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Prélude I : Nobody expects the spanish inquisition... In real

Prélude I : Nobody expects the spanish inquisition... In real

Un soir qui tombe dans climat tropical humide, une jungle épaisse, une forme ronde de couleur kaki se met à bouger. C'est un casque colonial. Sous ce couvre-chef, une pégase à la robe vert caca d'oie qui se faufile dans la végétation, une vieille carte jaunie entre les sabots. Un itinéraire menant à un passage secret ? une zone encore inexplorée du complexe des temples ? un trésor peut-être ? Daring Do en frissonne d'avance. Enfin au détour d'une liane, une clairière apparaît. La pénombre et les moustiques s'épaississent. Les pierres des ruines se devinent dans la dense végétation. Des odeurs de fumée se font sentir. Un camp. Aucun doute, le Dr Caballeron doit déjà être dans la place. Après avoir fait le tour des ruines, l'exploratrice intrépide découvre son camp au centre d’une clairière fraîchement défrichée dans la moiteur de la jungle.

S'infiltrer, ce n'est pas difficile. Ce n'est pas comme si c'était la première fois que Daring Do le fait. Le camp est juste plus vaste que d'habitude, les tentes plus grandes, le mobilier plus imposant. Tant mieux, c'est plus d'opportunités pour se faufiler. Et c'est heureux, car il y en a beaucoup, de créatures, dans ce camp. Toutes très semblables. Ce sont des êtres bipèdes. L’aventurière ne reconnaît pas cette espèce. Ils ressemblent un peu à des minotaures en plus malingres et sans cornes ni poils. Ils parlent une drôle de langue, inconnue de l'exploratrice ; qui pourtant, connaît tous les dialectes qui sont ou qui furent en usage dans cette jungle. Ces créatures doivent venir de loin. Vu leur attirail martial, ils ne doivent pas être là pour le tourisme. Épées, lances, hallebardes et arbalètes pour ce que l'archéologue reconnaît dans leur attirail, et tous faits dans du bon acier. Au prix du fer en Equestria, il y en a pour une fortune. Sans doute des mercenaires embauchés par son rival. Ce n'est pas comme si Caballeron n'était pas habitué à utiliser des sbires.

Heureusement, ces créatures empestent tellement que Daring Do n'a pas besoin de les voir pour savoir où elles sont. Quelle idée aussi de porter autant de vêtement, voir des armures en métal, sous un climat tropical. À croire que ces choses ignorent toute notion d'hygiène. En plus, elles ont une teinte de peau terne et sans vraie couleur, une sorte de rose plus ou moins rougeot. Ils doivent être malades. Et si cela ne suffisait pas à les rendre peu attirants, il faut ajouter qu'en plus ils parlent fort avec leur drôle de sabir. Elle en avait entendues, des langues bizarres et étranges, mais jamais d'aussi peu musicale. Enfin, ces êtres semblent incapables de lever les yeux, c'est comme s'ils ne pouvaient pas concevoir qu'un intrus puisse se glisser dans leur camp en volant. Aucune chance qu'ils la voient.

Ah, un espace dégagé vers le centre du campement. Si Daring Do se fiait aux habitudes de son rival, ce bon docteur Caballeron a, sans aucun doute possible, dressé sa tente au centre, afin de pouvoir commander toute cette troupe. Il y a là plusieurs mâts plantés au sol avec des bannières et étendards. Le moins que l'on puisse dire c'est que ces étrangers aiment les héraldiques chargées : des bandes rouges et jaunes, des châteaux, des félins rouges ou des rapaces noirs sur fond blanc ; huit éléments différents sur un seul drapeau. C’est chargé mais organisé. Heureusement le deuxième étendard est beaucoup plus simple. Un fond blanc surmonté d'une croix rouge en X « barbelée ? »

À côté de ces deux étendards il y a une tente plus imposante que les autres. Enfin, l'archéologue retombe sur un schéma connu. Connaissant Caballeron, ça doit être la sienne. Comme d'habitude, elle se faufilera dans son antre, là elle trouvera la carte. Ce vieux brigand a toujours une carte. Elle n'aurait plus qu'à la lui prendre. Le trafiquant se lancera alors à sa poursuite dans le complexe des temples et ensuite Ahuizotl surgira de nulle part pour déclencher quelque piège vicieu qu’elle évitera au dernier moment. Daring Do en piaffe d’impatience, la pégase a toute confiance en ses talents innés, comme d'habitude elle s'en sortira. Ses aventures se déroulent toujours ainsi. 

Déjà l'aventurière sent l’adrénaline lui arriver. Par anticipation, elle frissonne. Oui ce sera comme d’habitude.

Ha, voilà que ça cause dans cette tente. Encore ces drôles de créatures qui parlent. Enfin celui-là, il hurle plus qu'il ne parle. Hum... étrange, on dirait qu'on lui répond en équestre.

En quelques battement d'ailes, la petite pégase se rend subrepticement à l'intérieur. Décidément, ces créatures sont des porcs, et encore même les porcs ne vivent pas dans autant de crasse. Le lieu est plongé dans l'obscurité, un vrai four. Les seules lumières sont un braséro de métal rempli de braises incandescentes. 

« Pitié je ne sais rien ! AAAAAAAAAAHHHHHHHH !

La voix n’est pas inconnue de Daring Do, c’est celle d’un poney, et elle hurle de douleur.

« Pitié, arrêtez de me faire souffrir... AAAAAAHHHHHHHH ! »

L'archéologue arrive à présent à deviner les silhouettes présentes dans la pièce. Le centre de la tente est occupé par une sorte de table sur laquelle est attaché l'un des sbires habituels de Caballeron : un poney terrestre un peu costaud, pas le plus malin mais l'un des plus fidèles. Autour de lui, il y a trois de ces créatures bipèdes. Le premier a une cagoule, il tient dans ses mains un tisonnier incandescent. Le deuxième se penche au-dessus du visage du poney et lui hurle dessus. Le dernier des bipèdes reste en retrait, il enserre un collier de perles en bois qu'il égrène en même temps qu'il ânonne une sorte de poème ou une prière. Ce troisième larron est habillé d’une robe et il n’a plus de cheveux sur le sommet du crâne. 

« Mais je ne comprends même pas ce que vous dites », geint le pauvre poney.

Le deuxième bipède s'époumone littéralement sur le pauvre sbire de Caballeron. Il brandit une sorte de croix, sans doute en bois. Il ne cesse de crier. Le bipède cagoulé continue régulièrement à tourmenter le malheureux poney, qui n’est plus qu'une plaie. Le troisième répète de plus en plus frénétiquement son poème, levant en plus les mains au ciel. 

C'est alors que l'archéologue remarque un quatrième individu, assis au fond, qui comme elle, observe la scène. Pire, il est avec une plume et note tout, éclairé par une mauvaise chandelle, avec un air consciencieux et méticuleux. Ces êtres sont des malades ! Non ! Ce sont des barbares sanguinaires !  Le scribe lève le regard de son parchemin. Ses yeux se portent au-delà de la lueur du braséro, leurs regards se croisent.

C'est en catastrophe que la petite pégase fait demi-tour, sortant aussi vite qu'elle le peut de cet enfer. Sans trop savoir où elle va, elle traverse en trombe l'espace dégagé au centre du campement.

Dans la pénombre du crépuscule, l'exploratrice découvre au centre du campement les restes d'un grand bûcher d'où dépassent trois gros madriers dressés vers le ciel et à moitié brûlés. C'est dans ce genre de cas où Daring Do peut maudire son profond sens de l'observation. Un seul regard et elle a tous les détails, même ceux dont elle ne voulait pas. Au milieu des restes de charbon et de bois noircis, de solides planches à moitié carbonisées. Ces planches, avec leurs trois trous ronds, ce sont des carcans. Il y a également des fers à côté, des genre de lourde menotte. Au milieu de cet attirail, des os. La forme des crânes est bien trop équine à son goût. Attends, ce crâne, au deuxième poteau, ce trou à la place de la troisième molaire, si elle le remplace par une dent en or... Par Célestia, Caballeron était un sacré coquin doublé d'une crapule sans aucune vergogne, mais il ne méritait pas de finir ainsi.

Vite, prendre de l'altitude. S'éloigner. De l'air !

Soudain, la pégase pousse un hurlement d'effroi et s'immobilise en plein vol, pétrifiée d'horreur. Là, derrière les trois sinistres mâts du bûcher, une estrade. Sur cette estrade, un corps sans vie exposé là en trophée : un animal assez gros avec un dos bleu sombre, presque noir, c’est un quadrupède avec un bassin dans des teintes de bleu pastel. La créature avait une longue queue qui se terminait par une sorte de boule, ou... Une main...

Non ! Non ! Ce n'était pas possible ! Lui aussi... Que ce soit personnellement ou par l'entremise de pièges ou de créatures de la jungle, Ahuizotl s'était opposé de façon récurrente à Daring Do. Le gardien des trésors avait presque tout tenté pour réduire l'exploratrice au silence, sans jamais y parvenir : écrasée sous un rocher, piétinée par des bêtes en furie, dévorée par des fauves, transpercée par des piques, empoisonnée par un dard ou noyée dans des sables mouvants, et elle en oublie sans doute d'autre ; c'était devenu comme un jeu pour l'archéologue. Mais du point de vue de l’exploratrice, c’était toujours resté "amical". Ahuizotl faisait partie du décor, une partie du jeu incessant de l’exploration.

BOUM !

Un bruit sourd, comme la détonation d'un énorme pétard ; un sifflement, comme une bille de fronde qui la frôle accompagne ce bruit assourdissant. Immédiatement, c'est suivi d'une intense gêne à l'épaule. D'abord c'est comme une brûlure puis c'est la douleur qui vient, dans l’aile droite. Une plume se détache. Du sang, le sien. En dessous les bipèdes s'agitent. Des torches sont allumées. Des arbalètes sont tendues. D’autres ont des armes inconnues, des sortes de tubes de bois et de métal. C’est suffisamment lourd et encombrant pour nécessiter un petit trépied pour supporter le poids de l’engin. Elle ne doit pas rester là.

Mais pourquoi est-elle encore là ? Sans s'en rendre compte, elle s'est mise à faire du sur place, une dizaine de mètres au-dessus du sol, captivée dans une attention morbide par les dépouilles de ses rivaux. Le bruit de la détonation et la douleur l'ont réveillée.

Ne pas penser ! Agir ! Se mettre en mouvement. Déjà prendre plus de hauteur. S'éloigner des lumières. D'autres tirs. Les projectiles sifflent. D'autres détonations. Une fumée blanche à l’odeur de soufre, similaire à celle des feux d'artifice, emplit l’air. Ne pas être une cible. Rester en mouvement. Disparaître dans l'obscurité.

Avec la hauteur la pégase peut à présent voir l'intégralité du camp. Ce n'est pas une petite troupe de mercenaires qui campe ici ; c'est toute une armée. La vue de l'archéologue porte au-delà des frondaisons des arbres. Dans la nuit tropicale à présent complètement tombée, les masses encore plus sombres des collines alentour se dessinent parfaitement dans la pénombre. 

En bas de la vallée, au loin, la surface scintillante, couleur d'obsidienne de la mer, se reflète sous la voûte étoilée. Des silhouettes toutes aussi sombres que les montages environnants se devinent sur les ondes phosphorescentes des eaux tropicales. Des navires sont à l'ancre, toute une flottille. Ces étrangers venaient vraiment de loin et en nombre.

Une rafale de vent dégage les nuages. L’astre lunaire se dévoile, il inonde de sa lueur blafarde la scène. La silhouette de Daring Do se découpe parfaitement. Une longue flèche traverse le ciel nocturne et transperce les ténèbres et l’exploratrice qui tombe comme le rideau sur la scène.

 

« Bien joué, le Gallois ! s’exclama une voix profonde de basse.

– J’y crois pas qu’il y soit arrivé ! Il y avait plus de trente pas de distance. Le timbre, plus haut perché, était celui d’un ténor bien plus jeune. 

– Tu me dois trois maravédis, Morales, enchaîna une troisième personne. Sa tonalité, plus posée, était celle d’un baryton.

– En plus de nuit et sur une cible mobile, reprit le juvénile ténor, toujours aussi admiratif.

– Bah, ce n’est rien ça, intervint une quatrième voix plus nasillarde et avec un accent clairement pas hispanique. Par chez moi on tire à l’arc avant de savoir marcher. 

– T’exagères, le Gallois, reprit la voix de basse.

– C’est pas comme si toi, Morales, tu ne l’avais pas raté, et deux fois en plus, hein le Galicien… insista la voix nasillarde. Juste il y a les talentueux et les autres. Un sourire espiègle se devinait sous la lueur spectrale de la lune.

– Allons, Morales, Cadwr, vous n’allez pas remettre ça, coupa le baryton. C’est pas tout d’avoir abattu la chose, il va falloir maintenant aller la chercher. 

– T’es pas fou ?!? De nuit, en pleine jungle ?! s'exclama la basse. C’est un coup à se faire bouffer par un fauve ou pire, crois-moi, je l’ai faite, l’expédition de Córdoba …

– Ah ça, le Galicien, on le sait, que tu l’as faite, cette expédition, ironisa le nasillard. Tu nous en as assez bassiné les oreilles à longueur de journée de ton expédition au Yucatan. Allez, Morales, arrête de râler, avoue ta défaite et paye Navarro, lui, lui il sait miser sur le bon.

– Que crois-tu que le Capitan va en faire ? interrogea le jeune ténor.

– J’en sais rien, Alejandro, répondit le baryton. 

– Tu sais, gamin, c’est pas parce que Navarro est sous-of’ qu’il est dans le secret des dieux, expliqua la voix de basse.

– T’es jaloux, Morales ? taquina le timbre nasillard. Monsieur le vétéran reste simple troufion.

– Cela suffit, Cadwr, si Morales reste simple soldat, c’est qu’il le veut, coupa Navarro. Bon, en route, mauvaise troupe. »

L’escouade de quatre soldats se mit en marche à travers la jungle.

Note de l'auteur

Le premier étendard

https://en.wikipedia.org/wiki/File:Bandera_de_la_Infanter%C3%ADa_de_los_Reyes_Catolicos.svg

Le deuxième

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tercio#/media/Fichier:Flag_of_Cross_of_Burgundy.svg

 

J'édite ce chapitre pour atténuer le côté violence gratuite. La scene de torture est un peu moins explicite et les détails les plus macabres sont supprimés

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