Discord icon

Prélude II : Jonas

Sept ans auparavant, en principe quelque part au large de ce qui sera un jour l’état de Géorgie...

 

La mer était une immense tache d’huile, pas une plissure, pas une vaguelette ou le moindre souffle de vent. C’était le calme plat. Après la fureur de l'ouragan, cette paix des éléments avait quelque chose d’étrange, de surnaturel. Le soleil levant se reflétait sur la mer lisse comme un miroir. 

L'assemblage de bois désarticulé de ce qui avait été un navire mais qui tenait à présent plus de l’épave qu’autre chose, s’éloignait à chaque coup d’aviron. Les mâts étaient tous brisés, la cale était entièrement noyée, l’entrepont ne valait guère mieux, le bastingage dépassait à peine des flots, les bouts et cordages entremêlés jonchaient le pont avec bien d’autres débris... 

Pourtant c’était un fameux navire, certes il n’était pas fin comme un oiseau mais La Santa Maria de los Angeles était une caravelle jaugeant près de quatre-vingt tonneaux. Un solide navire. 

Comment en était on arrivé là ? 

Parti d’Hispagnola voilà plus de trois semaines, le navire avait mis cap au nord pour remonter vers les Bahamas, puis, l’archipel corallien dépassé, la route fut placée au nord-est. Il fallut remonter les côtes de ce qui sera un jour appelé l’Amérique du nord sur plusieurs centaines de milles avant de pouvoir mettre le cap sur le vieux continent. Heureusement les alizés avaient répondu présent. D’ici au lendemain, peut être après surlendemain, on aurait laissé sur le bâbord les Bermudes pour contourner ces îles par le Nord. Il valait mieux rallonger un peu le trajet que de risquer de tomber dans le pot-pourri qu’est la mer des Sargasses. À partir de là cela aurait été tout droit vers le levant jusqu’aux Açores... Mais la Providence en avait décidé autrement.

C’était à la fin de matinée, le capitaine discutait avec le pilote sur le château arrière quant à la route à tenir quand la vigie annonça un grain à l’horizon. Il arriva par le nord-ouest plus vite qu’un cheval au galop. Ce fut plus qu’un grain, ce fut plus qu’une tempête, ce fut un ouragan. En cette saison et aussi au nord... Que sainte Barbe veille sur nous. 

Les nuages étaient si épais qu’il faisait aussi sombre qu’au crépuscule. Le vent hurlait toute sa rage. Des torrents d’eau se déversèrent du ciel, pire que des cascades. C’était une pluie épaisse et tiède. Avec la fureur du vent, elle vous fouettait le visage. Des éclairs zébraient le ciel. Ces brèves lueurs fantomatiques jetaient soudainement une lumière crue sur un monde à présent dans les ténèbres. Le grondement du tonnerre le disputait aux hurlements du vent. Les coups de sifflets frénétiques du maître d’équipage se percevaient difficilement dans ce vacarme.

Il n’y avait plus le temps pour la manoeuvre, ce fut à la hache que les voiles furent enlevées. Le reste de la flottille en route pour l’Europe fut dispersée, perdue de vue. Sauf sur le tribord, où l’on put voir pour un temps l'Esperanza. Il aurait mieux valu qu’elle aussi on ne l’ait plus vu, l'ignorance aurai été préférable... 

Le malheureux navire avait gardé trop de voilure. Les bourrasques tourbillonnantes s’accrochèrent dans les voiles et poussèrent l’autre caravelle de travers. L'Esperanza n’était plus dans le sens des vagues. À partir de là, la houle se mit à balayer son pont. Entre les creux on pouvait deviner les malheureux qui tentaient encore de s'activer et ceux qui étaient emportés. À chaque ressac l’équipage était moindre. Soudain une lame de fond, plus haute que les autres, renversa le frêle esquif. La coque fit comme des tonneaux dans la houle, roulant sur elle-même. Soulevée par la furie des éléments l’épave chavira complètement. Mais déjà la pluie redoublait et, tel un rideau de scène, elle jetait un voile sur une agonie qui avait déjà trop duré. 

Pourtant tout était allé très vite, même pas le temps d’un sablier. L’équipage de la Santa Maria n’eut pas l'occasion de s’apitoyer sur le sort de ses collègues il fallait penser à se sauver soi-même. 

Un cri se fit entendre, suivi d’un hurlement.

Un homme à la mer !

C’était Eusébio, le gars de la Corogne. Il avait lâché prise et était tombé des haubans. Un bon gabier, plus de quinze ans d'expérience. Puisse saint Pierre lui pardonner, il n’était pas confessé. 

Les creux dépassaient à présent les dix à douze toises. Chaque vague était comme un immeuble qu’il fallait gravir. Mais surtout, que la vierge les en préserve, il fallait coûte que coûte que la Santa Maria reste face à la houle ou un destin similaire à l'Esperanza l’attendait. Le pilote et le second s’enchainèrent à la barre. Quand le premier mât rompit, il emporta avec lui plus de dix hommes, tous gens de valeur et bons espagnols, dont le maître d’équipage. Quand le deuxième tomba ce fut sur le château arrière. Il n'y eu plus ni barre ni barreur ni officiers.

C’était le dernier événement dont Ramon se souvienne. Ensuite ce n’était plus que nuit et pluie, pendant longtemps, très longtemps. Plus que des heures, pour sûr. Des jours ? Oui sans doute. Des semaines, peut-être, va savoir... 

C’est dans ce genre de cas où, le curé, il peut parler de quarante jours, comme dans les saintes écritures. Hélas on n’en avait plus, de prêtre, à bord. Portant cela aurait été une bonne occasion que celui-ci, pour rendre grâce au seigneur. Ils avaient survécu et cela grâce à un miracle. L'aumônier, un petit capucin rondouillard en robe de bure aux joues aussi rubicond que le vin de messe qu’il biberonnait avait, lui aussi, disparu dans la tourmente ; comme les quatre cinquièmes du reste de l’équipage d’ailleurs. Les survivants se comptaient sur les doigts des deux mains, pas plus.

Le calme revint aussi vite que l'ouragan avait surgi. Tout était d’un silence assourdissant après tant de bruit et de fureur. Le calme plat, le pire ennemi du marin. 

Rapidement, avec l’ardeur implacable du soleil, la mer se changea en une étuve. Une brume de chaleur se leva, recouvrant l'horizon. Tout devint blanc et cotonneux. L’impression d’être perdu entre deux mondes se renforça. Plus de notion du temps qui passe. L’océan, toujours aussi calme et réfléchissant, avait à présent une teinte grise et terne, comme la mer du Nord. 

Au moins avec ça la lumière cessa-t-elle de se réverbérer à la surface de la mer, malheureusement la température ne diminua pas pour autant. Pire, avec cette humidité omniprésente Ramon avait la désagréable impression d’être aux bains turcs, en permanence. Le simple effort de respirer vous mettait en nage.

Ramon prit le temps d'observer son reflet. Ce regard si triste... Qu’elle était loin sa belle ville de Cadix, qu’elle lui manquait l’Andalousie de son enfance. Entre les citronniers des mozarabes, les prêches des bénédictins, les négociations sans fin de sa mère avec l’épicier juif, les bruits d’eau des fontaines… Ah la fraîcheur des cours, leur faïences colorées, les fenêtres grillagées qui laissent si peu voir mais tant à deviner. Comme ils lui manquaient les rires des femmes, les jeux d’enfant les fins d’après-midi d’été, les longs récits de la prise de Grenade par les vieux hidalgos au coin du feu d’hiver… Il voulait rentrer au pays. 

Mais dieu ne l’a pas voulu. Était-ce un châtiment pour ses crimes ?

Dix ans à Hispaniola, dix ans dans cette moiteur infernale, dix ans à oublier qu’il avait été un homme, dix ans à tuer, violer et massacrer pour le compte des autres. La grandeur de l’Espagne ? La grandeur des grands d’Espagne oui. Taïnos ou Caraïbes, même combat, des barbares païens à qui il fallait apporter la foi. Les massacrer et les réduire en esclavage oui. Rien de grand à tuer ces pauvres gens. Où était la gloire ? Où était la rédemption pour Christ ? Ou était l’idéal de croisade de ses pères ? 

Ramon soupira. 27 ans et était-il déjà vieux ? Non loin, un râle d’agonie le tira de ses rêveries. Ramon soupira à nouveau. Ne savait-il faire que tuer ?

Il n’y a qu’au soir tombé qu’un peu de fraîcheur réapparaissait. La brume se dissipait une heure ou deux après l’arrivée des ténèbres. Mais elle reviendrait au matin, une à deux heures après le soleil. Avec la nuit, les étoiles s'invitaient dans la voûte céleste. 

Hélas il n’y avait plus aucun officier pour les lire. Le seul à avoir encore un peu de grade était Pascal de Monterojo, le maître canonnier. C’était un hidalgo de vieille Castille, fier et ombrageux, sans peur et sans jugeote. S’il s’y connaissait en pointage de pièce et artillerie, il n’entendait rien à la navigation. Les flots avaient emporté les autres. Que Pascal avoue son ignorance et son incompétence sur un sujet ? Jamais ! Plutôt mourir que de déchoir de son statut. Il était le dernier officier encore en vie et noble de surcroît, au sang pur. On lui devait obéissance, quand bien même ils n’étaient que quelques pauvres diables perdus en mer et de Dieu. 

Les vivres vinrent rapidement à manquer. Dès le premier jour l’eau douce fut un problème. Les réserves avaient été infiltrées par la mer et les intempéries. L’eau était au mieux saumâtre. Il fallut rationner. On tenta bien de remettre une voile, mais pour quoi faire ? Dans cette fournaise les seuls souffles qu’il y avait était ceux des marins et ils étaient bien faibles. 

Pascal donna des ordres. Il fallut ramer, qu'importe la direction, il fallut ramer. 

La pleine Lune se leva, encore. Qu’elle était belle, cette lune. Si brillante et si grosse. Les survivants n’y connaissaient pas grand chose aux astres et au ballet du ciel mais quand au bout de quatre nuits la Lune se levait toujours aussi pleine, il était clair que le diable était à l’oeuvre. Chacun y alla de son opinion. La chaleur, les privations, mais surtout cette impression débilitante d’être sorti du monde échaudèrent les avis.

Rapidement on arriva à la conclusion que c’était là un châtiment de Dieu. Pascal surtout poussait en ce sens. Il n’acceptait pas que Ramon le remette en cause. Ho, rien de trop frontal. Une remarque par ci, un commentaire par là. On sentait bien que l’andalou ne prenait pas pour parole d'évangile les ordres du castillan. Ramon avait compris, il était une cible. Il sera le Jonas de ce navire. Ce fut l’insulte de bâtard de convertido qui lui mit la puce à l’oreille. 

Était ce de la prudence, de la paranoïa, son instinct de survie, ou juste le diable qui veille sur son protégé ?... Quand l’hidalgo essaya, avec ses quatre sbires, de se glisser nuitamment auprès de Ramon, celui-ci ne dormait que d’un oeil. Dix ans de jungle, dix ans à traquer l’indien, ça vous fait bien des cauchemars mais ça vous donne un sommeil léger. À quoi un malheur au moins a du bon. 

La suite n’est que détail. Même à cinq contre un, ils n’avaient aucune chance. 

Certes sa mère était une maure, mais son père avait été un grand guerrier de la foi, descendant d’un bon sang chrétien sur plus de huit générations. Depuis l'enfance Ramon avait été formé aux armes. 

À présent l’andalous contemplait son reflet dans les eaux noires de la mer sous ce ciel étoilé et le patronage de cette étrange pleine lune. Ramon était assez petit, environ un mètre soixante-cinq, les épaules larges et noueuses se prolongeaient par des bras aussi épais que les cuisses, et se finissaient sur des mains immenses et calleuses. Le torse nu et velu avait trop de cicatrices pour que son propriétaire se souvienne de toutes. Le visage était carré, mangé par une barbe naissante. Le nez, tel un rocher difforme, tordu par de trop nombreuses fractures, émergeait de cette barbe. Le reste de la symétrie du visage était entamée par une vieille cicatrice à l’arcade droite, souvenir d’un pirate barbaresque à même pas quinze ans, l’oreille gauche quant à elle était à moitié arrachée, ce coup-ci à cause d’un casse-tête d’un indien, dans les premières années dans les îles. Ramon ne pouvait pas cacher cette peau cuivrée et ces cheveux noirs, héritages de sa mère maure, cette noirceur des côtes sud de la Méditerranée. Quel contraste avec les yeux bleus, cadeau de son père un vrai chrétien, descendant en droite ligne de guerrier wisigoth. Oui, il était un bâtard, fruit de l’union de deux races ennemies. Portant ses parents s’étaient aimés et ils l’avaient aimé. 

Ramon essuyait son sabre. Il lui fallait s’occuper les mains. C’était la première fois qu’il tuait ainsi de bons chrétiens. Il avait toujours, jusqu’à présent, été un bon croyant, un vrai soldat de Dieu. Des mahométans comme des sauvages païens, ça, il ne le comptait plus. Mais de bon espagnols… Ramon soupira, encore une fois. 

Au cours de la dernière décennie il avait appris à relativiser. Dans les îles, le bon chrétien, il est avant tout du bon côté du sabre. 

Il lui faut frotter plus. Ce sabre, c’est une bonne lame, de l’acier de Tolède. Il ne faut pas le rengainer alors qu’il a encore du sang, sinon il rouille. Un bon artisan se doit d’avoir de bons outils. Et lui, Ramon, son artisanat, c’est...

Peut-être Pascal avait-il raison ? Peut être était-il maudit ? Qui était-il pour remettre en doute ainsi les écritures ? Un méchant et un mécréant est un être vil, condamné à l’enfer et il le restera quoi qu’il arrive. Et le gentil et le croyant est un être bon que la providence divine promet au paradis… Ramon n’a plus rien à faire ici. 

La chaloupe a disparu avec la tempête mais il restait l’annexe du capitaine. Cette petite barque peut difficilement prendre plus d’une paire de passagers. Elle suffira bien pour l’andalous. Les rares vivres furent rapidement chargés. Les autres survivants ne se montrèrent pas, ils avaient trop peur. Et ils avaient bien raison. Cinq cadavres le prouvaient, Ramon ne plaisantait pas.

Chaque coup d’aviron l'éloignaient un peu plus du ponton flottant qu’était devenu la Santa Maria, alors qu’à l’est l’astre solaire pointait. Quelques heures de visibilité et après la brume sera là, encore. Au moins en partant ainsi Ramon donnait-il un espoir de salut à ses compagnons.

Combien de temps a-t-il ramé ? Il l’ignore. Au moins jusqu'à la venue de la nuit. La fatigue et la soif ont eu raison de lui. Il s’était évanoui. C’est la sensation de froid qui le réveilla. Une légère bise lui chatouillait le visage. 

Du vent... Le vent !

Finalement l’aventure ne s’arrêtera pas ici.

Note de l'auteur

Grosse, grosse ellipse narrative vers le passé.

Bon mon héros, Ramon, fait un peu mary-sue. En fait en me relisant il est même à 100% dedans. J'espère que ce n'est pas trop.

J'ai voulu tisser un peu la psychologie du perso, notamment son côté très croyant qui peut nous sembler étrange à nous européen du début XIXème. Est-ce que cela reste malgré tout lisible malgré toutes ces bondieuseries ?

Enfin je poste sans relecture extérieure. Si il reste des fautes je m'en excuse. Il me manque un relecteur. S'il y a des volontaires.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.