Discord icon

Un signe nous aurait suffi

L’œil soutient devant lui la vision de ce qu'il n'a plus.

Qu'existe-t-il de plus dispersé que la pluie ? Alors qu'elle tombe sans un bruit dans le désert nouveau de leur existence. Les éclairs pourraient être vus, l'épais plafond de nuages noirs s'illuminait par endroit, près du sommet aveugle des montagnes ; malgré tout, le spectacle se poursuivait dans le plus perturbant des silences. L'horizon lui aussi échappait au cadre trouble de la fenêtre.

Les attentes sont rompues, toutes.

Elles retombaient en frappant contre la vitre, autour de son reflet qui semblait prêt à se diluer. Plus jamais Rarity ne se défierait ainsi de ses sentiments : seuls le cœur et l'intuition pouvaient y voir. En réalité, il y avait des jours qu'elle s'était mise à connaître le secret inévitable de cette disparition, et à en attendre l'évènement.

Mais elle avait eu confiance en Twilight. Encore maintenant, encore plus peut-être qu'en aucune autre.

A tel point que, même criblée de soupçons, elle n'aurait pas su expliquer l'assurance qui avait continué de la porter jusqu'au dernier instant : Twilight était une Princesse, son amie peut-être la plus forte et la plus savante. Qu'avait-elle besoin d'aide si elle n'en demandait pas ?

Si elle avait accepté que Twilight pût se tromper tout aurait été différent.

Mais son généreux courage n'en avait rien su et s'était peu à peu dissipé tel une brume, un mirage. Dans le noir, la main ouverte et tendue était restée immobile. Aucune solution ne lui était apparue. Quelque chose était demeuré en suspens qui aurait dû être tenté, ou dit... Mais quoi ? Rarity cherchait, elle voulait encore savoir, comme si l'apprendre enfin aurait pu lui suffire à ramener les choses en ordre.

Toutes les deux avaient sous-estimé la menace. Aucune n'en était ressortie. Ensemble, elles lui avaient échappé.

L'évanouissement ne se laissait pas encore deviner, mais il germait au loin dans un coin de leur cœur : l'air commençait à se charger de soupçons.

Telle une brise imperceptible, Twilight commençait à leur échapper. Personne à part Rarity ne l'avait vu récupérer l'artefact : un concours de circonstances avait voulu qu'elles partageassent ce secret. Leurs destins avaient dès lors été liés, scellés en un regard. Et si son étude releva dans un premier temps d'une sorte de hasard, Twilight avait fait le choix (quelle avait été ici la part de l'initiative et celle du sort ?) de s'enfoncer peu à peu dans ce hasard.

On n'avait rien dit. On quittait la raison, lentement.

Elle, se confinant dans le même silence, un acte grave et inhabituel, se justifiait à la vue du sourire tranquille qui lui avait été tendu quelques fois, pour se rassurer. Lequel des deux secrets avait-elle tenu à préserver ? Sa clairvoyance et sa détermination lui conféraient une grâce qui l'avait fascinée depuis toujours ; bien que ce fût cette même constance qui avait aussi attisé ses soupçons. 

Car petit à petit, Twilight elle-même s'était transformée en secret.

Leur traître silence la rattrapait, et ses doutes n'avaient pu que grandir : à l'intérieur de la brume, la sombre fleur bourgeonna. Twilight mettait presque autant d'énergie et de soin à dissimuler ses agissements qu'à son étude même. Et de tous ses efforts, Rarity n'apercevait clairement que la première moitié, la plus manifeste.

Les scrupules les mieux dissimulés de son amie, elle les devinait avec crainte.

Twilight se montrait le plus possible aux heures de la journée réservées d'habitude aux réunions, aux repas... partout où on l'attendait. Là où ses absences à répétition auraient attiré l'attention, sa présence devenait systématique, presque mécanique. Rarity la savait bien assez intelligente pour concevoir un tel stratagème, mais le cœur leur aurait manqué à tous pour ne serait-ce qu'imaginer que leur amie pût se montrer aussi manipulatrice. Cela les aurait abasourdis, effarés.

Trompeurs et trompés se confondaient. Distinguer le sincère de l'imposture était devenu impossible tant l'altérité s'était étendue.

Elle tremblait tout à coup d'avoir lâché sa main. Où allaient ses pensées quand elle discutait d'autre chose ? Est-ce qu'elle éprouvait la même incertitude effarouchée en se forçant pour ne rien laisser transparaître ? Est-ce qu'elle la surveillait ? A chaque fois, quand leur regard se croisaient, dans le silence d'une désolation pour ainsi dire inconnue, elle sondait ses yeux : à la recherche de ce qui la fondait au lieu de son inquiétude, la manifestation invisible de leur secret. Une lueur inhabituelle. Un « je sais » qui les aurait rendues à elles-mêmes. Une reconnaissance.

Ou bien est-ce que Twilight ne songeait à rien, ne cherchait rien en regardant Rarity, et se contentait de mentir à tout le monde de la même manière...

Elle avait alors réalisé ce qu'il venait de se passer. Immobile compagne de son enfoncement muet parmi les ténèbres. A deux reprises, parce que le nœud dans sa poitrine s'était resserré, exaspéré par les caresses anxieuses de son imagination, elle s'était montrée suffisamment hardie pour se présenter à la porte de sa chambre, et interrompre ses recherches. La première fois quelques jours plus tôt, avec Pinkie, il s'était levé autant de lumière qu'attendu.
Mais la deuxième fois...

A la porte, plus rien ne répondait, c'était un fait : le silence qui avait précédé l'appel de ses trois coups leur fit suite. Rarity n'essaya qu'une seule fois.

Comme par une jalousie sans concurrent, et sans objet, elle vint avec un peu de lumière pénétrer la pénombre. On était en fin de matinée.

Encore à son bureau, brisée et tombée de fatigue, telle une fleur qui se serait refermée sur elle-même au milieu de la nuit.

Ses cheveux défaits tombaient dans son dos, d'une façon encore si ravissante.

Spike, seul, tourné vers l'obscurité, la surveillait, en attendant que quelqu'un vînt les trouver. A son murmure inquiet une caresse. Voilà tout ce qui leur restait.

Sa main sur son épaule, près de son visage.

Ternes, et privés de tout reflet.

Rien de plus n'avait su être fait.

En silence, la tendresse.

Un échange.

Peut-être

...

Mais le lendemain, elle les avait quittées. Derrière elle, pas d'autres traces que celles de sa confiance qui s'avouait finalement infidèle. La nouvelle lui avait été apprise par un autre ; aucune surprise. L'aliénation était complète, l'orage muet s'était dès lors refermé sur elle, avec une générosité qu'elle ne trouvait plus nulle part ailleurs. Depuis, il lui restait deux convictions : d'abord, celle de ne compter pour rien dans le départ de son amie. La suivante, une volonté de redonner à son caractère la force qui lui avait fait défaut, de quoi nourrir contre elle-même une méditation essoufflée, ouverte sur le seul paysage désolé de leur être, où il ne s'apercevait plus qu'un horizon unique, et étroit. Elle entendait bien s'en saisir, et partir à leur recherche.

Note de l'auteur

Je vous remercie du temps que vous venez d'accorder à cette lecture et j'espère qu'elle vous aura distrait(e), voire même stimulé(e) de quelque manière que ce soit.

//^_^//

Petite suggestion musicale qui amplifiera peut-être votre expérience de lecture.

https://www.youtube.com/watch?v=XKwH4ph_0tM

Grâce à ce thème, j'ai pu me figurer au mieux ce que je voulais raconter et comment je pouvais y parvenir. Certes il est un peu trop endeuillé (alors que l'histoire relatée par mon texte ou la vidéo originale ne va pas ouvertement jusqu'à la mort), mais la disparition y est telle que j'ai voulu la retranscrire en écrivant. Telle que je ne pouvais pas mieux l'imaginer.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.