debout, faisant face aux autres l'air déterminé. Même le visage spectral des windigos ne put masquer leur surprise.

"Comment peux-tu faire encore ce genre de magie ?" demanda Blitzen, mécontent.

"Car je n'ai jamais cessé d'essayer de donner ! D'essayer de vous donner ! Même si vous avez tout refusé ! Voilà pourquoi vous êtes les lâches, qui vous en prenez aux autres par égoïsme ! Et que je suis encore là ce soir, sous ma vraie apparence !"

C'était un mensonge. Même si Apple Bloom l'ignorait. La seule chose qui lui permettait encore de tenir, c'était cette lueur d'espoir que ces pouliches avaient fait naître en lui. Cette volonté d'aider, de donner, qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps.

"Museau rouge est devenu confiant dans la glace", nota Prancer avec un horrible sarcasme.

"Mais il ment", continua le windigo qui n'avait pas parlé jusqu'ici. "N'est-ce pas, Cupid ?"

"Son cœur est sombre", répondit Cupid. "Il n'en a plus pour très longtemps. Peut-être devrions-nous attendre que sa vraie nature fasse surface."

Il y avait un ton moqueur dans leur voix. Et pourtant, Apple Bloom s'était imaginée que les créatures fondraient sur Rudolph sans lui laisser une chance. Mais peut-être avaient-ils encore du respect pour l'un des leurs ? Ou bien voulaient-ils simplement le voir sombrer ?

Le renne ouvrit la bouche pour répliquer. Mais fut à nouveau interrompu, par le bruit d'une porte s'ouvrant à la volée.

"J'en ai trouvées !" déclara fièrement Sweetie Belle en tenant fièrement toute une ribambelle de guirlandes emmêlées.

Le cœur d'Apple Bloom l'abandonna. La petite licorne, elle, afficha un air d'incompréhension quelques instants avant de se figer entièrement, la peur saisissant son visage.

Les quatre windigos la fixaient. Le calme relatif qu'avait développé leur apparence durant la conversation s'était envolé. Des volutes blanchâtres volaient dans tous les sens, comme d'immenses rubans spectraux secoués par le vent.

Dans un vain espoir de pouvoir s'en sortir, Sweetie Belle recula lentement à l'intérieur du chalet et commença à refermer la porte.

Les créatures bondirent soudainement en avant, semblant avoir même oublié la présence de Rudolph. Blitzen hurla :

"Voleuse !"

Même si la dernière syllabe fut noyée dans le grondement de sa colère. S'afficher devant un windigo avec des affaires lui appartenant était probablement la pire chose à faire.

La licorne essaya de se réfugier dans la maison, paniquée, claquant la porte. Mais à peine fut-elle à l'intérieur que celle-ci s'ouvrit à la volée, manquant de sortir de ses gonds. Un puissant vent renversa la plupart des affaires qui se trouvaient là, emportant la pouliche dans un coin de la pièce avec ses guirlandes.

Sweetie Belle ouvrit péniblement les yeux malgré le froid qui battait la pièce. Les windigos n'étaient pas encore là. Peut-être pouvait-elle se cacher ?

Un éclair rouge illumina l'entrée quelques instants, puis le calme revint.

Dehors, Rudolph venait de se mettre en travers du chemin des quatre créatures. Malgré ses pattes blessées.

"Vous ne leur ferez rien !" gronda-t-il.

C'était peine perdue. Ses congénères n'étaient plus réellement conscients. Seule leur rage comptait. La haine envers cette créature qui foulait leur village. Qui n'était pas gelée. Qui osait exister alors qu'eux n'avaient rien.

Ils essayèrent de contourner Rudolph, déclenchant un blizzard plus puissant encore que celui qui régnait précédemment. Soufflant si fort que même les chalets se mirent à trembler, manquant d'éclater le sapin de neige et d'emporter les guirlandes.

Une des pattes cassées du renne fut poussée par le vent, réveillant une grande douleur en lui. Ce qui ne fit qu'accroître la propre colère de l'ongulé.

Sweetie Belle se recroquevilla derrière un agglomérat de chaises et de table qui avaient été poussées par le vent, son cœur battant à tout rompre. Elle était bien contente d'avoir emporté des affaires chaudes, car elle pouvait sentir son pelage geler jusque sous son pull.

Terrifiée. C'était le mot. Jamais elle n'avait eu aussi peur, pas même quand elle avait expliqué à Rarity que sa consommation de glace était sûrement la cause de son problème de taille de robe.

Qu'est-ce qui allait lui arriver ? Finir gelée ici, loin de ses proches ? Et Equestria ?

Il y eu un coup de tonnerre. Ou du moins, quelque chose qui y ressemblait. Et le blizzard cessa à nouveau. Ou plutôt, il ne soufflait plus dans la maison. En revanche, l'air sembla refroidir encore plus, la licorne apercevant des petits flocons se former dans son souffle.

Avec précaution, elle sortit de sa cachette, allant jeter un œil dehors.

Une grande silhouette lévitait dans les airs devant les maisons, face aux quatre windigos. Ceux-ci semblaient empêtrés dans de la glace.

La chose qui flottait devant la porte les fixait. Cela ressemblait à un windigo, mais elle semblait plus réelle, plus physique. La licorne ne pouvait voir à travers comme avec les autres. Et la teinte n'était pas la même. Une sorte de rose diffus, qui pâlissait lentement. La pouliche sursauta quand la chose parla avec la voix de Rudolph. Une voix déformée, mais bien la sienne.

"Vous avez raison", grogna-t-il entre ses dents. "Mon cœur est noir, comme le vôtre... Mais contrairement à vous, je connais les coupables. Ceux qui m'ont volé de celui que j'étais."

Les créatures le fixaient, muettes. Puis leur colère reprit le dessus et ils se débattirent pour s'échapper de l'étreinte magique. Mais celle-ci ne fit que se resserrer, alors que les bois de Rudolph s'allongèrent, perdant en consistance pour devenir de simples lambeaux flottants dans les airs.

"Tu nous as caché qui avait volé l'arbre !" gronda Blitzen.

"Dis-nous de qui il s'agit !" tempêta Cupid dans un violent hennissement.

La magie se referma sur leur museau. Ce qui fut sans effet pour les faire taire, car ils parlaient sans ça. Mais Rudolph tonna tout de même :

"J'ignore qui a volé l'arbre ! Mais vous ! Vous m'avez privé de la seule chose qui avait du sens pour nous ! À cause de votre incapacité à avancer ! Votre obsession pour un vieil arbre qui n'était qu'un symbole !"

Le renne s'éleva un peu plus dans les airs, alors qu'il perdait de plus en plus la forme que Sweetie Belle lui avait connue. Il glissait lentement dans sa noirceur.

"Si vous voulez tant que je devienne ainsi, ma seule haine sera dirigée vers vous, et uniquement vous !"

"Non !" cria la petite licorne en accourant vers lui. "Rudolph ! Ne devient pas comme eux !"

Elle se jeta sur une de ses pattes arrière, tentant désespérément de le faire revenir au sol. Les autres windigos ne surent plus vraiment vers qui porter leur attention, mais la présence de la pouliche les énerva encore plus.

Le renne se figea dans les airs, semblant revenir à lui l'espace d'un instant. Puis ses cornes éblouirent les environ. Quand Sweetie Belle rouvrit les yeux, les windigos avaient été figés. Le halo de leur crinière se balançait encore lentement, mais leurs silhouettes étaient elles-mêmes englobées dans une aura rougeâtre.

"Vous allez donner à ces pouliches le temps qu'elles demandent. Vous qui menacez leur monde, elles souhaitent vous faire un cadeau. Cela devrait vous couvrir de honte de penser qu'elles veulent voler vos biens."

La voix de Rudolph n'avait plus grand chose à voir avec celle que Sweetie Belle lui connaissait. Si le renne lui avait semblé légèrement antipathique à première vue, maintenant il était tout simplement effrayant. Pour l'instant, il était de leur côté, mais allait-il le rester bien longtemps ?

"Je crois qu'on devrait se dépêcher", chuchota une voix dans l'oreille de la licorne.

Celle-ci fit un bond sur le côté, se retournant vers Apple Bloom qui l'avait rejointe.

"Me fais plus jamais peur comme ça !" fit son amie, pleine de reproches.

"Shhh", intima la fermière à voix basse. "C'est pas le moment d'se disputer. Surtout devant eux."

La terrestre désigna inutilement d'un coup de tête les silhouettes emprisonnées. Leurs yeux bougeaient encore et étaient à présent braqués sur elles.

"Il faut qu'on se dépêche de tout finir."

La licorne regarda autour d'elles, avant de demander :

"Où est Scootaloo ?"

"Le vent l'a emportée, elle est tombée dans la forêt j'crois."

"Q- !?"

Apple Bloom lui mit un sabot dans la bouche, l'empêchant de parler.

"Viens."

Sweetie Belle jeta un regard incertain vers les windigos. C'est vrai qu'elle préférait s'éloigner de ces choses. Mais elle était vraiment inquiète pour son amie !

Les deux s'écartèrent donc un peu de cet endroit, laissant Rudolph face aux siens. Une fois suffisamment à distance, Apple Bloom expliqua :

"J'sais pas où elle est tombée. Et si on va la chercher maint'nant, on aura p't'être pas l'temps de finir avant que ça soit trop tard."

La licorne regarda son amie, choquée et, pour le coup, sur le point de s'énerver.

"Tu veux dire que Scootaloo est peut-être en train de geler à quelques mètres d'ici, avec on ne sait quelles blessures, et toi tu veux rester ici !?"

"Si on attend trop, il sera trop tard pour sauver Equestria !" protesta énergiquement la terrestre.

"Scootaloo est peut-être en train d'agoniser, seule, dans le froid ! Regarde-toi, t'as du gel sur les pattes ! Imagine pour elle !"

"Et d'ici à ce qu'on la retrouve, on sera peut-être tous gelés par les windigos !"

La licorne n'en revint pas.

"Est-ce que tu as peur...? Tu as peur de pas réussir, donc tu ne vas même pas essayer de sauver Scootaloo ?"

"C'est pas ce que j'ai dit !" s'emporta Apple Bloom en tapant du sabot dans la neige. "Mais on n'sait même pas où elle est ! Et-"

Un cri suraigu parvint aux oreilles des pouliches. Si elles n'avaient pas déjà été complètement frigorifiées, elles auraient sans doute frissonné en l'entendant.

"Ok, on s'calme", temporisa la terrestre. "Je crois que cette histoire nous échappe un peu."

"C'est eux", fit Sweetie Belle en désignant les windigos de la tête. "C'est ce qu'ils veulent. Qu'on se dispute."

"Ouais, faudrait éviter si on veut rentrer à Ponyville un jour."

La licorne soupira tristement à cette pensée. Elle avait l'impression d'avoir quitté sa maison depuis si longtemps, alors que cela devait faire deux heures, tout au plus. Mais il y avait plus important :

"Je continue de dire qu'on doit trouver Scootaloo. Il faut leur montrer qu'on est unies."

"Si tu l'dis."

Apple Bloom regarda autour d'elles, examinant un peu l'avancement de leur travail. Il manquait encore beaucoup de lumières, les toits déneigés étaient déjà en partie recouverts et le sommet de l'arbre restait à faire. Elle soupira.

"J'crois que réparer les lumières et finir l'arbre restent l'plus important si on veut s'en sortir... J'vais aller chercher Scootaloo."

"Toute seule ?" dit la licorne, étonnée par ce revirement.

"Les guirlandes sont vraiment importantes, faut qu'tu les fasses bien. Et puis, j'ai toujours d'quoi m'éclairer."

Tout en disant ça, elle ressortit la sphère lumineuse que son amie lui avait offerte plus tôt. Sweetie Belle eut tout de même l'air inquiète.

"Tu es aussi celle qui est la moins bien protégée contre le froid..."

"Tu vas rester à côté d'ces trucs", fit Apple Bloom en montrant les windigos. "Tu vas avoir plus froid que moi."

La terrestre tenta d'adresser un sourire à son amie. La licorne le lui rendit légèrement, incertaine.

"Si tu as besoin d'aide, appelle-moi."

"J'y manqu'rais pas ! Aller, il faut se dépêcher, j'ai pas l'impression que tous les windigos seront aussi patients !"

Sweetie Belle acquiesça, retournant à ses guirlandes. Apple Bloom se tourna vers la forêt. Sombre, froide, et entourant tout le village. Malgré ses belles paroles, elle n'avait aucune idée de par où commencer. Elle décida donc d'aller simplement avec son instinct.

La forêt n'était pas bien dense, faite de pins divers et épars, tous recouverts par une épaisse couche de neige. Cette vision donnait un petit espoir à la pouliche, que son amie n'ait pas fait une chute trop abrupte.

La pente était raide mais pas uniforme. Le terrain oscillait et Apple Bloom comprit rapidement qu'elle devait se déplacer dans une vallée zigzagant entre plusieurs montagnes. Elle décida de rester au plus bas. Son amie avait plus de chances d'avoir dégringolé tout en bas plutôt que d'être restée en pente. Et en même temps, elle restait à l'affût de la moindre trace d'un effondrement récent.

Cela dit, ce n'était pas simple, au vu de sa maigre vision. Si la forêt était éclaircie, on pouvait difficilement en dire de même du ciel. Seule la petite sphère magique donnée par Sweetie Belle permettait à la pouliche de se guider, mais aussi de se réchauffer un tant soit peu.

Qu'il faisait froid.

 

De son côté, la licorne rafistolait autant de guirlandes que possible. Sa petite magie l'épuisait et elle avait étrangement chaud. Peut-être que la couche de vêtements n'aidait pas. Mais elle fit fi de ces soucis. Il y avait bien plus important à faire.

"Si on m'avait dit que le sort d'Equestria serait décidé par une paire de guirlandes..."

Elle leva lesdites guirlandes devant ses yeux.

"... moches en plus. J'espère que Rarity n'aura jamais à les voir."

Perdue dans ses pensées à voix haute, elle regarda les maisons. La plupart étaient déjà bien décorées, enfin, relativement. Mais quelque chose dérangea la licorne.

Les chalets arboraient de jolies couleurs, certes. Mais ils n'étaient que neuf, dans une si grande vallée. Au final, n'avoir qu'eux de décorés rendait le tout encore plus triste, plus isolé.

"Il faudrait un peu plus de trucs. Il n'y a même pas un banc ou un puits à décorer dans ce village."

La licorne regretta vraiment que l'endroit soit désert. Cela dit, elle pouvait bien décorer le sapin de Scootaloo, non ?

Alors qu'elle réfléchissait, un détail attira son attention. Une tâche de lumière verte, dans la neige, non-loin.

Après quelques mouvements de sabots bien placés, elle exhuma... une autre boule décorative. Mais étrangement, un peu loin des maisons. Était-elle tombée avec le temps ?

En tentant de la soulever, la licorne se heurta à un problème. Un câble retenait la décoration. Comme les guirlandes. Le fil s'enfonçait en biais dans la neige, et semblait solidement fixé.

"Qu'est-ce que c'est encore...?"

Oubliant momentanément l'urgence de la situation, emportée par la curiosité, la pouliche enquêta. Après quelques minutes passées à creuser la neige, une nouvelle lueur fut aperçue. Rougeâtre, celle-ci s'avéra être une autre décoration lumineuse.

Toute une guirlande était donc tombée longtemps auparavant ? Lentement recouverte par la neige ? En tout cas, elle continuait encore, sous l'épais manteaux blanc, descendant en biais. Pourtant, quelque chose dérangea Sweetie Belle. Et elle mit le sabot dessus en même temps qu'elle exhuma une nouvelle étrangeté. Une fixation en bois au sol. Ceci n'était pas là par accident.

Le vent crissa à ses oreilles. Un frisson lui fit retrouver la réalité. Ce n'était pas le moment de s'attarder sur ça. Elle devait rendre ce village joli, et poursuivre un chemin de guirlandes abandonnées n'aiderait pas. Du moins, pas assez vite.

Non, elle voyait plus grand. Plus central. Le sapin pouvait devenir magnifique avec l'éclairage approprié. Ce n'était pas souvent qu'elle sentait la fibre styliste de sa sœur en elle, mais cette fois, c'était l'illumination.

"Erk, j'espère que ça ne m'arrivera pas souvent."

Néanmoins, elle se mit au travail. Réunissant le peu de matériel qu'elle avait à disposition, tentant de fabriquer des décorations appropriées.

 

Apple Bloom tenta péniblement d'ouvrir les yeux. Sa tête lui faisait mal, ses yeux lui faisaient mal, ses sourcils lui faisaient mal. En revanche, la douleur du froid de ses pattes semblait lointaine. Très lointaine. Tout comme la voix qui résonnait à ses oreilles.

"Apple Bloom ! Réveille-toi !"

Qu'est-ce qui lui était arrivé ? Ses idées étaient en désordre. Mais elle n'avait pas envie de se réveiller. Cet endroit était si confortable. Ses paupières étaient lourdes. Pourquoi fallait-elle qu'elle se réveille ?

"Hey !"

Elle sentit soudainement deux sabots l'agripper par les épaules et la secouer vivement, la forçant hors de sa torpeur.

"Woaaaa !"

Agitant sa tête, elle ouvrit enfin les yeux, même si elle ne fit pas vraiment la différence au début. Elle était dans un endroit sombre, quasiment dépourvu de lumière. Mais bien vite, elle aperçut quelque chose de brillant face à elle. De brillant et magenta.

"Scoot' ?"

"Ah bah quand même ! Comment t'es arrivée là !?"

La pouliche se massa la tête, encore désorientée.

"C'est où « là » déjà...?"

"Une grotte. De ce que j'ai compris. C'est pas facile d'être sûre sans lumière."

Apple Bloom fit de son mieux pour réfléchir. Essayant de retrouver comment elle était arrivée ici.

"J'suis partie à ta recherche dans la forêt... Puis j'crois que j'suis tombée ?"

"Je t'ai entendu crier en tout cas. T'as dû marcher dans une crevasse."

La pouliche réfléchit, avant de se souvenir.

"J'avais une lumière, non ?"

"Ouais, elle est là", répondit Scootaloo en désignant la petite sphère qui trônait à quelques mètres, sur une pile de neige.

Apple Bloom se dépêcha d'aller la chercher, revenant vers son amie après l'avoir essuyée de l'eau qui la recouvrait.

"Et toi ? Comment t'es arrivée là ?"

"Quand je suis retombée, j'ai heurté plusieurs branches, puis j'ai atterri dans la neige. Enfin, pas longtemps vu que j'ai dû passer à travers. Et j'ai fini ici."

"T'es pas blessée ?" s'inquiéta la fermière.

"Non, ça va. Quelques griffures à causes des arbres mais c'est tout. Je sens quasiment rien."

"C'pas vraiment rassurant ça", fit remarquer son amie. "Vu l'froid qu'il fait, si tu sens rien c'pas bon."

"C'est vrai que j'ai même plus l'impression d'avoir froid", remarqua la pégase, légèrement soucieuse de ce fait.

"On d'vrait sortir et r'tourner au village."

"C'est où la sortie ?"

Les deux pouliches se regardèrent, le visage légèrement illuminé par la sphère brillante. D'un même mouvement, elles levèrent le regard vers le plafond. Une étoile s'y décelait.

"À moins qu'tu saches voler, ça va être coton."

"On va chercher une sortie. Passe devant, tu as la lumière."

Apple Bloom prit la tête, s'enfonçant dans la grotte avec son amie. Le sol était relativement plat, bien loin de ce qu'elle s'était imaginée en pensant à une crevasse. La faible lueur peinait à éclairer les environs, mais au moins elles voyaient où elles mettaient les sabots.

"On va pas se plaindre, il n'y a pas de vent ici", commenta Scootaloo. "J'ai bien cru qu'on allait geler dehors."

"Et encore, t'as pas vu les windigos arriver !"

"Quoi !?"

L'écho de la surprise de la pégase se répercuta sur les parois, faisant tinter la glace.

"Pas trop fort !" intima Apple Bloom. "Tu vas tout faire s'effondrer !"

"Pfff, c'est gelé depuis des siècles, ça risque rien. De quoi tu parlais avec les windigos ?"

"Y en a d'autres qui sont arrivés. Et j'ai bien cru qu'ils allaient tous nous g'ler ! Mais Rudolph a... fait un truc et ça les a retenus."

La pégase nota l'hésitation dans la voix de son amie, la regardant en arquant un sourcil, même si cela ne se vit pas dans l'obscurité.

"Il a fait quoi ?"

"Tu verras bien quand on sera revenues", répondit vaguement la terrestre, ne voulant pas trop inquiéter Scootaloo.

"Tu me caches un truc toi."

"Qu'est-ce que c'est que ça ?" fit soudainement Apple Bloom en s'arrêtant.

"Essaye pas de détourner le sujet !" prévint la pégase.

"Mais regarde !"

La fermière pointa du sabot devant elles. Après un plissement d'yeux, Scootaloo nota qu'elles étaient face à un mur de neige. Uniquement de neige, pas de roche. Plus étrange encore, une très faible lueur violette en émanait.

Apple Bloom s'approcha de l'épicentre, curieuse. Elle y plongea le sabot et fut surprise de sentir qu'il s'y enfonçait comme dans de la mousse. La neige était presque liquide. Comme récemment chauffée. Et la terrestre eut bien vite une explication, quand elle toucha une petite sphère dégageant une douce chaleur.

Cependant, à peine son sabot l'effleura, un petit "poc !" se fit entendre, et la lumière disparut, tout comme la chaleur.

Autre chose attira cependant la curiosité d'Apple Bloom. Elle sentit clairement, attaché à la sphère, un petit câble fin. Son bout dépassait d'ailleurs de la neige, quelques centimètres plus loin.

"C'est quoi ?" s'intrigua Scootaloo devant son absence de réaction.

"Je... crois savoir", réfléchit son amie, soudainement pensive. "Est-ce que...?"

Elle leva la tête, regardant vers le plafond, fronçant les sourcils. Les stalactites trônaient à plusieurs mètres au-dessus, menaçantes et magnifiques.

Le visage de la terrestre s'éclaircit soudainement, réalisant quelque chose.

"Il faut qu'on sorte !"

"C'est pas nouveau, ça", fit remarquer la pégase. "C'est déjà ce qu'on cherchait à faire."

"Je veux dire, qu'on retourne au village ! Je sais comment calmer les windigos !"

"Parce que mon idée ne marchera pas, c'est ça !?" s'offusqua Scootaloo, blessée de voir qu'elle lui faisait si peu confiance.

"Non, enfin c'est pas ça !" fit-elle en roulant des yeux au ciel. "Je sais ce qui est arrivé au sapin des rennes !"

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.